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Full text of "Le Globe"

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■ SILASWRICIITDINMNG 

BEQLF,.sr 
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Tome X. Livraisons 1 à 3. 1871. 

1 



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01/ A ?» 



LE GLOBE 



JOURNAL GÉOGRAPHIQUE 



ORGANE 



l»f. Ï.A 



SOCIÉTÉ DE GÉOGIIAPHIE DE GENÈVE 



PUn« bKH 



MÉMOIRES ET BULLETIN 



GENÈVE KT BALE 
H. GEORG, T.IBRAIRE-ÉDITEUR 

1871 



Tovi droits rdenH, 



TABLE DES MATIÈRES 



IflKmOIRKII 

Dètaïijr sur iiA KisoioN DU LAC BaÏkal, pBF M. G. de Rail. ... 3 

GosTA-UicA, par M. Manuel M. Peralta 15 

KBCHFRcnKs STTB i/oRKiiNK i>K8 Karyi.ks, par M. D. K 31 

BUliliKTIN 

Extrait des procès- verbaux des séances de la Société- de Géographie. 3 

MéUwffes et Nouvelles. 

M. Raynal et son naufrage aux iles Auckland, lettre de M. Thomas 
Cross 27 

Nouvelles géographiques. 

Ganal du Darieu 30 

Voyage dans l'Asie centrale 31 

D' Liviugstone 31 

Ascensions do l'Atlas 33 

Expéditions arctiipios 34 

Mélangeji. 

Expédition allemande au pôle Xord en 1BG9-1870, rapport du capi- 
taine Koldewey, commandant do la Gerinania. ...... 38 

Sur la température (et la vie animale) dans les profondeurs de la 
mer 107 




atfteurSj les articles qui lui sont adressés et rend compte des 
ouvrages géographiques récemment publiés, dont il lui sera en- 
voyé franco un (»xeniplaii'e. 

PRIX D'ABONNEMENT : Pour la Suisse. . . 10 francs. 

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MÉMOIRES 



MÉMOIRES, T. Z, 1871. 






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A 



DÉTAILS 



8UB 



U RÉGION DU UC BÂIKAL 



flzinit t'u nvpori viiMilé à U todété if MtinpUt €• ll-réitfSlmf 

p«i ■• titoc jiu urt.) 



Dans l'été de Tannée 1869, à la suite de plaies di- 
luviennes, le lac Baïkal et les fleuves voisins débor- 
dèrent et changèrent en quelque sorte l'aspect du 
pays. Durant trois mois, sur toute Fétendue du gou- 
vernement d'Irkoutsk et au delà du lac Baïkal, les 
communications forent interrompues, les ponts em- 
portés, les lignes télégraphiques coupées, les routes 
enfin submergées, surtout celles qui se trouvaient 
dans le voisinage des cours d'eau. On put craindre un 
instant pour la viUe d'Irkoutsk ; la rivière Angara qui 
la traverse est l'émissaire du Baïkal et reçoit à peu 
de distance les eaux de l'Irka, qui avait submergé 
une île près de son embouchure et entraîné toutes les 
constructions en bois qui s'y trouvaient. Aussi était- 
ce avec angoisse que les habitants suivaient la mar- 
che des eaux de l'Angara: déjà les caves étaient 
envahies et dans quelques maisons les étages supé- 



4 DÉTAILS 

rieurs atteints. Ces terribles appréhensions durèrent 
tout le mois d'août; au commencement de septembre 
seulement le temps changea et les esprits commencè- 
rent à se rassurer. Comme les pluies sont peu consi- 
dérables dans ces contrées, de pareils faits attirèrent 
l'attention de la Société de Géographie de Saint-Pé- 
tersbourg. Elle chargea M. Orloff de se rendre sur 
les lieux, et de faire des recherches régulières et 
scientifiques sur l'hydrographie du bassin du Baïkal. 
M. OrloflF prit naturellement la ville d'Irkoutsk 
î)0ur commencement et pour base de ses opérations. 
De là, il se rendit au village de lÀslvinUche d'où il 
fit une excursion jusqu'à la pierre dite du Schaman^ 
où l'on avait marqué la hauteur atteinte par les eaux ; 
puis au lac Baïkal. H en longea les bords dans une 
embarcation jusqu'au cap Kadilnoj , où les traces du 
débordement étaient parfaitement conservées. Puis 
par bateau à vapeur il gagna Posolsk (sur la rive 
orientale du lac), delà Kobansk, Giline, Koudare et 
la rivière Enhoidsk qui se jette dans le Baïkal. Il fit 
plusieurs excursions pour explorer le delta de la Se- 
lenga, principal affluent du lac, qui a été le théâtre 
d'un tremblement de terre en 1861-62. En revenant 
à Kobansk, il visita Verhne-Oudinsk^ ville qui avait 
beaucoup souffert de l'inondation étant située sur un 
terrain bas entre les rivières Sélenga et Oud. En par- 
courant la contrée pour étudier le cours de la Sé- 
lenga, il se rendit à Sélenginsk où, par l'entremise de 
M. de Kelberg, il recueillit de précieux renseigne- 
ments sur les différents tremblements de terre qu'on 
avait observés. M. de Kelberg l'accompagna dans sa 
course au lac Goimnoi^ situé dans une vallée qu'il 
voulait examiner au point de vue géologique. Il eut 



SUR LA RÉGION DU LAC BAÏKAL. 5 

aussi communication de renseignements écrits par un 
Bouriate Dazan sur la chronologie de la formation du 
lac Gousinoi. 

En somme, le voyage de M. Orloflf a fourni des 
observations et des renseignements précis : sur l'inon- 
dation de 1869 et les précédentes; sur les change- 
ments survenus dans le lit de la Sélenga ; sur la for- 
mation du lac Gousinoi ; sur la modification du niveau 
des eaux du Baïkal ; enfin sur les tremblements de 
terre ressentis dans cette contrée. Reprenons avec 
quelques détails. 

D'après les rapports des habitants, l'inondation de 
18C9 a submergé tout le delta de la Sélenga (à quel- 
ques localités près) de Posolsk jusqu'à Kobansk, et a 
été bien plus redoutable que celle de 1830. Le vil- 
lage de Giline, qui avait été épargné à cette dernière 
époque, bâti qu'il est sur une colline, a été en 1869 
recouvert de 60 centimètres d'eau; tandis que, chose 
singulière, celui de Kondarinskoe envahi dans la 
première, a échappé à la dernière inondation. On 
peut en conclure que là localité où se trouve le village 
de Kondarinskoe s'est exhaussée assez sensiblement 
entre 1830 et 1869, probablement à la suite des 
tremblements de terre de 1861-62. 

Les dégâts occasionnés par l'inondation de Verhne- 
Oudinsk à Kobansk, où la Sélenga coule dans une 
vallée étroite et bordée de hautes montagnes, furent 
très-considérables ; nombre de maisons furent empor- 
tées par les eaux. Au village de Mostavskae, une 
immense crevasse, de plus de 5 sagènes (près de 
8 mètres) de longueur et d'une sagène de profondeur, 
s'ouvrit au milieu de la rue. La ville de Verhne-Ou- 
dinsk fut presque entièrement sous l'eau, et les habi- 



6 DÉTAILS 

tants durent se réfugier dans les greniers de leurs 
maisons. Dans le seul district d'Qginskoj, qui ne 
compte pas plus de 14,000 habitants, les dégâts fu- 
rent évalués à 567,165 roubles, ou deux millions 
de francs. A Posolsk le fléau ne fut pas moins redou- 
table; mais les habitants ayant eu le temps et la 
prévoyance de creuser des canaux de dérivation, 
échappèrent à de terribles catastrophes. Un fait très- 
remarquable, durant cette inondation, c'est la force 
de projection qu'avaient acquise les eaux des puits et 
les eaux souterraines en général. Cette force était 
telle, qu'avant que le terrain fût submergé les po- 
teaux de télégraphe étaient, non pas renversés, mais 
lancés en l'air comme des bouchons de bouteilles. 

Autour du lac Gousinoi, tout fut envahi à plus 
de 10 werstes, du N.-E. au S.-O., dans la steppe de 
Zagaustovo. Dans la steppe de Tomachinsk, au sud 
du lac, il se forma une rivière large de 20 sagènes 
(35 mètres), qui coulant sur une étendue de plus de 
20 werstes atteignit la Sélenga. Cette rivière existait 
en 1785 et servait d'émissaire ai,u lac; mais depuis 
(1810) les eaux de celui-ci ayant considérablement 
diminué, la rivière avait disparu. C'est dans son Jit 
déjà tracé, que les eaux se sont précipitées en 1869. 
Au dire des Bouriates des environs, les eaux du lac 
creusaient depuis longtemps le sous-sol po.ur se frayer 
une issue, et bien avant le débordement, elles avaient 
filtré au-dessous du lit abandonné. L'inondation au- 
rait eu pour effet d'effondrer la voûte déjà minée et 
de ramener les eaux dans leur ancienne route. C'est 
une croyance accréditée parmi les Bouriates que le 
Gousinoi est en communication souterraine avec le 
Balkal. 



SUR LA RÉGION DU LAC BAÏKAL. 7 

Çn a aussi observé qa'en plusieurs endroits se 
sont formées des crevasses ou cavités de toutes for- 
mes et de toutes dimensions. U se peut, suivant 
M. Orloff, que l'eau filtrant dans le sous-sol ait formé 
d'abord des cavités souterraines, et que le sol à son 
tour s'y soit éboulé à la suite de pluies incessantes. 

Le lac Baïkal, qui avait haussé de plus de 14 pieds, 
ne diminua sensiblement que vers la fin de l'année V 
Quant à la rivière Angara, elle ne commença à dé- 
croître qu'au mois de janvier 1870. 

Suivant les observations, très-imparfaites il est 
vrai, que M. de Kelberg a faites à Sélenginsk, la 
masse d'eau tombée pendant la durée des pluies de 
juin à la fin d'octobre, «'élèverait à 495™,72 
(18 pouces 3 lignes). En un seul jour, suivant les 
observations de M. Ksenjopolsky, il en serait tombé 
à Koultousk 64""" (2 pouces 4 lignes) *. 

M. Orlofif, dans le travail qu'il prépare, se propose 
de faire l'historique aussi exact que possible des di- 
verses inondations survenues dans la région du Baï- 
kal. Les faits qu'il a recueillis déjà lui permettent 
de constater ce fait important en météorologie : que 
les inondations se sont reproduites jusqu'ici avec une 
certaine périodicité, à des intervalles de 34, 45, 39 
années (en 1751, 1785, 1830 et 1869). 

Quant aux changements qui surviennent dans le 



^ Il ne £aat pas oublier qud le Balkal draine une région d'une 
superficie immense. 

' L'été de 1869, du reste, ne s'était pas fait remarquer par des 
orages temporaires ou des averses locales, mais par des pluies in- 
cessantes. U y en a eu 24 jours en juillet et 21 en août. La tempé- 
rature était toigours restée fort basse et le ciel nuageux, en sorte 
que l'évaporation était réduite au minimum en même temps que le 
sol était resté saturé de l'eau du printemps. 



8 DÉTAILS 

lit des rivières de Sibérie, les observations de M. Or- 
loff tendent à confirmer l'hypothèse du savant Eusse, 
M. de Middendorf , que leg fleuves de Sibérie tendent 
tous à se jeter du côté de l'est * . Ainsi la Sélenga ne 
suit pas tout à fait la direction N.-S. qui est son 
cours naturel : elle tend à se jeter sur sa rive droite 
ou orientale. Partout, dans la vallée où elle coule, le 
côté occidental est occupé par des sables ou des ter- 
rains d'alluvion, et non l'oriental. Le village de Po- 
poflF, situé sur une éminence qui touchait à la rive 
gauche du fleuve^ en est maintenant assez éloigné. 
Au sud la vallée se resserre graduellement, et près 
du mont Mandrick la Sélenga se fraie un chemin en- 
tre d'immenses rochers qui, du côté droit, dominent 
presque verticalement la rivière, ce qui amène de 
fréquents éboulements. Enfin, ce qui est plus décisif 
encore, dans la vallée qui s'étend entre le village de 
Lotnikovo et la ville de Verhne-Oudinsk, la route 
qui longe la rive gauche du fleuve n'est pas autre 
chose que l'ancien lit de celui-ci, et porte partout les 
traces du passage des eaux; le sol est inégal, couvert 
de gravier, de sable, et sillonné de petits courants. 

Quant au lac Gousinoi, pour en bien juger la for- 
mation, il faut connaître la structure de la vallée où 
il est situé. Cette vallée est basse, très-unie; elle a la 
forme d'un arc dont les extrémités, au nord et au 
sud, se rapprochent de la Sélenga, elle est entourée 
de montagnes. Le milieu de la vallée où se trouve le 
lac est un peu au-dessus du niveau du fleuve, car les 

^ Ce serait une conséquence dn mouvement diurne de la terre, 
et un cas particulier d'une loi que plusieurs savants (Béer, dans 
les Aamc^ ^ckniijv^M» en 1861) ont appliquée à tous les fleuves 
coulant dans le sens du méridien. Voir Le Olobe, mai-juin 1869. 



SUR LA RÉGION DU LAC BAÏKAL. 9 

cours d'eau qui se dirigent vers le sud viennent se 
jeter dans la Sélenga. Le bassin du lac est une cavité 
formant réservoir, dans laquelle tombent le ruisseau de 
Sagousto et un dérivé du Temnik Zuhan Gol. En exa- 
minant la conformation de la vallée, on peut affirmer 
que dans un temps fort ancien elle n'était que le lit 
de la Sélenga; car le sol en est sablonneux et couvert 
de galets. Quelle force de propulsion n'a-t-il pas fallu 
pour que cette rivière se frayât un nouveau passage 
vers l'est à travers les montagnes? La cause en fut 
probablement un exhaussement (?) de la vallée à l'en- 
droit où est le lac. M. Orlofif le conclut de la masse 
de charbon de terre et de lignite profondément en- 
fouie dans les hauteurs environnantes, et de l'opinion 
répandue parmi les habitants que la cavité centrale 
du lac serait due à des incendies souterrains ^ incen- 
dies assez fréquents en Sibérie, même de nos jours; 
les eaux de la Sélenga seraient alors venues la rem- 
plir. 

Les données historiques que M. Orloff a recueillies 
prouvent que, même depuis l'installation de la race 
des habitants actuels, le Gousinoi a subi plusieurs 
transformations. Le pays, au sud du lac, la steppe de 
Tomachinsk, est occupé par la tribu nomade des Hata- 
ginoflf qui, arrivant de Mongolie à la suite de guerres 
intestines, se fixa dans ces contrées en 1712 sui' les 
bords de deux petits lacs. A partir de 1730, ces deux 
lacs commencèrent à s'agrandir sans cause apparente, 
et eu 1740 ils se réunirent. Les habitants furent for- 
cés d'abandonner la place et de transporter leur ré- 
sidence sur le bord occidental du nouveau lac. Celui- 
ci continua à s'accroître jusqu'en 1770, puis resta 
stationnaire. En 1785, après une forte inondation, il 



10 DÉTAILS 

s'en détacha un cours d'eau qui, sous le nom de Hou- 
dùuky se déversa dans la Sélenga et subsista jusqu'en 
1810. Le lac ayant, dès lors, jusqu'en 1840, diminué 
de volume, il s'y forma plusieurs îles dont la plus 
grande, nommée Oserdich, était située dans la partie 
sud. En 1851, durant un été de grande sécheresse, 
le lac commença derechef à grandir, si bien qu'en 1860 
on pouvait à peine distinguer encore les îles. Deux 
ans plus tard, à la suite d'un tremblement de terre^ 
l'île même d'Oserdich fut submergée , les eaux recou- 
vrirent jusqu'aux arbres et arbrisseaux qui y crois- 
saient, et n'ont pas cessé de hausser jusqu'à nos jours. 
De 1862 à 1869, le lac s'est accru de 10 werstes en 
longueur et de 2 à 3 werstes en largeur ; la profon- 
deur est de 40 sagènes (70 mètres) au dire des habi- 
tants. 

Quant aux changements survenus dans le lac Baï- 
kal, il résulte des renseignements recueillis par 
M. Orloff de Listviniche au cap Kadilnoj, que so^ 
niveau a également varié ; les eaux montaient autre- 
fois beaucoup plus haut que maintenant. Ce fait est 
démontré par des grottes ou cavités creusées par les 
vagues dans les rochers qui bordent le lac, bien au- 
dessus de son niveau actuel . Là où les vagues ont ren- 
contré de la pierre dure, elles n'ont tracé que des rai- 
nures ou des rigoles; là où la pierre était plus tendre, 
elles ont formé de véritables grottes. De l'examen 
des lieux il résulterait que les eaux du Baîkal ont eu 
jusqu'à cinq niveaux différents; mais ces observa- 
tions n'ayant été faites que sur un espace restreint, 
on ne peut en tirer une conclusion bien positive. On 
peut seulement admettre que le niveau a baissé. 

Est-ce un résultat des érosions de la rivière An- 



SUR LA RÉGION DU LAC BAÏRAL. 11 

gara, ou des effondrements du sol au fond du lac? 
Cette question, difficile à résoudre en elle-même, se 
complique de la possibilité d'un abaissement ou d'un 
exhaussement des rives mêmes ; car un phénomène de 
cette nature a été constaté dans le delta de la Sé- 
lenga. Tandis qu'à l'est, dans la partie où est con- 
struit le village de Koudarinskoe, ce delta tend à 
s'abaisser, il tend ailleurs à s'élever comme par un 
mouvement de bascule. Cette question du niveau du 
lac Baïkal n'est donc pas encore résolue. 

Enfin, les fréquents tremblements de terre qui se 
font sentir dans cette région demandent aussi des re- 
cherches spéciales. M. Orloff présente quelques 
observations et quelques renseignements sur ceux de 
1869. Il parait que durant cette année si pluvieuse, 
les habitants s'attendaient partout à ressentir des se- 
cousses, mais que tant que durèrent les pluies et les 
inondations il n'y en eut pas, au moins de générales. 
Le 3 août cependant, à Sélenginsk, on en remarqua 
quelques-unes assez faibles, et le 4 août d'un peu plus 
fortes ; ces dernières se firent également sentir à Ka- 
bansk, à Koudarinsk, à Verhne-Oudinsk et à Kiachta. 
Mais après la cessation des pluies, les tremblements 
de terre se multiplièrent autour du Baïkal et devin- 
rent plus violents : voici les faits qu'on a pu constater. 
Le 29 septembre, dans le village de Koudarinsk, on 
ressentit une secousse à la suite de laquelle se fit en- 
tendre, dans la direction de l'ouest, comme un coup 
de tonnerre souterrain ; à peine cela fut-il remarqué 
à Inkino et à Scherachevo. Le 20 octobre, vers 
4 heures, un violent tremblement de terre se fit sentir 
dans les montagnes qui entourent la vallée de Bar- 
gousine; on observa, dans le bourg d'Oust-Bargou- 



12 DÉTAILS 

sine, quatre secousses assez fortes dans la direction 
du N.-N.-O. au S.-S.-E., qui endommagèrent plu- 
sieurs bâtiments. Puis les secousses finies, l'eau vint 
remplir le sous-sol des maisons qui, jusque-là, avait 
été très-sec. Le même jour, un tremblement de terre 
faible se fit sentir à Séléginsk, qui éprouva le lende- 
main matin une assez forte secousse suivie d'un coup 
de tonnerre souterrain. 

De l'étude de ces phénomènes ressort, selon M. Or- 
loff, une remarquable coïncidence entre les tremble- 
ments de terre et une perturbation dans le régime 
des eaux souterraines. Quand le sol recevait la plus 
grande quantité d'eau pluviale et que, par consé- 
quent, les cavités se remplissaient par infiltration, 
les secousses étaient rares et faibles. Mais quand il 
s'opérait dans les eaux un retrait sensible et que les 
cavités se vidaient, les secousses commençaient et il 
se produisait des eifondrements qui faisaient re- 
fluer les eaux plus profondément enfoncées. Il serait 
très-important de rassembler un plus grand nombre 
d'observations sur ce sujet, pour élucider ce qu'il a 
encore d'obscur. 

Résumons en quelques mots les conclusions que 
M. Orloff tire des faits qu'il a observés. 

Les inondations se renouvellent avec une certaine 
périodicité. 

Le lac Gousinoi a une communication souterraine 
avec le Baïkal, fait prouvé par l'augmentation de ses 
eaux durant un été fort sec. 

Les eaux souterraines trouvent à s'épancher dans 
les cavités formées par des incendies souterrains. 

Les rivières et fleuves de Sibérie tendent à se jeter 
du côté de leur rive droite . 



SUR LA RÉGION DU LAC BAÏKAL. 13 

Enfin, les tremblements de teiTe suivent les inon- 
dations et par conséquent n'en sont pas la cause. 

A ce dernier égard, il faut observer que M. OrloflF 
a constaté lui-même deux tremblements de terre au 
commencement de l'inondation, dont l'un a été assez 
fort et s'est fait sentir dans beaucoup de localités 
éloignées les unes des autres. D'un autre côté, l'hy- 
pothèse avancée par M. Orloflf, que les parois des 
cavités s'écroulent par le retrait des eaux, aurait be- 
soin de nouvelles preuves. 

Espérons que la Société de Géographie de St-Pé- 
tersbourg, une fois nantie des observations de M. Or- 
loff, né perdra pas de vue l'examen des importantes 
questions qu'il soulève. 

C. de Ball. 



Note A. 

Ces incendies des tourbières sont, avons-nous dit, assez fréquents 
en Sibérie. On ne se fait guère une idée en Europe de l'étendue et 
de l'importance de pareils sinistres. C'est à l'un de ces incendies 
qu'on attribue la destruction de la Ville importante d'Iénisséisk 
(1869) désastre qui fut évalué à plus de 30 millions de roubles et 
qui causa la mort de plusieurs centaines de personnes. Depuis quel- 
ques semaines on avait constaté que le sous-sol brûlait non loin de 
la ville. Les habitants effrayés se mirent à creuser un ravin pour 
l'isoler et la préserver; mais avant qu'ils eussent fini un ouragan 
terrible apporta le feu sur leurs maisons et rendit leurs soins su- 
perflus. L'eau de la rivière était presque en ébuUition. 



COSTA-RIGA 



Les régions du soleil ont été 

déjà le berceau de l'humiAité; 

elles peuvent loi donner une non* 

• velle jeunesse et ourrir & la ci* 

vilisation générale sa véritable 
Toie. M. Félix Çbllt. 

La république de Costa-Rica , située entre 
risthme de Nicaragua, Tisthme de Panama, TOcéan 
Atlantique et le Pacifique, occupe une position admi- 
rable au .centre du continent américain, où la nature 
elle-même semble l'avoir placée comme un trait-d'ù- 
nion entre deux grands hémisphères, comme un pont 
colossal jeté sur les mers, où se rencontreront un 
jour les hommes, les races et les civilisations à venir. 

Le nom de Costa-Rica fut donné à ce pays par 
l'illustre marin génois qui, en 1502, en fit la décou- 
verte et parcourut la côte du nord (sur l'Atlantique) 
depuis le fleuve San Juan (Canari) jusqu'à la baie de 
l'Almirante, située elle-même dans celle de Boca- 
Toro. Pour expliquer ce nom, voici ce que la tradi- 
tion rapporte. L'équipage ^e Colomb ayant à répa- 
rer un des fourneaux du navire, y employa de l'argile 
ramassée sur cette côte. Lorsqu'on arriva en Espa- 
gne, on s'aperçut que cette argile était aurifère; de 



16 COSTA-RICA. 

là le nom de Costa- Rica (côte riche). Quoi qu'il en 
soit, par l'abondance des trésors qu'il renferme dans 
son sein, par la vigueur et la fécondité de sa végéta- 
tion, la douceur de son climat et la beauté de son ciel, 
ce pays est digne en tout point du nom qu'il a reçu. 

Nous connaissons bien peu de chose des habitants 
primitifs de cette région, dont la paléontologie et 
l'histoire sont encore à écrire. L'époque de la domi- 
nati<ti espagnole ne nous offre non plus rien de sail- 
lant; les hardis conquérants s'emparèrent du pays 
sans difficulté et, sauf les invasions de quelques pi- 
rates (1600-1790) et les luttes avec les Indiens 
indomptés de Talamanca qui, par leur résistance heu- 
reuse et opiniâtre, rappellent les Araucans, la colo- 
nie, ignorée et ignorante, oubliée par la Métropole, 
épargnée par la convoitise indolente et brutale des 
aventuriers castillans, ne fit que sommeiller jusqu'au 
grand réveil de 1821. 

1821 est l'année bienheureuse de l'émancipation 
de toutes les colonies espagnoles du continent amé- 
ricain. Car s'il est vrai que la lutte contre la mère- 
patrie commença en 1810 en Colombie, au Mexique 
et dans la vice-royauté de Buenos- Ayres, ce n'est que 
de 1821 (et de 1824 pour les victoires définitives de 
Junin, 6 août, etd'Ayacucho, 9 décembre) que date 
leur existence politique et leur indépendance. 

CosTA-RiCA,par une destinée exceptionnelle, acquit 
son indépendance sans combattre, sans vaincre, sans 
perdre un seul de ses enfants. Elle était une des cinq 
provinces qui constituaient la capitainerie générale de 
Guatemala, nom sous lequel était alors connue l'Amé- 
rique Centrale et qui aujourd'hui ne désigne que ce 
beau fief des jésuites et des nonnes : la pseudo-répu- 
blique de Guatemala. 



COSTA-RICA. 17 

Ce fut à la capitale du royaume, à la ville de San- 
tiago de los Caballeros de Guatemala^ que les auto- 
rités espagnoles elles-mêmes, se voyant abandonnées 
de l'Espagne, travaillée chez elle par les révoltes et 
les pronunciamientos (très-légitimes et justifiés d'ail- 
leurs), et occupée à défendre son pouvoir expirant 
dans des colonies plus -importantes, telles que le 
Mexique ou le Pérou, laissèrent proclamer l'indépen- 
dance de la Péninsule. 

CosTA-RiCA reçut du dehors la nouvelle de la dé- 
livrance. Au mois de novembre 1821 arriva à Car- 
tago, alors capitale de la province, la nouvelle de la 
proclamation de l'indépendance, acceptée avec en- 
thousiasme par les colons et les créoles devenus ci- 
toyens, subie sans opposition par les employés espa- 
gnols, d'ailleurs impuissants. Pas une goutte de sang 
ne fut versée pour une liberté que les peupFes ont 
l'habitude de payer si cher. Le pays commença à se 
gouverner lui-même, en attendant les décisions d'une 
assemblée nationale constituante réunie à Guatemala. 
Le 22 novembre 1824, cette assemblée décréta la 
constitution pQlitique de la république fédérale de 
l'Amérique Centrale, laquelle instituait un gouverne- 
ment populaire, représentatif, alternatif et respon- 
sable, et consacrait les principes proclamés par la 
constitution des États-Unis et la Révolution française. 
L'esclavage avait été aboli avant même la publication 
de cette constitution (avril 1824). 

La fédération ne devait pas durer. D'une part les 
traditions coloniales fortement enracinées, leur legs 
d'ignorance et d'aveugle soumission à l'autorité ; de 
l'autre, une impatience imprudente de réformes, des 
illusions généreuses mais déplorables sur la situation 

MÉM0IBE8, T. X, 1871. 2 



18 COSTA-RICA. 

sociale du peuple ; des deux côtés à la fois des ambi- 
tions injustifiables, produisirent des déchirements et 
des scissions sanglantes. Après plusieurs guerres fra- 
tricides entre le parti libéral (fédéraliste) et le parti 
servil (consen^ateur et séparatiste), dans lesquelles 
Costa-Rica, protégée par sa position géographique et 
son éloignement des centres d'action autant que par 
ses inclinations pacifiques, restait neutre, spectatrice 
désolée des malheurs de ses confédérés, la république 
fédérale fut dissoute (1838), et les cinq États dont 
elle était formée devinrent cinq républiques indépen- 
dantes, savoir: Guatemala, Salvador, Honduras, Ni- 
caragua et Costa-Rica. 

Ce n'est qu'après 1838, sous le gouvernement de 
don Braulio Carrillo, que s'ouvre pour Costa-Rica 
une ère de bien-être et de progrès toujours croissants. 
Sous l'administration bienfaisante de Carrillo (1838- 
1842), on se débarrassa du fatras de vieilles lois 
espagnoles ; des codes complets, calqués sur les codes 
français et les meilleures ordonnances espagnoles, 
furent promulgués ; l'ordre fut introduit dans les fi- 
nances de l'Ëtat ; la quote-part de la dette fédérale 
fiit payée ; on commença la construction d'une route 
à l'Atlantique encore inachevée, et Carrillo, en des- 
cendant du pouvoir, laissa un trésor bien pounn et 
une renommée d'intégrité et de patriotisme ter- 
nie, hélas! par son despotisme et sa cruauté. Ainsi, 
malgré ses vertus, son caractère soupçonneux et vin- 
dicatif le rendit impopulaire ; il fut renversé sans 
peine du pouvoir, et dut expier dans l'exil ses égare- 
ments, dont l'histoire ne tient compte que pour 
l'exemple. 

Pendant la longue administration de don Juan 



COSTA-RICA. 19 

Rafaël Mora, l'agriculture et le commerce prirent 
un grand essor; les écoles furent augmentées; on 
construisit plusieurs bâtiments d'utilité publique, le 
Palais National, l'Université, la Fabrique des li- 
queurs, le Théâtre, un hôpital, des églises communa- 
les, etc. ; et le pays aurait joui d'une paix constante, 
sans l'invasion scandaleuse de Walker et ses flibus- 
tiers, combattus avec succès par les armées costari- 
ciennes sur les champs de bataille de Santa-Rosa, 
Costa-Rica (20 mars 1856); de Rivas, Nicaragua 
(11 avril), et avec le concours des alliés centro-amé- 
ricains, sur plusieurs endroits aux bords du lac de 
Nicaragua. 

En 1859 (14 août), quelques mécontents, appuyés 
par la milice, renversèrent le gouvernement de ' 
M. Mora, qui voulait la présidence à vie malgré les 
lois et les habitudes républicaines. Une administra- 
tion provisoire fut constituée et une Assemblée consti- 
tuante appelée à se prononcer sur les destinées de la 
nation *. Les travaux de cette Assemblée, où domi- 
nait un esprit libéral très-élevé, ont été riches en 
excellents résultats. La Constitution de 1859 marque 
un grand progrès politique, et je puis dire sans exa- 

^ Les principaux acteurs de cette révolution pleinement justifiée 
par le succès, étaient des personnages très-honorables, tels que 
M. J.-M. Castro, deux fois président, fondateur, en 1843, de PU- 
niversité, le plus» zélé apôtre de la tolérance et de l'instruction po- 
pulaire ; M. Julien Yolio, esprit supérieur, qui, sous la présidence 
et avec le concours de M. Castro (1866-1868), réorganisa et sim- 
plifia le service administratif et fonda la Banque nationale ; le D' 
J.-M. Montealegre, nommé président provisoire le 14 août 1859, 
le meiUeur médecin du pays, libéral sincère ; M. Y. Aguilar (mort 
le 26 avril 1861), millionnaire d'un grand bon sens, excellent ad* 
ministrateur, et d'autres, qui se sont distingués par la gestion bon* 
nête et intelligente de la chose publique. M. M. P. 



20 COSTA-RICA. 

gération qu'elle est digne d'un peuple civilisé^ d'un 
peuple qui, comme le dit un juge impartial, écrivain 
d'une haute intelligence et d'un grand cœur, M. Félix 
Belly, « sans autre lumière que celle des principes 
» de notre révolution, et presque sans efifusion de 
» sang, a résolu pratiquement tous les problèmes de 
» liberté et d'autorité sur lesquels nous accumulons 
» encore tant de sophismes; où les idées de dictature, 
» d'arbitraire légal, de gouvernement personnel, de 
» prestige du pouvoir et d'inviolabilité administra- 
» tive, ne sont que des idées de l'autre monde; où la 
» violation du secret des lettres, sous quelque pré- 
* texte que ce soit, serait assimilée au vol par eflErac- 
» tion et punie des travaux forcés ; où les hommes 
» investis d'un mandat public ne se croient pas des 
» demi-dieux, obligés de mener une existence olym- 
» pienne aux dépens des simples mortels; pour qui, 
» enfin, il n'y a de gouvernement légitime et hon- 
» néte que celui de la libre discussion, de la partici- 
» pation incessante du pays à ses propres affaires, 
» du contrôle rigoureux de ses finances, de ses droits 
» toujours respectés et de sa volonté toujours 
» obéie*. * 

Les gouvernements qui se sont succédé depuis 
1860 jusqu'à nos jours, ont presque constamment 
marché dans la voie du progrès. Ils se sont appliqués 
à l'ouverture et à l'amélioration des routes, à la créa- 
tion d'écoles et de chaires nouvelles, enfin, au déve- 
loppement de l'activité et des ressources matérielles 
et intellectuelles du pays. MM. Montealegre et Cas- 
tro, anciens présidents, ont bien mérité de la patrie 

* A travers V Amérique centrale, par M. Félix Belly, tome I»*", 
page 347. Paris 1867. 



COSTA-RIGA. 21 

et se sont fait aimer des étrangers. Nous ne faisons 
que rappeler la présidence de M. Jimenez, citoyen 
intègre et dévoué, inspiré, nous voulons le croire, par 
des intentions patriotiques, mais que sa chute récente 
et les attaques dont il a été l'objet nous défendent 
encore de juger. M. Bruno Carranza, dans son rapide 
passage au pouvoir, a Jaissé un souvenir très-honora- 
ble, et il est à espérer que son successeur, le général 
don Thomas Guardia, suivra le même chemin. 

A Costa-Rica l'instruction primaire est gratuite, 
obligatoire (de 7 à 14 ans) et défrayée par l'État. 
L'instruction secondaire et supérieure est aussi gra- 
tuite et aux frais de l'État et des communes {municv- 
pios). L'instruction supérieure est donnée à San José, 
capitale de la République; l'instruction secondaire 
dans les chefs-lieux de provinces, l'instruction pri- 
maire partout. Toutes les villes, tous les villages ont 
des écoles de filles, et il suffit d'une population de 
trente écoliers pour avoir droit sur place à un insti- 
tuteur, dont le minimum des appointements s'élève à 
cent francs par mois. Il y a à San José une école nor- 
male pour les instituteurs; une Université, contenant 
une bibliothèque d'environ 4,000 volumes, avec trois 
facultés, encore très-incomplètes : une de droit (la 
meilleure), une des lettres (la plus pauvre), une des 
sciences, cette dernière avec un riche laboratoire 
chimique et un excellent cabinet de physique, un des 
plus beaux legs de l'administration de M. Castro. 

La religion catholique est celle des Costariciens. 
L'État la protège et contribue dans une modeste pro- 
portion aux frais du culte ; mais pleine liberté est ac- 
cordée par la constitution et les traités à l'exercice 
public de tous les cultes. Les ordres religieux n'ont 



22 COSTA-RICA. 

jamais existé à Costa-Kica et on a toujours refusé 
l'admission des Jésuites. En revanche, il y a à San 
José un temple protestant et deux loges maçonniques* 
San José est aussi le siège d'un évéque. 

Le plus grand besoin de Costa-Rica, c'est un che- 
min routier à l'Atlantique. La route qui existe est 
parfaitement praticable, macadamisée de Puntarenas 
à Turrialba ; mais de ce dernier village (le plus avancé 
du côté dB l'Océan) jusqu'au port de Limon, elle est 
rendue difficile par les montagnes, le grand nombre 
des cours d'eau et divers accidents de terrain, malgré 
le peu de distance de l'Océan, qui n'arrive pas à une 
ligne mathématique de 50 kilomètres. Il est à espérer 
que le gouvernement actuel, qui a rompu plus d'une 
lance avec les traditions gouvernementales, et qui 
s'est inauguré au nom de la paix, de la justice et du 
progrès, donnera satisfaction aux besoins et aux inté- 
rêts légitimes de sa patrie. 

Costa-Rica est un pays éminemment agricole. Le 
principal produit du sol et article d'exportation est le 
café, qui l'a fait connaître aux grands marchés de 
l'Europe et des États-Unis. Après le moka, le café 
de Costa-Rica est sans rival; il a toujours le second 
prix dans le commerce à Londres, Hambourg ou New- 
York. La récolte annuelle est à peu près de dix mil- 
lions de kilogrammes. En 1864, l'exportation de ce 
café dans la Grande-Bretagne formait 45 7o de l'im- 
portation; en France 10 7oî Hambourg 10 7o> à» 
Brème 5 Vo? ^ ^^^ York 5 Vo? à San Francisco 
25 7o- En 1869, le prix de la récolte a été estimé 
à 50 millions de francs et les frais de production 
à 25 millions de francs ^ 

* Dans le « Commercial Report > {BIm Book) pour 1869, publié 



COSTA-RICA. 23 

Presque tous les habitants se sont adonnés à la 
culture du café, et l'on voit partout de beaux caf étalés 
peuplés de milliers de caféiers, très-bien cultivés et 
qui offrent par leur symétrie et les ondulations d'un 
teiTain accidenté, les plus riantes perspectives. 

C'est au mois d'avril, lorsque les pluies ont rajeuni 
la végétation et rafraîchi le sol, que les haciendas 
présentent un spectacle enchanteur. Alors, dans les 
plantations immenses, s'étendent au loin les rangées 
régulières des caféiers, à un mètre de distance les 
unes des autres, abritées contre les vents, protégées 
contre les ardeurs du soleil par des bananiers qui s'é- 
lèvent au-dessus d'elles, et le spectateur, — enivré 
par les parfums printaniers qui s'échappent de leurs 
fleurs, dont la blancheur de neige rappelle les fleurs 
de l'oranger, — laisse avec délices flotter ses regards 
sur cette forêt de verdure parsemée de perles. 

Le sol est tellement fertile, que pendant plusieurs 
années et sans qu'il soit besoin de recourir aux en- 
grais, les caféiers donnent des fruits en abondance. 
Il est évident que si des colons suisses (ou des autres 
nations germaniques, latines ou slaves) allaient s'éta- 
blir dans le pays, ils obtiendraient les meilleurs ré- 
sultats, en rejetant la routnie et en employant des 
procédés de culture que la science et l'expérience 
conseillent. Qu'ils y aillent. Costa-Rica, comme toute 
l'Amérique centrale d'ailleurs, leur ouvre ses portes 
à deux battants. Simples de mœurs, honnêtes et ré- 



par le gouvernement anglais, feu M. Allan Wallis, consul de S. M. B. 
à San José, dit : « The value of the coffee crops for this year may 
<c be estimated at Liv. st. 10,000,000 (piastres), and the cost of 
« production at Liv. st. 5,000,000. » Ce chiffre me semble exagéré ; 
il est évidemment trop au-dessus de la vérité. M. M. P. 



21 GOSTA-RICA. 

publicains, les Suisses y trouveront un peuple virile- 
ment républicain, heureux de les accueillir en frères, 
mais en frères respectés, en messagers de progrès et 
de paix. 

Le blé, le riz, l'orge, le maïs, la yucca, la ponmie 
de terre, le haricot, le bananier se trouvent sur le 
plateau de rintérieur. Le cacao et la vanille dans les 
terres chaudes. Mais ce qui contribuera le plus à la 
richesse du pays, c'est la culture et l'exportation de 
la canne à sucre, du tabac, du coton et de l'indigo, 
productions qui égalent les meilleures de Cuba, des 
États-Unis et du Salvador. 

Les forets sont peuplées de cèdres, acajoux, ébéniers, 
caoutchoucs, bois du Brésil, {iranacUllo, (juachapeli^ 
chênes, et d'autres bois de construction et de teinture. 
Il y a des plantes médicinales eu quantité : le copal- 
chi, employé comme le quinquina contre les fièvres, le 
guaco, l'aloès, la menthe, le jalap, la camomille, etc. 
Les plantes fourragères et filamenteuses sont en grand 
nombre ou d'acclimatation facile. Il y a d'immenses et 
excellents pâturages. Parmi les fruits, il faut men- 
tionner les oranges, citrons, pommes, pêches, coings, 
grenades, aguacates, l'anona ou chirimoya, l'ananas, 
le sapote, et, enfin, tous les fruits des tropiques et de 
la zone temi)érée. 

La flore costaricienne est belle et variée. Pour me 
servir de l'expression d'un grand poète, dans ce pays 
fleurissent les myrthes, et les camélias du Japon, les 
tulipes de Byzance poussent aussi bien que les jas- 
mins du Cap, les roses et les nards des bords du Gange. 
Parmi les orchidées, il y a des fleurs d'une grande 
beauté et aussi rares que précieuses, telles que la cat- 
leya dowiana, la skinneria (guaria), les stanhopeseet 



COST A-RIGA. 25 

beaucoup d'autres qui font les plus superbes ornements 
des serres de Londres, de Paris, d'Amsterdam, de 
Petersbourg * . 

Les campagnes et les bois sont le séjour habituel 
des plus beaux oiseaux du monde, depuis l'oiseau- 
mouclie, ce petit favori, ce bijou de la nature, comme 
l'appelle Buffon, jusqu'à l'admirable quetzal {trogon 
resplendens) l'oiseau impérial des Aztèques, ainsi que 
des milliers d'autres qui figurent dans les plus riches 
musées ornithologiques de l'Europe, attestant que la 
nature n'a pas été ménagère de ses séductions et de 
ses faveurs envers cette contrée, où les hommes actifs 
et énergiques, servis par une intelligence éclairée et 
un bras infatigable, trouveront sans doute l'Eldorado 
de leurs rêves et de leurs espérances. 

Le règne minéral forme une des plus grandes ri- 
chesses de l'Amérique centrale, et les États de Hon- 
duras , de Nicaragua et de Costa-Rica n'ont rien à en- 
vier sous ce rapport ni à la Californie ni à la Nou- 
velle-Hollande, si ce n'est ce grand courant d'émigra- 
tion, qui est le secret de leur progrès et qui est une 
bénédiction céleste pour ces pays où la vie déborde, 
où toutes les voix de la création réclament l'aide 



^ Ces terrains si divers, ces altitudes où se produisent tous les 
climats, permettent au Mexique et à PAmérique centrale de dé- 
ployer aux yeux du voyageur une flore magnifique et variée telle 
que n'en offre aucun autre point, du globe. Bien des conquêtes y 
ont été déjà faites par la science; mais il reste de quoi moissonner 
encore à pleines mains, et nos jardins, nos parcs, nos forêts et nos 
cultures s'enrichiront de plantes nouvelles d'ornement ou d'utilité 
(M. Victor Duruy, ministre de l'Instruction publique. — Rapport 
à l'Empereur sur l'organisation d'une expédition scientifique au 
Mexique et à l'Amérique centrale, Moniieur Univerael, du 29 fé- 
vrier 1864). 



26 COSTA-RICA. 

consciente de l'homme pour se multiplier et fructi- 
fier. 

L'or, l'argent, le cuivre, le fer, le nickel, le zinc, le 
plomb, la houille, le marbre, etc., se trouvent dans 
les entrailles du sol ou dans les gorges titaniques de 
la Cordillère ; mais seules les mines d'or, d'argent et 
de cuivre sont en exploitation. Parmi les mines d'or, 
celles de /as CïrweZito^, appartenant à M.Carlos Giralt 
et celles qui sont exploitées par la compagnie du Monte- 
Aguacate offrent des résultats très-satisfaisants. Ces 
mines sont exploitées d'après les procédés les plus 
récemment employés en Europe et aux États-Unis. 
L'acquisition des mines est plus facile que l'acquisi- 
tion des terrains; elles sont, pour ainsi dire, au pre- 
mier occupant qui, moyennant la déclaration légale 
(denundo) devant le juge d'agriculture (Jiiez de Ha- 
cienda) et d'autres formalités peu dispendieuses, peut 
se les approprier même sur le terrain d'autrui. Pour 
en devenir propriétaires, les étrangers et les nationaux 
jouissent exactement des mêmes di-oits et sont traités 
sur un même pied d'égalité * . 

Par cet exposé rapide et impartial , vous voudrez bien 
reconnaître, Messieurs, que Costa-Rica, comme le di- 
sait M. Kaltbrunner dans mi mémoire savant et con- 
sciencieux lu devant vous, est destiné à un brillant 
avenir et deviendra « un des grands Eldorados du 
monde moderne > (Belly). 

Pour y arriver bientôt, le seul moyen serait l'émi- 
gration européenne; car c'est le manque de bras et 
d'idées nouvelles qui arrête le développement et l'essor 

* C'est le hasard qui a fait trouver la plupart des gîtes exploi- 
tés. Une exploration vraiment scientifique ouvrirait certainement à 
cette industjrie un avenir inespéré (M. Victor Duruy, ibid.). 



COSTA-RICA. 27 

industriel de Costa-Rica. Le gouvernement, il faut 
lui rendre cette justice, à toujours accueilli avec bon- 
heur toute proposition tendant à protéger Fémigra- 
tion ; mais il faudrait qu'il fît encore beaucoup plus 
pour amener sur le sol de sa patrie des colons euro- 
péens, qui, trouvant toutes les garanties de la civili- 
sation et des privilèges personnels très-précieux, 
pourront, sans les sombres préoccupations d'un pré- 
sent précaire ou d'un avenir incertain, semer en paix 
et récolter dans la joie le fruit de leur travail, qui, 
comme l'a dit un philosophe, est le plus doux de tous 
les plaisirs. 



COSTA-RICA. 



Position géographique. Le territoire de Costa-Rica s'é- 
leml (lu 8^ au liM6' de latitude Nord et du SmO' au 
85*" 40" de longitude Ouest du méridien de Greenwich. 11 est 
borné au N.-O. par le fleuve San Juan et le lac de Nicaragua, 
au S.-E. par FÉtat de Panama des États-Unis do Colombia. 
La côte N.-E. est baignée par Tocéan Atlantique; la côte 
S.-O. par le Pacifique. 

Superficie. 59,570 kilomètres carrés, étendue de la Vir- 
ginie occidentale, ou soit, d'après M. G. Squier, 23,000 milles 
anglais carrés ; 55,669 kilomètres carrés d'après les calculs 
planimétriques opérés à l'Institut géographique de Justus 
Perthes. 

Population. 165,000 habitants en 1871. — D'après le re- 
censement opéré par le Bureau central de statistique de San 
José le 27 novembre 1864, la population s'élevait alors à 
135,000. Voici, suivant les données officielles et scientifique- 
ment calculé, le mouvement de la population en 20 ans : 



28 COSTA-RICA. 

Population absolue en 1850 (officiel) 100,000 

Accroissement annuel (3,000 hab. en 1850) moyen. 

En 10 ans, 1851-1860, à 3 7o annuel. ...!.. 30,000 
Accroissement annuel (5,000 hab. en 1861) moyen. 

En 10 ans, 1861-1870, à 5 7o annuel. . . . .\ . 50,000 

Total. . . 180,000 
Diminution absolue en 20 ans, occasionnée par la 
guerre contre les flibustiers de Walker et par le 
choléra (1856-1857); par la rougeole, la di- 
sette, etc., en 1860, 62 et 63 (excédant des morts 
sur les naissances) 15,000 

Population en 1870 Total. . . i 65,000 

Recensement de 1864, 

Population civilisée 120,471 hab. 

Id. du littoral de l'Atlantique. 2,500 » 
Indiens sauvages 12,000 » 

Population totale en 1864 .... 134,971 » 

Chiffres ronds, total. . . . 135,000 
Accroissement annuel moyen (5,000 hab. en 1865). 
En 6 ans, 1865-1870, à'5 7o 30,000 

Population en 1870 Total. . . 165,000 

Habitants par kilomètre carré. . . 2,7. 
» » mille carré 7. 



Répartition de la population entre les Provinces ou 

divisions administratives. 

San José. Ckipitale : San José. Villages : Desampa- 
rados, Escasic, Guadelupe, San Juan, etc 48,000 

Cartago. Chef-lieu : Gartago. Villages : Union, Pa- 
raiso, Turrialba, Woin et Indiens sauvages, etc. 40,000 

Alayuela. Chef-lieu: Alajuela. Villages: Grecia, Ate- 

nas, San Ramon, etc 35,000 

■ 

A reporter. . . . 123,000 



COSTA-RICA. 29 

Report. . . . 123,000 
Hëredia. Chef-lieu: Heredia. Villages : Barba, San 

Antonio, Santo Domingo, etc 23,000 

Guanacaste. Chef-lieu: Libéria. Villages : Bagaces, 

Nicoya, Santa Cruz, etc 14,000 

Puntarenas. Port de mer sur le golfe de Nicoya 

(Pacificiue). Village : Esparza 5,000 

Total. . . 165,000 ' 



Répartition de la population entre les différents 

cultes et races. 

Catholiques, blancs hispano-américains (civilisés). 144,000 
Protestants et d'autres sectes, allemands, anglais 

(Européens) i,000 

Mulâtres, catholiques 7,000 

Indiens demi-civilisés, catholiques 3,000 

Indiens sauvages, idolâtres 10,000 

165,000 



Finances. Les recettes s'élèvent à 7,500,000 fr., et les 
dépenses ordinaires à 6,000,000 fr. Revenus, douanes, pa- 
pier timbré, régie de l'eau-de-vie, etc. Il n'y a point d'impôt 
direct, ni de dette extérieure. 

Crédit. La bonne situation des finances a permis au gou- 
vernement, en compagnie de MM. Thompson 4 C**, de fonder 
la Banque nationale, qui fait le service de la trésorerie, et qui 
a été destinée à protéger l'agriculture (1867). La Banque an- 
glo-costaricienne, fondée en 1862 par des capitalistes anglais 
et nationaux. Capital de fondation de chaque banque : 
2,500,000 fr., augmenté' postérieurement par capitalisation 
et nouvelle mise de fonds. Tant 7o wimtmtim d'intérêt an- 
nuel : 12 7o- Garanties : deux signatures ou hypothèque. Ces 
deux banques ne suflRsent encore pas aux besoins du pays et 
laissent malheureusement un large champ d'exploitation à 
l'usure privée. 



30 GOSTA-RIGA. 

Commerce. Il consiste en Texportation du café, du bois, des 
minerais d'or, etc.,. en Angleterre, France, Allemagne et aux 
États-Unis, et à l'importation de ces pays des produits manu- 
facturés (tissus, machines, etc.). Chacune des unités suivantes, 
vaut 5 fr. 

1864. Exportation, Piastres 1,812,682. 

1864. Importation, » 1,718,000. 

1866. Exportation, - 1,938,900. 

1866. Importation, » 2,000,000. 
Gouvernement. Costa Rica est une République démocra- 
tique, avec des institutions pareilles à celles des États-Unis et 
de la Suisse, sauf, bien entendu, pour la fédération. Tous les 
Costariciens sont soldats. La loi militaire est la môme que 
celle de la Suisse. 

Manuel M. Peralta, 

Citoyen de Costa-Rica. 



RECHERCHES 



8UB 



L'ORIGINE DES RAMLES 



On désigne sous le nom de KabyleSj ou plutôt de 
ICbades, les habitants des régions montagneuses du 
nord de l'Afrique, et sous celui de Kabylie^ la con- 
trée qui s'étend d'Alger à Philippe ville, avec Bougie 
pour centre. 

IChdile vient de KUla (confédération), et corres- 
pond exactement à nos mots de « Eidgenossen » ou 
« Confédérés^ » 



^ M. le baron Henri Aucapîtaine qui, dans sa brochure intitulée : 
Le Pays et la société kabyle. Expédition de 1857, page 7, avait admis, 
— sur l'autorité sans doute de M. le général Daumas (Mœurs et 
coutumes de V Algérie, p. 179), — que le nom de £?bail venait de 
E?hel, accepter, parce qu'à l'époque de l'invasion des Arabes, les 
Kabyles acceptèrent le Coran, a changé d'avis ensuite et, dans son 
ouvrage : Les Kabyles et la colonisation de V Algérie; Alger et Pa- 
ris, 1864, p. 13, n fait dériver ce nom de KhaU de KbUa, confé- 
dération. En effet, il était d'autant moins logique d'en chercher 
l'origine dans une prétendue occepta^ûm du Coran, que M. le général 
Daumas lui-même fait ressortir plus loin (p. 233 de l'ouvrage pré- 
cité) qu'une telle acceptation n'a pour ainsi dire jamais eulieu. L'o- 



32 RECHERCHES 

Ce n'est pas seulement dans le nord de l'Afrique 
qu'il y a des sociétés constituées en K'hUa ; on en 
rencontre aussi au Sennâar, en Arabie, dans l'Afgha- 
nistan et ailleurs. 

A cette idée de « confédérés, » les Arabes — qui 
introduisirent le nom de K'baïles en Afrique lors de 
leur invasion, — en attachaient une seconde: celle 
de « montagnards. » Dans le Hedjaz, l'Hadramaut 
et d'autres provinces de l'Arabie, les tribus indépen- 
dantes se distinguent en Bedouân ou pasteurs noma- 
des et en K'baïles ou montagnards*, La forme fédé- 
rative seule n'aurait pu valoir, à ces derniers exclu- 
sivement, le nom de K'baïles, puisque les autres 
forment aussi des confédérations lorsqu'il s'agit de 
surprendre un ennemi commun ou de lui résister. 

D'un autre côté , leur seul caractère de « monta- 
gnards » ne les eût pas fait nommer K'baïles, puisque 
la langue arabe a un mot spécial pour montagnard : 
« Djebaïli » (de « Djebel, » montagne). A l'époque 
de l'invasion arabe, le mot Khdile impliquait donc 
l'idée complexe de « montagnard confédéré, » et celle 
de Bedouân, l'idée de « pasteur nomade indépen- 
dant.» 'De ces deux mots, nous avons fait Bédouins et 
Kabyles. 

Le nom de Kabylie est d'origine toute française et 
n'a pas d'équivalent dans la langue du pays . Pour dé- 

pînion qui faisait dériver Kbail de Kbél, ayant, pour désigner 
par là ceux qui occupaient le pays avant les Arabes, eût été certes 
encore préférable. M. le baron de Maltzan donne (p. 277 de Beise 
in Hadramauty etc. par Adolphe de Wrede. Braunschweig 1870) 
au mot de K'biîa (qahyla), ce même sens de « confédération » indi- 
qué plus haut. 

^ Niebuhr, Description de VAràbie. Paris 1779, tome U, p. 68, 
98, 113, etc. 



SUR L*OIUGIiNE DES KABYLES. 33 

signer la contrée qu'ils habitent, les indigènes disent: 
« thanmtrth el IChdûe, » le pays des Kabyles. C'est 
si bien là sa véritable signification, qu'en dépit des 
auteurs qui ont tenté d'assigner des limites précises 
à la Kabylie, elle s'étend à tous les points où il y a 
des Kabyles, sans qu'on puisse dire exactement ni où 
elle commence, ni où elle finit. 

* Le Maroc a ses Kabylies et ses Kabyles ou Cha- 
^ ouras ; l'Algérie a sa Grande-Kabylie, soit Kabylie 
» du Djurjura (Mons Ferratus des Romains), et sa 

* Petite-Kabylie (entre le golfe de Bougie et celui de 
» Stora). Tunis a aussi sa Kabylie, qui s'étend dans 
» la direction de Bizerte et du Kef , comme elle a ses 

* Kabyles ou Djebelias * . * 

« Pour ne parler que de l'Algérie, » — nous dit 
M. le général Daumas', — « nous avons à l'ouest les 
» montagnes des Traras; au centre, celles de l'Ouer- 

* senis et du Dahra; à l'est, celles de l'Aurès et des 

* Babors ; au sud, enfin, le Djebel-Amur, qui sont 
» peuplés par des Kabyles. Le nom de Kabylie pour- 
» rait donc être donné à ces montagnes, tout aussi 

* bien qu'à la Kabylie du Djurjura. » 

Nous voilà bien loin de ces limites restreintes, 
tracées par M. E. Carette, dans son ouvrage intitulé 
« Études sur la Kabylie proprement dite » (Tome I, 
p. 113àl39), ou même de celles, plus étendues, que 
M. Maff*re assigne à cette contrée, dans sa brochure 
<c La Kabylie. Recherches et observations d'un colon 

^ Notice sur la Bégence de Tunis, par M. J.-Henri Dunant. Ge- 
nève 1858, p. 222. 

* Mcsurs et coutumes de V Algérie, par M. le général E. Damnas. 
Paris 1858, p. 178, 

MÉMOIRES, T. X, 1871. 3 



34 RECHERCHÉS 

établi à Bougie depuis les premiers jours d'octobre 
1833 » (p. 14). 

Lors même que les cartes de l'Algérie ne donnent 
le nom de Kabylie qu'au pâté montagneux qui s'étend 
de Dellys à Bougie, et qui est assez nettement limité 
par l'Oued Isser d'une part et par l'Oued Saliel de 
l'autre, nous voyons par ce qui précède qu'il y a — . 
gépgraphiquement parlant — encore d'autres Kaby- 
lies, non-seulement dans l'Algérie même,, mais encore 
en Tunisie et au Maroc, et que ce nom signifie bien, 
en effet, « tout coin de terre peuplé de Kabyles. » 

Quoi qu'il an soit, ces dénominations de Kabyles 
et de Kabylie^ imposées par les conquérants et de date 
relativement récente, ne sauraient jeter aucun jour 
sur l'histoii-e des temps reculés. Ce n'était point sous 
ces noms-là que les anciens habitants du nord de l'A- 
frique désignaient autrefois leur race* et le pays qu'elle 
occupait. 

• Mais avant de chercher quels noms portaient les 
Kabyles et la Kabylie dans les temps anciens, il ne 
sera pas inutile d'examiner quels liens de parenté 
unissent les Kabyles aux autres, populations du nord 
de l'Afrique. 

A peine ai-je besoin de dire que Kabyles et Arabes 
sont deux races entièrement distinctes. Je ne m'y 
arrêterais même pas si on ne les avait trop longtemps 
confondus. 

Il existe, entre les uns et les autres, des différen- 
ces essentielles, fondamentales, et toutes en faveur 
de la race kabyle, que M. le général Daumas a très- 
bien fait ressortir dans le parallèle qu'il établit'. 

^ Mceurs et coutumes de V Algérie, p. 197 à 221. — Voir aussi : Les 
Kabyles et la wlomaatUm de V Algérie^ par M. le baron Henri Auca* 
pitaine. Paris et Alger 1864, p. 24. 



SUR L ORIGINE DES KARYLES. 



35 



Certainement, ces diflférencés ont en partie dispara 
là où les Kabyles se sont trouvés, pendant des siècles, 
en contact immédiat avec les envahisseurs arabes ; 
mais on les retrouve encore nettement accentuées 
lorsqu'on visite les tribus que leur position écartée ^ 
mises à l'abri des frottements. Il y a d'ailleurs une 
différence qui a persisté en dépit de tout : c'est celle 
des langues. Bien que les Kabyles aient adopté beau- 
coup de mots arabes, en les kabylisant plus ou moins, 
si j'ose m'exprimer ainsi, les deux idiomes s'écartent 
trop pour qu'une confusion soit possible. Il suffira 



ots arabes 


que chacun connaît 


• 
• 




TERME ARABE 


TERME KABYLE 




(Idiome algérien) 


(Dialecte des Zouaoaa) 


montagne. 


djebel, 


adYar. 


rivière, 


ouàd, 


asiff. 


pays, 


belèd, 


thamourth. 


homme, 


ràdjel, 


argaz. 


femme. 


m'ra, 


thamel't'outh. 


frère. 


khô, 


egma. 


fils. 


ben. 


emmi. 


cheval. 


âoude, 


agmar (iss) '. 


mulet. 


boreul, 


aserd'oun. 


âne, 


hàiuâr, 


ar'ioul. 


chien. 


kilbe, 


ak'joun (aïd'i). 



' Ces exemples, qu'on pourrait multiplier à l'uifini, 
indiquent assez qu'on ne saurait assigner à ces deux 
langues, ni par conséquent à ces deux races, une 
conmiune origine. 



^ Les Kabyles appellent ordinairement le cheval: aâoucPiou, 
C^est le mot arabe âoude kabylisé. 



36 RECHERCHES 

En revanche, on trouve, dans le nord de l'Afrique, 
d'autres populations dont le langage a une grande 
affinité avec l'idiome parlé chez les Kabyles du Djur- 
jura. 

Ainsi, dans le Rif marocain * ; 







EN KABYLE 


homme, se dit 


: ariaz, 


argaz. 


roi (sultan), 


ageddid'. 


agellid. 


chemin (sentier), 


abrid'. 


abrid'.' 


jours (journées), 


oussan, 


oussan. 


Qls, 


emmi, 


emmi. 



Sans qu'il soit nécessaire d'allonger la liste, on re- 
connaît qu'il y a une parenté évidente entre les deux 
dialectes. Ces ressemblances ne sauraient avoir leur 
source dans un emprunt fait, de part et d'autre, à la 
langue arabe ; car, dans cette dernière, les mots ci- 
dessus se rendent par ràdjel, souUâne, tréq, iàme^ 
berij qui n'offrent avec les précédents aucune ana- 
logie. 

Dans la province marocaine de Sous, les mots cor- 
respondants sont: argaz, ageUid'y our'aras^ oussan, 
iou. Les similitudes entre ce dialecte et le kabyle, 
sont moins générales en ce qui concerne les exemples 
choisis ; mais à d'autres égards elles sont encore plus 
accentuées. 

Les gens de V Oasis d'Ouargla^ au sud de l'Atlas, 
emploient pour exprimer les mêmes idées, les mots: 
a/rdjaz, ajeUid, c^rid', oussan, ébnou. 

Chez les Beni-Mzah, confédération de tribus au 



* On trouvera la confirmation de tous ces exemples dans l'excel- 
lente Grammaire kabyle de M. Hanoteau, p. 329 à 357. 



SUR l'origine des kabyles. 37 

nord-ouest d'Ouargla, on dit également : mrdQaZy a^d-- 
lidy àbrid'j ousscm^ ébnou. 

Dans les Monts Awrès, au sud de Constantine, on 
emploie par contre les mots : argaz^ essoUaUj abrid% 



oussan, emrrn. 



C'est, on le voit, en ce qui concerne ces exemples 
du moins, du kabyle tout pur, à la seule exception de 
essoUan^ roi, qui vient évidemment de l'arabe es sd- 
tûnCy le sultan. 

Chez les Toua/regs, tribus nomades qui régnent 
dans le Sahara, depuis le versant méridional de l'At- 
las jusqu'aux rives du Niger, homme se dit aies; roi 
(sultan), amenoukal; chemin, oftarefefca ; jours (jour- 
nées), achd; fils, ag (aou). 

D'après ces exemples, on pourrait croire que ce 
dialecte s'éloigne sensiblement du kabyle. Toutefois, 
en prenant d'autres mots, nous verrons reparaître des 
similitudes qui établissent une parenté complète. 
Ainsi : 





CHKZ LES TOUAREGS 


CHEZ LES KABYLES 


tête, 


ir'ef. 


ir'f. 


visage. 


oudem. 


oud'em. 


front. 


inir, 


inir (aniir). 


œil, 


tir, 


thit\. 


barbe, 


tamart, 


thamarth. 


doigts, 


idhoudhan, 


idhoudhan. 


pied, jambe, 


adhar. 


adhar. 


montagne. 


adrar, 


ad'rar. 


étoile, 


itri, 


ithri. 


eaUj 


aman. 


aman. 


blé, 


irden. 


ird'en. 


chèvre. 


tar'ar. 


thar'af. 


mouches, • 


izan. 


izan. 


faim, 


laz. 


laz. 


affamé, 


amellouz. 


amellouz. 



38 



RECHERCHES 



Ces mêmes ressemblances, nous les retrouvons 
dans V Oasis de Ghadumès (R' dames), au sud-ouest 
de Tripoli, et jusque dans V Oasis de Siomh (l'ancienne 



jm^MJJ X«X/ «^ «AUA< 


DIALECTE DE GHADAMÈS 


.^* vv* ^v . --'OJ ^w-*^. 

KABYLE 


cheval, 


adjjuar, 


agmar (peu usité) 


petite hache, 


tagerairnt,^ 


thagelzinith. 


farine, 


averen. 


aouren. 


orphelin, 


adoujil. 


agoujil. 


roi. 


achellid. 


agellid'. 


demain, 


azekka, 


azekka. 




DIALECTE DE SIOUAH » 


KABYLE 


eau. 


amanne, 


aman. 


feu. 


teinsa. 


thèmes. 


pierre, 


adâar. 


adr'ar. 


rnontagnas, 


drarenne, 


idraren. 


froment. 


eirdenne, . 


irden. 


moulin, 


taserte. 


thasirth. 


sœur, 


oUemine, 


oultema. 


sang. 


edammene. 


id'animen. 


nez, 


tinzerte. 


thanzerth. 


mouche. 


isanne. 


izan. 



Pour peu qu'on fasse la part des différences qui ré- 
sultent uniquement du mode de transcription employé 
par les divers auteurs de ces vocabulaires, les res- 
semblances paraîtront encore plus accentuées. 

Il est donc bien évident que tous ces dialectes se 
rattachent à une même langue, et que toutes les po- 
pulations qui les parlent appartiennent à une même 
race. 



^ D'après M. F. Caillaad, Voyage à Méroê, au Fleuve Blanc^ à 
Syouah et dans cmq autres oasis. Paris 1826. — Vocabulaire repro- 
duit dans la Grammaire kabyle de M. Hanoteau, p. 329 à 384. 



SUR l'origine des kabyles. 39 

Cette race, chacun le sait, c'est la race berbère. 

Les différences d'un dialecte à l'autre sont nom- 
breuses ; elles se font remarquer, non-seulement entre 
tribus éloignées les unes des autres, mais souvent 
aussi entre tribus voisines. Ainsi, le mot : nuit (op- 
posé de jour), qui se prononce it à Bougie, se dit idh 
au nord du Djurjura; le mot: porte (entrée), qui se 
Ait fhomurth h Bougie, se prononce thabbourth chez les 
Zouaoua, et thaggourfh chez les Dloulen, dans la vallée 
de rOued Sahel. Mais ces nuances de prononciation, 
non plus que les autres différences plus essentielles 
qu'on remarque entre certains dialectes, ne sauraient 
détniire ni l'unité de la langue, ni l'unité de la race. 

Le fait que les Kabyles sont un rameau de la race 
berbère, nous permet de traiter notre sujet un peu 
plus largement. 

Nous savons, en effet, dès maintenant, que sous le 
nom générique de BerberSj les Kabyles habitaient 
déjà le nord de l'Afrique à l'époque de l'invasion 
aVabe. Vers l'an 647 de notre ère, le patrice Gré- 
goire, gouverneur des possessions byzantines dans 
l'Afrique occidentale, oppose aux conquérants arabes 
une armée de cent vingt mille hommes, composée en 
grande partie de Berbers. Il avait eu, jusque-là, à 
protéger les colonies grecques contre les incursions 
des tribus berbères indépendantes, et nous voyons, 
en 705 , les Arabes vainqueurs aux prises avec ces 
mêmes tribus, fanatisées par une femme, la prophé- 
tesse Damia bent Nifak, outrageusement surnommée 
« Kaliina » (la sorcière). 

Le lien fédératif qui existait alors chez les popu- 
lations indigènes, est mis en lumière par les passages 
suivants de l'Histoire des Arabes par M. Sédillot 
(p. 145): 



40 RECHERCHES 

« Leurs tribus, ordinairement di\isées, étaient 
» alors réunies en confédération^ et toutes groupées 
* autour de la prophétesse Eahina. » 

Et plus bas: * Hassan comprit qu'il fallait détruire, 
» avant tout, le lien qui unissait cette vaste confédé" 
» ration. » 

Plus tard, le gouverneur arabe du Maghreb, Mou- 
sa-ben-Noçéir, sut attirer auprès de lui les chefs 
berbers par la bienveillance qu'il leur témoigna, et 
réussit à les incorporer dans ses troupes. 

C'est aux Berbers, bien plus qu'aux Arabes, qu'est 
due la conquête de l'Espagne, Une telle entreprise 
paraissant aux khalifes quelque peu téméraire, Mousa 
reçut ordre de n'y employer que des Berbers, tant 
qu'il n'y aurait pas certitude de succès * . 

Nous voyons, en réalité, un chef berber, Tarik, à 
la tète d'un corps expéditionnaire de douze mille 
hommes seulement, franchir le détroit, mettre le 
pied en Espagne, y donner son nom au Djebel Tarik 
(aujourd'hui Gibraltar), et marcher de conquête en 
conquête, au point de rendre jaloux Mousa lui-même, 
qui s'empresse de le sui\Te, afin de partager, sinon 
ses périls, du moins sa gloire. 

Les Berbers continuèrent à jouer un certain rôle 
en Espagne. Nous les retrouvons formant la milice, 
les gardes du corps de divers khalifes, comme nous 
les retrouvons aussi, au nombre de soixante mille, 
dans l'armée de Caleb, qui fut un moment sur le 
point de fonder, en Espagne, un état indépendant. 

Bien avant cette époque, Genséric, à la tête des 



^ M. A. Sédillot, Histoire des Arabes. Paris 1854, p. 147, 148, 
258, etc. 



SUR l'origine des kabyles. 41 

Vandales, fondait sur 4' Afrique, assiégeait et pillait 
Carthage, et faisait trembler Home elle-même. 

Mais à qui Genséric dut-il ses rapides succès, sinon 
à ses alliés, les Berbers? La poignée d'hommes qu'il 
avait amenée en Afrique, réduite par les privations, 
les maladies et la guerre, ne lui aurait pas permis 
d'aller combattre les Romains jusque dans Rome 
même, si son armée n'eût été grossie par de nombreux 
auxiliaires. 

Nous voyons, en effet, les Berbers prendre une 
part active à toutes les expéditions des Vandales. Une 
espèce d'alliance offensive et défensive existait entre 
ces deux races, pour lesquelles les Romains étaient 
l'ennemi commun * . 

Certains auteurs ont voulu voir, dans les Kabyles 
aux cheveux blonds et aux yeux bleus, des descen- 
dants des Vandales. Je ne saurais partager cette 
opinion, non point que je sois mu, du tout, par le 
désir de trouver aux Kabyles une origine très-recu- 
lée ; mais parce que l'opinion dont il s'agit me paraît 
manquer de vraisemblance. Il serait étonnant, du 
moins, que les Vandales, qui n'ont fait que passer, 
pour ainsi dire, — car de tous les envahisseurs, ce 
sont eux qui sont restés le moins, — aient laissé des 
traces plus profondes que les Romains ou les Arabes, 
dont la domination a duré dés siècles. On retrouve- 
rait, d'ailleurs, dans la langue kabyle, quelque affi- 
nité avec les idiomes du nord de l'Europe, avec le 
goth parlé par ces mêmes Vandales; or, je ne trouve, 
pour mon compte, qu'un seul mot, — il est caracté- 
ristique, par exemple, — c'est: saccager^ qui se dit 

^ D*" Félix Papencordt, Geschichte der Vandaiischen Herrschaft ût 
4frika, Berlin 1837, p. 88, 241, etc. 



43 RECHERCHES 

senger en kabyle, sengen en allemand, sengen en hol- 
landais, to singe en anglais. 

Cette prétendue origine des Kabyles, uniquement 
déduite de la couleur des cheveux et de celle des veux, 
est d'autant moins admissible que, comme nous le 
verrons plus loin, il y avait en Afrique des hommes 
blonds aux yeux bleus bien avant la venue des Van- 
dales. 

L'antiquité romaine nous fait connaître, dans le 
nord de l'Afrique, des populations indigènes baptisées 
des noms de Numides, Gétules, MauritanienSy etc. 
Mais, particularité assez remarquable, ces mêmes 
Romains, une fois établis dans le pays, se trouvent 
aux prises avec des Quimjnegentianf ou confédération 
de cinq tribus, qui occupaient le massif montagneux 
compris entre Saldse (Bougie) et Rusuccurum (Dellys) 
ou, en d'autres termes, le Mons Ferratus (Djurjura), 
c'est-à-dire précisément ce que nous appelons aujour- 
d'hui la Grande-Kabylie. Voilà donc bien, sous un 
nom latin il est vrai, nos mêmes « montagnards con- 
fédérés, * nos Kabyles actuels. 

La domination romaine dans les montagnes ne fut 
jamais très-complète; on doit même la considérer 
plutôt comme n'y ayant guère eu qu'un caractère 
passager et purement nominal. Outre que les cohortes 
romaines y pénétrèrent rarement, le Djurjura fut 
toujours un foyer d'où partirent des insurrections 
continuelles, dont les noms de Tacfarinas, de Firmus 
et de Gildon, personnifient les principales. 

Antérieurement aux Romains, de nombreuses co- 
lonies, dont les plus importantes furent Utique, Cy- 
rêne et Carthage, avaient été fondées sur la côte 
septentrionale de l'Afrique. Toutes, sans exception, 



SUR L*ORIGINE DES KABYLES. 43 

trouvèrent le pays déjà- occupé, et les indigènes d'a- 
lors, — tel que leur nom nous a été transmis, — 
étaient des Libyens. 

Est-ce à dire que le nord de l'Afrique ait été peu- 
plé tour à tour par des races différentes. Nous savons 
tous que non. L'appellation dont on se servit pour 
désigner ces habitants primitifs ou certaines fractions 
d'entre eux, a varié selon les temps, comme a varié 
pareillement le nom sous lequel on désignait leur 
pays ou telle partie spéciale du territoire ; mais le 
peuple, comme le pays, resta au fond le même. S'il 
en fallait des preuves, nous en trouverions de plus 
d'une sorte. 

D'où seraient sortis , d'ailjeurs, ces conquérants qui 
auraient soumis, anéanti, expulsé peut-être les popu- 
lations indigènes qui les avaient précédés. Un événe- 
ment de cette importance n'aurait pu s'accomplir sans 
laisser de traces dans l'histoire. Comment une inva- 
sion des Maurétaniens, des Numides ou des Gétules, 
eût-elle échappé à l'attention des Colonies phéniciennes 
et autres déjà établies en pays libyen. 

La venue des Berbers, à son tour, tomberait dans 
un temps encore plus rapproché de nous, et se trou- 
verait certes signalée quelque part. 

Enfin, si l'on pouvait conserver des doutes, nous 
trouverions la preuve positive que la population du 
nord de l'Afrique est restée la même sous des appel- 
lations diverses, dans ce fait que la langue appelée 
libtique par les Carthaginois, n'est autre que le herber 
antique, qui ne diffère pas trop, quant à son alphabet 
du moins, du berber moderne *. L'identité des termes 

^ Voir ^inscription bilingue de Thugga, ainsi que les alphabets 



44 RFXHERCHES 

extrêmes : Libyen-Berler, entraîne nécessairement 
celle de tous les termes intermédiaires. 

Nous sommes donc fondés à admettre la parfaite 
synonymie des diverses dénominations sous lesquelles 
on a tour à tour désigné les populations indigènes du 
nord de l'Afrique. 

La plus ancienne, celle de Libyens, était le nom 
que leur avaient donné les Grecs. Nous le trouvons 
dans Homère ; nous le retrouvons encore dans Héro- 
dote et ses successeurs. Mais ce n'était certainement 
pas là le nom sous lequel ces peuples se désignaient 
eux-mêmes * . 

Il n'y a pas, à mon avis, grande lumière à tirer 
des noms de peuplades ou tribus libyennes que nous 
fournit Hérodote. Les Grecs, en général, s'inquié- 
taient fort peu des dénominations indigènes et les dé- 
naturaient sans trop de scrupules. Cependant, il est 
une de ces désignations sur laquelle je m'arrêterai, 
parce qu'elle semble s'appliquer à une des grandes 
divisions des peuples nord-africains. 

Suivant le « père de l'histoire, * les Libyens se 
distinguaient en nomades et en laboureurs. A ces der- 



anciens et modernes donnés par M. le D' Judas, dans son savant 
Mémoire: c Sur Pécriture et la langue berbères dans l'antiquité et 
de nos jours. » Paris 1863, p. 6 à 15. — De même aussi, les alpha- 
bets berbères modernes reproduits par M. Hanoteau, dans son 
Essai de grammaire kabyle, p. 361 et suivantes. 

^ Si le nom de Libyens était celui d'une tribu du nord de PAM* 
que étendu à toutes les autres, comme l'indique M. Vivien de Saint- 
Martin (p. 32 de son ouvrage : Le Nord de V Afrique dans VanUquUé 
grecque et romaine, Paris 1863), cette désignation du tout par une 
seule de ses parties ne pouvait guère être exacte. S'il signifie 
€ brûlés par la chaleur, » comme le veut M. le D*^ Judas (p. 26 de 
son Mémoire précité), ce serait un terme comparatif et par consé- 
quent d'origine étrangère. 



SUR l'origine des kabyles. 45 

niers, il donne le nom de Maxyes\ dans lequel on a 
cru pouvoir reconnaître celui de Mazigh ou Amazigh, 
sous lequel se désignent encore de nos jours les tribus 
indigènes de race berbère '. Ce qui plaide en faveur 
de ce rapprochement, bien plus encore qu'une simple 
similitude de noms, — laquelle pourrait n'être que 
fortuite, — c'est que le féminin de amazigh, — tama- 
zight^ — signifie * terrain cultivé*. » En kabyle, il 
veut même dire * terrain cultivé attenant aux habi- 
tations * . » Il semble donc qu'il y ait existé une fois 
quelque relation intime entre ce nom de Amazigh et 
la vie sédentaire, la cultui'e du sol *. 

Tamazight ou tûmazir't est aussi le nom commun 
donné par les indigènes, à la langue berbère, telle 
qu'elle est aujourd'hui parlée au Maroc et dans l'oasis 
de Ghadamès \ Ce mot ne signifie alors pas autre 

^ < De PÉgypte au lac Tritonis, les Libyens sont nomades » 
(Hérodote IV, 184). — « A l'occident du fleuve Triton, la Libye 
appartient à des laboureurs qui habitent des maisons; on les nomme 
Maxi/es » (Hérodote FV, 191). 

* M. Vivien de Saint-Martin, p. 58 de l'ouvrage précité. — 
Movers, Das phônizische Alterthum^ H, p. 363. — Gerhard Rohlfa 
et autres voyageurs modernes. 

^ Le féminin régulier des mots berbers se forme en mettant t ou 
ih avant et après le nom masculin : amazigh, tamazight. 

* Dictionnaire français-berbère, publié par ordre du Ministère de 
la Guerre. Paris 1844, au mot Terrain, p. 588. 

^ M. Hanoteau, Essai de gramtnaire kdbyle, p. 352. 

* Jo dis : inic fois, parce qu'on lui a fait signifier tour à tonr : 
« noble » — « libre » — et même « nomade » (Voir D' Judas, ou- 
vrage déjà cité, p. 26 et 28). Peut-être faut-il admettre que des 
tribus qui se livraient anciennement à la culture du sol, obligées de 
fuir dans le désert et de s'y adonner à la vie errante, y emportè- 
rent leur dénomination de amazigh, qui alors n'impliquait déjà plus 
sans doute l'idée de travail agricole, de vie sédentaire. 

^ M. Hanoteau, Essai de grammaire kabyle, p. 350 et 352, ainsi 
que la note au bas de la page 22. — On voudra remarquer qu'on 



40 REGUERGHES 

chose que le « dialecte amazigh ou amazir\ » de même 
que tamacher't ', la langue amacher', c'est-à-dire celle 
des « Amacher, » au pluriel * Imouchar, » nom sous 
lequel se désignent eux-mêmes les Touaregs du dé- 
sert. 

n est pour le moins étrange de trouver que, sauf 
quelques dialectes secondaires, la langue berbère 
prend le nom de tamazirH dans le nord et de tanm- 
cher't dans le sud. Si nous considérons qu'en berber 
(comme chez nous du reste), le nom d'une langue re- 
• tlète toujours celui des populations qui la parlent, 
nous aurions ainsi deux groupes principaux : le groupe 
Ainazir^ au nord, où les populations sont plus parti- 
culièrement sédentaires et agricoles, et le groupe 
Amacher' au sud, où les populations sont essentielle- 
ment nomades. Il serait permis de supposer, d'après 
cela, que ces deux mots ne sont pas synonjmes, 
comme l'assurent quelques auteurs; mais que si, dans 
l'origine, Amazir' (Amazigh) a réellement signifié 
quelque chose comme * cultivateur, laboureur, ha- 
bitant sédentaire, » — le nom de Amacher^ (Ama- 
chegh), adopté par les tribus errantes du désert, a 
pu, dans l'origine aussi, être l'équivalent en langue 
berbère ou libyenne, du mot « nomade, » pour lequel 
Hérodote ne nous donne nulle part d'appellation indi- 
gène correspondante. '■ 

Bien plus, ces deux noms contiennent un terme 
commun : Ama (Ama-zir' Ama-cher'), qui pourrait 



peut dire indifféremment iemazight et tamcudght^ amazigh et amasvf^^ 
amachegh et amacher\ Ta, Pc, le gh et IV, s*employant fréquem- 
ment Pnn pour Pautre en langue berbère. 

^ M. HanoteaUf ouvrage précité, p. 358. Tamacher't se prononce 
tamacfiek. 



SUR l'origine des kabyles. 47 

bien être l'appellation nationale : Ama (au pluriel 
Amou ou Lnou) propre aux deux fractions ; tandis que 
les finales zir' et cher\ accolées à ce premier nom, 
indiqueraient une particularité dans le genre de vie ou 
d'occupations. Ces deux mots auraient signifié ainsi 
quelque chose comme : les Anwu-cuUivateurs et les 
Amou-pasle^rs, 

Ce sont là toutefois de pures hj-potlièses, et il est 
temps de rentrer sur le terrain de la réalité. Le nom 
de Libyens, employé par les anciens Grecs pour dé- 
signer les habitants du nord de l'Afrique, nous a paru 
ne pas être le nom indigène de ces populations, tout 
au moins pas celui qui s'appliquait à toutes * . Nous 
avons cherché, par des déductions hasardées et quel- 
que peu boiteuses peut-être, à en découvrir Un autre. 

8i j'ai préféré recourir à cet expédient, plutôt que 
de m'adresser aux Hébreux et de consulter la Genèse, 
c'est que les Hébreux ne me semblent pas avoir dû 
connaître bien exactement ces peuples de l'Afrique, 
avec lesquels il ne furent jamais en rapports suivis. 

Mais il est une autre source à laquelle nous pour- 
rions puiser. Je veux parler des Égyptiens. Malgré 
le désert qui les séparait, il serait étonnant que deux 
voisins aussi puissants n'eussent jamais rien eu à dé- 
mêler ensemble. 

M. ChampoUion-Fîgeac, dans son Egypte ancienne* , 
nous décrit, et mieux que cela, nous représente d'après 
les monuments, les peuples connus des Égyptiens. 
Ces figures remontent, nous dit-il, au moins au XVI* 
siècle avant l'ère chrétienne. 



* Voir note 1 page 44. 

' Univers pittoresque, Egypte ancienne, par M. ChampoUion-Fi- 
geac, p. 29 à 31 et planche 1. 



48 RRCHERGHES 

Nous y voyons le type des anciens Égyptiens; celui 
des nègres, sous le nom de NaJiasi; une espèce d'her- 
cule, qui porte le nom de Namou; enfin, un dernier 
type à peau blanche, yeux bleus, barbe blonde ou 
rousse, désigné sous le nom de Tamhou. 

Le Namou n'a rien qui rappelle le type berber ; 
mais le Tamhou est, sauf la coiffure, tout le portrait 
d'un montagnard du Djurjura, d'un vrai Kabyle. 

Sa figure anguleuse, sa barbe clair-semée et un 
autre petit détail — je veux parler de ces tatouages 
en forme de croix, qu'on ne rencontre, à ma connais- 
sance, que dans les tribus berbères du nord de l'Afri- 
que, — contribuent à rendre la ressemblance par- 
faite. Certainement, Kabyles et Berbers ne s'enve- 
loppent plus aujourd'hui d'une peau de bœuf non tan- 
née ; les tuniques (gandouras) de laine ou de coton 
sont venues remplacer ce costume primitif; mais à l'é- 
poque dont il s'agit, et même longtemps après, comme 
nous le dit Strabon ' , quelques tribus libyennes se 
couvraient de peaux d'animaux. 

La riche coiffure, elle aussi, a disparu ; c'est encore 
Strabon qui nous affirme qu'elle était autrefois l'objet 
de soins minutieux ; les Libyens poussaient même la 
précaution jusqu'à ne pas s'aborder, pour ne pas dé- 
ranger leur frisure*. Depuis lors, le Coran y a mis 
bon ordre : tout \Tai croyant se rase la tête, sauf une 
mèche par laquelle, au jour de la mort, Mahomet le 
saisira pour le hisser en Paradis. 

Il en est de même des tatouages ; le Coran les dé- 
fend et les qualifie de « écriture du démon. * Néan- 
moins presque toutes les femmes kabyles portent en- 



» strabon, Géographie, XVII, 3. 

« Id. id. xvn,3. 



SUR L^ORIGINE DES KABYLES. 49 

core de ces tatouages en forme de croix * . L'antiquité 
reculée à laquelle remonte cet ornement, prouve qu'on 
ne saurait y voir « le signe d'une religion oubliée » 
(sous-entendu : la religion chrétienne), comme l'ont 
supposé quelques auteurs. 

A l'époque où j'entrepris ces recherches, je fus 
quelque peu désappointé, en lisant dans Champollion- 
Figeac, que le Tamhou représentait « les races euro- 
péemies » (p. 31). Néanmoins, la ressemblance de 
cette figure avec le type berber , tel qu'il s'est conservé 
dans les vallées reculées du Djurjura, m'avait paru 
si frappante, qu'involontairement je me disais: « Et 
cependant c'est un Kabyle! » Aujourd'hui, la question 
n'est plus douteuse, depuis que les hommes les plus 
compétents ont établi l'identité du peuple Tamhou et 
de la race berbère '. Certainement, le type jgm se 
rencontre difficilement dans un pays sur lequel ont 
passé les flots d'une foule d'invasions successives; 
mais néanmoins il existe encore dans les lieux que 
leur position mettait à l'abri du contact avec les 
étrangers. Le fait qu'on le trouve dans le Djurjura, 



* C. Devaux, Lts KébaHes du Ljwjura. Paris 1859, p. 63. — 
M. le général Daumas, Mœurs et coutumes de V Algérie^ p. 218. 

A en juger par les figures données par M. le D' Barth {Reisen in 
Afrika, I, p. 208, ou Petermann, Geogr. MitÛieilungen 1857, 
p. 239), les Touaregs ont consenré cette croix sur leurs boucliers. 

' M. le professeur £. Desor, Aus AUcls und Sahara, Wiesbaden 
1865, p. 59 à 61. — M. le baron H. Aucapitaine, commandant du 
Bordj des Beni-Mansour, près Bougie, NouyeUes observations sur 
l'origine des Berbers-Thamou. Voir Le Globe, organe de la Société 
de géographie de Genève, tome Y, 3"^ livraison. — M. le vicomte 
de Rougé, membre de l'Institut, Mémoire sur les attaques dirigées 
contre l'Egypte par les peuples de la Méditerranée. Paris 1867, 
p. 15 et 16. — M. Brugsdh, G'eo^rqpMc^ JiMeA(*^teii .^ttâ^yptiMAer 
Denkmakr, U, p. 78 et suivantes, — etc., etc. 

MÉMOIBBB, T. X, 1871. 4 



50 REG»iERCHES 

et que le D' H. Bartli l'a rencontré chez les Toaaregs 
(Imouchar') * , aux extrémités du désert, prouve une 
fois de plus, — soit dit en passant, — la parenté qui 
existe entre les montagnards kabyles et les autres 
tribus berbères, ainsi que l'unité de cet ancien peuple 
Tamhou-Libyen-Berber, qui occupait tout le nord de 
l'Afrique et qui n'a été véritablement fractionné que 
depuis l'invasion des Arabes. 

Qu'on me permette de citer le passage du Mémoire 
de AL de Ilougé qui répond le plus directement aux 
doutes qu'avaient fait naître les paroles de M. Cham- 
poUion-Figeac. Voici ce passage : « On sait que dans 
» le tableau des* quatre variétés principales que les 
» Égyptiens semblent avoir remarquées dans la race 
» humaine, l'expression Tameku est appliquée à un 
» groupe de nations à la peau blanche, aux yeux le 
» plus souvent bleus, et aux cheveux bruns ou blonds, 

* quelquefois roux. On avait d'abord cru recomiaitre 

* à ces caractères des races très-septentrionales; 
» mais après une étude attentive des représentations 
» figurées, on s'aperçoit promptement que les Égjrp- 

* tiens avaient choisi pour type traditionnel du Ta- 
» mehu le rameau qu'ils connaissaient le mieux, c'est- 
» à-dire le plus voisin de leurs frontières, le Li- 
» byen*. » 

Nous voyons donc que le monde connu des Égyp- 



^ D' H. Barth, Beism und Entdeckungen in Nord- und Centrai' 
Afrika, Gotha 1858, V, p. 587. Voici en quels termes Tauteur 
s'exprime : < A cette courte description des Touaregs du sud-ouest, 
» j'ajouterai que je n'ai pas le moindre doute que les Imouchar ne 
» soient la quatrième race humaine représentée dans les monuments 
» de l'ancienne Egypte sous le nom de Tamhu, etc. » 

• M. le vicomte de Bougé, Mémoire précité, p. 15. 



SUR l'origine des kabyles. 81 

tiens était habité, dans ces temps reculés, par quatre 
races principales: 

P Les Égyjrtiens, qui se qualifiaient modestement 
« d'hommes par excellence; » 

2° Les Nègres ou Éthiopiens (Nahasi), qui occu- 
paient le pays de Kousch, c'est-à-dire le sud de l'E- 
gypte ; 

3° Les Asiatiques (Naniou), au nord-est de l'E- 
gypte, dont les séparait l'isthme ; — enfin 

4"^ Les Libyens ou Berbers (Tamhou), qui occu- 
paient déjà le nord de l'Afrique. • 

Le nom de ces derniers ne parait pas avoir été trop 
dénaturé par les Égyptiens. Nous avons vu plus haut 
que ce nom pouvait avoir été Atnou; nous en trouvons 
la confirmation dans cette phrase du Mémoire de 
M. de Rougé (p. 19) : «L'expression ^^^ amu dé- 
signe, dans les monuments géogi'aphiques (de l'an- 
cienne Égj-pte), un peuple étranger situé vers la 
frontière au nord-ouest de l'Egypte. » Une preuve 
que cette dénomination de Amou entrait comme par- 
tie Réparable dans les noms composés, c'est que nous 
trouvons une tribu libyenne désignée tour à tour sous 
le nom de Anwu-Kehak ou simplement sous celui de 
Kehak. Comme nom de nation ou de langue, Amou 
devenait Tamou ou, suivant les différentes manières 
de l'écrire, Thaniou, Tamhou, Tamehu, etc. 

Les monuments ne nous ont fourni jusqu'à présent 
que deux mentions historiques relatives à ces Ta- 
mehu. L'une est celle d'une expédition malheureuse 
qu'ils entreprirent contre l'Egypte au XIV* siècle 
Avant notre ère * . L'autre est celle d'une ambassade 

^ Mémoire précité de M. de Rougé, p. 5 à 13. 



S2 RECHERCHES 

envoyée quatorze siècles auparavant (c'est-à-dire vers 
2800 avant J.-C.) par les Égyptiens à ces mêmes 
Tamehu, qui formaient alors une nation puissante *. 
Aussi loin que nous pouvons remonter à l'aide dé 
l'histoire et des inscriptions, nous trouvons donc la race 

• 

berbère établie dans le nord de l'Afrique. Sous des 
noms divers, elle s'y est perpétuée ainsi pendant plus 
de 4500 ans, et jusqu'à l'invasion des Arabes, elle y 
occupa presque sans partage l'immense territoire qui 
s'étend des bords de la Méditerranée aux rives du 
Niger, et des côtes de l'Océan aux frontières de l'E- 
gypte. Mais quelle que soit l'ancienneté de ce peuple, 
il doit y avoir eu une époque à laquelle il vint se fixer 
dans le pays. Dans aucun système, l'Atlas n'a été — 
que je sache — considéré comme le berceau de l'hu- 
manité, ni même d'une race quelconque. Les Berbers, 
tout autochtJianes qu'on veuille bien les supposer, ont 
dû nécessairement arriver dans le nord de l'Afrique 
par voie de migration! 

La tradition kabyle, qui fait sortir ces premiers 
hommes du cadavre en fermentation d'un roi-géant, 
écrasé sous la masse du Djurjura, — tradition qu'on 
retrouve avec quelques variantes chez d'autres peu- 
ples — n'est, pour les indigènes, qu'une manière pit- 
toresque de cacher leur ignorance complète touchant 
leur origine. 

Les diverses races qui habitent le nord de l'Afrique ^ 
savent à peu près toutes quelque chose de leur pro« 
venance. Nous savons nous-mêmes, en partie assez 
exactement, d'où et à quelle époque vinrent les Ara- 
bes, les Nègres, les Juifs, les Turcs, etc. Seuls, lea 

^ M. Brugsch, Oeographmhe Inschriften AltagypHscher Detik- 
màlery n, p. 78, etc. m, p. 14, etc. 



SUR L*ORIGINE DES KABYLES. 53 

Kabyles et leurs congénères ont perdu toute mémoire 
d'une migration générale de leurs ancêtres^ et ne se 
souviennent que de quelques déplacements partiels, 
beaucoup plus récents et sans grande importance. 

S'il s'agissait d'une poignée d'hommes, on compren- 
drait que leur déplacement, alors que la nation n'était 
qu'une tribu et là tribu qu'une famille, eût passé ina- 
perçu ou du moins que le souvenir s'en ïût prompte- 
ment effacé. Mais ce n'est point ici le cas ; malgré 
tant de causes d'anéantissement, l'élément berber 
domine encore au Maroc et dans tout le désert, et 
forme une fraction importante des populations indigè- 
nes de l'Algérie et de la régence de Tunis. N'oublions 
pas d'ailleurs que, il y a 4500 ans, ces Berbers ou 
Tamehu devaient être une nation considérable, puis- 
que les Ég}'ptiens usaient à leur égard de si grands 
ménagements. 

Par la nature mêlne des choses, les Tamehu ne 
pouvaient venir ni de l'Ouest, — car de ce côté est 
l'Océan ; — ni du Sud, — puisque leur teint, leur 
chevelure, leur physionomie générale, ne tiennent en 
rien du nègre *. — Au Nord est une mer, sur la- 
quelle, nous le pensons du moins, les Phéniciens fu- 
rent les premiers à se hasarder ; — à l'Est enfin, 
dans le seul point du continent accessible par voie de 
terre, se trouvait un peuple dont les annales remon- 
tent à la plus haute antiquité, et dont les monuments 



^ Ce qu'on appeUe les Touaregs noirs^ ce sont les Touaregs qui 
portent la dscheha (manteau) de couleur foncée; cela n'indique donc 
nullement la couleur de la peau. — Une particularité qui semblerait 
prouver qu'il n'y eut jamais, entre Berbers et Nègres, que des rap- 
ports de mattre à esclave, c'est que la langue berbère n'a qu'un 
mot : àkli, pluriel aklany pour désigner un esclave et un nègre. 



54 RECHERCHES 

nous retracent minutieusement toutes les victoires 
réelles ou fictives. 

Admettons que les Tamehu aient passé par là, on 
comprendrait que les Égyptiens n'en eussent fait au- 
cune mention, ni figurative, ni descriptive, si cet évé- 
nement ne leur rappelait qu'une défaite, qu'un joug 
odieux ; mais alors nous retrouverions les Tamehu en 
Egypte; car, vainqueurs, ils n'eussent pas échangé 
la riche vallée du Nil contre les' régions arides de 
l'Ouest. D'un autre côté, si, entrés par l'orient, ils 
avaient été chassés vers l'occident, ce serait une. 
victoire, une délivi-ance, que les monuments et les 
inscriptions des Égyptiens n'eussent pas manqué de 
célébrer. 

Ce que nous savons jusqu'à ce jour de l'ancienne 
Egypte ne nous fait connaître, dans les temps recu- 
lés, que deux invasions : celle des Hyksos et celle des 
Éthiopiens. 

Les Hyksos ou rois-pasteurs, peuples nomades d'o- 
rigine sémitique , venus de Syrie et du nord de l'Ara- 
bie vers l'an 2100 av. J.-C, entrèrent en Egypte 
par l'isthme de Suez; mais après quelques siècles 
de domination sur la Basse et la Moyenne-Egypte, 
ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus. 
Refoulés peu à peu par les Égyptiens, qui s'étaient 
concentrés à Thèbes, ils se maintinrent longtemps en- 
core dans leur camp retranché d'Avaris (Ha-Ouar), 
spr l'emplacement duquel fut construite Pélusium, 
place forte destinée à protéger l'Egypte contre de 
nouvelles incursions * . 

Aucun doute n'est permis sur le chemin que pri- 

^ M. F. Giabas, Les pasteurs en Egypte. Amsterdam 1868. — 
Jdax Donker, Oeschichte des Alterthums, BerUn 1852. Tome I, p. 21. 



SUR l'origine des kabyles. 55 

rent les Hyksos à leur sortie d'Egypte. Quelques in- 
dividus isolés purent, assurément, suivre une autre 
direction ; mais la grande masse repassa l'isthme et 
se répandit dans l'Arabie Pétrée et en Syrie, où l'his- 
torien Josèphe prétend qu'ils fondèrent Hierosolyma 
(Jérusalem) . 

Depuis lors, les Hyksos ne rentrèrent plus jamais 
en Egypte. Peu après leur expulsion, nous voyons 
les Pharaons tourner leurs armes contre l'Ethiopie 
et s'occuper d'étendre leur domination au midi, ce 
qui prouve suffisamment qu'ils estimaient ne rien 
avoir à craindre du côté du nord. En outre, quand 
leurs successeurs immédiats, Thotmès I, II et in, 
entreprirent leurs campagnes en Syrie et jusqu'en 
Mésopotamie, ils ne rencontrèrent même plus, sur 
leur passage, ces Ryksos(Menti, Menti- Sati, Fléaux, 
comme ils les appelaient) qui avaient autrefois régné 
sur l'Egypte. 

La seconde invasion dont nous ayons connaissance 
est celle des Éthiopiens * , huit siècles après l'expul- 
sion des Hyksos. Venus par la frontière du sud, ils 
imposèrent à l'Egypte trois rois: Sabacon, Sevechos 
et Thirraka. Mais les Égyptiens ne tardèrent pas à 
secouer le joug étranger et à repousser les Éthiopiens 
vers le haut du Nil d'où ils étaient descendus. Là 
encore il n'y a pas de doute possible sur la direction 
dans laquelle les Éthiopiens opérèrent leur retraite 
forcée. 

Ces deux invasions ne sauraient donc pas être con- 
fondues avec le passage des Tamehu. Non-seulement 
leurs débris ne se répandirent pas sur le nord de 

* Max Donker, GtscfUchU des Alterihuma. Berlin 1852. Tome I, 
p. 94. 



56 RECHERCHES 

l'Afrique, mais elles datent l'une et l'autre d'une 
époque relativement bien plus récente que l'ambas- 
sade égj-ptienne envoyée aux Tamehu déjà vers l'an 
2800. Il en résulterait que le passage des Tamehu 
remonte à une antiquité très-reculée. Quoique les 
annales de l'ancienne Egypte n'en disent rien, le rôle 
de civilisateur, attribué à Menés, ainsi que l'état 
d'asservissement des masses, aue dénote la construc- 
tion des pyramides, font pressentir qu'il y avait très- 
anciennement, en Égj'pte, deux races, l'une inférieure 
et subjuguée, l'autre supérieure et conquérante. Cette 
coexistence de deux races distinctes, le D' Pruner- 
Bey, qui a passé une vingtaine d'années de sa vie en 
Ég5T)te, la déduit de l'examen des crânes des plus 
anciennes momies et des t)T)es des plus antiques sculp- 
tures. D'après lui, la race supérieure et conquérante, 
qui apporta, non une civilisation faite de toutes piè- 
ces, mais des germes qui se développèrent dans le 
pays même, n'était autre que la race libyenne ou ber- 
bère, c'est-à-dire nos Tamehu. Seulement, il nous 
déclare que cette race n'était ni arienne ni sémitique ; 
en d'autres termes, qu'elle ne venait pas de TAsie, 
mais de la Libye même * . M.Robert Hartmann, lui 
aussi, fait peupler l'Egypte par une fraction de cette 
race berbère qui couvrait toute la Libye*. Nous 
comprendrions alors que l'invasion des Tamehu, se 
confondant avec l'origine même de la civilisation en 

* 

^ Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, vol. Il, année 
1865. 

' Noos devons à la plume de M. Robert Hartmann un travail très- 
intéressant, qui résume les diverses opinions émises par les savants 
sur les habitants primitifs de PÉgypte, et qui a paru dans Zeitschrift 
fur Ethnologie, etc. von A. Bastian et R. Hartmann. Berlin, l' Jahr- 
gang, 1869, 1 et U. 



SUR L* ORIGINE DES KABYLES/ 57 

Egypte, il n'en fût fait aucune mention sur les mo- 
numents, pas plus que de leur expulsion, puisque cette 
dernière n'aurait jamais eu lieu, les Tamehu ayant 
continué à former les castes supérieures de la popu- 
lation égyptienne. Mais, en revanche, la question 
principale n'est nullement résolue ; car si ces Tamehu 
venaient de la Libye, ils avaient dû auparavant y pé- 
nétrer. Noug ne saurions ni les y faire surgir du sol, 
ni chercher leur berceau dans un continent submergé 
qui aurait relié l'Afrique au Nouveau Monde. D'ail- 
leurs, de ce que les anciens habitants de la vallée du 
Nil se distinguaient par des caractères flu'on ne re- 
trouve plus aujourd'hui que chez la race berbère éta- 
blie à l'ouest de l'Egypte, il ne ^'ensuit pas nécessai- 
rement qu'ils vinssent de l'ouest. L'opinion qui fait 
venir la race berbère d'Asie, par l'isthme de Suez 
ou par le détroit de Bab-el-Mandeb, est partagée 
par des hommes très-compétents, et la seule hypo- 
thèse qui paraisse admissible, c'est qu'un rameau 
seulement de cette race pénétra dans la vallée du 
Nil, tandis que la masse principale continuait sa route 
vei-s l'occident. Les ressemblances qu'on a constatées 
trouveraient alors leur explication, et les différences 
seraient justifiées par les conditions plus heureuses 
au milieu desquelles vécut la branche nilotique. 

M. le D' Hseckel trace, dans la récente édition de 
son ouvrage intitulé * NatUrliche Schôpfungsge- 
schichte *, » un tableau — hypothétique, il est vrai, 
— de la marche suivie par la race à laquelle on a 
donné le nom de méditerranéenne (Homo mediterra- 

* NcOurliche Schôpfungsgeschichte , von D' Ernest Hœckel, 2*« 
Auflage. Berlin 1870. Tafel XV. 



o8 RECHERCHES 

neus)'. D'après ce tableau, une antique migration 
aurait eu pour point de départ le sud de l'Inde et Fîle 
de Ceylan (pour ne pas parler de continents submer- 
gés) ; elle aurait remonté la côte de Malabar, tra- 
versé le Béloutschistan ou l'Afghanistan et la Perse, 
tout en jetant des rameaux de côté et d'autre ; puis 
la Mésopotamie et le nord de l'Arabie, Pénétrant en- 
suite en Afrique par l'isthme de Suez, .elle aurait 
laissé une branche dans la vallée du Xil et se serait 
répandue dans toute la Libye , d'où elle aurait envoyé 
des rameaux jusque dans le sud-ouest de l'Europe. 
Les races sémitique, pélasgique, berbère, etc., se- 
raient sorties ainsi d'un tronc commun , dont elles 
n'auraient pas tardé à se séparer pour se répandre, 
l'une en Arabie (les Sémites) ; l'autre», dans l'Asie Mi- 
neure, la Grèce et l'Italie (les Pélasgcs)\ la troisième 
enfin, dans tout le nord de l'Afrique, en Espagne et 
dans le midi de la France (les Berhas et les Ibères). 

Prenons cette indication pour ce que l'auteur lui- 
même la donne, c'est-à-dire pour une hypothèse, et 
voyons si elle supporte l'examen. 

On ne saurait contester une affinité (aussi éloignée 
qu'on voudra) entre la race berbère ou kabyle et la 
race dite caucasienne. C'est à cette dernière, bien 
plus qu'aux races africaines, qu'il faut rattacher les 
Tamehu et les Kabyles à peau blanche, à cheveux 
châtains, blonds ou roux, et à yeux le plus souvent 
bleus. Le berceau des races blanches, quelle que soit 
leur dénomination, est l'Asie, non l'Europe, ni l'Afri- 
que. A tout aussi bon droit que nous descendons des 
plateaux de l'Iran, la race berbère pure doit avoir 
une provenance semblable. 

^ Ueher die Entsiehung und den Siamnibaum des Menschenge- 
achkchts^ von D^ E. Hœckel. Berlin 1870, p. 74, 78. 



SUR l'origine des kabyles. 59 

Ces anciennes migrations des peuples de l'Asie sont 
chose prouvée de nos jours, bien qu'on n'en puisse 
pas marqtier, pour toutes, ni l'époque, ni l'itinéraire. 
En admettant même qu'il y eût simultanéité dans le 
départ, la marche des divers rameaux, dès leur sé- 
paration du tronc principal, a pu être plus ou moins 
accélérée, plus ou moins entravée par des obstacles 
ou ralentie par des étapes volontaires. La branche 
berbère a dès lors pu arriver de boime heure en Afri- 
que, et y allumer le flambeau de cette civilisation 
égyptienne que nous regardons comme l'une des plus 
reculées. 

I^es anciennes traditions nous montrent les Pélasges 
occupant encore, dans l'Asie Mineure, la plaine de 
Troie (Ilion) *, mais déjà répandus en Europe, dans 
la Thrace, la Macédoine, la Thessalie, l'Épire, le Pé- 
loponèse, les îles de l'Archipel et jusqu'en Italie'; 
tandis que , d'un autre côté , des peuples venus du nord 
de l'Afrique, et connus sous le nom d'Ibères, de Ba- 
lares, de Sardones, de Sicaniens, etc., avaient envahi 
l'Espagne, le midi de la France, les Iles occidentales 
de la Méditerranée (Baléares^ Corse, Sardaigne, Si- 
canie ou Sicile)*, et suivant quelques indices, qui 
auraient toutefois besoin de confirmation, se seraient 



* Niebuhr, Vortràge uher rômifiche Creschichte. Berlin 1846, I, 
p. 79, etc. * 

« H. Kiepert, HisL Geogr. Atlas der Alien Welt Weimar 1851, 
p. 21, 22, 25 et suivantes. — Alfr. Maury, La Terre et V Homme, 
Paris 1869, p. 467, 468. 

^ H. Kiepert, AOas, p. 39, 34, 30.— Alf. Maury, La Terre, etc., 
p. 410, 530, 532. — Humboldt, Prufung ûber die Urhewohner Hispa- 
rUens, Berlin 1821. — M. 'Guigniaut. Beligiona de Vantiquité, t. IV, 
p. 248. — Ottfried Mûller, Die Etrusker, p. 183. — Cantù, Histoire 
Universelle, I, p. 456 note, — etc., etc. « 



60 RECHERCHES 

avancés dans le nord-ouest de TËurope jusqae dans 
les îles Britanniques et au delà^ Les Guanches, an- 
ciens habitants des îles Canaries, étaient pareillement 
de race libyenne ou berbère *. 

Les anciens Égyptiens, plus rapprochés que nous 
de ces temps reculés, et, par conséquent, mieux pla- 
cés pour juger du degré de parenté qui existait entre 
les peuples qui avaient envahi l'Europe des deux cô- 
tés à la fois, les comprenaient sans une dénomination 
commune. * Le mot Tamehu, » nous dit M. de Rougé ', 
> comprend, avec les Libyens, les divers peuples du 
» littoral de la Méditerranée. » Leur entreprise con- 
tre l'Egypte, au XIV"^ siècle avant notre ère, nous 
fait connaître diverses fractions de cette race Ta- 
mehu ; ce sont les JRebu, les Mas'uas (Maxyes d'Hé- 
rodote), les Kehak, peuples de la Libye; puis les 
Turs'a (Tyrrhéniens), les S^akaïas' (Sicules), les 
S'ardaina (Sardones ou Sardainiens) ; enfin les Aka- 
ios' (Achéens) et les Leka (Lyciens) *. La grande fa- 
mille méditerranéenne formait certainement, à cette 
époque déjà, des groupes très-distincts ; néanmoins 
le fait que ces divers groupes avaient pu se concerter 
entre eux pour combiner une expédition en commun, 
ferait supposer que les idiomes parlés par chacun 
d'eux ne s'éloignaient pas encore beaucoup de la lan-^ 



' Alf. Maury, La Teireet VHomme, p. 470,472. — Mannert, II' 
Theil, H. 2, p. 93, parenté des Calédoniens et des Ibères. 

' Francis Coleman Mac-Gregor, consul, Die Canarischen Insein, 
Hannover 1831, p. 54. — Glas, Hisiory and Description of the Ca- 
naries, p. 172. — M. le baron IL Aucapitaine, Sur Varigine des 
BerberS'ThamoUj p. 9 et note 2. — D** Judas, Mémoire précité, 
p. 35 et note 2. — Alf. Maury, La Terre et V Homme, p. 409. 

' Mémoire de M. le vicomte de Rougé, p. 15. 

* Id. p. 6, 7 et 14 à 30. 



SUR l'origine des kabyles. 61 

gue-mère propre autrefois à leurs ancêtres, et que ce 
n'est que par la suite des temps, à mesure surtout que 
cessèrent les rapports entre les membres de cette 
même famille, que les nationalités diverses se dessi- 
nèrent plus nettement et que leur langage différa 
tout à fait. Si l'on songe aux modifications qu'a su- 
bies la langue française, par exemple, dans le cours 
de quelques siècles seulement, on concevra sans peine 
que des idiomes, semblables dans l'origine j mais sou- 
mis pendant un temps infiniment plus considérable à 
des influences très-diverses, durent en arriver à ne 
plus se ressembler du tout. L'étude comparative des 
langues ne saurait donc jeter une bien grande lu- 
mière sur la provenance des Tamehu. C'est déjà 
beaucoup qu'on ait pu constater que le berber a 
quelques ressemblances avec l'ancien égyptien, l'éthio- 
pien et l'himyarite * ; assez longtemps on avait pré- 
tendu que la langue berbère n'avait d'analogie avec 
aucune autre V Mais vouloir suivre ces traces jus- 
qu'au cœur de l'Asie ou dans l'Inde, ce serait, je 
crois, se lancer dans une entreprise bien hasardée et 
peu profitable. L'étude des dialectes berbers n'est 
pas même assez avancée pour qu'on puisse dire exac- 
tement quel est le plus pur, bien qu'on admette géné- 
ralement que c'est celui des Zouaoua (Kabyles) qui 
habitent le versant septentrional du Djurjura. La na- 
ture accidentée de leur pays, sa position écartée et 
peu accessible, doit les avoir mis, en eflfet, mieux que 
d'autres, à l'abri des influences étrangères; mais cette 



' M. le D' Judas, Sur Vécriture et îa Umgue berbères dans Vanti' 
quité et de nos jours. Paris 1863. 

' M. £t. Qaatremère, Journal des savants. JuiUet 1838. — M. le 
professeur Keinaud, Journal asiatique. Août et septembre 1860. 



02 RECHERCHES 

pureté de langage n'est évidemment que très-relative, 
si l'on tient compte de ce qu'ils ont dû emprunter à 
des sources très-diverses (turc, arabe, gi'ec, vandale, 
latin, punique, phénicien, etc.). On saurait d'autant 
moins songer à ramener la langue berbère à ses for- 
mes primitives que — même en la débarrassant de 
tous les éléments étrangers — il resterait encore les 
modifications qui, d'un siècle à l'autre, s'introduisent 
dans une langue sans même qu'il y ait emprunt, et 
qui ont dû nécessairement affecter la langue berbère 
depuis l'époque reculée à laquelle les Tamehu mirent 
le pied en Afrique. Pour peu que des changements 
aussi' considérables se soient faits dans la langue pri- 
mitive des groupes laissés en arrière lors de la grande 
migration, il devient évident que des rapprochements 
instinctifs ne sont plus guère possibles. A défaut de 
mieux, il ne sera pas sans intérêt de constater toute- 
fois, d'après Movers*, que l'alphabet berber a un ca- 
chet plus primitif, plus ancien que l'alphabet phéni- 
cien ; d'où l'on peut conclure à bon droit que les Ta- 
mehu connaissaient l'écriture avant les Phéniciens, 
qui passent cependant pour en être les inventeurs. 
Le même historien nous aftimie, du reste, d'une ma- 
nière positive , que la civilisation, chez les peuplades 
libyennes du nord de l'Afrique , remonte bien au delà de 
la fondation de Carthage et des plus anciennes colonies 
phéniciennes. Ce n'est pas sans quelque surprise, non 
plus, que nous voyons que certains mots latins pour- 
raient bien être dérivés du berber, c'est-à-dire de cette 
ancienne langue des Tamehu, et non pas, comme on 
le supposait, avoir été adoptés par les indigènes du 

^ Movers, Dos phonizische Altetihum, Ut Theil : Geschichte der 
Colonien, Berlin 1850, p. 406 et suivantes. 



* SUR l'origine des kabyles. 63 

nord de l'Afrique, à l'époque de la domination ro- 
maine. Avant de se prononcer à cet égard, il me sem- 
blerait toutefois indispensable de vérifier quels sont 
les termes correspondants chez les tribus berbères 
qui, par leur éloignement, ont pu être à l'abri de tout 
contact avec les Romains. Si ces termes sont les mê- 
mes que dans les autres tribus, il y aurait quelque 
probabilité que, de cette expression générale, soit 
dérivé le mot latin ; mais une certitude complète se- 
rait bien difficile à obtenir, car les nombreux dépla- 
cements et dislocations des tribus berbères ne per- 
mettent plus guère de déterminer lesquelles ont eu 
ou n'ont pas eu des rapports avec les dominateurs de 
langue latine. En tout cas, la solution ne nous avan- 
cerait en rien quand à la question principale qui nous 
occupe, et qui a moins trait à l'antiquité qu'à la pro- 
venance du peuple Tamelm. ^ 

Si les affinités qui existaient entre la langue des 
Tauiehu et celle des groupes laissés en arrière se 
sont efiacées, les analogies dans le costume, les usa- 
ges, le genre de vie, etc., ont dû disparaître bien 
plus complètement. Le costume actuel des monta- 
gnards Kabyles remonte, il est vrai, à une très-haute 
antiquité, puisqu'il figure déjà sur les monuments 
égyptiens * , avec tous les détails qui le composent de 
nos jours: la gandoura (tunique d'étoife), la chachia 
(bonnet ou calotte de feutre) et jusqu'à l'amulette 
passée au cou ; néanmoins , nous avons vu que ce cos- 
tume et la coiffure ont changé depuis que les Taraehu 
ont mis le pied en Afrique. Les coutumes kabyles 
sont très-anciennes aussi; mais il est évident que les 

* Voir la partie inférieure de la planche 62, dans l'Egypte an- 
cienne, de M. Champollion-Figeac. 



()4 RRCHERGHES 

lieux, l'entourage et le temps ont dû y apporter des 
modifications, comme ils en ont introduit dans les 
mœurs et dans le genre de vie * . Cette action dissol- 
vante de l'entourage est telle qu'un voyageur mo- 
derne, M. Gerhard Rohlfs, nous dit, en parlant des 
habitants du Draa, au sud du Maroc, que « à part la 
langue, on ne remarque entre les Arabes et les Ber- 
bers (dans cette contrée de l'Afrique) aucune -diffé- 
rence, et quelqu'un qui ne connaîtrait pas leur lan- 
gue, croirait que le pays n'est habité que par un seul 
et même peuple*. » En effet, dans le nord de l'Afri- 
que, la langue est le seul critérium qui pennette de 
distinguer à coup sûr, de nos jours, les populations 
berbères des tribus arabes. Non pas que les indivi- 
dus de race différente adoptent ce qui caractérise les 
populations berbères et en particulier les Kabyles; 
mais bien au contraire parce que les Berbers qui 
vivent longtemps au milieu des populations arabes 
finissent par en prendre les dehors et les allures. 
Or, si en Afrique même tout autre critérium que celui 
de la langue parlée manque de certitude, à plus forte 
raison ne pourrait-il pas servir à des rapprochements 
entre les Berbers actuels et les peuples de l'Asie. 

Quant aux croyances, l'Islam a passé son niveau 
sur toutes les tètes et, s'il n'a pas fait des Berbers 
de bien ardents sectateurs, il a suffi du moins pour 
effacer chez eux le souvenir de ce qui l'a précédé. 
Les vagues données qu'on possède sur les anciennes 
divinités libyennes, non plus que le nom essentielle- 

' M. J. Braun, dans son oavrage : Cfemalde der mohammedamschen 
Wéltj Leipzig 1870, trouve que c'est avec les Afghans que les Ka- 
byles ont le plus de rapport (p. 355). 

* D*" A. Petermann, Geogr. MWieUmgen. Gotha 1863, X, p. 366. 



SUR l'origine des kabyles. 65 

ment berber de la déesse assyrienne Tanith, ne per- 
mettent aacune conclusion, et l'opinion qui fait des Li- 
byens d'anciens adorateurs du feu ou des astres, n'est 
pas appuyée de preuves suffisantes. 

Il y aurait bien encore les traditions ; mais c'est un 
point dont on a tellement abusé pour créer de pré- 
tendues origines communes, qu'on ne sajirait plus 
guère y ajouter foi. 

Il ne nous reste donc que deux indices qui puissent 
nous guider dans nos recherches : ce sont les caractè- 
res ethnologiques de la race berbère et ces monu- 
ments mégalithiques dont est semé tout le nord de 
r Afrique. 

Les descendants actuels des anciens Tamehu se 
distinguent, comme on le sait, par la forme particu- 
lière (dolichocéphale) du crâne ' . D'après Welcker et 
autres * , la race dite caucasienne ou blanche com- 
prend trois groupes de dolichocéphales purs ; ce sont : 

les Hindous, dont l'indice céphalique est 70.5 

les Kabyles ou Berbers 72 

les montagnards écossais (Highlanders) . 72 .,4 

Sans admettre toutes les intéressantes conclusions 
que présente M. le D' Hamy dans son Précis de Pa- 
léontologie humaine', il parait néanmoins constant 

^ Bappelons en passant qne, d'après M. Broca (Bulletin. Société 
anthrop. VI, p. 513), sont réputés doUchocèphalea purs (têtes aUon- 
gées) tous les individus dont l'indice céphalique est au-dessous 
de 75. 

* Voir D' Friedr. BoUe, Der Menach, seine Abstammung und Oe- 
siUitng. Frankfort a. M. 1866, p. 244. 

* Pricie de Paléontologie Kimaime^ par M. le D' E.-T. Hamy. 
Paris 1870, p. 252, 258, faisant suite à la traduction française de : 

x^oquEB, T. z, 1871. 5 



66 RECHERCHES 

qu'une race caractérisée par une dolichocéphalie exa- 
gérée se répandit très-anciennement sur tout l'ouest 
de l'Europe. L'absence de vestiges analogues dans. 
l'Europe centrale et dans l'Est, porterait à croire que 
l'invasion de cette race se fit par une autre route, 
peut-être par l'un des anciens isthmes qui reliaient 
autrefois le nord de l'Afrique et le sud de l'Europe. 

Nous ne nous croirions pas autorisés à voir, dans 
cette race disparue, un trait d'union entre le groupe 
dolichocéphale berber et le groupe dolichocéphale 
écossais (malgré la parenté, affirmée par quelques 
auteurs, qui existait entre les Berbers ou plutôt les 
Ibères et les anciens Calédoniens) , si nous ne possé- 
dions un second indice qui vient à l'appui du premier. 
Je veux parler de ces monuments (dolmens, etc.) qu'on 
rencontre par milliers dans le nord de l'Afrique, oc- 
cupé de toute antiquité par la race Tamehu-Berbère, 
et qui s'élèvent comme des bornes isolées, comme des 
témoins muets de son passage, dans les pays qu'elle 
paraît avoir anciennement occupés. 

Nulle part; les dolmens ne sont plus répandus que 
dans le nord de l'Afrique ; on les y trouve à profu- 
sion, comme l'ont fait ressortir M. le professeur De- 
sor et de nombreuses publications récentes. En Eu- 
/rope, on les rencontre précisément dans les régions 
occupées autrefois par la race dolichocéphale. Enfin, 
on peut suivre leurs traces en Egypte, dans le Liban, 
à l'est du Jourdain et jusque dans l'Inde \ 



L'andenneU de Vhomme prouoie par la géologie, par sir Charles 
LyeU. Paris 1870. 

^ Am AUaa und Sahara, par M. le professeur £. Desor. Wies- 
baden 1866 (en particulier 4<^ Brief : Ueber die vorhistorischen 
Denkm&ler im Norden von Afrika — et Anhang : Die neuen For- 



SUR l'origine des kabyles. 67 

Les dolmens de l'Afrique concordent en tous points 
avec ceux de l'Europe, sauf que ces derniers sont 
moins nombreux, de dimensions plUs grandes, sur- 
tout dans le Nord, et plus dépourvus d'objets en mé- 
tal'. Le monument découvert à Gizeh, en Egypte, 
par M. Mariette, et connu sous le nom de « Temple 
du Spinx, * a pour pendants le Stone-Henge, dans 
les Iles Britanniques *, et le monument de même ori- 
gine de Stromness, aux Orcades. H n'y a guère, du 
reste, qu'une opinion parmi les savants: c'est que les 
dolmens sont dus à une seule et même race. Les di- 
vergences portent plutôt sur la question de savoir 
quelle était cette race. 

Longtemps ces monuments ont été considérés 
comme étant d'origine celtique. Mais ce qui semble- 
rait prouver qu'ils datent d'une époque antérieure, 
et que les Celtes n'en connurent même pas la vérita- 
ble destination, ce sont les noms qu'ils leur ont don- 
nés. En effet, dolmen (tahle de pierre), menhir (pierre 
longue), cramlech (lieu courbe), etc., sont des déno- 
minations tirées de caractères purement extérieurs ; 
il est peu probable que la race qui les avait érigés, 
et pour laquelle c'étaient des temples, des autels, des 
nécropoles ou des monuments commémoratifs, les 



schnngen ûber die Dolmen). — Uéber die Dolmen, dci^en VerbreUung 
und Deutwfig, da même auteur. — Essai sur les Dolmens, par M. de 
Bonstetten. Genève 1865. — De la distribution des Dolmens sur la 
surface de la France, par M. Alex. Bertrand. Bévue archéologique, 
Août 1864. — Aniiguedades preJUsioricas de Andalucia, por Don 
Manuel de Gôngora y Martinez. Madrid 1868, — et nombre d'au- 
tres ouvrages d'un grand mérite, dont la citation complète entraî- 
nerait trop loin. 

* MM. Berbrugger, Féraud, E. Desor, Alex. Bertrand, etc. 

• M. le D' Hamy, Précis de Paléontologie humaine, p. 371, 372. 



68 RECHERCHES 

eût désignés sous des noms qui en faisaient si peu 
connaître la véritable destination. Les Celtes, au 
contraire, en voyant ces monuments dont ils ne con- 
naissaient ni le but, ni l'usage, ne pouvaient les dé- 
signer que par les caractères qui frappaient le plus 
leurs yeux, tout comme nous appelons simplement 
/our, ce que nos ancêtres du moyen âge connaissaient 
sous le nom bien plus significatif de « Lueg in's 
Weite » ou « vigie. » D'ailleurs ces mêmes monu- 
ments, si nombreux dans le nord de l'Afrique, ne 
peuvent pas avoir eu les Celtes pour auteurs ' . 

Un dernier argument qui prouve la haute antiquité 
des dolmens, c'est leur présence en Egypte à côté de 
monuments qui dénotent un art bien plus avancé. On 
ne saurait guère concevoir qu'après avoir construit 
les temples et les palais que nous connaissons, les ar- 
tistes égyptiens en soient revenus à des constructions 
aussi primitives que le sont les dolmens ; par consé- 
quent ces dolmens y marquent l'enfance de l'art, les 
premiers et les plus anciens essais. Cela nous donne 
la mesure de leur antiquité, en même temps que nous 
y retrouvons l'idée primitive qui a présidé à l'érec- 
tion des obélisques et des temples égyptiens ; car il y 
a plus d'une analogie entre ces rangées d'obélisques 
et les pierres levées ou jayantières (allées de géants), 
entre ces temples et les dolmens ; la différence con- 
siste moins dans la disposition et dans la forme, que 
dans un art décoratif beaucoup plus avancé. 



^ On prouverait de mêma que les dolmens ne sont pas dus aux 
Phéniciens. £n Europe, ils se rencontrent, à la vérité, généralement 
dans les points visités par ces hardis navigateurs ; mais en Afrique, 
jamais les Phéniciens ne s'avancèrent jusqu'aux régions qui forment 
la limite extrême de la zone des dolmens. 



SUR l'origine des kabyles. 69 

Assurément, diverses causes, telles que le climat 
et la main de Thomme, ont pu diminuer le nombre 
des dolmens en Europe ; mais il n'en reste pas moins 
vrai que la véritable patrie du dolmen, si j'ose 
m'exprimer ainsi, c'est le nord de l'/Vlrique; tout 
comme la véritable patiîe d'un arbre, c'est le pays où 
l'on en trouve des forêts, et non les contrées où il ne 
s'en rencontre que des exemplaires isolés. 

£n outre, le culte des dolmens parait s'être main- 
tenu dans le nord de l'Afrique, plus longtemps qu'ail- 
leurs. En effet, les dolmens du nord de l'Europe ne 
contiennent que des instruments de pierre ; le bronze 
n'y figure que comme exception, moins rare cepen- 
dant à mesure qu'on s'avance vers le midi. Dans les 
dolmens d'Afrique, au contraire, à côté d'instruments 
de pierre et d'objets de bronze plus nombreux, on 
trouve encore le fer et même des vestiges d'un âge 
relativement très-rapproché de nous * . L'absence de 
métaux dans certains dolmens semble difficilement 
pouvoir s'expliquer par des prescriptions rituelles qui 
en auraient interdit l'emploi pour les usages du culte ; 
car la même cause eût produit partout les mêmes 
effets, et nous n'y trouverions de métaux nulle part. 
N'y aurait-il pas lieu d'en conclure plutôt que là où 
l'on ne trouve, dans les dolmens, absoliunent que des 
objets de pien^e, c'est que le peuple qui les avait éri- 
gés s'était éteint avant d'avoir acquis la connaissance 
des métaux ou avait déjà perdu pied devant les en- 
vahissements d'une autre race conquérante. L'aban- 
don des dolmens dans le nord de l'Europe concorde- 
rait ainsi avec l'aurore de l'âge du bronze dans ces 

* A%iS Atlas \md Sahara^ par M. le professeur Desor, p. 5G et 67. 
M^iconuSy'T. X, 1871. 5* 



70 REGUËRGHES 

contrées. Néanmoins, les dolmens du midi de l'Europe 
. et surtout ceux du nord de l'Afrique continuèrent à 
être fréquentés, puisqu'on y rencontre des objets de 
date plus récente. La race des dolmens ne fut donc 
pas extirpée ; mais refoulée vers le sud de l'Europe 
d'abord, et confinée ensuite dans le nord de l'Afrique, 
d'où elle était originairement venue. Là, elle dut se 
maintenir longtemps encore. On y a trouvé, dans les 
dolmens, jusqu'à des objets romains et même une 
médaille de l'impératrice Faustine ; il faudrait sup- 
poser, d'après cela, que les dolmens y furent fréquen- 
tés jusqu'à ce qu'un revirement d'idées, produit peut- 
être par l'introduction du christianisme, en provoqua 
l'abandon'. Quoi qu'il en soit, la race des dobnens 
ne disparut point du nord de l'Afrique ; car nous re- 
trouverions alors, dans ces temps historiques, des 
traces de son expulsion ou de son anéantissement. Il 
existe donc entre ces trois idées : Dolmens, Tamehu 
et Berbers, une liaison intime. 

La zone des dolmens commence dans l'Inde, couvre 

■ 
• 

*■ Je dois mentionner ici, sous toute réserve, deux notices d'après 
lesqueUes l'usage des dolmens se serait perpétué jusqu'au siècle 
dernier, en Kabylie, et subsisterait même encore de nos jours aux 
Indes. 

La première de ces notices, appuyée de l'autorité de M. Letour- 
neux, fait connaître la coutume qui présidait à l'érection des cercles 
de pierres levées et igoute : « Cette coutume a duré jusqu'à nos 
« ftges, et, selon le récit de Si-Moula-Aït-Amer, marabout des Béni- 
« Baten (en Eabylie), on s'y serait conformé pour la dernière fois 
< il y a environ 130 ans. » (L'Année géographique^ par M. Vivien 
de Saint-Martin, VIII« année. Paris 1870, p. 84, 85). 

La seconde notice, fournie par MM. Thompson et J. Hooker, af- 
firme qu'au Bengale il existe un peuple qui érige encore de nos 
jours des dolmens, soit comme nécropoles, soit comme monuments 
commémoratifs. Enttoickélungsgeschichte des Komos^ v. Herrmann 
J. Klein. Braunschweig 1870. Note 19, p. 130. 



SUR l'origine des kabyles. 71 

tout le nord de l'Afrique, et s'en va finir aux Orcades 
et sur les bords de la Baltique. Aux deux extrémités 
et au centre de cette longue chaîne, nous retrouvons 
encore aujourd'hui des peuples (Ilmdous — Kabyles 
ou Berbers — Highlanders) remarquables par cette 
dolichocéphalie exagérée qui caractérisait les pre- 
miers habitants de l'Europe occidentale. Quelle au- 
tre conclusion nous est permise, sinon que nous avons 
là ti'ois groupes de même origine, trois membres dis- 
loqués d'une même famille, reliés entre eux par ces 
monuments (dohnens, etc.) qui marquent en quelque 
sorte les étapes que cette famille a parcouinies à tra- 
vers les siècles. 

Dès lors, il ne nous reste que deux alternatives : 
ouïes ancêtres des Kabyles, c'est-à-dii-e les Tamehu, 
ont envoyé des rameaux jusqu'au nord de l'Europe 
d'une part, et jusque dans l'Inde de l'autre, ce qui 
reviendrait à dire que le noyau principal des Tamehu 
a eu son berceau dans la Libye, qu'il y a surgi du 
sol ; — ou bien l'un ou l'autre des gi-oupes extrêmes 
est la souche d'où sont issus les Tamehu, le pays 
qu'il occupe marque le point de départ de cet im- 
mense migration. 

Je n'ai pas à prouver que les Calédoniens n'ont ja- 
mais pénétré en Afrique, encore moins en Asie. Force 
est bien, par conséquent, d'admettre que c'est une 
migration partie de l'Inde, qui est venue très-ancien- 
nement peupler tout le nord de l'Afrique, et qui s'est 
répandue depuis là dans l'ouest de l'Europe . 

Cette conclusion est conforme aux plus anciennes 
traditions, qui font venir d'Asie tous nos peuples occi- 
dentaux, et qui font passer d'Afrique en Europe les 
Ibères, ies Sardiniens, les Sicanieus, peut-être même 



iî RECHERCHES 

les Silures, les Sicules, etc. Certainement, les peu- 
ples que nous venons de nommer n'occupaient pas, à , 
notre connaissance du moins, toutes les régions de 
l'Europe sur lesquelles a dû s'étendre l'ancienne race 
dolichocéphale des dolmens ; mais comme le fait très- 
bien observer M. Guillaume de Humboldt * , les no- 
tions qui nous sont parvenues à l'égard de ces peu- 
ples datent d'une époque où ils avaient déjà perdu 
beaucoup de terrain. D'après les recherches de M. de 
Humboldt lui-même, l'euskuara ou langue basque, 
ancien idiome des Ibères, s'était étendu jadis jusqu'à 
l'extrémité de l'Espagne et, dans les Gaules, jus- 
qu'aux bouches du* Rhône et de la Garonne. Des 
Ibères peuplaient l'Aquitaine, et c'est d'une de leurs 
tribus, les Vascones, que la Gascogne a pris son 
nom. Enfin^ les plus anciens noms de lieux et de ri- 
vières de la Ligurie, de la Corse, de la Sardaigne, 
de la Sicile, et même de certains points de l'Italie, 
appartiendraient par leur étymologie à la langue des 
Ibères *. A l'époque où M. de Humboldt publia ses 
recherches, c'est-à-dire en^'an 1821, les dialectes 
berbers étaient à peu près inconnus. Shaw, Hirt et 
Chénier avaient à peine fourni quelques notions très- 
imparfaites, et ce n'est qu'en 1844 que parut le dic- 
tionnaire de Venture de Paradis. J'ignore si, depuis 
M. de Humboldt, des travaux ont été publiés sur 
Fétude comparative des langues berbère et basque ; 
mais je trouve dans un ouvrage de M. Cari Vogt ', 

^ Prufung der UrUersuchungen ûber die Urbewohner Hispaniena 
vermitieîai der Vaskdschen Sprache^ par W. von Humboldt. Berlin 
1821. 

• Ouvrage précité et Alfr. Maury, La Terre et VHamme. Paris 
1869, p. 530 à 532. 

■ Natûrliche GescfUchte der Schôpfung, von Cari Vogt. Braun- 
ichweig 1858, p. 260. 



SUR l'origlne drs kabyles. ' 73 

la citation d'après le D' Thomas Yung, d'un certain 
nombre de mots de langue basque qui seraient pres- 
que identiquement les mêmes en ancien égyptien : 





BASQUE 


ANCIEN EGYPTIEN 


nouveau, 


beria, 


beri. 


chien, 


ora, 


ouor. 


peUl, 


goulschi, 


koutschi. 


pain. 


ognia, 


oik. 


loup, 


otgsa, 


auDtsch. 


sept, 


schaschpi, 


schaschp. 



Les mêmes mots, traduits en kabyle, n'auraient 
avec, les précédents aucune espèce de ressemblance * ; 
mais il est juste de reconnaître que les anciens 
Égyptiens, va leur position isolée, leur politique 
exclusive et leur peu de contact avec les étrangers, 
durent conserver, bien plus pur que les Kabyles, le 
dialecte tamehu primitif. 

S'il y a parenté de langue entre les Ibères et les 
anciens Égyptiens, l'impossibilité d'admettre que les 
Ibères aient jamais colonisé l'Egypte, nous obligerait 
bien d'en revenir à notre précédente conclusion, que 
ce sont des tribus venues d'Asie qui peuplèrent à la 
fois et l'Egypte et l'Espagne. Un détail, futile en 
apparence, nous oblige encore à chercher en Asie le 
point de départ de cette migration ; c'est que les an- 
ciennes haches de pierre des dolmens sont en né- 
phrite ou jade verte, qui ne se trouve ni en Europe, 

* Nouveau, iâoud ;^cïàeu, àk'joun (dicPi); — petit, meçzi (am'zian); 
— > pain, of^eroum; loup (comme chacal) ouchchen; — septySebàa, Ce 
dernier mot Tient de Tarabe. D'après les savantes recherches de 
H. Letoumeuz sur la numération berbère, le terme primitif aurait 
été fous tgem^ c'est-à-dire cinq-deux, comme nous disons vingt-deux, 
trente-deux, etc. 



COSTA-RICA 



APPENDICE 

Terrains. Le gouvernement fait des concessions gratuites 
(le terrain aux émigrants. Le prix des terrains de UËtat ou 
terrenos baldios (forêts, pâturages, etc.) est de 500 francs la 
cabatteria ou 64 hectares, soit à 7 fr. 80 l'hectare. 

Chemins de fer. Le gouvernement de Ciosta Rica vient 
de conclure un traité pour la construction d'un chemin de 
fer de San José au port de Limon, sur la côte de l'Atlantique, 
avec M. Henry Miggs, le grand entrepreneur des voies fer- 
rées de Lima à l'Oroya ((fëpartement de l'Amazone) et de 
Lima à Arequipa. 

Afin de garantir l'exécution du dit traité et pour la créa- 
tion d'une Banque hypothécaire, le gouvernement a con- 
tracté un emprunt de 12,500,000 francs (500,000 liv. st.), qui 
a été couvert (à Londres, en mai dernier) douze fois, le mon- 
tant de la souscription s'étant élevé à 152,500,000 francs 
(6,100,000 liv. st.). Cet emprunt de 6 7^ est coté à Londres 
avec 3 à 5 7o ^^ prime. 

EEJaATA 

Page 18, ligne 5, au Ueu de séparatiste, Usez centraliste. 
Page 28, lignes 8 et 4 de la note, au Ueu de Lit. st., Uses dollars. 
^ Page 28, ligne 27, au Ueu de Escasic , Guadelupe, liaet Escasa, 
Guadalupe. 
Page 26, ligne 29, au Ueu de Woin, Usez Moln. 



MÉMOIRES 



4 

\ 



JfâMOIBEB, T. Z, 1871. 



& 

23 



UNE EXCURSION EN IRLANDE 



PAR 



L.-H. de LAHARPE 



Deux fois séparée du continent européen, par la 
Manche et par le canal de Saint-Georges, s'oflfirant à 
l'œil sous un aspect riant et gracieux, la verte 
Irlande se présente à Tamour et à l'imagination poéti- 
que de ses enfants comme « l'île d'émeraude. » 

Ainsi placée à l'extrémité de l'ancien monde, 
puisque au delà il n'y a plus que cet Océan occi- 
dental dont les sombres flots battent éternellement 
ses promontoires décharnés, cette île forme une 
limite morale aussi bien qu'une limite physique. Elle 
conserve, au XIX"® siècle, de curieux restes de la 
ôauvagerie et de la civilisation du moyen âge. Mais, 
pour emprunter le langage d'une science alliée de 
près à la géographie, ce n'est pas à une stratification 
régulière que nous devons ces fossiles d'un autre 
temps. Ici, nous trouvons des restes qui sont des 
mines, les ruines d'un monde bouleversé, les con- 
trastes les plus étranges, des contradictions criantes : 



80 UNE EXCURSION 

deux races, deux peuples, deux langues, deux natio- 
nalités, deux patriotismes s'exaspérant Tun l'autre !.. 
Singulier pays, où il semble que toutes les difficultés 
connues ailleurs se reproduisent en double exemplaire. 
A chaque instant le présent et le passé s'y coudoient 
rudement, ne s'accordant que pour augmenter l'ob- 
scurité des énigmes de l'avenir. 

Mais ce mélange même sollicite notre attention. 
On voit là ce qu'on ne voit point ailleurs, et ce que 
nos ancêtres ont vu pendant longtemps. C'est comme 
un musée archéologique, mais un musée animé, où 
nous pouvons étudier l'âme d'mi peuple, la réalité 
vivante et agissante dont les autres musées ne nous 
offrent que l'aspect immobilisé. 

I 

Le pays et ses caractèlres. 

La proximité de la grande mer fait de l'Irlande 
l'un des pays les plus humides de l'Europe. — « Ici 
il pleut tous les jours, » me disait simplement un ha- 
bitant du nord. En approchant de la terre, on ne 
la voit que rarement couronnée d'un ciel pur. Les 
nuages y sont plus bas que chez nous ; leur mobilité 
en parait plus grande, et les ombres et la lumière se 
succèdent rapidement. Si un ciel pur est peu firé- 
quent, bien plus rare encore est un ciel couvert d'un 
manteau persistant et opaque, à la manière de nos 
hivers. Mais aussi, l'Mande est tout particulièrement 
une région tempérée. De tièdes vapeurs, modérant 
avec ime heureuse impartialité les chaleurs de l'été 
et les rigueurs d5 l'hiver, entretiennent une végéta- 
tion vigoureuse et brillante. 



EN IRLANDE. 81 

Est-ce un bien? est-ce un mal? — Le résultat 
immédiat est un bien-être matériel qui rend la ^ie 
facile, plus facile qu'ailleurs. Mais par compensation, 
entre tous les peuples du Nord, ce peuple irlandais, 
si doucement traité par une bienfaisante natui*e, est 
celui dont l'éducation est la plus arriérée. N'étant pas 
forcé, comme d'autres, de lutter sans cesse contre 
des obstacles physiques, il n'a pas appris à se disci- 
pliner pour l'action. D se laisse vivre au jour le 
jour, et néglige de siècle en siècle les vraies sources 
de toute prospérité pour se livrer à des visées chimé- 
riques et à des efforts insensés. Si l'Irlandais est un 
peuple enfant gâté, c'est avant tout à son climat 
qu'il le doit. 

Ce magnifique port, dans lequel nous entrons, est 
celui de Dublin : il convient, puisque nous le pou- 
vons, d'aborder le pays par sa capitale. Mais c'est 
une petite capitale, qui n'a qu'une vice-royauté, et 
j'en. dirai peu de chose. — La ville occupe beaucoup 
d'espace, eu égard à sa population de 250,000 habi- 
tants. Elle est partagée en deux par la rivière 
LiflFey, qui n'est qu'un ruisseau. En général, la ville 
n'oflfre rien de satisfaisant au coup d'œil. Les édifices 
publics y sont nombreux, mais pour la plupart mes- 
quins. La ville est défectueuse dans sou plan, et 
quoique les communications soient faciles et ouvertes, 
elle manque de grandes artères. Il y a partout quelque 
chose de décousu, un défaut d'ordre, d'arrangement^ 
de fini, que nous retrouvons plus ou moins en toutes 
choses en Irlande, et le quartier central est loin de 
présenter l'aspect de grandeur qui convient au cœur 
d'une ville importante et d'un pays. 

Dublin est une ville animée. C'est le principal cen- 



84 UNE EXCURSION 

Dans les régions centrales, le pays est on peu mo- 
notone ; mais il y a des portions charmantes. . Vers 
l'ouest, les collines atteignent les proportions de nos 
plus humbles montagnes, comme si le sol s'était re- 
levé tout exprès pour opposer à l'Atlantique une bar- 
rière digne de ses assauts. Ces montagnes sont sau- 
vages, et renferment maint espace désolé, où l'œil ne 
voit que le roc et le ciel. Ailleurs, les élévations ne 
sont pour nous que des ondulations : elles sont ver- 
doyantes, mais plutôt gazonnées que boisées. Les 
vieilles et célèbres forêts ont disparu, et le bois man- 
que eu Irlande. On ne rencontre guère rien de com- 
parable aux arbres séculaires des parcs anglais, et 
rien qui rappelle ces vastes forêts de l'Ecosse, qu'hsr 
bite le red cleer^ et que le pied de l'homme ne foule 
que dans le temps de la chasse. 

En revanche, on découvre sans cesse d'intermina- 
bles prairies au milieu desquelles serpente la route, 
pareille à un ruban gris étalé sur un vert tapis de 
velours. Là paissent en abondance les troupeaux de 
bœufs et de moutons qui vont les uns après les autres 
s'engoufi'rer dans les marchés de Londres. La culture 
des céréales n'est développée que dans quelques ré- 
gions spécialement favorables, ou bien sur des do- 
maines où l'on ne craint pas 'de faire des avances en 
engrais. La ponmie de terre est partout la culture du 
pauvre. Le lin et le chanvre, cultivés pour les fabri- 
ques de toiles, seule industrie véritablement natio- 
nale, occupent beaucoup de terrain dans le centre et 
dans le nord. La plus grande activité de cette indus- 
trie est à Belfast, qui lui doit d'être, après Dublin, la 
plus importante ville de l'île entière. 

Toutes ces culture^ justifient la désignation de la 



EN IRLANDE. 85 

verte Erin. Mais de temps en temps la scène change, 
lorsqu'on entre sur le terrain des tourbières en exploi- 
tation. Ces mines, ou plutôt ces champs de combus- 
tible (bogs) donnent un aspect lugubre aux lieux qui 
les entourent. Pas un arbre, pas un buisson, à peine 
un brin d'herbe au bord du chemin, et la tourbe noire, 
les fosses noires, la teiTe noire, tout noir! jusqu'à 
Feau qui découle entre les noires couches. Ce coup 
d'œil funèbre attriste le cœur. 

De toutes parts le pays se montre sillonné de pe- 
tits ruisseaux. Quand on jette les yeux sur la carte de 
rirlande^ on ne peut qu'être frappé de la multitude 
des cours d'eaux que renferme cette île, d'une éten- 
due totale si limitée. Il n'y a pas, à ce qu'il parait, un 
seul point du territoire qui soit séparé de la mer par 
une distance de 80 kilomètres ; et cependant les 
cours d'eaux sont en nombre immense. Mais ils sont 
tous de la plus faible dimension. A 2)art cinq ou six 
coui'S principaux, tels que le Shannon d'abord, puis 
le Blackwater (Youghall), la Suir (Waterford), la 
Nore(do.), la Bojiie (Drogheda) et la Foylc (London- 
derry), les autres sont insignitiants ; j'ai déjà dit 
qu'il en est ainsi de la Liffey, qui traverse Dublin. 
Mais en revanche, aucun pays n'est plus également 
arrosé. On trouve des cours d'eau dans toutes les di- 
rections, et telle carte, sans être fort détaillée, en 
présente une centaine qui ont leurs embouchures à 
la mer. 

En même temps, le pays se distingue géographi- 
quement par deux traits généraux. L'un est l'absence 
de hautes montagnes centrales, et la présence uni- 
verselle d'ondulations ou collines dont la hauteur est 
très-modérée, ne dépassant pas 80 mètres au-dessus 



86 UNE EXCURSION 

du niveau de la mer ; l'autre est la grande abondance 
des lacs, étangs et marais qu'on trouve sur toute la 
surface du bas-pays. Les plus hautes montagnes sont 
dans le sud-ouest; mille mètres, environ, est la hau- 
teur des Macgillycuddy Reeks, dans l'extrême sud- 
ouest, près des lacs de Bdllamey.- Les autres som- 
mets les plus élevés, en petit nombre, atteignent à 
peine les deux tiers de cette hauteur. Les portions 
les plus montagneuses sont tous les comtés de l'ouest. 
Dans l'est, les comtés de Wicklow, au sud de Dublin, 
et Down, au nord, sont moutueux et se distinguent 
par la suavité de leurs paysages; mais en somme, 
les bassins sont peu accentués et peu étendus. L'ab- 
sence de ces puissantes arêtes qui donnent la pente 
générale à un continent, et en jettent toutes les eaux 
dans un grand fleuve qui les emporte à la mer en une 
masse imposante, est ici fort remarquable. En réa- 
lité, une seule rivière, le Shannon, mérite ce nom; il 
recueille les eaux de ce qu'on peut appeler la Grande 
Vallée, et après avoir couru du nord au sud pendant 
une centaine de milles, il tourne brusquement -à 
l'ouest, et se jette dans l'Atlantique au-dessous de 
Limerick. 

Les mille collines dont j'ai parlé forment une infi- 
nité de vallons, dans chacun desquels coule un ruis- 
seau. Ces ruisseaux ne sont point considérables; ils se 
réunissent par deux, trois ou quatre, et se jettent 
soit directement dans la mer, soit dans les lacs inté- 
rieurs. Souvent plusieurs lacs sont traversés par la 
même rivière. 

Les côtes de l'île sont découpées d'une multitude 
de baies. Les unes, fréquentées uniquement et acci- 
dentellement par quelques barques de pêcheurs ou de 



EN IRLANDE. 87 

contrebandiers , ne sont d'aucune importance ac- 
tuelle; les autres ont une grande valeur commer- 
ciale, oflBrant de bons ports, comme celles de Cork, 
de Belfast, de Londondeny ; la baie de Dublin n'est 

'qu'un mauvais port, étant trop ouverte aux vents 
d'est. Mais dans les déchirures innombrables des côtes 
de l'ouest, du sud et du nord, il y en a qui forme- 
raient d'admirables abris. Seulement ^ le pays qui les 
avoisine est à peu près ou tout à fait désert ; il ne 
possède ni villes, ni chemins, ni commerce, et les 

. avantages naturels de ces localités restent improduc- 
tifs. Ces côtes, analogues à celles de la Norwége, 
contiennent im grand nombre de retraites cachées où 
les navigateurs trouveraient une protection parfaite 
contre tous les vents. 

J'ai dit que le climat d'Irlande est l'un des plus 
humides de toute fEurope. On peut esthner que la 
quantité d'eau qui y tombe du ciel est, en moyenne, 
le double de ce qu'en reçoit l'Europe centrale. Cette 
abondance des pluies est une conséquence du voisinage 
du Gulf-stream, qui côtoie les rivages occidentaux 
en remontant du sud au nord. Les vapeurs produites 
par cette masse d'eau dont la température est de plu- 
sieurs degrés supérieiu-c à celle des mers environ- 
nantes, se condensent rapidement dans une atmos- 
phère déjà froide à cause de la latitude, et ainsi les 
pluies se renouvellent continuellement. Il n'y a pas de 
sécheresse en Irlande, et le pays n'y sera probable- 
ment jamais exposé, sinon dans le cas où le Gulf- 
stream lui-même changerait peu à peu de direction, 
ce qui n'est pas absolument impossible. 

Mais, comme tout autre climat, l'Irlande connaît 
les alternatives de maximum et de minimum dans la 



88 UNE EXCURSION 

chute des pluies, et elle jouit à cet égard d'un système 
naturel de régulateurs dans le grand nombre et la 
distribution égale de ses lacs intérieurs (j'entends par 
là ceux qui ne communiquent pas à niveau avQC la 
mer). J'ignore quel serait le nombre total de ces lacs, 
dépendant d'ailleurs des limites qu'on adopterait dans 
l'appréciation ; mais sur une carte de dimensions 
moyennes, j'en compte au delà de soixante, dont 
quelques-uns fort grands. Ces lacs servent de réser- 
voirs aux eaux pluviales, qu'ils débitent ensuite peu 
à peu, fournissant un arrosement régulier, et mettant 
le pays à l'abri des ravages que des inondations ré- 
pétées ne manqueraient pas de causer, en entraînant 
peu à peu les terres végétales à la mer. 

L'iiistoire de l'Irlande est riche en détails curieux. 
Ce n'est pas un des moins surprenants que l'affirma- 
tion contenue dans certains auteurs nationaux an- 
ciens, que ces lacs, si nombreux aujourd'hui, l'é- 
taient beaucoup moins autrefois. On prétend même 
indiquer l'époque où tel lac aurait pris naissance ! — 
Il ne faut pas pousser trop loin la crédulité ; mais il 
faut se garder aussi de l'excès contraire, et il peut y 
avoir lieu à quelque examen. Ce smgulier rapport 
est d'autant plus digne d'attention, qu'on a constaté 
dans d'autres pays des changements de niveaux bien 
suffisants pour faire naître ou oblitérer des lacs d'une 
faible profondeur. On peut donc rechercher si c'est 
un fait isolé ou s'il s'est reproduit ailleurs. La for- 
mation d'un nouveau lac doit dépendre de l'une de 
ces deux causes : un abaissement du sol même 
qui lui fournit son lit, ou une élévation du ter- 
rain en aval qui forme C^ qu'on peut en nommer le 
seuil. L'un et l'autre de ces faits peuvent se rappor- 



ES IRLANDE. 89 

ter directement à un mouvement géologique quelcon- 
que dans les couches locales; et on sait que, parfois, 
de tels mouvements se sont accomplis sans secousse, 
par un travail continu, dont l'homme ne tient compte 
que lorsque les résultats ont acquis une certaine im- 
portance visible. 

Cette question se présente sous un autre aspect 
quand on la rapproche de celle dp la formation des 
tourbes. Les couches tourbeuses ne sont nullement 
uniformes. Elles atteignent un puissant développe- 
ment dans des lieux et des circonstances particulière- 
ment favorables ; ailleurs elles se réduisent à peu de 
chose, ou disparaissent entièrement. Il est donc per- 
mis de penser que, sur un pays dont le niveau gé- 
néral ne s'élève pas à plus de 80 mètres, la produc- 
tion de 10 à 15 mètres de tourbes a pu, çà et là, 
modifier très-sensiblement le modelé primitif de la 
superficie ; il ne serait pas impossible que même un 
nombre considérable de ces lacs (et les plus petits 
sont les plus nombreux), aient dû leur origine à l'élé- 
yation de leur seuil, du fait du développement des 
tourbes. 

Quoi qu'il en soit de la formation des lacs, les 
tourbes ont ^ une influence directe sur le régime des 
eanx. La tourbe est une substance éminemment po- 
reuse, c'est une éponge végétale ; et pour l'Irlande, où 
l'eau du ciel tombe presque invariablement sous forme 
de pluie, les tourbes font un travail analogue à celui 
qu^accomplissent les glaciers des montagnes pour les 
grands continents. Toutefois , les glaciers conservent 
les eaux de l'hiver pour les débiter en été ; les tourbes 
les conservent d'une façon moins prolongée, et de 



90 UNE EXCURSION 

manière à établir une sorte de compensation à plus 
courtes périodes. 

On peut juger de l'importance de ce rôle des tour- 
bes, si l'on se souvient qu'elles couvrent une portion 
considérable du sol de l'île. Elles occupent en parti- 
culier un triangle au sommet duquel se trouve la ré- 
gion de Dublin, et qui va tout au travers du pays en 
s'élargissant du côté de l'ouest , comprenant une 
grande partie des comtés qui composent les deux 
provinces de Leinster et de Connaught. Hors de ce 
triangle il y en a encore, par places, dans le nord et 
dans le sud. 

La formation de ces tourbes n'est pas encore par- 
faitement expliquée. La tourbe est un produit végétal, 
mais on ne sait pas bien comment cette végétation 
se nourrit, puis se transformé régulièrement en sol, 
sur lequel la même végétation s'élève et se continue. 
Il est incontestable que les tourbières croissent ; elles 
font même quelquefois de véritables éruptions, qui 
envahissent leur voisinage d'un flot de boue, funeste 
aux champs et même aux villages, et qui devient 
tourbière à son tour. Il y a des tourbières dans des 
lieux où il n'y en avait point autrefois. Mais alors, 
pourquoi et comment ont-elles commencé ? — Pour- 
quoi là et non ailleurs? — Pourquoi ce sol s'ex- 
hausse-t-il toujours, pendant que tout autre sol reste 
stationnaire ? 

On a bien proposé d'expliquer la croissance des 
tourbes par un abaissement graduel du fond, submer- 
geant et conservant le détritus des années précé- 
dentes et forçant la nouvelle végétatioù à monter re- 
lativement, pendant qu'en réalité elle conserverait le 
même niveau absolu. Mais cette hypothèse ingé- 



EN IRLANDE. 91 

nieuse ne peut convenir aux tourbes irlandaises, qui 
n'occupent pas seulement le fond des vallons ; mais, 
ce qui est très-remarquable, elles suivent toutes les 
ondulations du terrain, et souvent constituent elles- 
mêmes le sommet des collines, qu'elles peuvent recou- 
vrir d'une épaisseur de tourbe de 10 mètres et davan- 
tage. Il 'serait difficile d'admettre que ces couches, 
aujourd'hui en relief, se soient formées à un moment 
quelconque dans les cavités du sol. 

Indépendamment de ce que nous voyons les tourbes 
croître sous nos yeux, leur origine plus ou moins 
moderne se confirme en certains lieux par les objets 
de diverse nature qu'on retrouve au plus profond de 
leurs couches. Ce sont d'abord des arbres, des chênes, 
que pour cette raison on appelle hog-oaks. Le bois en 
est parfaitement exempt de pourriture ; mais' il a 
perdu une partie de ses propriétés ligneuses, et il est 
devenu cassant et noir. Il se travaille. On en fabrique 
des objets de fantaisie, des bracelets, des colUers, 
des chapelets. — On y trouve encore, ce qui est 
plus décisif quant à leur âge^ des traces de l'industrie 
de Fhonune : des os sculptés, des fragments de pote- 
ries, quelques armes, quelques objets de parure et 
même de vêtement. C'est donc depuis que l'homme a 
pei^plé ces régions, que les tourbes leur ont donné, 
au moins dans une certaine mesure, le triste aspect 
qui les distingue aujourd'hui. 

L'Irlande a des mines de divers genres; mais à 
l'exception d'un peu de houille et de fer, on n'en 
tire rien; elles sont négligées scomme tout ce qui 
tient au travail industriel. Il est vrai que la posses- 
sion d'un marché insatiable tel que l'Angleterre fait 
et fera 6ans doute longtemps de la production des 



92 UNE EXCURSIOiN 

substances alimentaires l'exploitation la plus profitable 
à laquelle les Irlandais puissent s'appliquer. — Mais 
d'où vient que l'Irlande nourrit l'Angleterre et meurt 
de faim ? — Du simple fait que les propriétaires (qui 
ne sont pas tous anglais) font ce que feraient proba- 
blement, à leur place, bien d'autres propriétaires : ils 
vendeut leurs produits à ceux qui les paient le 
mieux. L'Anglais consomme beaucoup; mais, diffé- 
rent de l'Irlandais oisif, il est rude au travail, et son 
travail le met en état de payer sa nourriture. Par 
suite, elle abonde à sa porte. 

Au point de vue pittoresque, les lacs dont nous 
avons parlé d|Onnent beaucoup de charme au paysage. 
Les étrangers, en grand nombre, visitent les trois 
lacs de Killamey, dans l'extrême sud-ouest (Kerry), 
entourant les belles ruines de l'abbaye de Muckross. 
Soit pour la beauté de leurs aspects, soit pour l'ex- 
cellence dfe leurs truites, ces lacs ne laissent rien à 
désirer. On souhaiterait, cependant, que la dimen- 
sion des auberges répondît un peu mieux au nombre 
des voyageurs.... Mais hélas! l'hôtellerie est un côté 
bien peu développé de la vie en Irlande ! 

Certaines portions des côtes présentent de cu- 
rieuses cavernes dont les ouvertures plongent dans la 
mer. Probablement les flots, pénétrant dans des cre- 
vasses et rencontrant çà et là des couches moins ré- 
sistantes, les ont minées dans le cours des siècles, et 
ont produit ces excavations, analogues à la célèbre 
grotte de Fingal, à Staffa, moins l'aspect colonnaire 
du basalte. — On y entre en bateau. Rien n'est plus 
saisissant que de se sentir porté par la vague comme 
si l'on allait se briser contre la voûte rocheuse. Mais 
l'élan du monstre indompté s'épuise; il s'abaisse 



EN IRLANDE. 93 

comme il s'était élevé, et c'est mollement bercé qu'on 
avance dans l'obscure profondeur. En revenant au 
jour le spectacle n'est pas moins nouveau. On voit 
la masse nacrée de la vague s'eugouffrant dans la 
grotte comme dans un abîme. Elle arrive sur lar bar- 
que, obstruant l'ouverture presque entière, et il 
semble qu'on va être englouti. Le commandement 
heurté du pilote luttant avec les échos mugissants 
des rochers, les variations étranges des dimensions 
de l'antre, dont le sol liquide s'élance incessanmient 
à la rencontre du faîte, les bizarres courants d'air 
qui se précipitent tantôt dans un sens et tantôt dans 
l'autre, le jour incertain, les couleurs glauques des 
parois ruisselantes, tout cela forme un ensemble qu'il 
faut renoncer à décrire. 

Mais si l'on veut se représenter une chose fantasti- 
que au plus haut degré, il faut lire la description que 
donne M. Trench * d'une chasse au phoque dans une 
de ces grottes, à l'extrême sud-ouest. Ces animaux 
ont trouvé un asile au fond de la caverne, où se trouve 
une petite plage de sable, en pleine obscurité et bien 
au delà du point où peuvent pénétrer les bateaux. 
C'est donc ^n nageant que les chasseurs vont atta- 
' quer leur proie, n'ayant pour tout bagage qu'un cha- 
peau sur lequel ils fixent une torche de bois résineux, 
et une solide trique, traînée à la remorque par une 
corde qu'ils tiennent entre les dents. C'est dan§ cet 
équipage qu'ils attaquent le phoque, l'assommant de 
coups sur la tête, et le tirent ensuite, nageant tou- 
jours, jusqu'au bateau qui les attend. — Un agré- 
ment accessoire de cette chasse, c'est l'attaque de 

^ SeaUHea of Irish Life, par John-S. Trench. 

MÉMOIRES, T. X, 1871. 7 



94 UNE EXCURSION 

quelque cormoran, qui, eflfrayé pour la sûreté de sa 
couvée, fond tout à coup sur le hardi chasseur. Celui- 
ci a assez à faire pour défendre d'un côté ses yeux 
contre le bec et les ongles de l'oiseau, et de l'autre 
sa torche contre le rejaillissement de l'eau battue 
par ses ailes. Toutefois, comme ces chasses deman- 
dent non-seulement des nerfs extra-solides, mais 
aussi des conditions atmosphériques et de marées 
très-spéciales, au total elles restent fort rares; et 
quand on a réussi, ce qui n'arrive pas toujours, le 
butin qu'on a fait ne vaut pas grand'chose. C'est 
donc une pure affaire d'amateurs. 

Avant de quitter ce qui concerne les caractères 
physiques de l'Irlande, il faut signaler un autre objet 
digne d'attention, cette fois sur la côte la plus sep- 
tentrionale: c'est la célèbre Cliaussée des Géants 
{Criants Gaiiseway). Une antique tradition rattache à 
ce nom le souvenir des géants fils d'Anak, expulsés du 
pays de Chanaan par Josué et le fils de Caleb, et qui 
auraient constitué la plus ancienne colonie sur le sol 
inoccupé de l'Irlande. — A mon avis, le nom fait tort 
à la chose. A première vue, mon impression fut : 
Quoi! est-ce tout?... et je n'y trouvai rien de gigan- 
tesque. Malgré cela, en examinant de plus près, on 
retrouve peu à peu ce sentiment d'étonnement, absent 
d'abord. U faut dire que la Chaussée n'est qu'un dé- 
tail dans un ensemble immense. Le comté d'Antrim 
est presque en entier de formation volcanique, les cou- 
ches éruptives ayant recouvert toutes les autres à 
une époque géologique moderne; et ces couches se 
sont formées en colonnes sur une étendue de bien des 
milles carrés. Il existe surtout deux couches princi- 
pales de basalte colonnaire, qui ne sont connues que 



EN IRLANDE. 05 

par, Tapparition de leur tranche dans les falaises. 
C'est à l'une d'elles que la Chaussée appartient. 
Cette formation atteint sa plus grande épaisseur et sa 
plus grande perfection vers le nord^ du côté où se 
trouvait probablement, dans un âge reculé, le centre 
d'action auquel est due l'existence de ces couches, 
aussi remarquables par leur nombre que par leur 
puissance. Un volcan redoutable a dû exister dans 
l'espace que la mer couvre aujourd'hui de ses flots. 

Mais laissant de côté cet ordre de questions, voici 
ce que je peux donner de plus précis et de plus satis- 
faisant comme description de la Chaussée * . C'est une 
plate-forme de rochers basaltiques, partant du pied 
d'une haute falaise qui contient la couche dont elle 
est le simple prolongement, et s'avançant directement 
au nord dans la mer. Elle ressemble en gros à un 
embarcadère, un peu plus élevé vers l'est que vers 
l'ouest. A la basse mer elle mesure un peu moins de 
200 mètres de longueur. Sa largeur peut être de 
45 mètres à son origine, et de 5 à 10 mètres irrégu- 
lièrement à l'autre bout. Elle est formée d'une seule 
couche de basalte colonnaire d'environ 1 2 mètres d'é- 
paisseur, et presque horizontale. Les colonnes sont 
verticales, prismatiques, et se touchent toutes exac- 
tement. Leurs sommets sont à découvert, et quoique 
de hauteurs inégales, ils forment une sorte de pavé 
dont l'aspect ne peut mieux se comparer qu'à celui 
d'un rayon de miel. On le parcourt sans difficulté. 
Les colonnes ont un diamètre de 35 à 45 centimètres. 
Quelques-unes ont cmq côtés, ou même seulement 
quatre. D'autres en ont sept ou huit ; les guides en 

^ Voir la Géologie du Comté d'Antrim, par John Kelly, dans les 
Pfoocedings qf the BoycH Irish Academy, yoI. X, part. 3. 



96 UNE EXCURSION 

montredt une qui en a neuf. Mais, comme il est na- 
turel, les colonnes hexagonales sont dix fois plus 
nombreuses gue toutes les autres ensemble. Jamais 
une colonne ne présente des côtés égaux, de sorte 
que toutes les sections sont des polygones irrégulîers ; 
mais, d'autre part, les faces correspondantes de deux 
piliers contigus sont exactement égales , de sorte 
qu'il y a toujours trois angles ayant leur sommet au 
même point. Quelle que soit la section d'une colonne, 
elle est la même dans toute sa longueur ; mais la co- 
lonne n'est pas formée d'une seule pièce : elle est 
comme bâtie d'assises superposées. On a compté jus- 
qu'à 38 joints dans une colonne ; mais jamais ils ne 
se correspondent d'une colonne aux colonnes voisines. 
Quand on enlève les blocs, ils se désarticulent natu- 
rellement aux joints. Ceux-ci forment une sqrte d'em- 
boîtement : des deux surfaces, l'une est concave et 
l'autre convexe; il en résulte que sur les angles, le 
bloc à face concave forme des pointes, qu'on appelle 
éperons (spurs)^ qui se voient rarement intacts, parce 
iïu'il est difficile de séparer les blocs sans endom- 
mager ces pointes fragiles. Le plus souvent c'est la 
convexité qui est tournée vers le haut; mais il ne 
parait pas qu'il y ait de règle, et parfois c'est l'in- 
verse qui a lieu. Quant au caractère général, il est 
singulier que pendant que les surfaces semblent 
astreintes à la loi d'un plan exact, les angles ne pa- 
raissent obéir à aucune règle fixe. Différents des an- 
gles d'une cristallisation normale, il y en a de 
grands, de petits, de moyens; mais je ne sais s'ils 
ont été mesurés et comparés de manière à fournir 
des conclusions quelconques relativement à la forma- 
tion ou à la nature des basaltes. 



E.\ IRLANDE. 97 

Au sud, le commencement de la Chaussée est nette- 
ment marqué par une dyke de roche éruptive, beau- 
coup moins compacte -que le basalte des colonnes. 
Elle s'est frayé un passage en déplaçant, les colonnes, 
qui ont perdu là quelque chose de leui- position verti- 
cale. Cette roche s'est partiellement désagrégée à 
l'air, et elle laisse une sorte de couloir entre le pied 
de la falaise et la masse de la Chaussée. A l'autre 
extrémité, on voit facilement que l'eflfort des flots et 
des tempêtes détache peu à peu un bloc après un au- 
tre, ou peut-être les emporte seulement par éclats : 
on doit en conclure que la Chaussée fut jadis plus 
saillante et plus longue qu'aujourd'hui. 

La plus grande colonne qu'on ait pu mesurer à la 
Chaussée, a 11 mètres; mais on en voit de 13 mètres 
dans la falaise, du côté de l'est ; et comme la base 
en est enterrée, on estime d'après le parallélisme gé- 
néral des couches qu'elles peuvent avoir un ou deux 
mètres de plus. 

Les ruines de la nature ne sont pas les seules qui 
constituent les traits et le caractère d'une contrée. 
Celles des œuvres de l'homme ont aussi leur valeur, 
quoique secondaire. Mais de \ieux châteaux et de 
vieilles abbayes se ressemblent plus ou moins dans 
tous les pays ; je ne m'y arrête pas. Un objet d'inté- 
rêt spécial à l'Irlande au point de vue archéologique 
est ce qu'on désigne sous le nom de Tours rondes. 
Car, bien qu'elles aient existé dans d'autres pays, 
qu'on en retrouve deux à peu près parfaites en Ecosse 
•(à Brechin et Abernethy), et qu'on voie quelques 
exemples d'édifices analogues dans l'Inde et dans 
l'Amérique centrale, l'Irlande est leur terre classi- 
que : elle en possèdTe cent vingt-six, à tous les degrés 



98 UNE EXCURSION 

de conservation ou de ruine. De quelques-unes il ne 
reste pour ainsi dire que l'emplacement, mais parfai- 
tement constaté et encore reconnaissable (elles ont 
été démolies j)our les matériaux). 

Ces édifices anciens sont une énigme pour les an- 
tiquaires. D'un diamètre d'environ 4 mètres à la 
base, elles vont en diminuant vers le haut. Elles 
sont massives sur quatre ou cinq mètres de leur élé- 
vation. Là se trouve ordinairement une porte, mais 
sans aucun vestige d'accès, et à partir de ce point, il 
existe un vide intérieur, comme une cheminée dont 
le haut serait fermé pUr un cône solide. Le dedans ne 
porte aucune trace d'escalier ni de planchers dans 
toute sa hauteur, qui va jusqu'à 15 ou 20 mètres. La 
maçonnerie eu a été exécutée avec beaucoup d'habi- 
leté , et probablement après bien plus de mille ans la 
solidité en est parfaite. Ce qui en augmente encore 
l'intérêt, c'est qu'il paraît que ce sont là à peu près 
les seules constructions de pierre que l'Irlande ait 
connues pendant bien des siècles. — A quoi servaient 
ces tours ? — Personne ne peut le dire. Évidemment 
elles ont dû jouer quelque rôle ; peut-être un rôle re- 
ligieux. On les trouve souvent à côté des églises ou 
cloîtres du moyen âge, bien plus modernes qu'elles; 
cela semblerait indiquer un caractère sacré que les 
chrétiens ont cru pouvoir reconnaître, et qui serait, 
par conséquent, étranger à l'idolâtrie, soit primiti- 
vement, soit parce que dans la suite des temps les 
traditions idolâtres seraient tombées en oubli. Il pa- 
raît donc probable que ces tours furent, à un moment 
donné, une institution de ce peuple des Celtes qui a 
compté parmi nos ancêtres et que nous connaissons 
si peu. 



EN IRLANDE. 



{(9 



II • 
Le peuple et ses mœurs. 

Impossible de se figurer un contraste plus amusant 
que celui des deux peuples qui occupent les rivages 
opposés du canal de Saint-Georges ! — L'Anglais, 
concentré et silencieux même dans ses travaux les 
plus actifs, vous a \u partir, vous et votre navire, le 
plus souvent sans un mot d'adieu. L'Llandais, 
bruyant jusque dans son repos, vous attend sur la 
plage ou sur la jetée ; impatient de savoir ce qu'ap- 
porte le steamer qui approclio, il vous salue avant de 
vous voir, vous critique dès qu'il vous aperçoit, se 
précipite à votre service dès que votre pied touche le 
sol, répond à vingt questions que vous ne lui avez pas 
adressées, et en un mot, vous adopte pour son liôte 
et prend possession de vous. Mais quelque facile que 
soit son abord, gardez-vous de croire que vous le 
connaissez déjà ! Sous cette légèreté rieuse il y a de 
vraies profondeurs et des finesses qu'on ne découvre 
pas toujours, et que, dans tous les cas, on ne devine 
que peu à peu. 

Dans son aspect général le peuple irlandais est 
éminemment pittoresque, au sens des peintres des 
écoles flamande ou espagnole, ou bien encore dans 
ce sens que ce n'est pas toujours la représentation 
des objets les plus agréables qui produit les plus 
beaux tableaux. Mais il faut distinguer ce qui tient à 
la race et ce qui tient aux mœurs. 

La race est vigoureuse, mais elle est plus forte que 
belle. Là où le sang est resté pur, c'est le type cel- 



100 ' UNE EXCURSION 

tiqne qui domine, et l'on trouve peu de ces traits qui 
rappellent, même de loin, la beauté classique si com- 
mune en Italie et en Grèce. Quant aux hommes, on 
pourrait presque dire que même les beaux sont laids. 
Le front bas, les yeux ronds, le nez court, épaté, re- 
troussé, trop de distance entre nez et bouche, les 
lèvres fortes, l'os zygomatique saillant, les cheveux 
roux, la barbe rouge.... ces traits plus ou moins pror 
nonces selon les individus et les physionomies, pro- 
duisent un total dans lequel l'élément de beauté ne 
peut guère entrer que pour la valeur de zéro. Cepen- 
dant on voit souvent ces têtes lourdes, et parfois rap- 
pelant trop celle du gorille, portées sur des corps 
sveltes et bien taillés, doués de la grâce que ne man- 
que jamais de produire la souplesse unie à la ngueur. 
Mais la variété' des types est grande dans ce pays, 
où dès l'antiquité des colonies en nombre inconnu ont 
abordé de toutes parts. Au dire des historiens, outre 
les Chananéens déjà mentionnés, l'Irlande a été peu- 
plée successivement de la Scj-thie, de l'Asie Mineure, 
de la Grèce, de l'Italie, de l'Espagne, de laNorwége, 
du Danemark, d'ailleurs encore ; et en dernier lieu, 
l'Angleterre et l'Ecosse ont fourni des éléments qui 
sont loin de s'être fondus avec la population précé- 
dente. — n est vrai que, par un procédé tout irlan- 
dais, ils nous disent : Telle colonie périt jusqu'au 
dernier homme, et la contrée resta déserte pendant 
trente ans, pendant soixante ans. Mais les peuples 
ne périssent pas comme les individus, et les races se 
survivent par le croisement. C'est surtout à l'in- 
fluence des colonies espagnoles, conduites par les 
trois fils du roi celtibérien Milésius (?), mille ans 
avant l'ère chrétienne, que les Irlandais font remon- 



EN IRLANDE. 101 

ter leurs caractères distinctifs. Les races croisées 
l'emportent, comme type, sur les races pures, et l'on 
trouve parmi elles des hommes et des femmes d'une 
remarquable beauté. 

Malheureusement le développement de ce peuple a 
rencontré des conditions tout à fait anormales. Les 
ressorts qui ailleurs poussent à la civilisation et au 
progrès semblent brisés chez lui. Depuis sept cents 
ans l'Irlandais est un peuple conquis qui n'a jamais 
pris son parti de la conquête, et par la fatalité des 
circonstances, pendant la plus grande partie de ce 
temps les eflforts qu'il a sans cesse tentés pour s'af- 
franchir n'ont fait qu'aggraver sa position. Jamais il 
n'eut d'aussi belles perspectives qu'aujourd'hiii; mais 
il ne les voit pas. Des passions séculaires l'aveuglent, 
et il ne fait que s'agiter vainement dans une misère 
abjecte. 

Pour avoir une idée de ce que peut être la misère, 
il faut l'avoir rencontrée en Irlande, et sui-tout à Du- 
blin. C'est là qu'on voit passer le long des rues, des 
femmes, les pieds nus cela va sans dire, mais ne pos- 
sédant au monde qu'un jupon et un châle, lequel, 
posé sur la tête et fixé sous le menton, foime l'miique 
vêtement du buste et des bras; — des enfants, aussi 
peu vêtus que le permet un climat qui n'est pas très- 
froid ; — des hommes, dont les haillons ne conservent 
plus aucune trace appréciable de leur origine. On se 
demande par quel mystère d'attraction universelle 
cette masse de loques tient ensemble. Vu la nature 
exceptionnelle de leur composition, ils ne quittent 
ces vêtements, ou plutôt ces vêtements ne les quittent, 
que quand ils s'en vont par petits morceaux. 

Un peu plus haut dans l'échelle, et quand on y dis- 



102 UNE EXCURSION 

cerne quelque chose, c'est tout aussi lamentable. 
C'est en Mande que va se perdre et pourrir la dé- 
froque des grandes villes anglaises. — Cet homme, 
tout crasseux, tout boueux, a sur le dos ce qui fiit 
jadis à Londres un habit noir de bal. Il n'y reste 
plus un bouton, et il y manque une basque, ou la 
moitié de la poitrine. Son chapeaq a passé par toutes 
les formes imaginables depuis qu'il a perdu celle d'un 
chapeau. H porte toujours la culotte courte, mais, 
naturellement, ouverte aux jarrets sans boucles ni 
boutons; il porte des bas de laine brune percés, et 
d'anciens souliers de chasse qui entourent la cheville 
duT)ied, mais qui en revanche ne connaissent pas 
toujours le luxe des semelles. — N'y a-t-il pas comme 
une amère ironie dans ces rebuts de la richesse ser- 
vant à cacher plutôt qu'à vêtir ces pauvres malheu- 
reux ? Je ne sais comment exprimer ma pensée : On 
dirait la fin du monde.... une mascarade . du déses- 
poir! Je n'oublierai pas facilement l'aspect de ces 
hommes forts et robustes, se suivant l'un l'autre comme 
des files de grues dans les sentiers des champs, les 
mains dans des trous qui autrefois étaient des poches, 
regardant autour d'eux de l'air satisfait et reposé 
d'un propriétaire qui inspecte ses terres. Ces gens-là 
avaient, dans quelque coin, un jardin microscopique, 
qui devait dans deux mois leur donner des pommes 
de terre; en attendant, ils passaient deux mois à ne 
rien faire ! 

Et maintenant, si l'on s'informe de leurs loge- 
ments.... ô horreur! Je ne dis pas nos chevaux ni 
nos vaches, mais nos chiens, mais nos porcs sont dix 
fois mieux logés qu'eux ! Il est vrai que le porc irlan- 
dais n'a pas d'exemption de la misère universelle ; et 



EN IRLANDE. i03 

comme il loge avec toute la famille dans la cabine 
et sous le même toit, il faut bien par force que toute 
la famille vive comme lui. — Cette cabine est con- 
struite de boue et de gazon sur le revers d'un chemin ; 
elle est couverte de paille ou de bruyère, n'a point 
de fenêtre, et reçoit le jour par la porte, qui reste 
ouverte pour cause ; ou bien, si la porte peut se fer- 
mer, la limiière tâche d'y entrer par la cheminée, 
qui se compose d'un trou dans le toit, surmonté, dans 
les cas de luxe, d'un vieux panier d'osier défoncé. 
Lorsque, pour s'abriter du froid, \q p-opriétaire de la 
maison a commencé par l'enfoncer de deux ou trois 
pieds dans le sol, elle se confond avec la bruyère qui 
l'entoure, et l'on arrive dessus sans s'en douter. — 
Quant à la saleté qui règne là-dedans, l'imagination 
€n prend des nausées. 

Comment fontrils pour que la vie soit simplement 
possible au milieu d'un tel désarroi ? — C'est une 
question qui me conduit à noter une autre particula- 
rité de ce singulier peuple. En Irlande jadis, comme 
en Ecosse, la féodalité était organisée d'après le ré- 
gime des Clayis^ dont le trait fondamental est que le 
Chef est seul possesseur du sol, pendant que tous les 
membres du Clan (famUlp) en ont, dans une certaine 
mesm-e, l'usufruit en commun à la charge de fournir 
le service militaire chaque fois qu'ils y sont appelés 
p^r le Chef. Ce communisme de fait, pratiqué pen- 
ûant des siècles , a eu pour conséquence que du haut 
ea bas de réchelle sociale l'Irlandais est l'être le plus 
lM)spitaUer qui se puisse voir. Par une exception qui 
est toute à son homieur, si les idées du mien et du 
tien se confondent, c'est surtout au profit du tkn. 
Celui qui a une maison l'ouvre à tout venant, et celui 



104 UNE EXCUftSION , 

qui n'a pas de quoi manger va s'établir chez celui qui 
en a, qui trouve la chose toute naturelle. Il suffit 
qu'il y ait de la nourriture quelque part, à sa portée, 
pour que l'Irlandais vive, comme les oiseaux. . 

A quelque distance de Dublin, où sont situés sur 
la mer la colline et le port de Howth, survint il y a 
quelques années un immense passage de harengs. 
Bonne aubaine, semblait-il, pour des gens dont l'or- 
dinaire n'est pas varié ! Mais les Irlandais laissèrent 
les harengs en pleine paix. Leurs voisins du pays de 
Galles arrivèrent bientôt avec bateaux et filets, sans 
oublier leur ministre, qui présidait très-exactement 
leur culte le jour du repos. Pendant bien des jours les 
Gallois travaillèrent, et chaque matin ils venaient 
vendre sur le port leurs prises pour de beaux souve- 
rains d'or qui leur garnissaient confortablement les 
poches, pendant que les Irlandais, les mains dans 
leurs poches vides, échangeaient le mot pour rire. — 
« Eh bien ! paresseux ! leur dit le pasteur de la pa- 
roisse, pourquoi ne travaillez- vous pas, connue eux? 
Vous auriez au moins quelque chose à donner à vos 
enfants l'hiver prochain. » — « Ah! répondit-on, 
votre Honneur se trompe bien. A quoi bon? Bien sûr, 
s'il y avait du pain à la maison, les amis ne vien- 
draient-ils pas le manger tant qu'il en resterait une 
miette?» — Et c'est donc ainsi qu'une vertu peut 
devenir un vice ! Et il ne leur vient pas à la pensée 
qu'il y ait là rien à corriger, ou qu'on puisse agir 
autrement que n'ont fait ^ leurs pères depuis deux 
mille ans. 

Au moral, l'Irlandais a les qualités et les défauts 
d'un naturel vif et prompt, que l'éducation n'a pas 
discipliné, ^ussi est-il toujours un peu enfant, même 



EN IRLANDE. lOo 

dans sa virilité. Il est belliqueux à Texcès; il aime 
les coups pour les coups, à donner et à recevoir; c'est 
pour lui une fête, une tentation irrésistible. Ce qu'il 
y cherche, c'est l'excitation d'un roîi; (tumulte). 

n est chevaleresque, esclave de la parole donnée, 
ouvert à l'affection, recoimaissant. On le conduit plus 
sûrement par le motif de sentiment que par tout autre. 
Mais ses colères sont brutales, sa vengeance est 
cruelle, son fanatisme implacable. Il est droit avec 
les gens qui le traitent droitement ; mais si le prétexte 
lui est fourni d'user de finesse, il regarde la ruse 
comme aussi légitime que la force ouverte. 

n est plutôt oisif que paresseux. D'habitude et 
dans son pays, il ne fait pas grand'chose; mais on 
sait que sur la teiTC étrangère il devient bon travail- 
Jeur. Les émigrants qui vont en Amérique font 
^omptement des économies, qu'ils envoient en Ir- 
Ixmde pour aider les parents restés au pays ou leur 
^Siciliter l'émigration. 

H n'est pas exigeant ; vivant de peu et ce peu des 
plus simples, content quand il n'a faim qu'à demi, com- 
pensant par la boisson le manque de nourriture, il 
passe avec bonhomie par-dessus bien des choses qui 
ne se toléreraient pas ailleurs. 

Lilrlandais est généreux, libéral outre mesure. Il 

donne tant qu'il a et encore au delà. L'homme qui a 

^ peine de quoi vivre ouvre sa table à ses amis, selon 

la formule nationale avec Ceml mille faUte (cent mille 

Wenvenues), se ruine avec eux, puis se console de 

tout en criant Erin go bragh (Vive l'Irlande) ! — 

Hais ces amitiés folles à la surface sont profondes 

et fidèles : après avoir dissipé son bien pour ses 

L unis, si l'occasion le demande, il donnera sa vie 

I poor eux, comme une chose toute simple. 

i 



106 UNE EXCURSION 

Je l'ai dit belliqueux ; il a aussi les goûts et les ta- 
lents militaires. Il forme toujours une portion consi- 
dérable et solide de l'armée britannique, qui ne se 
recrute que d'enrôlements volontaires. L'Irlande a 
de tous temps produit d'habiles généraux. Le fait 
suivant peut donner la mesure des penchants miU- 
taires de ce peuple : entre les années 1680 et 1715, 
d'après les calculs du temps 450,000 Irlandais sont 
tombés sur les champs de bataille, au service de la 
France seulement. A la vérité, les Irlandais ont tou- 
jours montré une sympathie particulière envers le 
peuple français, duquel ils ont plus d'une fois réclamé 
l'aide dans leurs révoltes. Ce ne fut pas toujours en 
vain, mais ce fut toujours sans succès. 

L'Irlandais a de l'esprit ; il en a trop et souvent 
le fait servir à la place de la raison. Il n'est pourtant 
pas dépourvu de bon sens ; mais c'est un sens prime- 
sautier, un instinct vrai mais sans logique. Il parle 
avec facilité; mais la parole le grise, il tombe aisé- 
ment dans l'exagération de l'idée et du langage, et il 
est peu sensible au grotesque de ces expressions bi- 
zarres que les Anglais nomment Irish buUs, et qui 
sont plus fréquentes qu'on ne croirait. Cependant il 
sent finement et aune l'éloquence et la poésie. Son 
pays a produit des poètes et des orateurs, et possède 
même une certaine littérature , complètement ignorée 
au dehors parce qu'elle est écrite dans cette langue 
erse y dialecte celtique que quelques savants étudient 
seuls. Mais le peuple irlandais la parle encore et 
l'aime passionnément, ainsi que la musique et les 
chants nationaux. 

Ce peuple a été souvent dépeint comme plus igno- 
rant qu'il ne l'est au fond. Il aune l'instruction, il a 



108 UNE EXCURSION 

voulait seulement changer le cheval en chèvre pour 
une minute ! » 

Le fait que voici montre jusqu'à quel point le 
clergé catholique est assuré de son autorité et de la 
soumission du peuple. Il y a quelques années, je ne 
sais dans quel intérêt, à Dublin, les prêtres avaient 
prédit la fin du monde, tout simplement pour une 
date déterminée. Toute la basse classe le croyait fer- 
mement. Le soir arrivé, nombre d'entre eux ne fer- 
mèrent pas l'œil, passant la nuit en oraisons, bien 
convaincus que le monde finirait avant le matin! — 
Il n'y eut pas même un coup de vent ; mais ce brave 
peuple n'en est pas moins persuadé que tout ce que 
le prêtre lui dit n'est que vérité pure. 

Mais il est temps de finir; et puisqu'il faut enterrer 
le sujet, je ne saurais le faire plus convenablement 
qu'en exposant les coutumes funéraires, telles qu'on 
les conserve dans les campagnes. — Dès qu'il y a un 
mort dans Une maison, elle devient un lieu de ras- 
semblement pour tout le voisinage. On fait en com- 
mun la veillée du corps, appelée wake. Mais ce n'est 
pas une nuit de larmes ; au contraire ! On conmience 
dès le soir à boire, en silence ou à peu près, et l'on 
boit beaucoup. Le cercueil est placé au milieu de la 
chambre (quelquefois même il sert de table), et 
hommes et femmes, assis autour, se régalent de 
îvhiskey-jpunch ; bientôt les langues se délient, et les 
récits, les plaisanteries, les rires se succèdent. Les 
buveurs chantent. La jeunesse, à part, se divertit à 
sa façon, buvant moins, mais non ipoins joyeuse. Ce 
tapage ne cesse qu'au jour, ou ne s'interrompt que 
quand l'ivresse et la fatigue ont mis les gens hors de 
combat. — On fait aussi mention du mort; mais c'est 



EN IRLANDE. '^ 109 

une affaire ! Pour s'acquitter de ce devoir on prend à 
gage des pleureuses (keeners), et celles qui sont en 
réputation ne vont guère qu'aux funérailles des fa- 
milles aisées, qui paient bien. Elles se placent auprès 
du cercueil, elles font semblant de s'arracher les che- 
veux, se battent la poitrine à poing fermé, et d'une 
voix excitée par d'abondantes doses de whiskey, elles 
crient ces incroyables cantilènes où s'allient l'expres- 
sion de la douleur et les ignobles pensées d'un peuple 
grossier sur ce qui constitue le bonheur de la vie : 

« Oh! oh! Mike !Et pourquoi es-tu mort? Et pour- 
quoi es-tu mort? — N'avais-tu pas une belle cabine, 
où la pluie n'entrait guère? — Et pourquoi es-tu 
mort? — N'avais-tu pas de charmants enfants, et 
Tine brave femme qui cuisait tes pommes de terre ? 
— Et pourquoi es-tu mort ? — N'avais-tu pas un joli 
petit cochon, qui se couchait auprès de ton feu, et qui 
bi&atàt serait devenu gros ? — Et pourquoi es-tu 

mort? etc » 

JSilais le convoi est en retard ; c'est qu'une formalité 

préalable le retient : le prêtre de la paroisse, assis 

devant une table, reçoit et note les offrandes de ses 

paroissiens, les taxant au besoin quand leur zèle se 

nlentit, et ne procédant à la levée du corps que lors- 

^'11 a touché la somme nécessaire pour faire sortir 

Vàme du purgatoire. Quelquefois cela ne va pas vite. 

~ Enfin tout est prêt, et l'on part. Dans les cam- 

fitgnes, le cimetière est souvent éloigné, et la route 

longue. Tous ceux qui ont des chevaux accompagnent 

le convoi, une, deux, trois personnes sur chaque 

cheval. Il en est de même des chars. En avançant, le 

cortège ramasse les habitants de toutes les maisons 

P bordent sa route, et prend des proportions consi- 

Mj^oisn, T. X, 1871. 8 



110 UNE EXCURSION EN IRLANDE. 

dérables. On marche, on caase ; mais de temps en 
temps, à un signal donné, la foule entière pousse un 
long hurlement de douleur (waUJ.Vonr l'étranger, ce 
cri de désolation au milieu d'une campagne déserte 
produit une puissante émotion. — On arrive au cime- 
tière ; mais là rien n'a été préparé. L'enterrement se 
pratique de la façon la plus crue : des amis, des voi- 
sins, ont apporté des pioches et des pelles ; on pose là 
le mort, et le creusement de la fosse commence sous 
les yeux de toute l'assemblée. Pendant que les uns 
profitent de l'occasion pour aller dire une prière sur 
les tombes de leur famille, les autres continuent à 
chanter et à boire, car le whiskey, grande dépense 
dans ces actes funéraires, ne doit jamais tarir. De 
même, le corps étant déposé dans sa dernière de- 
meure, tous assistent au comblement et au gazonne- 
ment de la fosse ; ce n'est que quand la foule entière 
l'a vue mise dans l'état où elle doit rester, que Ton 
se disperse peu à peu; la solitude et le silence re- 
prennent possession de leur domaine, et s'asseyent 
sur une nouvelle tombe. 



REMARQUES 



BUB LE 



CLIMAT DE LA CALIFORNIE 

PAB 

t 

M. le D' James BLAIΠ

PEÉBIDBRT DB l'aCÂDÉMIE DES 8CIS5CBS DIS AAJT-F&ANOIfiCO 

CTitiiu u l'uguu pu r. VËMnïï, i.«.) 



En présentant qaelqaes observations sur le cara&- 
général dn climat de la Californie, je n'ignore 
que jusqu'à présent on n'a pas recueiUi tous les 
tériaux qui seraient nécessaires pour réunir en un 
cadre tout ce qui est relatif aux vicissitudes at- 
'Sphériques de cette côte. En l'absence d'un sys- 
le étendu d'observations météorologiques dans cet 
kt, je me bornerai à esquisser d'une manière géné- 
les particularités de notre climat; j'espère réus- 
à montrer de quelles lois elles dépendent, et quel 
^ppui elles donnent à certaines théories qui deman- 
dent de nouvelles preuves pour être définitivement 
Copiées. D est certain que notre position géographi- 
' qae et la configuration de notre pays font de cette 
L fitrtie du globe un des champs les plus importants 
K ^UT les observations météorologiques , et j'espère 

\ 



1 12 REMARQUES SUR LE GLyUAT 

qa'ayant peu de temps nous pourrons les recueillir 
d'après un plan régulier dans tout l'État et dans tous 
les États et territoires avoisinants. 

Avant d'entrer en matière sur l'objet de cette 
communication, je crois devoir rappeler les lois les 
plus générales qui régissent les mouvements atmos- 
phériques, lois qui sont aussi invariables et détermi- 
nées dans leur action que les changements ordinaires 
du temps paraissent capricieux. 

On sait qu'un courant ou des courants d'air froid se 
dirigent toujours des régions glaciales de la terre 
vers l'équateur, et que des courants d'air chaud 
soufflent constamment de l'équateur vers les pôles. 
Jusqu'à 25* ou 30® de l'équateur, l'on trouve des cou- 
rants polaires qui s'étendent sur toute la surface de 
l'Océan et qui forment les vents aUzés : Nord-Est au 
nord de l'équateur et Sud-Est au sud. Ces deux 
grandes masses d'air qui arrivent incessamment des 
pôles sont séparées l'une de l'autre près de l'équateur 
par une zone connue sous le nom de région des calmes. 
Là on remarque à peine dans l'atmosphère un mou- 
vement horizontal. L'air échauffé et humide qui ar- 
rive sur ce point de deux côtés à la fois, monte dans 
les régions supérieures de l'atmosphère, et formant 
des vents antializés du S.-O. et du N.-O. reprend 
sa route vers les pôles. Ainsi des courants constants 
et de directions opposées sont toujours établis dans 
l'atmosphère. 

Dans la région des vents alizés, ces deux courants 
poursuivent tranquillement leur route, le polaire en 
bas et l'équatorial en haut ; ils interfèrent rarement 
entre eux. Mais en dehors de la région des alizés 
ces deux courants n'occupent plus la même position 



DE LA CALIFORNIE. 113 

relative ; le courant chaud et humide qui passe dans 
les hautes latitudes se trouve comprimé latéralement 
à cause du rétrécissement des degrés de longitude, 
et le courant polaire occupe une plus grande surface 
en approchant de l'équateur pour une raison de même 
ordre. Pour cette cause et probablement pour d'au- 
tres que nous ignorons encore, le courant équatorial 
redescend sur certains points vers la surface du globe, 
comme s'il se frayait un chemin à travers le courant 
. polaire. Les deux courants ne se mélangent cependant 
pas ; il semble que de larges portions continues de la 
surface terrestre sont occupées par un courant, tan- 
dis qu'un autre courant aussi large court parallèle- 
ment au premier dans une direction opposée. 

La largeur de ces courants et la place qu'ils occu- 
pent d'ordinaire à la surface du globe n'ont pas en- 
core été déterminées ; mais on a trouvé comme règle 
générale que les courants polaires prévalent dans 
rintérieur des grands continents, tandis que les cou- 
rants équatoriaux passent plutôt au-dessus des grands 
océans et de leurs côtes. Quoi qu'il en soit, il est hors 
de doute que le climat d'un pays quelconque est 
essentiellement déterminé par sa position à l'égard 
des grands courants atmosphériques ; les lieux situés 
au* la route d'un courant polaire ont un climat sec et 
froid, tandis que ceux sur lesquels passe un courant 
équatorial en recueillent de la chaleur et de l'humi- 
ûté; et si ces courants occupaient toujours les mè- 
ïttes places par rapport à la surface du globe, la sé- 
cheresse ou l'humidité d'une localité dépendrait de 
^ position géographique. Mais quelque distincts 
qu^ils soient dans leurs parties extrêmes, ces deux 
€<Mirant8 ne laissent pas que de s'influencer mutuel- 



114 REMARQUES SUR LE GLIXAT 

lement durant leur marche, et d'être singalièrement 
affectés par la configuration orologique des régions 
qu'ils traversent. Nous n'entrerons pas ici dans de mi- 
nutieux détails sur ce phénomène, qui n'a été qu'im- 
parfaitement étudié jusqu'à ce jour ; ce que nous tenons 
à rappeler, c'est que lorsque les deux extrémités des 
courants se rencontrent, il en résulte de grandes per- 
' turbations atmosphériques sous la forme de cyclones, 
ou d'orages de vent et de pluie lorsqu^e le courant 
chaud et le courant froid se pénètrent sur une éten- 
due considérable. 

La direction des chaînes de montagnes dans une 
région en contact avec ces courants, exerce aussi une 
influence marquée sur le caractère général du climat. 
En Amérique, où la direction des chaînes est presque 
toujours parallèle à celle des courants, il y a moins 
de perturbations que dans l'ancien continent où cette 
direction est plus ou moins opposée. 

Cherchons maintenant à montrer comment le ca- 
ractère de nos saisons dépend de ces courants atmos- 
phériques, surtout en ce qui concerne les chutes de 
la pluie. En temps ordinaire, il n'y a aucun doute 
que la chute de pluie ne soit déterminée en grande 
partie par le mélange de ces courants dans le sens 
vertical, le courant équatorial descendant vers la sur- 
face de la terre et se faisant jour sur différents 
points et à de courts intervalles à travers le courant 
polaire. Mais il y a parfois des saisons dans lesquelles 
ces Courants, au lieu de se mélanger, poursuivent 
leur route en nappes larges et continues, en zones 
s'étendant parfois à des milliers de milles, et cela 
pendant des mois entiers, sans aucun déplacement 
vertical ou latéral. C'est cet état de l'atmosphère qui 



DE LA GALIFORXIE. 115 

produit les saisons extrêmes j particulièrement dans 
les contrées qui ont d'ordinaire des pluies hibernales 
et qui sont en été dans le courant polaire. 

Étudions maintenant le rapport qui existe entre ces 
courants et le climat de Californie. 

Durant les mois d'été, tout le pays est en général 
sous le régime des vents du Nord-Est, mais ne les re- 
çoit pas dans cette direction à cause des barrières que 
leur opposent la Sierra à l'est, et les autres chaînes 
de montagnes au sud-est et au nord-ouest ; lorsque le 
vent souffle du nord, il est repoussé à l'ouest. Ces 
vents se font bien plus sentir dans les vallées inté- 
rieures qu'à la frontière occidentale de l'État, bien 
qn'à une petite distance de la côte le vent vienne du 
nord pendant tout l'été ' . 

Durant l'hiver , le courant équatorial • s'abaisse 
vers la surface de la terre à peu près à la latitude de 
h Californie, et se mêlant au courant polaii'e provo- 
que les pluies hibernales. Alors se déchaînent de fré- 
quents orages avec vents du Sud-Est ; car bien que 
que le courant équatorial soit un courant du Sud- 
Oaest, et qu'il apparaisse ainsi en Europe et dans 
riËtat de Nevada au delà de la Sierra, il est rejeté au 
iadrest par les montagnes*. 



^ Les yents d'Ouest et de Sud-Onest qui se font sentir en été à 

Francisco sont une espèce de moitsson causée par la raréfaction 

te l'air à l'intérieur. Leur température basse est due en partie à 

tt qu'ils sont des vents du Nord qui n'ont pas été chauffés par un 

^^f*^ passage au-dessus des continents, et aussi au courant froid qui 

teige la côte de Californie. 

* C'est indubitablement pour cette cause que les orages avec 
^^■UMrres sont si rares en Californie. Les Sierra opposent une bar- 
>^^ à la soudaine intrusion latérale de masses d'air froid dans 
Il courant équatorial. La même cause fait que le baromètre ?arie 



116 REMAIiQUES SUR LE CLIMAT 

Telles sont les conditions générales et habituelles 
du climat de Californie. Mais lorsque le courant po- 
laire et l'équatorial cheminent en larges zones sai^ 
se mêler, alors le pays a soit une saison très-sèche 
s'il est entièrement sous l'influence du courant polaire, 
soit une saison chaude et humide si l'équatorial pré- 
domine. Et telle est l'étendue de l'État en latitude, 
qu'une portion peut être dans le courant polaire et 
une autre dans l'équatorial pendant la plus grande 
partie de l'hiver; en sorte que les pluies régnent 
dans l'une et la sécheresse dans l'autre. 

Un exposé sommaire du tomps qu'il a fait durant 
l'hiver actuel, non-seulement dans cet État mais au 
travers du continent, permettra de démontrer l'in- 
fluence de ces courants opposés sur une grande éten- 
due de territoire, et le caractère des saisons qui en 
dépendent. 

Vers le milieu d'octobre, une partie du courant 
équatorial s'est fait sentir dans la partie nord de 
l'État, après avoir soufflé sur l'Orégon et le territoire 
de Washington, et y avoir provoqué de grandes pluies 
en septembre et au commencement d'octobre. Mais 
ensuite aucun orage n'a éclaté au sud jusqu'en fé- 
vrier ; néanmoins durant tout ce temps, et surtout 
durant la première partie de l'hiver, le courant équa- 
torial régnait au large, à 2 ou 300 milles de la côte 
de Californie, et même entamait celle de l'Orégon. 
Presque tous les navires qui sont arrivés en novem- 
bre et dans la première partie de décembre, ont dé- 
claré avoir eu gros temps à quelque distance de la 

très-peu dans les orages venant du Sud, les montagnes opposant 
une barrière qui contre-balance en quelque sorte la chute qui aurait 
lieu sans cela. 



DE LA CALIFORNIE. 117 

côte à l'ouest et à l'embouchure de la rivière Colum- 
bia au i^ord. Au milieu de décembre, un navire a été 
pris dans un cyclone pendant lequel ïk baromètre est 
descendu à 28,54 ; on dit que c'est le point le plus 
bas qu'il ait atteint sur la côte de Californie. 

Pendant toute la période d'octobre à février, la 
majeure partie de l'Ëtat a été sous l'influence du 
courant polaire, la partie méridionale complètement, 
tandis qu'au nord et au centre on a essuyé des irrup- 
tions d'un air humide venant du nord et de l'ouest, 
ce qui a donné lieu à de petites pluies, à du brouil- 
lard et à beaucoup de brume. Ces pluies n'étaient 
que partielles, et différaient quant à leur caractère 
^t il leur distribution des pluies produites par le cou- 
jrant équatorlal. Elles ont été plus fortes le long de 
la côte et vers le sud, où les courants venant de 
1^ ouest semblent avoir été empêchés de pénétrer dans 
l'^intérieur par la chaîne côtière. Aucune pluie n'est 
tombée dans la vallée de Salinas, tandis que les mon- 
-fc^fcgnes qui la bordent à l'ouest ont reçu de copieuses 
^i^^verses. A mesure que ces orages partiels progres- 
saient vers l'est ils donnaient moins de pluie S préci- 
sément le contraire de ce qui arrive lorsque la phiie 
e£(t amenée par le courant équatorial ; car alors la 
elinte d'eau est toujours plus forte dans les mon- 
tagnes. 

Tandis que la majeure partie de l'hiver se passait 
ainsi en Californie, le courant polaire prévalait géné- 
r&lement à l'est, jusqu'à Omaha ^ ; et ce qui tend à le 

' ^ n est tombé 11 pouces d'eau à San-Francisco; 6 pouces 8 lig. 
^ Siunramento City et encore moins dans les montagnes. 

* Capitale de l'État de Nebraska, sur le Missouri, en?iron 500 
^î^^uea à l'est de San-Francisco. 



118 REMARQUES SUR LE CLIMAT 

prouver, c'est qae la neige a manqué dans Fintérieur 
du continent. Mais à l'est de cette région, du. Mis- 
souri à l'Atlantique, un chaud courant équatoriai a 
prévalu depuis le mois d'octobre, et son irruption a 
été marquée par des pluies excessives qui ont causé 
de grands ravages. Ce courant semble s'être main- 
tenu durant tout l'hiver, et a donné aux États de l'est 
une température relativement douce. 

Quand,' à son extrémité occidentale, ce courant 
chaud est venu en contact avec le courant polaire, il en 
est résiilté de grandes perturbations atmosphériques ; 
des ouragans ont ravagé cet hiver plusieurs parties 
de l'État de Mississipi. Ainsi à ses deux extrémités, 
à l'ouest de la Californie et dans les États de l'Est, 
quand le courant polaire est venu en contact avec le 
courant chaud du sud, il y a produit des orages ; tan- 
dis que le temps est resté égal dans l'intérieur du 
continent entre les courants. Dans les États de l'Est 
où le courant chaud prévalait, il y a eu avec les vents 
du Sud de la chaleur et beaucoup de pluie, tandis que 
dans les parties occidentales du continent où régnait 
le vent du Nord, il y a eu absence générale de neige 
et de pluie. Cet état de choses a duré presque sans 
interruption jusqu'au 7 février. Il y eut alors à San- 
Francisco une pluie accidentelle de peu de durée, à 
cause des vents du Nord et du Nord-Ouest ; elle a été 
plus abondante au nord près des côtes^ mais elle n'a 
pas atteint la partie méridionale de l'État, où le 
courant Sud-Ouest était plus éloigné de la côte qu'au 
nord. 

Le 7 février j'aperçus un ckrus (petit nuage) arri- 
vant rapidement du Sud-Ouest, bien que le ciel fût 
pur et le baromètre haut. Le 8 le baromètre corn- 



DE LA CALIFORNIE. 119 

mença à descendre et des cumuUhstrati (nuages en 
masses) se formèrent dans le ciel ; le vent soufflait de 
l'ouest. A ce moment le courant Sud avait atteint 
r^Ltrémité nord de l'État et il commença à pleuvoir 
à Treka dans la soirée du 8. A Salem (Orégon) il y 
eut le 7 un violent orage avec pluie. 

Le courant Sud-Ouest atteignit la surface du sol à 
San-Francisco vers 11 heures du matin, sous la 
forme d'un fort vent d'Ouest, qui dégénéra en une 
tempête de courte durée et fut accompagné d'une 
pluie abondante mais en grosses gouttes. A Yirginia- 
City, grâce à l'altitude, le courant parait avoir atteint 
plus tôt la surface du sol. A 4 heures du matin il y 
eut une tempête du Sud-Ouest qui dura plusieurs heu- 
res. A San-Francisco le gros du courant ne se fit pas 
sentir avant 4 heures de Taprès-midi ; un fort vent 
du Sud-Est souffla jusqu'à 9 heures avec un peu de 
phiie. A Stockton et à Sacramento le maximum d'in- 
tensité arriva 6 heures plus tard qu'à San-Francisco ; 
le lendemain, à Los Angeles au sud de l'État et à 
Hcho (État de Nevada) 600 milles plus loin que Vir- 
ginia-City ; il n'atteignit pas au sud San-Diego. 

Quelques jours après le temps devint variable, les 
phdes se modérèrent et le courant polaire reprit le 
dessus, bien que simultanément de fortes pluies tom- 
Iwttsent dans l'Orégon par un fort vent de Sud-Ouest. 
I^ 16 le vent souffla violemment du Nord-Est et ce 
fct le jour le plus froid de l'hiver ; le baromètre 
"wnta jusqu'à 30, 31 et tout l'État parut être sous 
l'influence d'un courant froid et sec. I^e 17, de petits 
Jïoages (cirri) commencèrent à se former dans un cou- 
nuit supérieur du Sud-Ouest qui ne descendit à la 
•ffece que le 19, époque à laquelle l'Orégon éprou- 



120 REMARQUES SUR LE CLIMAT 

vait un orage accompagné de pluie. A San-Francisco, 
Fair fut comparativement calme le 18, le 19 et jus- 
qu'à midi du 20, où il rentra sous l'influence entière 
du courant équatorial ; il venta violemment du sud, 
et il tomba une forte pluie. Dans cette occasion le 
courant équatorial atteignit la frontière méridionale 
de l'État et de fortes pluies tombèrent à San-Diego ; 
les montagnes en reçurent plus que la côte. Pendant 
que l'extrémité ouest du courant polaire cédait à l'é- 
quatorial, l'autre extrémité gagnait du terrain à 
l'est, déplaçant le courant équatorial qui régnait sur 
les États de l'Atlantique; mais les renseignements 
recueillis se réduisant à des dépêches télégraphiques 
expédiées aux journaux sont nécessairement impar- 
faits. Le 18 un vent froid du nord soufflait à 
Memphis (Mississipi) et des rivières débordaient dans 
le Maine. Le 21 fut le jour le plus froid de l'hiver 
sur la côte de l'Atlantique, ce qui provenait évi- 
demment d'un déplacement latéral du courant polaire 
du côté de l'Est. 

A quelle distance ces mouvements se relient-ils 
aux vicissitudes atmosphériques des autres parties du 
globe? C'est ce qu'il nous est impossible de dire. 
Nous ferons simplement observer qu'au moment de la 
descente du courant équatorial sur la côte de Cali- 
fornie, soit le 8 et le 9 février, il y avait gros temps 
sur l'Atlantique ; et que le 12 le vent du Nord-Est 
prévalait sur la partie occidentale de l'Europe et y 
causait un grand froid. 

Pour ce qui concerne l'existence de ces courants 
dans les années précédentes, nous n'avons pu nous 
procurer d'autres renseignements que ceux que con- 
tiennent les rapports médicaux annuels. Nous avons 



DE LA CAUFORME. 121 

pris la quantité de pluie tombée à Fort-Snelling 
(44^ lat. 93* long.) et à West-Poiut (4P lat. et 
74** long.) dans les deux saisons qui correspondent 
anx saisons extrêmes de la côte de Californie; 1849- 
60 pour une saison sèche et 1855-53 pour ime 
saison humide. Lorsque la Californie est en plein 
sous l'influence du courant polaire et qu'il y tombe 
pea de pluie, on s'attend à ce que Fort-Snelling 
soit dans la même condition. Or la quantité de 
pluie tombée à ce fort d'octobre à avril inclusivement 
1849-50 a été de 5,28 pouces, et la saison était re- 
yâvement sèche en Californie ; tandis que durant les 
mêmes mois de 1852-53, il n'y est tombé que 1,95 
pouces d'eau, tandis que la saison était humide à San- 
Trancisco. Ce qui vient à l'appui de la théorie de la 
prédominance des courants sur la même surface pen- 
dant des périodes considérables. 

Il est certain que ces courants se mélangent et dé- 
posent de l'humidité de deux manières différentes. 
Tantôt le courant supérieur fond sur le courant infé- 
nenr et atteint ainsi la surface de la terre, perdant 
de sa température et condensant son humidité ; c'est 
I ainsi qu'on explique d'ordinaire les orages de pluie. 
^ Hiis nous pensons qu'en examinant les faits de plus 
prts, on trouvera que, dans la zone tempérée au 
iiKHns, ces orages sont dus en majeure partie à des 
iéfjisi^meats latératix des courants, ce qui constitue 
knr second mode de mélange. Comme nous l'avons 
ftplus haut, ces courants occupent souvent de larges 
^faces à la surface de la terre sans se déranger 
vnisemblablement pendant un temps considérable, 
et n'interférant entre eux qu'à leurs extrémités ou au 
pût où ils viennent en contact latéralement, ce qui 



122 REMARQUES SUR LE CLIMAT 

amène des perturbations atmosphériques ; tandis 
qu'au centre le temps se maintient avec le caractère 
partictdier du courant, qu'il soit polaire ou équar 
tonal. 

On ne peut douter que ces courants ne soient su- 
jets à des déplacements soit périodiques, soit acci- 
dentels. Des premiers nous ne savons rien ou que fort 
peu de chose ; il n'y a encore que peu d'observa- 
tions sur les seconds. Muhry et Dove, météorolo- 
gistes allemands, ont signalé quelques déplacements 
qui ont accompagné des orages en Europe ; mais ce 
continent est peu favorable aux observations de ce 
genre à cause des circonstances géographiques qui 
influent sur les mouvements réguliers des courants. 
U est probable que l'Amérique ofl&ira un meilleur 
champ d'étude aux personnes qui ne se bornent pas à 
observer les changements locatéx de la température 
et de la pression atmosphérique. 

Pour devenir une science réellement utile aux 
agriculteurs, la météorologie doit, pensons-nous, di- 
riger ses travaux dans ce sens. Des questions d'une 
haute importance pour la prospérité agricole de la 
Californie se rattachent à l'existence et à la position 
de ces courants de l'atmosphère ; et si jamais on peut 
trouver une base scientifique à la prévision du temps, 
nous sommes convaincus que ce ne sera qu'en déter- 
minant les lois qui régissent les mouvements de ces 
vastes zones d'air, qui charrient avec elles l'abon- 
dance ou la famine. Les séries d'observations qui, 
depuis quelques années, ont été faites à ce sujet en 
Californie, tout imparfaites qu'elles sont, me font 
croire qu'une étude plus approfondie amènera la dé- 
couverte d'une base scientifique de la prévision du 



DE LA CALIFORNIE. 123 

temps, au moins quant au caractère général des sai- 
sons. Maintenant que le télégraphe s'étend sur une 
si vaste portion de l'hémisphère septentrional, la po- 
sition est aussi bonne que jamais pour compléter nos 
études sur les courants atmosphériques. L'observation 
a déjà démontré que les déplacements latéraux de 
ces courants sont liés intimement entre eux ; mais 
nous ignorons encore quelles sont les lois qui règlent 
leur distribution en longitude et pourquoi en certaines 
saisons ils couvrent continuellement un large espace 
sur la surface de la terre, tandis qu'en d'autres ils 
semblent se mélanger continuellement, soit dans le 
sens vertical soit dans le sens horizontal, sur les 
mêmes parties du globe. Quant à la largeur 'de 
ces courants, elle varie sans doute suivant les sai- 
sons. Cette année (1870) la largeur du courant po- 
laire au-dessus de l'Amérique du Nord était d'en- 
"viron 1200 milles, tandis que le courant équatorial 
s'étendait à l'est, de la rive gauche du IVlississipi à 
l'Atlantique. 



i 



NOTES DE VOYAGE 



SUR 



LES RÉGIONS DU SUD DE UARABIE 



PAK 



M. le Baron Henri de MALTZAN 



Comme membre correspondant de la Société de 
Géographie de Genève, j'ai presque le devoir de lui 
rendre compte dés résultats de mes voyages. Je le 
fais d'autant plus volontiers que celui dont je dois 
lai parler aujourd'hui est un des plus intéressants 
qu'il m'ait été donné de faire, puisqu'il se rapporte à 
un pays que jamais auparavant aucun Européen n'a 
visité, c'est-à-dire la partie la plus méridionale de 
toute la presqu'île de l'Arabie, celle qui regarde l'O- 
céan indien (autrement dit mer de l'Arabie), et située 
entre le détroit de Bâb el Mandeb, et le Ràs el 
Hadd, où commence le golfe Persique. De ce vaste 
territoire, les géographes n'avaient jusqu'à présent 
connu que les côtes. Personne n'avait encore pénétré 

KÈMOmEB, T. X, 1871. 9 



126 ' NOTES DE VOYAGE 

dans l'intérieur, excepté toutefois dans l'Hadramaout 
méridional, visité et pour ainsi dire découvert par le 
baron de Wrede en 1843 (dont la relation complète 
n'a paru que l'année passée). Mais les découvertes 
du baron de Wrede se bornaient au pays situé entre 
les 48™* et 50"* degrés de longitude Est (de Green- 
wich), en remontant depuis la côte jusque près du 
15°® degré de latitude Nord dans l'intérieur. Res- 
taient donc inexplorés tous les pays situés à l'Est et 
à l'Ouest de ce territoire, c'est-à-dire d'un côtelés 
vastes provinces entre Makalla et l'Oman, de l'autre 
une étendue de territoire de 5 degrés*de longitude, 
entre le détroit de Bâb el Mandeb et les États des 
Wàhidi. . , 

Je m'étais proposé d'abord de choisir comme but 
de mes explorations la première de ces deux vastes 
régions inconnues. Ce qui contribuait beaucoup à 
m'encourager dans cette résolution, c'était mon désir 
de résoudre une question de linguistique des plus im- 
portantes. On sait qu'une partie de ce territoire est 
habitée par les tribus de Mahra, dont l'idiome a été 
reconnu comme tout à fait différent de celui du reste 
de l'Arabie. Il y a à peu près trente ans que la singu- 
larité de ce fait fut pour la première fois révélée 
aux ethnographes et aux orientalistes. Le mérite en 
revient au savant philologue français, Fulgence Fres- 
nel, qui occupait alors le poste de consul de France 
à Djedda. C'est dans cette ville que Fresnel eut l'oc- 
casion de lier connaissance avec des naturels du pays 
de Mahra, et d'obtenir d'eux quelques notions sur les 
éléments de leur langue. D'après ce qu'il en a com- 
muniqué, on a dû classer cet idiome comme intermé- 
diaire entre l'arabe et l'éthiopien. Fresnel crut y 



SUR LES RÉGIONS DU SUD DE L* ARABIE. 127 

avoir reconnu un reste de l'ancienne langue himiari- 
tique, parlée dans tout le sud de l'Arabie quelques 
siècles avant Mahomet. Mais cette opinion fut re- 
connue erronée depuis que de nombreuses décou- 
vertes d'inscriptions himiaritiques nous eurent dé- 
montré le vrai caractère de cette langue. Les com- 
munications faites par Fresnel avaient, toutefois, 
trop peu d'étendue pour pouvoir satisfaire toute la 
curiosité des savants. Elles ne se bornaient qu'à un 
vocabulaire très-restreint et à quelques faibles no- 
tions de grammaire. 

Je m'étais donc proposé de prendre des informa- 
' tiens plus étendues sur cette langue, et ce fut même 
là la principale raison pour me rendi*e à Mahra; car, 
quant à élucider la question géographique de ce pays 
inconnu, je vis bientôt qu'il fallait y renoncer, au 
moins pour le moment, vu l'état du pays toujours en- 
core hostile aux Européens. Malheureusement, mon 
arrivée à Aden, coïncidant avec le commencement des 
vents de l'Est (Moussons orientales), toute navigation 
à voile pour Mahra se trouva interrompue et remise à 
six mois.. Il ne me restait donc, comme but de mes 
explorations, que la région située entre Bàb el Man- 
deb et Bîr Ali, limite occidentale des découvertes du 
baron de Wrede ; mais j'avais, là aussi, un vaste champ 
pour mes explorations, un immense territoire in- 
connu, et pour ainsi dire vierge du contact des Eu- 
ropéens. 

Je me suis donc exclusivement occupé de cette ré- 
^on, et c'est celle qui formera le sujet de ma com- 
munication actuelle. Avant d'entamer ce sujet prin- 
cipal, je dois cependant dire ce qu'il en advint de 
mes études sur l'idiome de Mahra. Je fus singulière- 



128 NOTES DE VOYAGE 

ment favorisé par les circonstances dans Taccomplis^ 
sèment de mon but scientifique, et je pus parvenir k 
un résultat satisfaisant pour Télucidation de cette 
question linguistique, et cela sans m'éloigner d'A- 
den. Le gouvernement anglais de cette ville, auquel 
j'avais été recommandé, eut la bonté d'ordonner aux 
agents de police indigènes de m'amener tous les 
voyageurs arabes traversant Aden et venant des ré- 
gions dont je m'occupais. Parmi la foule considérable 
qui me fut ainsi amenée, se trouvaient aussi quatre 
marins de Mahra. Ils avaient été jetés sur cette côte 
par hasard, et ils se voyaient obligés de remettre le 
retour dans leur patrie jusqu'aux moussons d'été- 
Ces moussons sont la cause qui fait que les gens de 
Mahra viennent si peu à Aden. Ils trouvent des vents 
plus favorables pour le golfe Persique et les Indes, 
et, comme de raison, préfèrent cette voie pour leur 
commerce. Mes nouvelles connaissances, qui possé-- 
daient eux-mêmes un joli navire, se virent ainsi for-r 
cées, pour ne pas perdre temps et argent, de faire 
le cabotage entre Aden et la côte opposée d'Afrique ^ 
ce qui ne leur donnait que de rares loisirs à Aden. 

Je pus cependant assez profiter de ces loisirs pour 
obtenir d'eux des notions détaillées sur leur langue. 
Par suite de longs entretiens avec ces marins, dont 
le chef était un homme d'une certaine instruction, je 
parvins à me former une idée assez juste des flexions 
des différentes parties du discours usitées dans lear 
idiome, c'est-à-dire de la partie fondamentale de la 
gi'ammaire. Étude jusqu'à présent négligée, car les 
voyageurs qui avaient parlé du mahri (c'est ainsi 
qu'on nomme l'idiome de Mahra) depuis Fresnel, tels 
que le savant missionnaire Krapff, et les Anglais 



SUR LES RÉGIONS DU SUD DE L* ARABIE. 129 

JB[oalton et Carter, ne nous en avaient donné que des 
Tocabolaires. Mais ce n'est pas la partie lexicogra- 
phique qui forme Tintérêt que peut inspirer cet idio- 
me; non. quant aux mots, le mahri ressemble beau- 
coup à l'arabe; c'est uniquement la flexion gramma- 
ticale qui fait de lui une véritable langue, et non un 
dialecte. Je pus donc composer une grammaire mahri 
presque complète, quant à la flexion des mots. Cette 
Êtade me donna des résultats intéressants. Je con- 
statai que, d'un côté, le mahri se rapproche beau- 
coup de l'éthiopien, tandis que, de l'autre, il s'en 
éloigne. Mais s'il s'en éloigne, ce n'est que par des 
modifications que nous trouvons aussi dans l'himiari- 
tique. 

Je pus aussi constater une erreur de Fresnel : ce 
savant dit que le mahri possède deux formes pour la 
première personne de la conjugaison, une pour le mas- 
culin et une autre pour le féminin. Ceci n'est pas; 
mais l'erreur est très-explicable. Les gens de Mahra 
ont l'habitude de se servir beaucoup du participe pré- 
sent, encore plus que les Arabes. Ils s'en servent 
Bortout pour le présent du verbe en disant, par exem- 
ple : « Moi voyant, » au lieu de : « Je vois. » Or, les 
deux genres du participe présent offrent entre eux 
une grande différence, ce qui n'a pas échappé à Fres- 
nel; seulement il les prit pour des formes de conju- 
gaison, chose très-pardonnable, car il ne connut que 
très-peu de gens de ce pays et ne les vit que fort peu 
^ temps. 

Cependant les questions philologiques ne sont pas 
te sujet à traiter particulièrement et trop minutieu- 
^ment dans une revue géographique. Les nouveaux 
^enseignements dont il me fut donné de pouvoir en- 



130 NOTES DE VOYXGE 

richir la géographie ont, comme je l'ai indiqué, rap- 
port à la partie de territoire située au nord d'Aden. 
De cette ville, je fis d'abord quelques excursions dans 
le voisinage; puis j'entrepris quelques voyages dans 
l'intérieur, visitant les États des sultans les plus voi- 
sins d'Aden. Dans ces excursions et voyages, je pus 
acquérir des renseignements de quelque importance. 
Mais ce ne fut pas là le point principal. J'attache 
une bien plus grande valeur aux recherches qu'il m'a 
été donné de faire d'Aden même sur tous les pays de 
cette partie de la péninsule. Des obstacles insurmon- 
tables empêchaient, pour le moment, de pénétrer plus 
avant dans le pays. Les Arabes seuls pouvaient y 
voyager. Us arrivaient à Aden en grand nombre, des 
régions dont l'étude m'intéressait le plus. N'était-il 
donc pas possible, me demandais-je, de recevoir d'eux 
des renseignements justes sur leur pays? Je sais 
qu'on en a nié la possibilité, et que beaucoup de voya- 
geurs prétendent qu'on n'a jamais pu obtenir des 
Arabes que des notions erronées. Mais je connaissais 
aussi un exemple du contraire, exemple éclatant, 
fourni jadis en Algérie par les recherches du général 
Daumas. A une époque à laquelle seulement une par- 
tie de l'Algérie avait été conquise par ses compa- 
triotes, ce général avait obtenu une connaissance 
parfaite de la partie insoumise, et cela uniquement 
par les renseignements soigneusement recueillis et 
scrupuleusement examinés des indigènes. Il put ainsi 
donner plusieurs livres décrivant la grande Kabylie, 
le Sahara et autres pays, dont les récits furent plus 
tard trouvés d'une étonnante exactitude, lorsque la 
conquête de ces provinces permit d'en constater la 
vérité. Je me demandais pourquoi quelque chose de 



SUR LES RÉGIOiNS DU SUD DE L' ARABIE. 131 

semblable ne serait pas possible ici. On ne l'avait ja- 
mais tenté, mais ce n'était pas cela qui devait m'ef- 
frayer. Je résolus donc de remplir cette lacune. Je 
m'en ouvris au gouvernement d'Aden, et ce fut à sa 
bienveillance que je dus l'ordre déjà mentionné donné 
à la police d'Aden de me faciliter mes recherches en 
m'amenant tous les Arabes dont les récits pouvaient 
m'întéresser. 

J'ouvris alors ce que j'appelais mon « bureau de 
recherches, » et j'y travaillai pendant ti:ois mois, 
jours et nuits, cb§ beaucoup d'Arabes ne se trouvaient 
libres que très-tard dans la soirée. Le plus important 
fut d'abord de construire une carte, et cela sur la 
plus grande échelle, pour pouvoir m'orienter dans 
Fimmense matériel géographique que me fournirent 
les renseignements des indigènes. Cette tâche fut la 
plus difficile de toutes, et il se passa plus d'un mois 
avant que j'aie pu trouver une base solide sur laquelle 
placer l'édifice de mes conquêtes géographiques. Les 
rapports des indigènes se contredisaient souvent les 
uns les autres ; les distances étaient données d'une 
manière arbitraire ; les ^ itinéraires prenaient bien 
presque tous Aden pour point de départ, se dirigeant 
de là au Nord, au Nord-Ouest, au Nord-Est, quel- 
quefois aussi à l'Ouest ou à l'Est ; mais je fus très- 
longtemps avant de trouver une route qui liât entre 
elles les différentes stations de ces itinéraires, et qui 
allât, par exemple^ de l'Est à l'Ouest, à quelque dis- 
tance au nord d'Aden. Cependant, en continuant à 
comparer entre eux les rapports des indigènes, en 
écartant tout ce qui sentait l'exagération et en me 
confirmant à l'unanimité des rapports les plus dignes 
de foi, je parvins à compléter cette cai-te, l'unique 



134 NOTES DE VOYAGE 

tionné. Mais là aussi, je trouvai la constatation dans 
l'ouvrage de Hamdâni, qui venait confirmer, neuf siè- 
cles plus tard, les rapports de mes indigènes. J'ai 
donc fini par être persuadé de ce que de bons rensei- 
gnements sur l'Arabie du Sud ne peuvent être obte- 
nus qu'à Aden, parce que là les Arabes s'expriment 
sans méfiance, ne croyant pas possible que l'Euro- 
péen puisse pénétrer dans l'intérieur. Mais si celui- 
ci se trouve dans l'intérieur du pays, tout change; 
alors leur méfiance est éveillée. Ds ne lui nomment 
pas les localités qui se trouvent à droite et à gauche 
de sa route, et le voyageur ne parvient à connaître 
que ce qui se trouve immédiatement sur son chemin, 
ce qui est toujours fort peu de chose. 

Je vais tâcher de donner ici une courte description 
des pays qui formèrent le sujet de mon étude, d'abord 
au point de vue topographique, puis au point de vue 
politique et ethnographique. Cette vaste région, qui 
comprend à peu près cinquante mille milles carrés 
géographiques (à 60 au degré), est fort inégale et 
accidentée. Cinq hautes régions montagneuses s'y 
trouvent distribuées à parties assez inégales : à l'ouest, 
la montagne de Çabr, connue du reste par les explo- 
rations de M. Botta; au nord-nord-ouest d'Aden, la 
grande chaîne des montagnes de Yâfi'a, commençant 
non loin de la côte, s'élevant graduellement et abou- 
tissant à un énorme plateau ressemblant à l'Abys- 
sinie, où le froid est si intense qu'il y gèle même 
pendant quatre mois de l'année ; en troisième lieu, les 
montagnes des Aouàliq, l'ancien Sarw Madhig, si- 
tuéea à peu près sous le 15""* degré lat. nord et entre 
47° 30' et 48** long. Est de Greenwich; en quatrième 
lieu, le Djebel Kôr, grande montagne ressemblant à 



SUR LES RÉGIONS DU SUD DE l'ARABIE. 135 

un dos, de beaucoup d'élévation et de longueur (dans 
le sens de la longitude géographique), mais d'une 
largeur assez restreinte, se trouvant placée au mi- 
lieu du vaste plateau qui sépare les montagnes de 
Yâfi'a de celles des Aouâliq; enfin, le Djebel Qem, 
tout à fait au nord de cette région et déjà en dehors 
de toute communication avec la mer par ses eaux, 
est placé à peu près sous la même longitude que le 
Djebel Kôr, mais bien plus au nord. 

Le pays situé entre ces colosses se subdivise en 
montagnes d'une élévation moindre, en plateaux, en 
plaines basses et (près de la mer quelquefois) en col- 
lines. Mais les abords de la mer sont très-variés. D'un 
côté la montagne s'élève graduellement jusqu'aux 
grandes hauteurs de l'intérieur, d'un autre elle at- 
teint tout de suite une élévation considérable, mais 
se trouve iijolée et tombe, au nord, à une plaine aussi 
basse que le rivage. Quelquefois aussi la plaine reste 
presque au niveau de la mer, jusque très-loin de la 
côte. A d'autres endroits, on voit des côtes abruptes 
très-élevées et sur les hauteurs un vaste plateau. 

La région directement au nord d'Aden nous con- 
duit à des montagnes de grandeur moyenne. Ici, nous 
avons d'abord, depuis la mer jusqu'au delà de Lahedj, 
une belle plaine, fertilisée par le Wâdi Tobbân (chez 
Niebuhr Meidam, ce qui est le nom d'un plateau on- 
doleux des environs). Ce Wâdi ne manque presque 
jamais complètement d'eau. Au nord de Lahedj, nous 
trouvons des montagnes de peu d'élévation, puis un 
plateau en partie cultivé, en partie steppe, en partie dé- 
sert. Suivent des montagnes plus élevées, dont les plus 
hauts pics sont le Djebel Djehaf et le Djebel Merrais ; 
mais q^rès, le terrain s'incline déjà au nord sans avoir 



136 NOTES DE VOYAGE 

atteint, dans cette direction, une hauteur très-consi- 
dérable. Toute cette région élevée est parcourue par 
le Wâdi Noura, principal affluent du Wâdi Tobbân 
de Lahedj. 

Une conformation de terrain toute autre se trouve 
au nord-est d^Aden. Ici^ nous avons d'abord la plainç . 
fertile d'Abian, entre deux des plus grands Wâdis, 
le W. Bonna et le W. Hasan. Ce W. Bonna, qui vient 
du nord-ouest, ne traverse des plaines que près de son 
embouchure ; mais, le W. Hasan coule presque depuis 
sa source dans un terrain plat^ ou grande vallée, qui 
s'étend depuis la mer très-avant dans l'intérieur. A 
droite et à gauche de cette vallée se trouvent de très- 
hautes montagnes qui, à l'ouest, commencent déjà 
assez près de la côte. C'est à la proximité de la mer 
de ces montagnes que la vallée est redevable de l'a- 
bondance d'eau, qui, en la fertilisant, la rend capa- 
ble de la culture du café. C'est le district de café de 
Yâfi'a, le plus à l'est de toute l'Arabie. Au nord de 
cette vallée, nous rencontrons aussi de très-hautes 
montagnes, liées à celles qui accompagnent la vallée 
à l'ouest presque depuis la côte. Puis encore, au nord 
de toute cette masse montagneuse, nous trouvons la 
plaine de Djezab, célèbre par ses dattiers. 

Faisons maintenant un pas à l'Est, et nous voyons 
une tout autre distribution de terrain. D'abord, ce 
sont des collines traversées de torrents très-petits à 
l'Ouest, mais d'une rivière plus considérable, du 
Wâdi Haouâr, à l'Est. Ces collines montent graduel- 
lement et finissent par former une région de monta- 
gnes moyennes, nommée Dathyna, nom célèbre dans 
l'histoire locale. Au nord de Dathyna s'élève d'un 
côté le Djebel Kôr, de l'autre, mais beaucoup plus au 



SUR LES RÉGIONS DU SUD DE L* ARABIE. 137 

nord, le Djebel Aouâliq, et entre eux s'étend un 
vaste plateau élevé, le plus grand de toute cette ré- 
gion. Ce plateau est la plaine (ondulée en partie) des 
Aouàliq, dont une moitié porte le nom connu de Mar- 
kha (qui n'est pas celui d'une ville, comme l'avaient 
cru quelques géographes). Ici se trouvent les villes de 
Yechbum (Ischibum) et de Niçâb. Cette plaine élevée 
contient des mines de sel de roche. Des rochers de 
sel dans une plaine? ceci me semblait douteux. Mais 
c'était exact. Les rochers de sel se trouvent dans une 
cavité profonde sous la plaine. J'en eus aussi la con- 
firmation dans l'ouvrage d'Hamdâni, qui parle « de 
montagnes sous la terre. » Ce nom est très-explica- 
ble, car au fond de vastes caveaux les rochers de sel 
prennent des formes que l'on peut comparer à celles 
de véritables montagnes. Le nom que portent ces mi- 
nes en dit du reste assez. Ce nom est « Khabt, » ce 
qui signifie « plaine. » Qu'on ne croie pas qu'il puisse 
s'agir ici de dépôts d'une lagune salée et non de ro- 
chers de sel. Ces sortes de lagunes sont fort rares dans 
cette partie de l'Arabie. H ne m'en est connu qu'un 
seul exemple. C'est une lagune salée qui se trouve au 
nord de Medjdaha, près de Bîr Ali. 

Vers l'extrême Est de la région que nous étudions, 
nous voyons un tableau tout à fait différent. Près de 
la mer, de grands rochers volcaniques, derrière eux, 
le désert, mais parsemé d'oasis et encadré entre deux 
Wàdis, avec leurs vallées fertiles. Ces deux Wâdis, 
tout à fait séparés l'un de l'autre, portent le même 
nom. Ce sont les deux Wâdis Mèfat, mentionnés dans 
le Gamoos, le giand dictionnaire arabe. Au nord de 
ce désert s'élèvent de curieuses montagnes presque 
carrées, formant de longues terrasses et se succédant 



438 NOTES m: voyage 

avec une grande régularité. En quelques endroits, 
comme au Djebel Nolo, on compte jusqu'à vingt-deux 
de ces curieuses terrasses de roches calcaires ayant 
l'air d'immenses toits. A leur pied se trouvent des 
vallées étroites plantées ordinairement de dattiers, 
mais manquant souvent d'eau. Les hautes montagnes 
commencent ici assez loin de la côte. La division des 
eaux n'est pas marquée par des hauteurs très-élevées, 
car le Sarw Madhig, la plus haute montagne, se 
trouve déjà au delà de cette division, au moins en ce 
qui regarde cette région orientale. 

Les produits de la terre nous donnent la plus juste 
mesure pour juger de la qualité des différents ter- 
rains. La culture la plus abondante se trouve dans les 
basses plaines les mieux irriguées. La belle plaine 
d'Abian , entre le Wâdi Bonna et le Wâdi Hasan, 
produit beaucoup d'excellent coton. Au Nord-Est, 
cette basse plaine s'étend bien avant dans l'intérieur, 
et forme le bas pays de Yâfi'a, situé entre les Wâdîs 
Soloub et Iràméss , deux affluents du Wâdi Hasan. 
Là se trouve le jardin de Yâfi'a, les grandes planta- 
tions de café dont nous avons parlé. Un fait curieux 
est à signaler ici. Entre ces deux plaines fertiles, 
Abian et Yâfi'a, se trouve un désert, traversé cepen- 
dant par les mêmes Wâdis que les plantations. 

Les autres basses terres sont bien loin de la ferti- 
lité des plaines sus-nommées. Près du WâdiHaouar, 
dans le pays de Djesab (tout à fait au Nord), dans les 
territoires situés à l'ouest d'Aden vers Bâb el Mandeb 
se trouvent aussi des terres basses, mais elles scmt 
loin de rivaliser en fertilité avec les premières, ne 
produisant que des céréales ordinaires comme le 
dourra (sorghum vulgare) et le dokhn, ainsi que des 



SUR LES RÉGIONS DU SUD DE L' ARABIE. 139 

palmiers, mais dont les fruits sont d'une qualité infé- 
rieure. 

Les districts de montagnes et les hauts plateaux, 
quoique ne pouvant rivaliser avec les meilleures ter- 
res basses, surpassent cependant les autres en ferti- 
lité. Ces districts sont presque en entier capables ^ 
de culture et non divisés eu oasis comme beaucoup 
de plaines. Ici se trouvent des plantations de vignes, 
de tabac, d'arbres fruitiers, tels que. pêchers, abrico- 
tiers, grenadiers, figuiers. Si nous montons encore 
plus haut, nous trouvons le Caat, plante d'un grand 
prix, dont les feuilles sont mâchées par les Arabes et 
produisent un effet très-agréable, enlevant les somno- 
lences, rendant éveillé et causeur, sans avoir aucun 
des mauvais effets du hachiche. Ces feuilles se ven- 
aient fort cher, et forment la richesse des monta- 
gnards. Comme dans tous les pays chauds, tout dé- 
;pend ici de la pluie. Là où elle manque, la végétation 
est presque nulle ; cependant, elle ne fait pas complé- 
-fcement défaut, mais elle consiste en misérables brous- 
s^es sans aucune utilité. 

Sous le point de vue climatologique, l'Arabie du 
Sud a deux régions bien différentes l'une de l'autre, 
Tone qui reçoit les pluies tropicales, l'autre qui ne 
connaît que les pluies d'hiver, sur lesquelles on ne 
peut jamais compter avec certitude, car elles font dé- 
but quelquefois pendant trois ans. A cette dernière 
'^on appartient tout le littoral. Malgré sa position 
^<ni8 les tropiques et sa grande proximité des terres 
9û reçoivent les pluies tropicales, ces dernières lui 
foiKt c(Rnplétement défaut. Là où ces plaines poîtent 
une v^;étation luxuriante, comme à Lahedj et à 
^ian, ce phénomène est dû uniquement à un Wftdi 



140 NOTES DE VOYAGE 

qui, plus au Nord, reçoit les pluies tropicales et leur 
ramène de l'eau. Les terres qui manquent de pareils 
Wâdis sont pauvres et ne peuvent jamais compter sur 
une récolte assurée. Il est vrai que quelquefois les hi- 
vers sont pluvieux. A Aden même, on a vu les citer- 
nes se remplir jusqu'à déborder. Mais ces faits sont 
rares et ne changent rien à la triste condition géné- 
rale du littoral. 

C'est tout diflFérent dans l'intérieur. Là l'été est la 
saison des pluies et les pluies sont régulières. Elles 
tombent même avec une telle abondance, que presque 
tous les ans on parle d'inondations. L'intérieur pour- 
rait être un vaste jardin, si les indigènes y étaient 
aussi industrieux que ceux de Lahedj , qui ne perdent 
pas une goutte d'eau inutilement, et qui retiennent 
toujours une provision du liquide précieux pour les 
mois de sécheresse, par le moyen des écluses. 

L'intérieur est aussi riche en sources minérales. 
On m'a nommé, entre autres, des bains d'eau sulfu- 
reuse dans le nord de Yafi'a et un therme au pied du 
Djebel Çabr. Il paraît que tout près de la première, 
qui est chaude, se trouve aussi une source froide, ce 
qui a donné lieu à la croyance que le Djinn (esprit) de 
la source peut à sa volonté faire couler de l'eau froide 
ou de l'eau chaude. Ce Djinn est très-complaisant, se- 
lon les Arabes. Si un baigneur l'invoque en criant : 
« froid, » il fait couler de l'eau froide ; s'il crie : 
« chaud, » la source se change en eau chaude. 

Les habitants de ces vastes régions, presque tons 
Bédouins, appartiennent pour la plupart à la race hi- 
myaritiqùe. Ils ont la peau noire, presque aussi noire 
que les nègres, mais les traits et le corps d'une 
grande noblesse et d'une grande régularité. C'est in- 



SUH LES RÉGIONS DU SUD DE l'AIUBIE. 141 

dabitablement le sang sémitique qui coule dans leurs 
veines. Us sont tous maigres, mais forts et nerveux. 
Leur barbe est fort rare, quelques-uns restent même 
toiyours imberbes! La grande souplesse de leurs arti- 
culations les rend les meilleurs monteurs de chameaux 
de toute l'Arabie. 

Leur costume est aussi simple que possible, et ne 
consiste qu'en une bande de toile liée autour des reins 
et un méchant turban. Les habitants des villes, les 
sultans mêmes ne sont pas vêtus autrement. Le seul 
sultan de Lahedj vient d'adopter le costume arabe du 
Nord. Les femmes ne portent guère plus de vêtements 
que les hommes ; une chemise, une espèce d'écharpe 
qui remplace le voile, et voilà tout. Les femmes de 
rOuest portent des pantalons, mais les hommes ja- 
mais. Ce vêtement leur semble le symbole de la mol- 
l^se, et un homme qui l'adopterait serait traité d'ef- 
féminé. Même le sultan de Lahedj , malgré son 
changement de costume, n'a pas osé s'éloigner en cela 
des mœurs nationales. Ce n'est que dans les villes que 
les femmes portent des voiles. Ce vo^e consiste en un 
morceau de mousseline de couleur, qui est tendu 
étroitement sur tout le visage, sans trous pour les 
yeux. 

Quant à la religion, presque tous les Arabes du 
Sud, excepté ceux du Yemen central et de l'Oman, 
appartiennent à la secte orthodoxe des Châfê'i. La 
tribu de Dou Mohammed, qui est Zàidi, n'habite pas 
le Sud, elle y joue seulement le rôle de conquérant. 
Les ZJddi sont une secte réputée hétérodoxe. Eux- 
Olèmes prétendent bien qu'ils forment la cinquième 
secte des vrais croyants, mais les autres quatre sec- 
tes les ont en horreur. Cependant ils les admett^t 

I, T. X, 1871. ' 10 



1^4 NOTES DE VOYAQE 

même. Les États dans lesquels règne cet état de cho- 
ses sont les Haouchébi (au nord de Lahedj), les Yà- 
fi'i (au nord-est d'Aden), les Rezâz (au nord 4cs 
Yâfi'i), les Aoudeli (à l'est des Yâfi'i, près du Djebel 
Kôr), les Çobèhi (entre Aden et le détroit), les Mo- 
qâtera (au nord des Çobèhi) , et beaucoup de petites 
tribus indépendantes. 

Dans plusieurs des petits États se trouvent des 
gouvernements mixtes, c'est-à-dire que les chefs sont 
des princes absolus pour quelques-uns de leurs sujets, 
moins absolus pour d'autres, et n'exercent qu'une au- 
torité illusoire sur une troisième fraction. La plupart 
des villes, habitées par des négociants, artisans et 
des éléments vraiment civils, sont sous le joug du 
despotisme, car leurs paisibles citoyens n'inspirept 
aucune crainte aux terriers. Mais il y a aussi des 
villes habitées par des Bédouins qui n'exercent aucun 
inétier et n'ont pas abandonné leur vie guerrière. Ces 
villes-là sont tout à fait libres. En outre, les Bédouins 
des montagnes exercent presque toujours les qualités 
guerrières qui les rendent redoutables aux sultans et 
garantissent leur liberté. Dans les territoires conquis 
sur d'autres États, tous le3 habitants, citoyens ou 
paysans, sont gouvernés d'une manière despotique par 
le lieutenant du sultan conquérant. Une classe 
moyenne entre les sujets et les tribus libres eït for- 
mée par les Arabes habitant le voisinage de la capi- 
tale d'un sultan quelque peu puissant. U ne peut les 
gouverner d'une manière despotique, mais ces tribus 
ne peuvent se soustraire complètement à son auto- 
rité. U y a ainsi des sultans qui exercent un pouvoir 
guerrier, financier et juridique. Dans les villes et lea 
pays conquis, ils prélèvent des impôts et exercent la 



SUR LES RÉGIONS DÛ SUD DE L* ARABIE. 145 

justice d^aprèfe \en)r bon plaisir; dès tribus ùiôitiè 
sôniniBes ils reçoivent xîes cadeaux H concilient leurs 
cffîérènds, tandis que lés tribus libt-es ne leur obêis- 
sëht qu'en das de guerre. 

Un èieihple de cet état de choses nous est donùé 
pat le stilt&n des Fodli, qui occu|p% le littoral à l'edt 
d'Àden. La plus belle partie de ce territoire lest utt 
pays conquis il y a quarante ans sur les Yâfi'i. C'est 
la magnifique plaine d'Abian, située entré les Wâdis 
Bolma et Hasan. Ici le ^sultan régné d'une manière 
beaucoup plus absolue que dans ses propres capita- 
les, Chughra et Seriya, ainsi que dans leur voisi- 
nage dont les habitants, il est vrai, lui obéissent, 
mais qu'il doit ménager, tandis qu'il n'exerce qu'une 
autorité illusoire sur les tribus lointaines. Une tribu 
dé son peuple est même tombée sous la dépendance 
d^nn sultan ennemi. Cette tribu habite le pays deDa- 
thyna, trop éloigné des autres Fodli, pour pouvoir être 
protégée contre des ennemis puissants. Les autres 
pays où' se trouve le même régime, sont les sulta- 
nats des Aulàqi ou Aouâliq (le plus vaste de toute 
cette région, placé à Test des Fodli), des Wàhidi 
(tout à fait à l'est), des Yafi'i (au nord), des Hogi'iyâ 
(aii nord-ouest) et beaucoup de petits territoires mix- 
teà. Une partie des tribus Hogriya a récemment 
péMu son indépendance, et est devenue sujette dés 
Dôu Mohammed, leurs conquérants, qui y exercent 
QHë autorité absolue par leurs lieutenants. 

Cependant il existe dans tous les États deux clas- 
ses d'individus qui sont toujours Rayé , c'est-à-dirè 
stg'ets soumis au joug du despotisme. Ce sont les Jùi& 
et les Akhdam. Ces derniers forment une classe de 
parias mis au ban de la société, et qu'on ne reçoit 



146 NOTES DE VOYAGE 

dans aacune maison. H y a même (mais seulement 
dans le Yemen proprement dit) une classe de parias 
encore plus méprisée que les Akhdam. Ce sont les 
Chimri (Schimri), qui sont même exclus des mos- 
quées. En général les Akhdams peuvent se com- 
parer à nos Bohémiens, dont ils exercent aussi les 
métiers, et sont chanteurs et musiciens ambulants, 
danseurs, jongleurs, etc. Les Juifs payent toujours 
une taxe personnelle et sont très-méprisés ; il leur est 
défendu de monter d^autres animaux que des ânes; 
s'ils rencontrent un Arabe, ils doivent descendre et 
passer du côté gauche, ce qui est injurieux pour eux. 
Les Juifs embrassent la main aux Arabes, mais TA- 
rabe la leur tend de loin pour ne pas être souillé par 
leur trop grand voisinage. Les Juifs sont tous ortho- 
doxes. Il n'y a pas ici de Caraïtes comme en Egypte. 
Us forment une belle race, aussi blanche que les Eu- 
ropéens, et exercent surtout les métiers de forgeron, 
maréchal et orfèvre. Ce sont eux qui fabriquent toutes 
les armes des Arabes. 

Ces Aklidams ne payent point d'impôts. Au con- 
traire, l'usage veut qu'on leur fasse souvent de riches 
cadeaux. S'ils ont chanté les louanges d'un nouveau 
marié, celui-ci ne doit rien leur refuser. Ces procé- 
dés compensent en partie leur mauvaise position so- 
ciale. Leur religion cependant est la même que celle 
des tribus près desquelles ils vivent. On m'avait dit 
qu'ils avaient une langue à part, mais j'ai reconnu 
que c'était une erreur. On prétend qu'Us descendent 
des Abyssins. Mais je n'en crois rien. Leur origine est 
encore à découvrir, si toutefois ils en ont une à part. 

Presque tout sultan possède un certain nombre de 
châteaux qui sont de vraies forteresses contre les in- 



SUR LES RÉGIONS DU SUD DE L' ARABIE. 147 

digènes et leurs armes imparfaites. Dans les monta*^ 
gnes, ces châteaux sont de pierres, dans les plaines, 
de briques cuites au soleil. Us ont tous au moins qua- 
tre étages, sont flanqués de tours, couronnées de ter- 
rasses avec mâchicoulis. Les murs sont percés de 
nombreuses meurtrières. Les fenêtres, toujours très- 
petites, ne commencent qu'à une hauteur de cinq à 
six mètres. Outre le sultan, presque chaque membre 
de sa famille possède au moins un château. Les villes 
renferment ainsi souvent dix à vingt grands châteaux 
liabités par les chefs et leurs soldats, une mosquée, 
un marché et une infinité de huttes en paille de pal- 
miers. Aucune ville ne possède de murs. Les châ- 
"teaux suffisent à la défense. Dans tout centre d'une 
'tribu ou d'une subdivision de tribu, il se trouve aussi 
-wn pareil château, autour duquel sont distribuées les 
luttes de paille ou de branches des indigènes. Les 
33édouins mêmes habitent de pareilles huttes. La vie 
&ons la tente, si caractéristique pour les Arabes du 
Tïord, est inconnue ici. Je n'ai entendu parler que de 
"t^Tois tribus, dont les territoires sont placés tout h fait 
au Nord, vers le Djôf, qui, à ce qu'on m'a dit, pos- 
sédaient des tentes. 

Parmi les châteaux, il y en a quelques-uns d'une 
très-grande antiquité et d'origine" himyaritique. Us 
sont bâtis avec de grandes pierres bien taillées et 
d'une maçonnerie très-solide. Les Dou Mohammed se 
servent de plusieurs de ces châteaux conmie de for- 
teresses dans les pays qu'ils ont conquis. Générale- 
i&ent cependant, les anciens châteaux himyari tiques 
sont délaissés. La superstition les croit le séjour des 
Diauvais génies, de sorte que les Arabes ont peur d'en 
approcher. Le nombre de ces châteaux est considéra- 



14A mn» M YO¥Aiiis 

bte. Dans le W&di Mollis, on en rencontre tn^ 
très-rapprochés les uns des autres. Ce Wàdis est ^- 
tué à trois journées de marche au nord-ouest d'Aden. 
A Ard Atôba, dans le pays des .Âânir (trsis journées 
et demie au nord d' Aden) , on voit aussi trois de ces 
châteaux si près l'un de l'autre, qu'ils ressemblent à 
une immense forteresse. On dit qu'au château de Ghé- 
riya qui, malgré sa proximité d'Aden, n'a pu être vi- 
sité par un Européen, se trouvent des inscriptions 
himyaritiques très-étendues. 
' Les mœurs des indigènes sont très-sévères. Il est 
tout à fait faux qu'ils soient négligents dans l'accom^ 
plissement des prescriptions religieuses. Dans aucun 
pays les cinq heures de prière ne sont observées avec 
plus de régularité. Quelques-uns des Bédouins habi^ 
tant des pays écartés pèchent par ' ignorance, mais 
eux aussi se conforment strictement au rite, lors- 
qu'ils tiennent à la ville. Quelques sultans, les plus 
puissants, forcent même l'observation des prières par 
des moyens rigoureux , et celui qui néglige ce devoir 
est punissable par la bastonnade. On attache un très- 
grand prix à la chasteté, au moins extérieurement. 
La prostitution y est presque inconnue et très-sévère- 
ment punie. 

L'usage de narcotiques tels que Fopium, le hachi- 
che, y est aussi inconnu, ainsi que celui des boissons 
alcooliques, excepté pourtant le vin des palmiers 
Doums, qu'on fabrique dans quelques tribus. Mais 
partout où il y a un sultan puissant, cette fabrication 
est défendue. Le seul stimulant est le Caat, herbe 
bien innocente dont nous avons déjà parlé. L'unique 
inconvénient de son emploi, c'est que celui qui y est 
accoutumé ne peut plus s'en abstenir. Or, comme il 



SUR LES RÉGIONS DU SUD DE L* ARABIE. 149 

est fort cher, il raine bien des familles. A Qa^eba 
(cinq journées an nord d'Âden), l'usage en est si gé- 
néral , que même les pauvres, qui nourrissent leur fa- 
liiille avec l'équivalent de^^ vingt centimes par jour, en 
dépensent souvent le double pour leur consommatityii 
de Caat. 

En fait de tabac, on ne connaît que celui qu'on ap- 
pelle « tombéki » et qu'on fume dans les narghilés 
(pipes d'eau). On trouve des narghilés chez tous les 
chefs de tribu. Us sont tous d'un modèle très-grand, 
presque de la hauteur d'un homme. Le tuyau passe 
par une noix de coco gigantesque. Les Bédouins ne 
fument que lorsqu'ils font visite à leur Scheikh, qui 
alors les régale. Tout autre espèce de tabac ou de 
manière de le fumer, le tchibouque turc, le cigare, 
la cigarette, si répandus dans le nord de l'Arabie, 
sont inconnus ici. On a même un préjugé contre le 
tabac turc, en s'imaginant qu'il contient du hachiche. 

Quant au café, l'usage qu'on en fait est assez dif- 
férent, selon les districts où il se trouve, mais tou- 
jours conforme au climat. Si le climat est froid, 
comme dans les pays de montagnes, on boit le véri- 
table café, c'est-à-dire la décoction des fruits de la 
plante. Dans les plaines au climat brûlant^ on trouvé 
le vrai café trop excitant, et on préfère aux fèves 
leurs écorces, dont on fait une infusion, très-légère, 
assez agréable et même rafraîchissante. On appelle 
eed le Ghischer (Qischer). Dans les pays d'une élé- 
vation moyenne, les deux boissons se trouvent Tuné & 
côté de l'autre. On les mêle même souvent, et l'on 
m'a dit que ce mélange était d'un goût exquis. Les 
Bédouins ne boivent jamais le café noir, mais y mê- 
lent toujours du lait, même au mélange de café et de 



ISO' NOTES DE VOYAGB 

Ghischer, mais jamais au Ghischer seul. Cet usage 
du café au lait chez des Arabes est en contradiction 
avec toutes nos notions sur ce peuple. Mais il existe 
bien véritablement, j'en ai eu les preuves les plus 
convaincantes. 

Le plat favori et vraiment national de tous les Ara- 
bes du Sud, depuis Bâb el Mandeb jusqu'au Hadra- 
maout et Mahra, s'appelle Herîs et est une espèce de 
« polenta, * faite avec de la farine de dourrah, mê- 
lée d'huile dé sésame ou de' beurre liquide et de pe- 
tits morceaux de viande. Les grands seigneurs ché- 
rissent un autre plat, nommé Açida. Ceci se fait de 
farine de froment, mêlée de beurre et de miel. Avec 
ce plat, on sert la viande à part. La viande, en outre, 
se mange rôtie, mais rôtie très-superficiellement, de 
sorte qu'une moitié reste toujours crue. Le pain est 
toujours une espèce de galette molle qui ne sôl con- 
serve que fort peu de temps. Le riz, le pilaflF turc ne 
sont pas en usage. 

La mesure ordinaire est la kêla turque et arabe, 
appelée aussi kilo, mais qui n'a rien de commun avec 
le kilogramme. Le poids le plus répandu se nomme 
Sîr. Le Sîr représente le pesant d'un certain nom- 
bre d'écus autrichiens de Marie-Thérèse. Ce nom- 
bre n'est pas le même partout. Près d'Aden, le Sîr 
pèse seize écus, près de Habban et Niçâb (au 
Nord-Est), seulement onze. Les écus de Marie-Thé- 
rèse sont la seule monnaie qui ait cours jmrtout. 
Beaucoup de pays manquent complètement de petite 
monnaie, et Ton s'y sert de marchandises pour faire 
les fractions d'écus. Le seul Ëtat du Sud qui ait une 
monnaie à lui, est Lahedj. Cette unique monnaie est 
une petite pièce en cuivre nommée « quart de Man- 



SUR LES RÉGIONS DU SUD DE L*ARABIE. 151 

çonri » et valant deux centimes. Le Mançouri était une 
ancienne monnaie du Yemen qu'on ne voit plus dans 
le Sud. Dans les pays du littoral, la petite monnaie 
anglaise des Indes est très-répandue, les Annas 
(15 y, centimes) et les Païs (7,, d'Anna, à peu près 
un centime et quart). Ces derniers, nommés « Ar- 
dis » en arabe, vont même très-loin dans Fintérieur, 
le besoin d'une très-petite monnaie étant général. Les 
Pals ou Ardis sont métne préférés aux quarts de Man- 
çoûris de Lahedj . 

La seule industrie pour ainsi dire connue dans les 
viUes de l'intérieur, telles que Qâ'teba, Niçâb, Hab-' 
l)ftn, est celle de la teinture. Ces teinturiers ne se 
servent que d'une seule couleur, celle de l'Indigo, 
j^lante cultivée beaucoup dans le pays. Presque tous 
les vêtements des Arabes sont teints de cette cou- 
leur et très-rarement blancs. Les Juifs de quelques 
^villes fabriquent des étoffes avec du coton, qu'ils font 
venir d'Aden, car le pays cotonnier d'Abian manque 
d'industrie et exporte ses cotons à Aden. 

Les animaux domestiques sont des chameaux (en 
grand nombre) , des bœufs à bosse (peu dans les plai- 
nes, plus dans les terres d'élévation moyenne), des 
l)rebi8 et des chèvres. Il n'y a pas de race chevaline 
indigène. Quelques sultans possèdent des chevaux im- 
portés, mais ils ne prospèrent pas et ne font pas sou- 
che. Le climat ne leur est point favorable. Le droma- 
daire est le cheval du pays. Il est de la race du cha- 
^f^M, ordinaire, mais c'est une espèce améliorée. Les 
droiHadaires vont plus vite que les chevaux, et sont 
A^iuiprix assez élevé. J'en ai vu dont on demandait 
î^^'à-siz ou sept cents francs. Cette cher été est un 
Teste des-prix excessifs que les Anglais payaient lors 



182 NOTES DE VOYAQE 

de leur expédition en Abyssiniè. Ces prix n'ont pres- 
que pas baissé depuis. Le buffle est inconnu dans le 
pays. 

Les articles d'exportation sont : le coton d'Abiatt, 
le café (en grande quantité) de Tâfi^a, le tabac de Qa^- 
tebaet des environs, les dattes (mais toutes d'une qua- 
lité inférieure) de Haouar, Bir Aliy et de Medjdaha, 
les raisins secs (fort peu depuis la maladie de la vi- 
gne) de Redâ, dans le Nord; l'Iiidigo, mais en faible 
quantité, forme avec le Caat et le sel de roche de 
Ehabt les articles principaux du commerce de Tinté- 
rieur. Outre cela, ces pays approvisionnent le mar- 
ché d'Aden de blé, de paille, de foin, de bois, de 
charbons, de bêtes à cornes (le petit bétail vient d'A- . 
frique), de volailles, quelquefois de gibier et enfin 
d'excellents légumes provenant de deux grands jar- 
dins potagers à Lahedj , que le sultan de ce pays s'est 
lié par contrat de protéger pour faciliter l'approvi- 
sionnement d'Aden . 

Tous les sultans ont des traités de commerce et 
beaucoup aussi des traités politiques avec la Grande- 
Bretagne. Les premiers leur garantissent le droit de 
prélever Un impôt de deux pour cent de la valeur dés 
marchandises qui traversent leui*s États. Les traités 
politiques garantissent la sécurité de la vie et de la 
propriété aux sujets réciproques, et stipulent presque 
toujours aussi le paiement d'une pension anglaisé 
pour le sultan. Tous les sultans du littoral et plusieurs 
de l'intérieur sont ainsi pensionnés^ mais sur un pied 
très-variable, suivant leur position et leur forcé. 
Ainsi le sultan de Lahedj reçoit 8^000, celui de Chou- 
ghra 1,200, celui de Bir Ahmed seulement 600 écos 
de Marie-Thérèse annuellement. La pension du sul- 



SUR LES RÉGIONS DU SUD DE L^RABIE. 183 

tan dç Lahedj est si élevée, parce qu'elle représente 
la rente ponr la somme de l'achat d'Aden, somme qui 
n'a pas été payée en capital. 

Une superstition particulière a jeté de profondes 
racines dans toute l'Arabie du Sud. C'est le « juge- 
ment de Dieu » tel qu'il existait en Europe au moyen 
âge. L'épreuve ordinaire est le feu. Si un homme est 
assassiné et le meurtrier seulement soupçonné, sans 
qu'il y ait de témoins à charge, on applique un fer 
xrougi au feu sur la langue de celui-ci. S'il bronche le 
xupins du monde, s'il tremble, personne ne doute de 
sa culpabilité, et il est puni selon la loi, s'il est sujet 
de quelque sultan. S'il appartient à une tribu libre, 
l0 vendetta prend alors son cours, mais on doit le 
llMsser retourner d'abord en toute sécurité dans ses 
fflyers. Personne ne peut se soustraire à cette 
épreuve, car le refus suffirait pour établir la culpabi- 
lité. Il n'appartient qu'à un très-petit nombre de per- 
sonnages religieux et vénérés de pouvoir appliquer 
cettç épreuve. Pour le temps, il n'y a dans toute 
cettç partie du sud de l'Arabie que deux personnes 
Vfxquelles on attribue le pouvoir miraculeux néces- 
saire à cette opération. Ce sont le sultan de Maar à 
A})ûm, dans le pays des Fodli, et le sultan de Qâra 
ea Yafi'a, nommé el Afifi. Le renom de ce dernier est 
si grandi, que des Arabes viennent de très-loin, quel- 
quefois de vingt journées de marche pour le consul- 
ter et faire appliquer pat* lui répreuve. Les parents 
de l'assassiné et le meurtrier soupçonné voyagent alors 
jf^aisiblement dans la même caravane^ font décider le 
juge, pois s'en retournent aussi tranquillement qu'ils 
ét^ent venus. L'oçuvre de vengeance commence seu- 
lement lorsqu'ils ont rejoint leur pays. 



r 

154 NOTES DE VOYAGE 

Les plus considérables parmi les États visités ou 
explorés par moi sont : 

1) Les deux États des Wahidis. Les Wahidis infé- 
rieurs habitent le littoral près de Bir Âli, Medjdaha, 
les supérieurs un va^te territoire avec les villes Hab- 
bân, Hôta, Djerdân. Ces pays sont situés entre 47*30 
et 48* de longitude est de Greenwich et entre la mer 
et le lô"** de latitude nord. 

2) Les trois États de Aouâliq, les supérieurs, les 
moyens et les inférieurs. Les premiers sont les plus 
puissants et dominent les autres. Ds habitent les 
hauts plateaux entre le Sarw Madhig au nord-est, le 
Djebel Qem au nord-ouest, et le Djebel Kôr au sud- 
ouest. Leur capitale est Niçâb. Les Aouâliq moyens 
habitent au sud des supérieurs, dans le plateau de 
Markha, avec la capitale Yechbûm. Les inférieurs 
habitent le littoral et ont pour capitale Haouar. Le 
pays entier s'étend entre 46** et. 47* longitude est de 
Gr. et depuis la mer jusqu'au 15* latitude nord. 

3) L'État des Fodli avec Abian et la capitale Se- 
riya. Le port en est Choughra. Ce pays est situé en- 
tre 45*15 et, 46 longitude est de Gr. et la mer, et 
13*45 latitude nord. 

4) Les deux États de Yâfi'a, les Yàfi'i supérieurs 
et inférieurs, ces derniers étant les plus puissants. 
Leur pays est aux trois quarts une région de hautes 
montagnes. Un quart seulement consiste en bas pays. 
La région est située entre 45*15 et 45*40 de longi- 
tude est de Gr. et entre 13*30 et. 14*30 de lati- 
tude. Elle est placée directement au nord du pays des 
Fodli, et au nord de lui se trouve le pays des : 

5) Rezàz entre 14*30 et 14*50 latitude nord et en- 
tre 45*15 et 46* longitude est de Greenwich. Ce pays 



SUR LES RÉGIONS DU SUD DE l' ARABIE. 1S5 

Élisait originairement partie du précédent, mais il a 
conquis son autonomie à la fin du siècle dernier. 

Directement au nord d'Aden se suivent les États 
que voici : 

6) Lahedj, ou le pays des Abâdel, petit sultanat, 
mais riche et fertile. Situé entre 12^5 et 13*10 de 
latitude nord, et d'une dimension de 15 minutes de 
longitude à peu près, sous le 45* degré est de Gr. 

7) Le pays de Haouschebi, habité uniquement par 
des Bédouins, directement au nord de Lahedj. Puis 
an nord : 

8) Le pays des Amirs, très-considérable, l'État le 
mieux ordonné de toute cette région, avec la capitale 
Dala' et la puissante tribu de Dja'da. S'étendant de- 
puis 13*40 jusqu'à 14*20 latitude nord, et depuis 
44*40 jusqu'à 45*10 longitude est de Gr. Enclavées 
dans ce territoire sont les tribus indépendantes des 
Schaheri. 

Ici conmience au nord une série de petites tribus ou 
de villes indépendantes, telles que Qa'teba, Merrais, 
Djehaf, Redâ', Djêfe, finissant à la région déjà plus 
connue de Damar et de Yerim, au sud de Çan'â. Plu- 
sieurs de ces petits États ont déjà succombé aux Dou 
Mohammed. 

A l'ouest d'Aden se trouve : 

8) Le petit pays des Aqâreb, ayant à peu près six 
lieaes carrées, avec la capitale de Bir Ahmed, à deux 
lieues d'Aden. Pays pauvre. 

9) Le très-vaste pays des Çobèhi, s'étendant de- 
piûs le détroit de Bab el Mandeb presque jusqu'à 
Aden. Ce pays n'a point de gouvernement uni, mais 
est habité par une foule de petites tribus indépendan- 



2S2 TABLE DES MATIÈRES. 

Voyage dans l'Asie centrale. 81 

D' Livingstone.. 81 

Ascensions de TAtlaa 88 

Expéditions arctiques 84 

Expédition allemande au pôle Nord en 1869-70 88 

Sur la température (et la Yie animale) dans les profondeurs de 

la mer. 107 

Résultats des cinq expéditions norwégicnnes des ci^ritamet 

Torkildsen, Ulye, Mack, Nedrewaag et Quale dans la 

merdeKara... 127 

Expédition russe dans les mers arctiques 181 

Nouveaux projets d'expéditions russes dans les mers arctiques. 188 

Voyage du docteur Nachtigal à Bomqu. 145 

Voyage au Spitzberg de MM. de Heuglin'et de Zeil. 161 

Le Grœnland au point de vue géographique, orographiqac et 

glaciaire. 186 

Une séance de la Société Koyale de Géographie à Londres 198 

Section de Géographie de l'Association britannique. Session de 

1871, tenue à Edimbourg 202 

Exploration de la mer Baltique 211 

Encore des expéditions arctiques. 212 

Eypédition de MM. Payer et 'Weyprecht, 1" partie 217 

Expédition polaire américaine dirigée par le capitaine Hal 221 

Nouvelle conquête des Russes en Asie 229 

Expédition de MM. Payer et Weyprecht, 2«« partie 288 

Sir Roderick Impey Murchison.. 242 

Ouvrages reçus, pages 11, 20, 23, 26, 247. 






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DES PROCÈS VERBAUX DES SÉANCES DE LA SOCIÉTÉ 



Séance du 2S Navefnbre 1870. 
Présidence de M. H. Bouthillier de Beaumont. 

En ouvrant cette première séance de la saisoo, M. le Pré- 
sident rappelle, dans un rapport succinct, les divers événe- 
ments intéressant leô géographes et la géographie, qui se 
sont succédé depuis la dernière séance; les nouvelles relati- 
ves au D' Livingstone, le retour de l'expédition allemande 
au pôle nord, la mort de l'amiral russe Wrangel. Il signale, 
d'après les comptes rendïis de la Société de Géographie de 
Saint-Pétersbourg, les travaux de découvertes entrepris par 
les Russes dans la partie orientale de leur empire, dans le 
pays des Tschouktchi et dans celui de TAmur. 

m: Detraz paie un tribut d'éloges à la mémoire de MM. Ju- 
les Duval, Martin de Moussy et van Mœlen, dont il rappelle 
brièvement les travaux et les mérites. 

M. Peschier mentionne les traits principaux du discours 
que sir R. Murchison a prononcé à l'ouverture des séances 
de la Société de Géographie de Londres. Ce discours a roulé 
^essentiellement sur la triste fin du voyageur Haynard, fin 
dont les détails ne sont pas encore connus sur le continent; 
e\ sur les nouvelles concernant le D" Livingstone, récemment 



4 BULLETIN. 

I 

transmises de Zanzibar par'le D' Kirk. Des secours pécuniai* 
res et en nature ont été assurés à l'illustre voyageur, que la 
D' Kirk estime encore vivant et. déterminé à ne revenir en 
Europe qu'après avoir résolu les questions qui se rattachent 
à l'hydrographie des grands lacs de l'Afrique équatoriale. 

M. Briquet a ensuite la parole pour un rapport sur Vexpé^ . 
dition allemande au p(Ue nord ^ que l'heure avancée force de 
renvoyer en partie à une autre séance. Dans la conversation 
qui a suivi, M. Briquet a été appelé à- mentionner la naviga- 
tion accomplie dans la mer de Kara et sur les côtes de la 
Nouvelle-Zemble en 1869 par le capitaine norwégien Johan-^ 
nessen, et une excursion de trois jours sur un glacier da 
Grœnland par le professeur suédois Nordenskjœld ^ M. de 
Morsier signale l'importance des expéditions qui ont le 
Grœnland pour objectif, expéditions où tout est découverte* 
et qui promettent de grands résultats dans les domaines de 
la géographie, de la géologie et de la minéralogie. 



Séance du 9 décembre 1870. 

Présidence de M. le prof. De la Harpe, vice-président. 

En ouvrant la séance, M. le Président communique avec 
regrets la nouvelle donnée par les journaux de Londres, que 
sir R. Murchison, président de la Société de Géographie de 
cette ville, a éprouvé une attaque de paralysie qui menace^ 
de priver longtemps la science des services que lui rendait 
ce savant distingué. 

^ La première partie de ce rapport ayant déjà paru dans le Globe^ 
fasc. Novembre-Décembre 1870, et la seconde devant être inces- 
samment publiée, on se borne à le mentionner ici. 

* Voir Qldbe^ fasc. de Novembre-Décembre 1870. 



PROCÈS-VERBAUX. 5 

H. Briquet complète ensuite les détails donnés dans la 
séance précédente par M. Peschier sur Touverture des séan- 
ces de la Société de Géographie de Londres. Sans compter 
les points déjà mentionnés, il y a été question du voyage de 
Jl. Forsyth à Kashgar et des explorations de son compagnon 
•de route, le D' Cayley, dans les environs de Shadoula ; des 
travaux que présentera le capitaine Osborn sur la Géographie 
4ufond de l'Océan; de voyages récents effectués en Patago- 
nie, en Australie et dans la Guyane anglaise. Communication 
a aussi été donnée des lettres adressées par M. Haynard, de 
février en juin 1870; des travaux d'exploration de ce mal- 
heureux voyageur. La carte qu'il avait dressée de ses dé- 
couvertes e^st déposée sur le bureau. Sir Rawlinson donne 
quelques détails sur l'assassinat qui a eu lieu par embuscade, 
au moment où M. Hayward allait passer le col Darkot et pé- 
nétrer dans le bassin du Djihoun. On ne sait rien de positif 
sur les mobiles, crainte, jalousie, cupidité, qui ont poussé à ce 
crime le chef d'Yassin Mir WuUi Khan, mamtenant proscrit 
et peut-être exécuté. Sir R. Murchison a jyouté que M. Hay- 
nard, pour dégager la responsabilité de la Société de Géogra- 
phie, avait positivement déclaré par lettres et de vive voix 
4]u'il entreprenait l'expédition à ses risques et périls. 

H. Briquet présente ensuite la fm du rapport sur Vexpédi' 
tian aUemande au pôle nord ^ Cette communication est sui- 
vie d'une conversation qui roule principalement sur les 
changements survenus dans le climat de certaines régions 
arctiques, changements dont on s'accorde à reconnaître la 
x^ause dans un changement de direction des courants. M. de 
Saussure, en particulier, rappelle que les accroissements de 
la Floride et du delta du Mississipi, le comblement insensible 
da golfe du Mexique, le travail incessant des madrépores 

* Voir plus loin. 



6 BULLETIN. 

combiné avec un soulèvement lent des côtes des Antilles, 
doivent nécessairement modifier les allures du Gulfetream et 
par conséquent le climat des régions arctiques. 



Séance du 13 janvier 1871, 
Présidence de M. H. BourmLLiER de Beaumont. 

M. de Rail, gentilhomme russe, présent à la séance, a Isr 
parole pour une communication relative aux contrées voisi- 
nes du lac Baïkai, tirée d'un rapport verbal fait à la Société 
de Géographie de St-Pétersbourg par M. Orloff ^ Cette com- 
munication, écoutée avec une constante attention, est suivie 
d'une courte discussion à laquelle prennent part MM. Raoul 
Pictet et Humbert. M. Pictet voudrait un examen plus appro- 
fondi de la structure géologique de la contrée, pour qu'on 
pût prononcer avec quelque assurance sur certains phéno- 
mènes dont la cause est encore mal déterminée. M. Humbert 
désirerait qu'on fit des études complètes sur le lac Baïkal, 
aussi important au point de vue géographique qu'à celui de 
l'histoire naturelle. Ce reste d'une mer, qui a conservé des 
phoques mais perdu sa salure par un drainage multisécu- 
laire, offrirait un terme de comparaison très-instructif avec 
des lacs analogues, comme quelques-uns de ceux de la 
Suède. 

M. de Rail informe ensuite l'assemblée que l'académiciea 
russe de Middendorf, accompagnant le grand-duc Alexis dans 
un voyage d'exploration des mers polaires, accompli durant 
l'été de 1870, a confirmé, dans une lettre au D' Petermann^ 

^ Voir plus haut aux Mémoires, 



PROCÈS-VERBAUX. 7 

Vexactitade des hypothèses de ce savant géographe sur. la 
prolongation du Gulfstream dans la mer Arctique orientale 
et jusqu'à la Nouvelle-Zemble ^ Le naturaliste Jarszinski, 
attaché à l'expédition, corrobore cette assertion par un rap- 
port sur la faune de ces mers. Elle offre la plus grande ana- 
logie avec la faune atlantique, et cette particularité que, à 
l'inverse de ce qui a lieu sous les tropiques, la grandeur et 
l'éclat de coloration des animaux inférieurs croissent avec 
la profondeur. Il paraît que la Russie ne reste pas indiffé- 
rente aux travaux et aux recherches dont les mers polaires 
sont le théâtre. Un officier de sa marine, M. le baron de 
Schilling, a arrêté le plan et dressé le programme d'une 
expédition russe dans la mer Polaire, expédition qui, dans un 
but scientifique^ explorerait sous tous les rapports la région 
qui sépare la Nouvelle-Zemble du Spitzberg. 

M. Briquet donne ensuite quelques détails sur le projet de 
percement de l'Isthme du Darien par un canal interocéani- 
que. Les États-Unis de l'Amérique du Nord avaient fait, dans 
ce but, un traité avec les États-Unis de Colombie, et entre- 
pris des études dirigées par le commandeur Selfridge. Les 
levés faits à partir de deux lieux de débarquement, favora- 
blement situés sur la mer des Antilles, ont donné pour résul- 
tat quMl n'y avait pas*dans les chaînes de dépression infé- 
rieure à 1500 pieds d'altitude, et qu'un tunnel praticable de- 
vrait avoir de 8 à 10 milles d'étendue; c'est-à-dire qu'il fallait 
renoncer à passer par là. Les études à partir d'un troisième 
point ne promettent guère mieux. M. Peralta, de Costa-Rica, 
présent à la séance, informe à ce propos l'assemblée que 
tout projet de canal au Darien a été abandonné par les États- 
Unis de l'Amérique du Nord; mais qu'ils ont repris celui 
d'un canal par le San-Juan et le lac Nicaragua. 

^ Des détails sur ce sujet seront donnés ultérieurement. 



8 BULLETIN. 

M. Briqaet fait connattre en peu de mots la circumnayiga- 
tion de la Nouvelle-Zemble par le capitaine norwégien Johan- 
nessen, circumnavigation qui s*est opérée en 1870, comme 
Tannée précédente, sans aucun obstacle ou embarras du fait 
des glaces. Le capitaine a parfaitement constaté Texistence de 
deux courants S.-N. longeant les côtes des îles et se réunis- 
sant au nord, en formant des tourbillons où vivent des ani- 
maux d*espèces particulières. Les débris charriés par ces 
courants montrent à Tévidence qu*ils viennent de Touest et 
même des contrées tropicales. 



Séance du 27 janvier 187 L 

Présidence de M. H. BouTmLLiER de Beaumont. 

M. Peralta, de Costa-Rica, fait à rassemblée une commu- 
nication relative à son pays natal \ Elle a été écoutée avec 
un vif intérêt et, sur la proposition de M. le professeur Wart- 
mann, rassemblée décide qu'elle sera insérée dans les publi- 
cations de la Société. Des questions sont ensuite posées par 
HM. Humbert, Bost, Briquet, roulant «essentiellement sur le 
mode d'acquisition, de propriété et de culture des terres» sur 
la colonisation, sur les routes, etc. 

M. Briquet a ensuite la parole pour commencer le compte 
rendu sommaire du voyage de MM. de Heuglin et de Zeil aa 
Spitzberg durant Tété de 1870. Il s'occupe du voyage pro- 
prement dit et des diverses péripéties qui l'ont signalé \ 



^ Elle a été donnée plus haut aux MkmoiTes. 
' Ce rapport sera publié plus tard. 



PROCES-VERBAUX. 



Séance du 10 février 1871. 
Présidence de M. H. Bouthillier de Beaumont. 

A Touverture de la séance, M. le Président fait part à l'as- 
semblée des dernières et heureuses nouvelles que l'on a 
reçues du D' Livingstone, nouvelles qui coniirment les espé- 
rances que les précédentes avaient fait concevoir. Il annonce 
une amélioration dans la santé de sii* R. Murchison, prési- 
dent de la Société de Géographie de Londres, et croit pou- 
voir démentir le bruit qui s'est répandu de la mort, sur un 
champ de bataille, de M. G. Lambert, le promoteur de l'expé- 
dition française au pôle nord \ 

M. Briquet donne ensuite lecture de la traduction de deux 
lettres du D' Nachtigal, envoyé par le roi de Prusse dans le 
Bomou, lettres insérées dans le journal italien le Diritto, par 
M. le commandeur C. Negri, président de la Société de Géo- 
graphie italienne, qui l'a fait parvenir à notre société '. 



Séance du 24 février 1871, 

Présidence de M. H. Boutullier de Beaumont. 

M. le professeur Honmng communique à la Société une 
lettre écrite de la Nouvelle-Zélande, dans laquelle le corres- 
pondant, répondant à quelques questions qui lui étaient 
adressées, confinne de tous points les récits de M. Raynal 

^ Ifalheiireasement ce bruit n'était que prématuré : il s'est réa- 
lîBé plus tard. M. G. Lambert est mort des suites d/une blessure. 
* Cette tn^laction sera donnée pins tard. 



iO BULLETIN. 

• 

(naufrage aux îles Auckland), tels que la Société les a enten- 
dus. Cette lecture est entendue avec une satisfaction mar- 
quée, et il est décidée que la lettre sera insérée dans une 
prochaine publication. 

M. le professeur Chaix dépose ensuite sur le bureau un 
mémoire de M. Kaltbrunner, notre compatriote, sur les Ka- 
byles et leurs otigines. Il fait connaître en quelques mots les 
qualités qui recommandent ce mémoire, dont lecture sera 
faite à la prochaine séance. 

M. le professeur De la Harpe lit ensuite un travail sur Tlrlande 
envisagée surtout au point de vue hydrographique. Il rap- 
pelle que ce pays, qui n'offre que de très-basses montagnes 
mais beaucoup d'ondulations, est un des plus humides et des 
plus arrosés eu égard à son étendue. Les lacs, les rivières, 
les marais y abondent, régulièrement répartis ; mais, vu la 
proximité de la mer, sans former des réseaux ou des bassins 
fort étendus. L'humidité, en movenne double de cdle de 6e- 
nève, est essentiellement entretenue par le Gulfstream, qui 
longe les côtes occidentales de l'île avec une température 
relativement élevée. Les sécheresses sont inconnues, les 
pluies ne variant que du plus au moins; les inondations le 
sont également, grâce aux quatre-vingts lacs du pays qui 
servent de réservoirs-modérateurs. Cette humidité, jointe à 
la, faiblesse des pentes qui prévient les dénudations et l'en- 
traînement des détritus, explique peut-être un des traits ca- 
ractéristiques de l'Irlande, ces immenses tourbières qui, par- 
tant de quelques points de l'est, vont en s'étalant au sud, à 
l'ouest et au nord, suivant les ondulations du terrain avec 
une puissance qui va jusqu'à 30 ou 40 pieds d'épaisseur. 
Ressource immense si le pays possédait les éléments de Tin- 
dustrie, mais qui reste inexploitée sauf pour fournir du com- 
bustible à la consommation locale et quelques rares produits, 
et (jui ne peut s'exporter. Ces tourbières, dont quelques-unes 



12 BULLETIN. 

Société de Géographie italienne. Bulletin, fasc. 5. Séance du 
conseil d'administration du 17 octobre 1870. 

Société anthropologique de Vienne. Mittheilungen, n"" 5. 

Écho des Alpes. ^8^P, n« 2, 3 et 4. 

Société allemande des expéditions au Pôle Nord. Berichte» 
nM à 8. 

Société de Géographie de Berlin. Zeitschrift, t. V, fasc. 5. 

Société de Géographie et de Statistique de Francfort Rap- 
port annuel, 1869-70. Beitrâge zur Statistik, t. II, fasc. 3. 

Société de Géographie de Londres. SUps, 13 décembre 1870. 
Proceedings, t. III, n~ 3, 4 et 5. 

Dons de la Société américaine de Géographie et de Statistique 

de NetC'York. 

Annual report of the Adjutant-General of the state of New- 
York. V. 1. 

New-York 10^ Insurance report, part. 1. Pire and marine, 
part. 2. Life and casualty, 2 vol. 

Extra American Exchange and Reviews, Journal of the Ame- 
rican Geographical and Statistical Society. T. II, part. 2. 

Edwhi E. Johnson. Railroad to the Paciflc. Northern route. 

Annual report of the Geologist of New-Jersey, for 1869. 

Hitchcock. First annual report ilpon the geology and mine- 
ralogy of tlie state of New Hampshire, 1869. 

Taylor Lewis, prof. State rights: a photograph from the 
ruins of ancient Greece. 

Wilson. Business dii*ectorv of New- York Citv. 

Cushman. Législative honors to the memory of président 
Lincoln. 

Rev. Dacosta. Notes on a review of the precolombian disco- 
verv of America bv the Northmen. 
iV.-B. Plusieurs opuscules envoyés par la môme société 



PROCÈS-VERBAUX. 13 

ont été remis, va leur nature toute spéciale, à la Société des 
Arts, à la Société d'Utilité publique et à la Société de Méde- 
cine. 

Dons de VlnstUution SnUthsonienne. 

Annual report of the board of régents of the Smilhsonian 
Institution for the vear 1868. 

Anderson Beiy. Narrative of a joumey to Husardu, the capi- 
tal of the western Mandingos. 

Swan G. J. The Indians of cape Flattery at the entrance of 
the strait of Fuca, Washington territory. 

Gould B. A. The transatlantic longitude, as determined by 
the Coast Survey expédition of 1866. 

CoiBn J. H. The orbit and phenomena of a meteoric flre-ball 
seen July 20, 1860. 

Pickering Ch. The Gliddon mummy-case of the Muséum of 
the Smithsonian Institution. 

Mealemans, Aug. La République de TÉquateur (don de Fau- 
teur). 

Nivellement de précision de la Suisse, fasc. 3 (don de M. le 
général Dufour). 

Sqoier, E. G. Honduras : descriptive, historical, and statistical 
(don de M. Peralta). 

Gaimard, P. Voyages de la Commission Scientifique du Nord, 
1838-40. Atlas, liv. 42-45 (don de M.. le D' Coindet). 

Plan de Jérusalem par Pierrotti (don de M. Boissonnas). 

Qaarterly weather report of the meteorological office, part. 2. 
April-June 1869. 

De Regny, Eug. Statistique de l'Égvpte. 1" année 1870 (don 
de Tauteur). 



14 BULLETIN. 

Séance du vetidredi 10 mars. 
Présidence de M. H. Bouthillier de Beaumont. 

• 

Après rexpédition des affaires administratives, H. Briquet 
a la parole pour terminei' son rapport sur le voyage au 
Spitzberg de MM. de Zeil et de Heuglin. Il s*occupe essentiel- 
lement des résultats scientiûques de l'expédition. Au point 
de vue géologique, les voyageurs ont signalé dans le Spitz- 
berg oriental d'immenses formations d'un hypérit fortement 
magnétique, des houilles et de nombreux fossiles. Au point 
de vue botanique, ils en ont constaté la pauvreté en plantes 
vivantes et la richesse en plantes mortes, c'est-à-dire en bois 
flotté de toutes soiles d'époques. Au point de vue zoologi- 
iiue, ils ont fait une excellente chasse et amplement profité 
des richesses ornithologiques de ces parages. Dans le do- 
maine de la géograpliie physique, ces messieurs ont fait de 
nombreuses observations sur la température de la mer, sur 
la coloration de ses eaux et sur celle des glaces, sur la mar- 
che de celles-ci. Dans celui de la géographie proprement 
dite, ils ont opéré quelques mensurations géodésiques sur di- 
vei"s points du Spitzberg oriental, et découvert une nouvelle 
portion de la teire de Gillis. Le rapport se termine par des 
considérations pratiques sur la saison à choisir et la direction 
à suivre pour explorer ces régions hnportantes au point de 
vue scientifique et peUt-étre commercial. 

M. le professeur Chaix prend ensuite la parole pour faire 
connaître à l'Assemblée un mémoU*e de M. Kaltbnmner sur 
les Kalnfles et leurs arigifies. L'auteur commence par rappeler 
que le mot de Kabyles ou Kbaïls n'est pas le nom d'un peu- 
ple particuUer habitant une partie de l'Algérie, comme on le 
croit vulgairement, mais une épithète (confédérés, monta- 



PROCÈS- VERBAUX. 15 

gnards) désignant une organisation politique et un habitat 
particuliers, épithëte qui s*applique à des populations de 
Maroc et de Tunis, aussi bien qu'à celles de TAlgérie. De la 
comparaison des vocabulaires, M. Kaltbrunner conclut que 
les Kabyles d'Algérie n'ont aucun rapport avec les Arabes, 
mais en onl au contraire beaucoup avec les habitants du 
Ryff, de Ssous et de certaines montagnes du Maroc, avec des 
tribus de la Tunisie, avec les habitants des oasis jusqu'aux 
confins de l'Egypte; que ce sont là les vrais indigènes de 
FAtrique septentrionale. Remontant le fil de l'histoire par les 
invasions des Arabes, des Vandales, des Romains, des Phéni- 
ciens, il retrouve à toutes les époques sous les noms de Ka- 
byles, de Maures, de Gétules, de Numides, de Libyens, peut- 
être de.Tomhu (annales égyptiennes) dont aucun n'est 
indigène, un peuple autochthone, les Berbères, habitant sur- 
tout les montagnes et l'intérieur et restant lui-même malgré 
les conquêtes. Quand à leur origine, il croit que ces popula- 
tions sont parties de l'intérieur de l'Afrique, et il en suit les 
migrations au moyen des pierres levées qu'elles érigeaient 
partout où elles s'établissaient, et qu'on retrouve en Espagne 
où elles ont accompagné les Arabes. 

Dans la discussion qui a suivi cette importante communi- 
cation, M. A. Humbert, sans attaquer les conclusions de 
M. Kaltbrunner, rappelle que la preuve de communauté d'o- 
rigine tirée de la comparaison des vocabulaires a été recon- 
' nue peu probante. Il faut pouvoii* s'appuyer sur de grandes 
analogies dans le mécanisme syntactique, ce qui n'a pas en- 
core été fait pour la langue berbère. Il estime aussi que l'ar- 
gument tiré des pierres levées est trop vague, parce que ces 
pierres sont trop généralement répandues pour être attri- 
buées à une race unique. M. le D' Coindet rappelle que de 
grandes ressemblances ont été signalées entre la langue des 
kabyles et celle des Basques; qu'il existe des grammaires de 



16 BULLETIN. 

cette dernière qui pourraient servir à une comparaison ap- 
profondie des deux idiomes. Les preuves tirées des monu- 
ments sont aussi examinées par M. AI. Lombard, qui croit 
les Berbères autochthones mais fortement mêlés de popula- 
tions d*origine cananéenne. A ce propos, il donne lecture 
d'une lettre de M. Olivier, secrétaire de TAcadémie d'Hip- 
pone, dans laquelle ce savant, s'appuyant sur des similitudes 
de langues et d'institutions, croit les Berbères d'origine 
aryenne. 

Ouvrages reçus, 

Petermann's Mittheilungen. Mars 1871. 

Squier. Nicaragua : its people, scenery, monuments, etc. Lon- 

don 1852, 2 vol. 8% pi. 
Squier. Notes on Central America ; particulary the states of 

Honduras and San-Salvador. London 18S6, 8*^ cart. et pi. 

(Ces deux derniers ouvrages sont un don de M. Al. Lom- 
bard. 

Séance du ve)idredi 24 mars. 

Présidence de M. le prof. De la Harpe. 

Les affaires domestiques de la Société expédiées, M. Peralta 
a la parole pour une communication relative au Honduras. 
Après avoir rappelé la position particulière de l'Amérique 
centrale et certaines analogies matérielles qu'elle a avec la 
Grèce, il s'occupe particulièrement de l'état de Honduras» le 
plus septentrional de la contrée. Il en fait, connaître les bor- 
nes, l'étendue (égale à celle de l'état d'Ohio), la surface, les 
nombreuses rivières qui se jettent dans les deux mers, les 
magnifiques savanes. Il en rappelle les ruines grandioses, dé- 



PROCÈS-VERBAUX. 17 

bris d'une civilisation qui contraste d'une manière énigma- 
tique avec l'état actuel des Indiens du pays. Conquis par 
Alvarado, lieutenant de Cortez, le Honduras a suivi le 'sort 
dH reste de l'Amérique Centrale. Soumis aux Espagnols, il 
s'est émancipé en 1821, est entré dans la Confédération en 
1824, et en est sorti en 1838. Ces vicissitudes ont créé pour 
le commerce et l'industrie un état de souffrance dont ils 
commencent cependant à se relever. Le pays exporte surtout 
de Tac^jou et du tabac, et nourrit beaucoup de bétail. Les 
minéraux de toute espèce s'y trouvent, mais surtout l'or. La 
population se monte à 350,000 habitants seulement, distri- 
bués dans sept départements. Le gouvernement est républi- 
cain, ayant à sa tête un président électif. La religion catholi- 
que est seule reconnue, mais la tolérance est générale. 

Dans la conversation qui a suivi cette communication, M. 
Peralta a ajouté à ses informations que les montagnes du 
flonduras sont hautes sans être volcaniques, ce qui le distin- 
gue notablement de l'État voisin de San-Salvador. Les ruines 
mt été soigneusement explorées par plusieurs savants voya- 
,'eurs, qui se sont occupés avec succès de l'interprétation des 
(spèces de hiéroglyphes qu'elles présentent^ ainsi que des 
laines (de dieux ou de rois) qu'on y trouve. Il expose enfin 
[ue la prospérité future du Honduras sera singulièrement 
àvorisée par un chemin de fer interocéanique actuellement 
sn construction. Ce chemin, qui s'ouvrira en 1872, est éta- 
ili par une compagnie anglake, garantie par un empnmt de 
'5 millions de l'Etat de Honduras. Destiné à faire concur- 
ence à celui de Panama, il aura sans doute un parcours 
beaucoup plus long (300 kilomètres au lieu de 80), mais tra- 
'ersera un pays beaucoup plus salubre, et abrégera singuliè- 
ement les distances pour les populations maritimes de l'A- 
nërique du Nord et de l'Europe. 

H. le professeur Hornung entretient ensuite l'assemblée 

BULLETIN, T. Z, 1871. 2 



18 BULLETIN. 

de la constitution de la propriété et delà cœnmune rurales en 
Russie. Après avoir fait connaître les principaux publicistes • 
qui se sont occupés de ce sujet, MM. Haxthausen, Eckhardt, 
Wagner, Strebilzky, Tchitclierin, M. Hornung rappelle briè- 
vement les phases par lesquelles a passé la propriété rurale 
avec les progrès de la civilisation; appartenant au clan ou à 
la commune (propriété collective avec partages périodiques), 
aux fonctions et aux classes (noblesse et clergé, propriétaii'es 
avec des cultivateurs en servage), enfin devenant indivi- 
duelle. En Russie et chez la plupart des peuples slaves, elle 
est restée collective et n'est pas arrivée, comme dans l'Occi- 
dent, à une organisation supérieure. Qiez les Slaves du sud, 
la terre est en général au pléme ou clan. La conquête de 
Rurik a superposé la noblesse aux communes sans que le 
svstème fut sensiblement modifié. La noblesse a amené le 
servage, introduit sous Boris Godounof et organisé sous 
• Pierre le Grand. En général, un tiers des terres appartenait 
au Seigneur et les deux autres tiers «aux paysans formant 
une commune. Les paysans devaient au Seigneur des corvées 
ou une redevance en argent (obrok). Deux traits caractéri- 
sent ce système : terres appartenant non aux individus, mais 
à la commune qui en fait des partages périodiques; solidarité 
de tous les habitants pour le paiement des redevances et 
des impôts. Les paysans ne possédaient que leurs meubles, 
leur maison et un petit jardin. Depuis 1861, les paysans ont 
été affranchis du servage, et les communes sont représentées 
aux assemblées du district et de la province; mais leur con- 
dition est restée à peu près la même quant à la propriété. 
Les terres des paysans, en cessant de dépendre du Seigneur, 
sont restées propriétés collectives des communes : les com- 
munes seules ont traité avec les Seigneurs pour l'acquisi- 
tion des terres, elles font les partages périodiques et main- 
tiennent la solidarité pour le paiement des redevances et 



PROCÈS-VERBAUX. 19 

impôts. En cessant d'être serfs du Seigneur les paysans le 
sont devenus de la commune. Le vice économique du sys- 
tème, découragement et inertie des hommes honnêtes et la- 
borieux obligés de payer pour ceux qui sont immoraux et 
paresseux, n'en devient que plus évident. C'est une antique 
organisation curieuse à étudier, et une vivante critique du 
régime que voudrait introduire le socialisme. 

A la suite de cette importante communication, M. de Rail 
fait obsener que l'état actuel de la propriété rurale, laissée 
entre les mains des communes pour ce qui concerne les 
paysans affranchis, n'est qu'un état transitoire imposé par 
les circonstances, et non point la constitution défmitive de 
cette espèce de propriété. Libérer les paysans sans leur lais- 
ser des terres, c'eût été froisser toutes leurs idées, les aban- 
donner à la merci des propriétaires, amener des émigrations 
en masse et provoquer un bouleversement social. Les libérer 
en leur permettant de racheter leurs terres et leui-s rede- 
vances eût été un bienfait illusoire, ces paysans ne possédant 
point de capitaux. Il fallait donc, jusqu'à ce que ces capitaux 
fussent formés, lafc^ser la terre entre lés mains du possesseur 
de fait, c'est-à-dire de la commune, responsable vis-à-vis du 
gouvernement de toutes les charges foncières. Mais dès 
1870, la loi autorisa le paysan qui veut se soustraire à ce ré- 
^me en communauté et aux tracasseries qu'il entraîne, à 
acquérir son lot, sa maison et son jardin, et en y ajoutant 
IS pour 7o» de se libérer de toute redevance communale 
provenant de l'ancien système. Cette disposition met les ter- 
res à un prix minime comparativement à celui des autres 
pays de l'Europe, et assure au paysan russe une position su- 
périeure à celle, par exemple, du paysan des provinces Bal- 
liques qui ne peut être que fermier. 



30 BULLETIN. 

Ouvrages reçus. 

Adrian von RiedL Reise- Atlas von Baiern, oder Geogra- 
phisch-geometrische Darstellung aller bairischen Haupt- 
und Landstrassen. Mûilchen 1796. 

Vivien de Saint-Martin. L'année Géographique, &■• année. 



Séance du 14 avril 187i. 

Présidence de M. H. Bouthillier de Beaumont. 

Après l'expédition des affaires administratives, M. R. Pie- 
té t a la parole pour une communication relative kdes sùndor- 

m 

ges et à des draguages opérés dans le nord de VAttantique. 
Ces opérations ont été effectuées dans les parages des Shet- 
land, des Feroë et de l'Islande, sous la direction de M. Car- 
penter; le but spécial était l'étude de la température et de 
la vie animale à de grandes profondeurs. S'en tenant à ce qui 
touche à la géographie physique, M. Pictet expose que les tra- 
vaux de M. Carpenter ont constaté l'existence dans ces para- 
ges, et en allant du N.-E. au S.-O., de couches superposées 
d'inégale température, sans que l'abaissement de la tempé- 
rature soit toujours proportionnel à la profondeur, au moins^ 
dans certaines limites. Ges observations conduiraient à admet- 
tre une circulation incessante qui amènerait les eaux froides 
des mers Polaires dans les profondeurs de l'Océan à l'équa- 
teur, par-dessous les eaux chaudes plus légères qui se dirige-- 
raient de l'équateur vers les pôles; circulation dont le Gulf- 
«tream ne serait qu'une circonstance particulière et locale. Les- 



PROCÈS-VERBAUX. 21 

observations ont été faites avec des thermomètres dont les 
boales étaient préservées par une enveloppe contre tous les 
effets de pression. M. Pictet ajoute quelques mots sur les 
dragues à fermeture presque automatique, avec lesquelles on 
ramenait les dépôts du fond de TOcéan pour en étudier les 
animaux ^ 

^ A la suite de cette communication, M. Humbert rappelle 
que les importantes découvertes zoologiques faites par 
M. Carpenter dans ces circonstances, ont amené plusieurs 
savants à penser que la période géologique dite crétacée se 
prolonge encore de nos jours. Elles ont démontré aussi le 
peu de fondement des théories qui supposent que la vie et 
la lumière s'arrêtent à une certaine profondeur dans l'Océan; 
puisqu'on a trouvé bieij plus bas une foule d'animaux vi- 
vants, avec une coloration qui suppose l'action de la lumière. 
M. de Budé a ensuite la parole pour une communication. 
Persuadé qu'une quantité de voyages produiraient des résul- 
tats avantageux à la science, si les voyageurs étaient rendus 
attentifs par quelques directions aux observations qu'ils peu- 
vent faire, M. de Budé estime qu'il serait très-convenable 
d'utiliser à ce point de vue les missionnaires évangéliques 
répandus dans tant de contrées, en leur remettant, avec des 
manuels pour les instruire, des agendas à remplir de leurs 
observations îpiotidiennes sur différents sujets, ou des ques- 
tionnaires auxquels ils auraient à répondre. La Société de 
Géographie de Genève a déjà lait un essai de ce genre, et 
bien qu'il n'ait pas réussi il ne doit point décourager. M. de 
Budé a écrit à ce sujet au directeur de la Maison des Mis- 
sions de Bâle, et en a reçu la réponse la plus favorable. Il 
demande donc qu'une commission soit nommée pour exa- 
miner l'affaire et aviser aux voies et moyens. Cette proposi- 

^ Ce rapport développé sera publié plus tard. 



22 BULLETIN. 

tion est adoptée, et la commission composée de MM. de Bu- 
dé, De Morsier et prof. Wartmann. M. Maunoir, de la Société 
de Géographie de Paris et membre correspondant de celle 
de Genève, se met obligeamment à la disposition de cette 
commission, la Société de Paris ayant déjà exécuté quelque 
chose d'analogue. 

M. Briquet a ensuite la parole pour une communication 
relative au Grœnland. C'est l'exposé d'un travail de M. J. 
Payer, publié dans les « Mittheilungen » d'avril 1871. Le 
rapporteur fait connaître l'opinion de M. Payer que le Grœn- 
land est un réseau d'îles, et les raisons qu'il en donne (éten- 
due et ramification des fiords, leur forte salure, l'absence de 
grandes vallées longitudinales), tout en faisant ses réserves 
relativement à une généralisation trop hasardée. Pour don- 
ner une idée de la contrée, il invite avec M. Payer ses audi- 
teurs à se représenter la mer envahissant nos Alpes jusqu'à 
la hauteur de 7 à 8,000 pieds, et à ne pas oublier qu'au 
Grœnland l'altitude se confond avec l'élévation. Les monta- 
gnes égalant les Alpes en hauteur, le relief est considérable, 
d'autant plus que par la nature des roches les pentes sont 
très-abruptes. Passant aux glaciers, M. Payer commence par 
s'élever contre la locution de limite des neiges éternelles qu'il 
croit inexacte, surtout quand il s'agit des régions polaires, et 
à laquelle il voudrait qu'on substituât celle deWtmtt» des né- 
vés. n constate ensuite que le développement des glaciers est 
énorme au Grœnland ; il en décrit la couleur, la nature, la 
structure ainsi que celle des névés et termine par des con- 
statations importantes relatives au recul de ces glaciers, et 
aux traces de l'époque glaciaire. 

A ta fin de la séance, M. Maunoir présente quelques dé- 
tails intéressants sur des travaux géographiques exécutés à 
Paris malgré le siège : carte topographique des environs de 
Paris, avec courbes de hauteur de 3 en 3. mètres; carte du 



PROCÈS-VERBAUX. 23 

département de la Seine; carte soignée de la France destinée 
à rinstruction publique. Il ajoute quelques mots sur Tétat 
actuel de la publication de la carte de France par Tétat-ma- 
jor. 

Ouvrages reçus. 

Carte de la Suisse de Scheuchzer (1712),* en 4 feuilles- sur 

toile. 
Écho des Alpes pour 1871, nM. 
Slips de la Société de Géographie de Londres. 
Slips de la Société de Géographie de St-Pétersbourg. 
Petermann's Mittheilungen, IV, 1871. 



Séance du vendredi 28 avril 1871, 
Présidence de M. H. Bouthillier de Beaumom. 

Après la lecture et l'adoption du procès-verbal de la 
séance précédente, M. le président donne lecture d'une lettre 
de M. de Budé, invitant les membres de la Société à assister 
à une réunion i[\ée au samedi 29, local de l'école de la rue 
des Chanoines, pour s'occuper de la rédaction d'un manuel 
destiné à l'ea^^eignement de la Géographie. 

M. A. Lombard a fait part à l'assemblée de quelques notes 
relatives aux nuraghesde Vile de Siwdaigne et à quelques mo- 
numents analogues. Ces constructions, qui ont été diverse- 
ment nommées, mais auxquelles le nom de nuraghes est resté, 
se composent d'assises horizontales non cimentées de pierres 
taillées. La forme générale de l'édifice est celle d'un cône 
tronqué à base quelquefois elliptique, pouvant s'élever jus- 



24 BULLETIN. 

qu'à 20 mètres et en ayant quelquefois au delà de 200 de cir- 
conférence à la base, terminé au sommet par une plateforme 
à ce qu'on suppose. L'intérieur se compose de chambres co- 
niques ou ovoïdes superposées, de hauteurs variables sui- 
vant les étages et pourvues de niches ménagées dans les pa- 
rois. L'entrée habituellement tournée au S.-E est basse en 
commençant; un passage, rampe ou escalier, a été ménagé 
dans l'épaisseur du mur et se trouve éclairé par quelques 
meurtrières. 

On distingue trois catégories principales de nuraghes: 
i"* Les nuraghes simples, qui ressemblent à des tours isolées 
avec quelques traces de murs alentour; ** Les nuraghes 
agrégés formant une réunion de bâtiments situés habituelle- 
ment sur une hauteur; 3° Les niivaighes fortifiés, caractérisés 
par une ou plusieurs enceintes extérieures et concentriques. 
On compte en Sardaigne plus de 3,000 de ces constructions, 
voisines d'ordinaire de pierres levées et de monuments fu- 
néraires dits tombeaux des géants. Elles se retrouvent pres- 
que identiques aux lies Baléares, où elles sont désignées par 
le mot de talayots. En.Jrlande et dans l'archipel de la Grande 
Bretagne, il existe des tours coniques qui offrent de grandes 
analogies avec les nuraghes. 

Quelle était la destuiation de ces édifices? Les opinions ont 
singulièrement varié. On y a vu des monuments funéraires, 
des édifices publics et religieux, espèces d'acropoles; des 
lieux de sépulture, bien qu'il y ait toujours dans les environs 
des tombeaux distincts avec des pierres levées de différentes 
formes; des lieux de dépôt et de refuge; des phares, bien 
qu'il y en ait en nombre immense loin de la mer. De sa- 
vants archéologues se sont enfin arrêtés à l'idée que les nu- 
raghes étaient des autels consacrés à un culte sabéen ou à 
celui de Bahal, et ont cru trouver des analogues en Pales* 
tine. 



PROCÈS-VERBAUX. 23 

Qui a construit les nuraghesî M. de la Marmora men- 
tionne, sans Tadopter, Topinion qui les attribue a une anti- 
que population occupant successivement la Grèce, la Sardai- 
gne et d'autres îles; mais il eftt porté à y voir de.s édifices 
d'migine phénicienne ou carthaginoise. L'abbé Arri les attri- 
bue à des Cananéens expulsés de Palestine par Josué, et 
M. Tyndall, auteur anglais fort estimé, penche vers cette opi- 
nion. Quant aux archéologues Irlandais, ils s'accordent à 
attribuer les totirs coniques de leur pays à une population 
d'origine Chamite, venue en Occident et dans Thiande en 
particulier à trois époques distinctes, en y apportant ses 
mœurs, son culte, ses sacrifices humains, son architecture. 
Cest à des émigrés de cette race et de taille gigantesque que 
les légendes du pays attribuent la Chaussée des Géants. On 
croit voir des traces de leur séjour dans beaucoup de noms 
de villages où reparaît le mot de Bal ou Bahal, et dans cer- 
tains piliers coniques qu'on retrouve tant en Sardaigne qu'en 
Irlande et qui se rattachent évidemment à un culte Chamite. 
Quant à la persistance d'une taille gigantesque chez quelques 
individus de rac^ irlandaise, ce n'est probablement qu'une 
circonstance fortuite mais qui mérite d'être notée. 

Dans la conversation qui a suivi cette lecture, M. Briquet 
fait observer que l'opinion d'un savant sarde, M. le chanoine 
Spano, est que les nuraghes étaient tout simplement des ha- 
bitations variant d'étendue et d'importance suivant Jeur des- 
tination. M. Lombard répond que cette idée n'est point celle 
de la plupart des archéologues. M. le président demande si 
remploi de la voûte ne doit pas donner une indication sur 
répoque où ces monuments ont pu être construits; puis, si 
Ton en trouve de semblables en France, indiquant le passage 
de ce peuple colonisateur. M. Lombard répond que l'emploi 
de la voûte a cessé d'être regardé comme un indicateur sûr 
de la plus ou moins haute antiquité d'une construction. 



26 BULLETIN. 

Quant aux monuments de l'espèce des nuraghes, ils sont in- 
finiment rares en France, soit qu'ils aient été détruits, soit 
que le peuple navigateur qui avait cette architecture n'ait 
pas pénétré dans l'intérieur du pays; il se peut toutefois qu'il 
en existe dans le Périgord. Cette opinion est confirmée par 
M. le prof. De la Harpe. 

Ouvrages reçus. 

Société de Géograpliie de Vienne. Mittheilungen, t. IV, 

n- 3, 4. 
Société de l'expédition allemande au pôle nord. Bérichte, 

n»- 9 à 11. 
Société de Géographie Italienne. Discours du président, M. le 

commandeur Negri, à 'l'assemblée générale du 30 avril 

1871. 
Institut Vénitien. Atti, t. XVI, liv. 3 et 4. 
Société d'Antropôlogie de Vienne, 1. 1, n'' 7. 
Carpenter. On the température and animal life of the deep 

sea (don de M. R. Pictet). 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 27 



MÉLANGES ET SOUYELLES 



M. Rayruil et son naufrage aux iles Auckland, 

Nos le<rteurs n'ont point oublié sans doute les scènes 
émouvantes auxquelles les ont fait assister les récits de 
M. Raynal, soit dans son livre, soit dans les séances qu'il a 
données à Genève. L'intérêt même qu'il a excité paraît avoir 
fait naître, dans quelques esprits, des doutes sur la parfaite 
exactitude de sa relation. Pour confirmer ou dissiper ces 
doutes, une dame de Genève les a catép^oriquement exposés 
à une personne de sa connaissance établie à la Nouvelle-Zé- 
lande; elle en a reçu la réponse suivante que M. le profes- 
seur Hornung a bien voulu nous transmettre, et que nous 
nous empressons de reproduire. 



Bluff Harbour, 27 août 1870. 



Clière Madame, 



« J'ai reçu votre lettre aujourd'hui même et je suis très- 
fàché d'apprendre que M. Raynal a été soupçonné injuste- 
ment. Je n'ai pas lu son livre ; mais je puis répondre moi- 
même à toutes vos questions. 

A la première : Avez-vous réellement vu, le 24 juillet 



28 BULLETIN. 

1865, arriver à Port-Advenlure le bateau le Bescue sur le- 
quel étaient MM. Raynal et Musgrave avec un matelot; tous 
dans rétat le plus misérable? je répondrai oui. Le bateau 
mesurait d'abord 12 pieds; puis M. Raynal Favait agrandi de 
façon à lui donner 17 pieds de long; il ne jaugeait pas deux 
tonnes. Quant au misérable état des voyageurs, on en jugera 
par le fait que, pendant tout leur trajet, ils n'avaient mangé 
que du veau marin et des shags, oiseaux de mer dont la 
chair est si coriace que personne n'en voudrait tâter, à 
moins d'être affamé. Pendant les trois ou quatre jours qui 
avaient précédé l'arrivée des naufragés, nous eûmes réelle- 
ment un temps très-nlauvais à Port-Adventure,'et quand ces 
messieurs nous dirent qu'ils venaient des îles Auckland, nous 
ne voulûmes pas les croire. Je n'aurais pas voulu m'avancer 
d'un mille en mer avec un bateau pareil au leur; c'est par 
miracle qu'ils ont pu atteindre Port-Adventure. 

« A votre seconde question : Avez-vous plus tard fait voile 
pour les îles Auckland, sur votre bâtiment le Flying-Sand^ 
avec M. Musgrave, dans l'intention de délivrer les deux au- 
tres naufragés? je répondrai oui. Le Flying-Sand porte seu- 
lement 11 tonnes; c'est le plus petit vaisseau qui se soit ja- 
mais aventuré vers le sud aussi loin que les îles Auckland. 

« Quant à votre troisième question, je répondrai que j'ai 
vu la hutte qu'avaient construite les naufragés et dans la- 
quelle ils ont vécu douze mois. 

t II y a déjà si longtemps que tout cela s'est passé que j'ai 
presque oublié toutes les aventures que nos voyageurs m'a- 
vaient racontées; mais je sais qu'ils ont couru beaucoup et 
de grands dangers. Un jour M. Raynal et deux ou trois ma- 
telots, étaient montés au sommet d'une montagne appelée 
Granfs Tomb, quand un épais brouillard les enveloppa de 
telle sorte qu'ils ne voyaient pas au delà de leurs pieds; ce 
n'est qu'avec beaucoup de peine qu'ils purent redescendre. 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 29 

Ces brouillards sont très-fréquents aux îles Auckland et il est 
fort dangereux d'en être entouré, surtout dans la position où 
étaient les naufragés. 

« A leur départ, un schooner arriva sur les côtes de Fîle 
pour pêcher les veaux-marins. Cinq hommes quittèrent ce 
schooner sur une chaloupe baleinière deux fois plus grande 
que le bateau qu'avait M. Raynal pour gagner la Nouvelle- 
Zélande; dès lors on n'en a plus entendu parler. On suppose 
que, vu sa petitesse, leur embarcation aura chaviré et qu'ils 
se seront noyés ; ce qui montre combien il était dangereux 
de monter une si petite embarcation. Eh bien! le bateau de 
M. Raynal était beaucoup moins gi*and que celui dont je 
parle. Depuis, je suis allé deux fois dans ces parages, et j'ai 
pu juger par moi-même des dangers que M. Raynal avait 
courus. Je suis convaincu^ quant à moi, qu'on ne saurait trop 
hautement le louer pour ce qu'il a fait; car sans lui je ne 
Vois pas ce que les naufragés seraient devenus. Je sais posi- 
tivement que lui seul montra de la présence d'esprit pen- 
dant tout le temps qu'ils restèrent dans les îles. 

« Si vous voulez en savoir davantage, soyez assez bonne 
pour me faire des questions qui me remettent en mémoire 
ce que j'ai un peu oublié; je serai toujours heureux d'y ré- 
pondre en toute franchise. 

« Espérant que cette lettre répondra à vos intentions, je 
reste, etc. 

« Thomas Cross. » 



30 BULLETIN. 



irOUYELLES GÉOGRAPHiaUES 



Canal du Darien. — Nos lecteurs ont pu voir par les pro- 
cès-verbaux des séances de la Société (13 janvier 1871), que 
les études pour le percement de Tisthme du Darien et réta- 
blissement dans ces parages d'un canal interocéanique, 
avaient donné un résultat négatif pour deux parcours, et 
qu'il restait à en explorer un troisième, celui du bassin de 
TAtrato. Ils ont pu voir aussi qu'un citoyen de l'Amérique 
Centrale avait informé l'assemblée que ee projet avait été 
abandonné, et qu'on était revenu au plan de M. Belly (et du 
prince Louis Bonaparte ), au passage par le fleuve San Juan 
et le lac Nicaragua. Dès lors, quelques journaux ont annoncé 
que l'exploration de . l' Atrato * avait permis de constater 
qu'une coupure était possible, et qu'aucun obstacle géogra- 
phique insurmontable ne s'opposait à l'exécution du canal. 
Mais nous désirerions, pour asseoir une opinion, des détails 
plus nombreux et plus précis. Le possible ne suffit pas en pa- 
reille affaire; il faut encore le praticable, le commode, et bien 
d'autres Umn sur lesquels nous ne sommes pas renseignés. 
Attendons. 



^ Soit dit en passant, c'est habituellement PAtrato qu'on utîLi- 
sait dans ces plans d'un canal interocéanique, qui ne datent pas 
d'aujourd'hui. 



NOUVELLES GEOGRAPHIQUES. 31 

Voyage dans l'Asie Centrale. — A roccasion des explora- 
ions géographiques dont TAsie Centrale est le théâtre, le 
ilobe a déjà signalé les voyages et les travaux des deux in- 
ligènes instruits, formés et expédiés par le gouvernement 
nglais de Tlnde- daas THimalaya oriental et le Thibet. Cet 
ssai a eu, comme Ton sait, d'heureux résultats, et des Asia- 
iques en nombre croissant, acquièrent les connaissances né- 
essaires et sont employés aux travaux cartographiques et 
[éôdé^jques de leur pays. Nous avons annoncé * qu'un gen- 
ilhomme (ou mirza) musulman, appartenant à cette catégo- 
ie, était parti pour explorer le haut plateau de l'Asie Cen- 
rale ; ce voyage s'est effectué très-heureitsement. Une lettre 
le M. le major Montgomerie, lue dans la séance du 24 avril 
le la Société de Géographie de Londres, annonce que ce 
Dirza ou noble Afglian, instruit par les officiers du bureau 
'igonométrique, a travei-sé l'Hindou Koush et la steppe de 
•amir (l'objectif du malheureux Hayward) et a pénétré à l'est 
ans les plaines du Turkestan Orient^d. La lettré renferme un 
ipport détaillé (mais encore inédit) sur ce voyage, quia une 
aute importance géographique. La lumière commence donc 
se faire sur ces régions si longtemps inexplorées. Si l'Ata- 
k. Ghazee qui règne à Yurkand se montre toujours bien dis- 
3sé pour les Européens, on peut s'attendre à ce que MM. 
l^aw, Hayward, Forsith,le mirza Afghan aient de nombreux 
l iieureux émules. 

D* Uvingstone, — Mentionnons enfin les derniers rensei- 
Sîïements obtenus sur le compte du D'^ Livingstone. 

Dans le temps où le minisire Gladstone annonçait au Par- 
lement anglais que des secours avaient été envoyés par l'ad- 
ministration à l'illustre voyageur, quelques journaux pu- 

* Voir Globe, mars 1870, p. 112. 



32 BULLETIN. 

bliaient un télégramme de Bombay, portant que Living- 
stone était arrivé dans cette ville. Une nouvelle si inattendue 
et si surprenante parut suspecte à beaucoup de gens. Il y 
avait, en effet, une erreur; ce n'était pas Livingstone qui 
était arrivé à Bombay, mais des détails le concernant. On an- 
nonçait que le voyageur était dans l'intérieur de l'Afrique, 
vivant et bien portant, mais sans rassourc^s. Cette nouvelle 
a été confirmée et développée par des dépêches du ï)' Kirk 
de Zanzibar^ lues à la Société de Géographie de Londres 
dans sa séance du 1 1 mai et dont voici le résumé : Un Arabe, 
le Shérif Basheik-bin-Ahmed, avait été chargé de conduire 
de Zanzibar dans l'intérieur des provisions et des hommes 
destinés à Livingstone. Cet Arabe est arrivé heureusement à 
Ujiji, sur les bords du lac Tanganailca, et a reçu, le iO novem- 
bre 1870, la visite d'un messager venant du pays de Ménama 
(ou Manaïéma). Ce messagei* apportait des lettres d'Arabes 
établis dans la contrée, et une du «Docteur; » elles étaient 
datées du 15 octobre. Basheik-bin-Ahmed questionna lon- 
guement le messager et apprit de lui que Livingstone était 
actuellement bien portant, mais qu'il avait été malade, qu'il 
était dans la ville de Manakoso avec Mohamed-bin-Gharib, 
attendant le départ des caravanes pour se mettre en route. 
Car n'ayant plus (jue huit hommes avec lui et se trouvant 
sans ressources, il ne pouvait aller nulle part, ni descendre 
(à Ujiji). Le shérif ajoute qu'il a immédiatement envoyé au 
docteur douze de ses hommes avec une notable quantité de 
marchandises, des souliers, de la quinine, des munitions, etc., 
et qu'il a résolu d'attendre à Ujiji des nouvelles et des ordres 
ultérieurs. 

Un autre Arabe, Saïd-bin-Majid, écrit d'Ujiji à un marchand 
de Zanzibar que la contrée est dans un état trés-satisfaisant. 
Il ajoute que des lettres de marchands arabes de Ménama annon- 
cent que le « Chrétien » est en leur compagnie, et qu'une ca- 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 33 

ravane doit retourner à Ujiji en avril 1871. Il confirme ce 
qae dit le shérif, que des marchandises et des hommes ont 
été envoyés à Livingstone. 

D'autres lettres arrivées ultérieurement donnent quelques 
détails de plus, mais sans grande importance. 

Enfin, dans sa séance du 26 juin dernier la Société de 
Géographie de Londres a entendu la lecture d'une lettre 
de Zanzibar, en date du 30 mars. Dans cette lettre, le D'' Kirk 
transmet son opinion sur la position actuelle de Livingstone. 
n paraît que personne de Zanzibar n'est allé à Manaiéma, l'en- 
droit d'où l'on avait les dernières nouvelles de Livingstone ; 
mais M. Kirk a constaté que Manaiéma est environ d'un mois 
de routé (2 à 300 milles) à l'ouest du lac Tanganaïka, et que 
c'est un grand marché d'ivoire. Il estime que si Livingstone 
est parvenu à résoudre le problème relatif à l'émissaire d^i 
Tanganaïka, il s'en tiendra là et laissera à d'autres le soin de 
recherches ultérieures. D'abondantes provisions étaient à la 
disposition du voyageur à Ujiji sur les bords du lac. 

De ces renseignements on peut conclure que, sauf les pé- 
ripéties d'un voyage en Afrique, Livingstone sera à Ujyi au 
milieu de cette année, et à Zanzibar vers la fin. 



Aseensi(ms de VAUas, — Dans cette même séance du 26 
juin, la Société de Londies a reçu communication de lettres 
adressées par le D' Hooker à sir Roderick Murchison, et 
contenant la relation de sa récente ascension du mont Atlas, 
à deux points situés au sud-ouest de la ville de Maroc. Dans 
une première expédition M. Hooker s'est élevé jusqu'à une 
altitude de 12000 pieds; dans la seconde jusqu'au sommet 
d'un pic de 11500 pieds. La constante humidité et les vents 
froids du nord qui régnent dans ces montagnes y produisent 
un tel abaissement de température, que la flore se compose 

BUIXBTIH, T. X, 1871. 3 



34 BULLETIN. 

d'espèces septentrionales à Texclusion des espèces méridio- 
nales. 

Prix de géographie. — Le Président a annoncé aussi que 
le Conseil de la Société a^renouvelé pour Tannée 1872 l'offre 
de médailles servant de prix de géographie dans les princi- 
pales écoles^ubliques de TAngleterre, et que le sujet spécial 
pour cette année sera TAmérique méridionale, tant au point 
de vue physique qu'au point de vue politique. 

Expéditions arctiques, — Les régions arctiques sont, cette 
année encore, l'objectif de plusieurs voyages. 

1° Une expédition américaine a dû partir pour le Nord au 
mois de juin sous les ordres du capitame Hall, pour pénétrer 
dans la baie de fiaffin et de là dans le détroit de Jones ^ Le 
bâtiment est un vapeur à héhce de 400 tonnes. 

^ M. James Lamont, déjà connu par ses excursions arcti- 
ques, est parti de Dundee le 22 avril sur le bateau à vapeur 
Diana, capitaine Lessortier. Son but était d'aller directement 
à l'Est-Grœnland, sur le théâtre des opératipns de la seconde 
expédition allemande. S'il n'y arrive pas au commencement 
de juillet, il tournera à Test et tâchera d'atteindre la Terre 
du Roi Charles à l'orient du Spitzberg. 

3" Une nouvelle expédition suédoise est partie" de Karls- 
krona et a quitté la rade de Copenhague le 11 mai. D'abord 
le professeur Nordenskjôld avait l'intention de retourner 
cette année au Spitzberg, d'hiverner aux Sept Iles (80 Vi" lat. 
N.) et de s'avancer en traîneau vers le pôle nord au prin-: 
temps de 1872. Mais le butin scientifique qu'il a fait l'année 
dernière dans l'Ouest-Grcenland s'est trouvé d'une telle im- 
portance qu'il lui a fallu, pour le travailler, plus de temps qu'il 

^ A l'ouest de la baie de Baffin. 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 35 

n^avait cru, et qu'il n'a pu partir cette année. Néanmoins le 
gouvernement suédois a équipé à ses frais deux bâtiments 
de guerre pour une expédition scientifique de cinq mois; la 
chaloupe canonnière Ingegerd avec 30 hommes d'équipage 
et le brick Glûdan, qui en a 2o. La canonnière est sous )es 
-ordres du capitaine d'Otter, qui commandait la Sophie dans 
son expédition arctique avec le professeur Nordenskjôld; le 
brick, sous ceux du capitaine de Krusenstjerna. En effet, 
l'expérience a démontré que, sans frais considérables, on 
peut ajouter un but scientifique aux expéditions que néces- 
sitent l'exercice des marins et la protection du commerce; 
c'est pour cela que le roi de Suède a ordonné cette expédi- 
tion. M. le D' Nystrom, zoologiste et botaniste capable, qui 
a déjà pris part à l'expédition de 1868, fonctionne comme 
médecin à bord de la canonnière; deux géologues, MM. Nauk- 
hoff et Lindhal, le professeur Thore Friis et le géologue 
danois Steenstrup accompagnent également l'expédition. 

Le but en est en partie d'enlever d'énormes masses de fer 
météorique, découvertes l'année dernière par Texpédition 
suédoise au Grœnland, dont l'une ne mesure pas moias de 
12 pieds de longueur sur 5 de hauteur; on emporte des ap- 
pareils spéciaux à l'aide desquels les 55 hommes élèveront à 
bord cette gigantesque trouvaille. On peut s'attendre encore 
à des résultats importants, en particulier à des sondages de 
grandes profondeurs; M. Otter en a déjà exécuté en 1868 
avec beaucoup de succès. En particulier il a mesuré entre 
le Spitzberg et le Grœnland, Ténorme profondeur de 2650 
brasses ou 15900 pieds. Cette union de buts scientifiques et 
d'exercices pour la marine militaire a eu jusqu'à présent 
d'heureux résultats, et la crainte de conflits entre les savants et 
les officiers avec leurs équipages respectifs, qui subsistait dans 
l'origine, ne s'est point réalisée ; au contraire, on a vécu de 
-part et d'autre en de très-bons termes. 



i .■.■.•..-. - -T:r'**i.-:;_»i 



36 BULLETIN. 

Les papiers publics ont beaucoup parlé dernièrement d*un 
projet d'occupation et de colonisation du Spitzberg par les 
Suédois. Dans le cours des 300 dernières années et à plu- 
sieurs reprises, divei'ses nations européennes y ont eu des 
établissements d'été; on y a hiverné. Dans ce siècle en parti- 
culier, les Russes l'ont fait sur toutes les côtes du Spitzberg à 
nous connues, jusqu'au delà de 80* de lat. N.; on retrouve 
encore partout les restes de leurs cabanes et de leurs maisons» 
Un de ces colons russes, Staratchin, n'a pas passé moins de 
39 hivers au Spitzberg, dont 15 consécutifs. Cependant les 
baleines et le^ autres animaux à huile ont tellement diminué 
dans ces parages, s'ils ne sont anéantis, que l'utilité d'un 
établissement permanent dans cette contrée est très-contes- 
table. 

A ce qu'on apprend de Stockhohn, il s'agit principalement 
de fonder une station permanente pour des observations 
météorologiques et magnétiques ; puis de seconder l'expédi- 
tion qui doit aller au Spitzberg en 1872 sous la direction du 
prof. Nordenskjôld, et de là atteindre le pèle avec des traî- 
neaux tirés par des rennes, et non par des chiens arctiques, 
comme on l'avait d'abord projeté. Une pareille station sera 
d'une grande utilité scientifique et depuis longtemps on la 
désire. La colonie se composerait de 10 familles qui emporte- 
raient de Gothenburg les habitations nécessaires. 

4*» Diverses entreprises norwégiennes ont été formées cette 
année dans le but spécial de faire des découvertes géographi- 
ques et des observations scientifiques. « Les Norwégiens, » dit 
un journal, ont occupé ces deux dernières années un rang* 
élevé dans la chasse des animaux à huile; plus cette branche 
d'industrie se développera et verra s'augmenter le nombre 
des entrepreneurs capables et des bons tireurs, moins sans 
doute elle dépendra d'événements fortuits, et en tout cas 
beaucoup moins que le nolissement des ch'constances politi- 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 37 

ques. La flotte norwégienne consacrée à cette chasse compte 
déjà plusieurs bateaux à vapeur, d*autres encore sont^ en 
construction pour la campagne de 1872. On sait que cette 
flotte, durant ces trois dernières années, a principalement 
opéré dans la moitié orientale de la mer Arctique d'Europe, 
€t avec beaucoup de succès au point de vue industriel et 
scientifique. Parmi les entreprises de cette année, nous 
devons mentionner celle du capitaine Torkildson, un de 
ceux qui déjà Tannée dernière ont fait de précieuses obser- 
vations dans la mer de Kara. Il doit poursuivre sa chasse près 
et autour, du Spitzberg, puis chercher à pénétrer à l'est 
jusqu'à la terre du roi Guillaume où il espère trouver beau- 
coup d'aniniaux ; si ses espérances se réalisent et s'il peut 
compléter promptementsa cargaison, il a l'intention de tou- 
cher à Tromsoë, d'y décharger son bâtiment et de repartir 
pour l'Obi et le Jenisséi. 

6* On s'était donné du mouvement à Tromsoë pour provo- 
quer de la part du gouvernement norwégien une expédition 
qui aurait exploré à fond toute la mer qui s'étend entre le 
Spitzberg et la Nouvelle-Zemble et qui est si peu connue. 
Mais comme cette expédition n'est pas encore prête, le capi- 
taine Hack, marin norwégien expérimenté, visitera cette 
mer. Le gouvernement l'a pourvu des instruments nécessai- 
res. 

6*" Une expédition allemande, sous les ordres du lieutenant 
de vaisseau Weyprecht et du lieutenant J. Payer, a pris la 
mer au mois de juin avec la mission spéciale d'atteindre et 
d'explorer la Terre du Roi Charles. 

T*" Quant aux expéditions norwégiennes de cette année 
pour la Nouvelle-Zemble et au delà, tout ce qu'on peut dire 
c*est qu'elles seront aussi nombreuses que celles des années 
précédentes, et que nous pouvons au moins attendre d,e quatre 
observateurs, comme MM. Johannesen, Ulve, Quale et Nedre- 



38 BULLETIN. 

Yaag, une augmentation de richesses géograpliiques analo- 
gue à celle de Tannée dernière. La plus considérable est sans 
aucun doute celle que conslituent les déterminations et les 
données du capitaine Johannesen sur la moitié nord-est de 
la Nouvelle-Zemble. 

En somme, voilà, sans compter les travaux des Russes, dix 
voyages et expéditions dont nous pouvons recevoir des nou- 
velles importantes et intéressantes déjà l'automne prochain. 
(Petermann's Mittheilungen, juin 1871.) 

CongrèsjféograpfUque d'Anvers. — Le Congrès International 
pour le progrès des sciences géographiques, cosmographi- 
ques et commerciales, (|ui devait se réunir à Anvers en 1870, 
et que les circoastances ont forcé de renvoyer, s'assemblera 
cette année du 14 au 28 août. Comme rien d'essentiel n'a été 
changé dans le programme, nous nous en tiendrons pour le 
moment à ce que nous en avons dit l'année passée, nous ré- 
servant d'en parler quand il aura eu lieu. 



Eocpédition allemande au pôle Nord en 1869-1870, 

Bapport du capitaine Koldewey, commandant le bateau à vapeur 

Oermatda. 

Nous avons brièvement rapporté, dans un précédent fasci- 
cule (novembre-décembre 1870), les étranges aventures d'un 
navire de cette expédition, « la Hansa, > commandé par le 
capitaine Hegemann. Nous allons aujourd'hui compléter no- 
tre tâche en extrayant du rapport du capitaine Koldewey ^ 

^ Petermann's Mittheilungen, novembre 1870. 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 39 

les détails les plus essentiels du voyage de la « Germania, > 
voyage qui a été beaucoup moins malheureux, sinon beau- 
coup plus prospère que celui de son vaisseau-matelot *. 

L^expédition allemande quitta Bremerhaven en présence 
de Sa Majesté le roi de Prusse, le 15 juin 1869. Les bâti- 
ments furent remorqués au large par deux bateaux à vapeur 
du Lloyd Nord-allemand, et se dirigèrent vers le nord par 
une brise du S.-O. Des vents violents du N.-O. retardèrent 
beaucoup la navigation, et ce ne fut que le 15 juillet, par 74*»49' 
lat. N. et 10»50' long. 0. (Greenwich) qu'on aperçut les pre- 
mières glaces. La Hansa fut séparée de la < Germania i par un 
épais brouillard dans les parages do Tîle Jan-Mayen; elle fut 
retrouvée par 75*» de lat. N. et prise à la remorque. Pendant 
les premiers jours qui suivirent le temps fut nébu- 
leux, et les vaisseaux durent prendre la direction du S.-O., 
revenant en quelque sorte sur leui's pas et tâtonnant. A la 
suite d'un signal mal compris à cause du brouillard, ils furent 
de nouveau séparés et ne se revirent plus. Jusqu'au 29 juillet 
la « Germania > fit, à l'aide de la vapeur, d'inutiles tentatives 
pour pénétrer plus à l'oue^st \ et après avoir acosté le balei- 
nier « la Ruche » et lui avoir remis des lettres pour TAUema»- 
gne, elle reprit sa route vers le Nord en longeant la ban- 
quise. Partout les glaces semblaient complètement fermées : 
ce ne fut que par 74** degrés qu'elles se montrèrent flottan- 
tes et désagrégées en arrière de la traînée. Grâce à la vapeur, 
car il faisait un calme complet, la Germania put briser la bar- 
rière et pénétrer à l'ouest dans une région où elle pouvait 
manœuvrer sans gène. Elle en profita pour avancer de deux 
degrés de longitude; mais le 1" août elle fut de nouveau ar- 

^ Lire préliminairement la note A à la fin de l'article. 

' D'après les'instmctions qu'il avait reçues, le capitaine Eolde- 
-wey derait se porter immédiatement non pas tant au nord, mais 
plutôt yen les côtes de l'Ëst-Grœnland. 



40 BULLETIN. 

rôtée par une glace compacte. Les navigateurs avaient alors 
en vue le groupe des iles du Pendule, et distinguaient par- 
faitement derrière la banquise Teau de terre* si désirée. 
Comme la glace paraissait disposée depuis quelque temps à 
se disloquer, on la serra de près pour attendre un change- 
ment; c^était évidemment la meilleure position à prendre. 

Les jours suivants, le temps fut assez beau mais le brouil- 
lard épais, en sorte que les navigateurs ne pouvaient juger 
de leur position, de ce qu'ils avaient à craindre ou à espérer 
Le 5 août, un temps plus clair leur permit de reconnaître 
qu'ils avaient été un peu poussés à Test, mais que la glace à 
Touest était beaucoup plus disloquée. La GermatUa s'y lança 
sans hésiter; elle ne tarda pas à rencontrer des champs assez 
vastes, mais séparés par des canaux assez larges pour que le 
bâtiment pût y naviguer; quelquefois cependant il fallut for- 
cer le passage. Après avoir dépassé le 17" de longitude, les 
marins constatèrent avec plaisir qu'ils étaient sortis des para- 
ges les plus difficiles et qu'ils pouvaient avancer presque sans 
résistance, et le ^ août, à 5 heures du matin, ils jetèrent l'an- 
cre par une profondeur de 3 brasses sur la côte méridionale 
de l'île Sabine du groupe du Pendule. D'après les instruc- 
tions qu'ils avaient reçues, c'était là comme leur première 
étape, un lieu de rendez-vous, un point de départ pour les 
explorations de découverte qui allaient proprement com- 
mencer. Toutefois les semaines précédentes n'avaient pas 
été perdues : on avait fait autant de sondages et pris autant 
de mesures de température que les circonstances l'avaient 
permis. 

Les jours suivants, l'ile Sabine fut relevée et sa position 
géographique se trouva d'accord avec celle que lui avait as- 
signée le savant illustre dont elle porte le nom. Les con- 

^ Mer libre le long de la côte. 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 41 

étantes magnétiques furent déterminées, et en général les sa- 
vants se livrèrent à tous les travaux qui leur incombaient. 

Le 10 août, le temps se trouvant beau et favorable, on 
songea à se remettre en route et à se diriger vers le nord. 
Hais afin de le faire avec connaissance de cause, quelques- 
uns de c^ messieurs escaladèrent une montagne voisine du 
sommet de laquelle devait se dérouler un vaste panorama. 
Vaste en effet, mais hélas I peu rejouissant. La glace de terre 
n*était brisée que vers le sud du groupe du Pendule ; vers le 
nord, sfu contraire, entre la terre ferme et Tîle Shannon, tout 
était solide : il n*y avait pas trace d'eau de terre le long du 
continent au nord de 74<'32' lat. N. Même aspect du côté de 
Test; une glace compacte et vieille de plusieurs années 
s*étendait sans interruption ni fissure, bien au delà des îlas 
les plus orientales du groupe. Les côtes méridionales étaient 
seules partiellement dégagées. Ce n'était pas encourageant. 
Toutefois, comme la navigation paraissait possible jusqu'au 
cap Philipp Broke, la pointe S.-E. de l'île Shannon au nord 
de l'île Salbine, il fut résolu qu'on avancerait jusque-là. La 
vapeur amena, en effet, le bâtiment dans ces parages, sans 
qu'il rencontrât d'obstacles. Les marins y découvrirent, à 
Test de l'île, entre la banquise et la glace de terre qui blo- 
quait la côte, un canal de 1 à 3 milles de large qui semblait 
praticable. La Germania s'y lança sans hésiter, ayant à sa 
gauche l'arrête de la glace de terre, haute de quarante pieds, 
preuve significative de la pression énorme exercée par les 
champs, et trouvant çà et là le passage barré par d'épais 
glaçons que la vapeur lui permettait de percer sans grande 
peine. Elle s'avança ainsi durant une dixaine de lieues, jus- 
qu'à 75*31' latitude nord par 17*16' long 0., où tout progrès 
ultérieur fut subitement arrêtée. Les champs devenaient con- 
tinus avec la glace de terre et l'on ne voyait pas trace d'eau 
Ters le nord. Une attente de quelques jours n'ayant amené 



42 BULLETIN. 

aucun changement, et une forte éclaircie au large faisant trop 
clairement connaître qu'il ii'existait point de mer libre de 
quelque étendue , il fut résolu, si possible, d'ancrer sur la 
côte méridionale de Tîle Shannon, et de consacrer à des re- 
cherches et à des travaux scientifiques le temps qu'on ne 
pouvait employer à s'avancer vers le nord. D'ailleurs on pou- 
vait toujours du haut des montagnes observer le mouvement 
des glaces et voir si elles se dirigeaient vers le sud. Ce plan 
fut réalisé, et le 16 août, à midi, la G^nnama jeta l'ancre non 
loin du cap Philipp Broke par 3 brasses de profondeur. 

Les travaux commencèrent immédiatement et continuè- 
rent les jours qui suivirent; l'exploration de l'ile y tint natu- 
rellement une grande place. Cette ile Shannon est beaucoup 
plus grande que les cartes ne l'indiquent ; le point le plus 
avancé au N.-E. est par 75*>26' lat. N. et 48» long. 0. et 
la côte occidentale comi presque droit au nord. Rien de 
plus triste, de plus désolé que l'aspect de cette contrée, comme 
on peut s'y attendre; il y a cependant dans les plaines de la 
partie occidentale une végétation clair-semée, mais assez 
abondante pour nourrir des troupeaux de bœufe musqués. 
Le premier animal de cette espèce fut tué le 16 août tout 
près du cap Philipp Broke. 

L'état des glaces empirait au lieu de s'améliorer; la ban- 
quise se rapprochait toujours plus de l'est vers la côte; 
l'espace qui sépare l'île Shannon du groupe du Pendule se 
remplissait de nouvelle glace, l'ancrage devenait tous les 
jours moins sûr. Or, comme tous les travaux à faire dans 
l'île étaient achevés et que personne ne voyait la possibiUtô 
de pousser plus loin vers le nord, on jugea que ce qui répon- 
dait le mieux aux différents buts de l'expédition, était de re- 
tourner aux îles du Pendule, de s'y livrer à toutes les bran- 
ches de recherches scientiflques , et de faire où et quand l'on 
pourrait une expédition en traîneaux à la recherche d'un 



NOUVEIJ.E$ GÉOGRAPHIQUES. 43 

fiord sur la côte du Grœnland. Le seul espoir de pouvoir cette 
année encore atteindre de plus hautes latitudes reposait sur 
les orages d'automne qui détermineraient peut-être une dislo- 
cation des glaces. Il fallait les attendre. 

Le 27 août la Germania prit de nouveau sa roule vers le 
sud. n n'était que temps. Durant les dernières nuit<i, il s'était 
déjà formé entre les blocs épars tant de jeune glace d'un 
pouce d'épaisseur, que le bâtiment ne put se frayer une route 
qu'en donnant fréquemment à toute vapeur de vrais coups 
de bélier. Un bâtiment à voiles se serait trouvé pris sans res- 
source; car il ne faisait que peu ou point de vent. Le calme 
prédomine en été dans ces parages ; deux saisons consécuti- 
ves ne le prouvèrent que trop à l'équipage. Le 27 août, à 11 
heures du soir, la Germania ancra sur la côte sud du Petit 
Pendule par o brasses de profondeur. 

La première moitié de septembre fut employée à relever 
l'île; l'autre fut consacrée à divers travaux scientifiques, à la 
chasse aux bœufs musqués, aux rennes, etc. La glace ne 
broncha pas; quelques violents orages du nord n'exercèrent 
pas la moindre influence sur cette masse inerte. La glace en- 
tre l'île Shannon et la terre ferme n'avait pas changé, et le 
vaisseau se trouvait renfermé dans des limites toujours plus 
étroites. Une tentative pour pénétrer dans la baie Gale Ham- 
kes (quelques lieues plus au sud^ sur la côte du Grœenland) 
échoua, parce que cette baie était remplie d'une glace épaisse. 
Par le cahne, il s'en formait toujours de nouvelle, et bien 
qu'elle fut brisée à chaque coup de vent du nord, tout faisait 
présager l'approche de l'hiver. Aussi la Germania gagna-t- 
elle une station plus méridionale, et le 13 septembre elle se 
trouva de nouveau sur la côte sud de l'île Sabine, dans le 
petit port où elle avait, pour la première fois, jeté l'ancre le 

S août. 

On fit immédiatement les préparatifs d'un voyage en traî- 



44 BULLETIN. 

neau * dans rintérieur de Tarchipel, et ce voyage commença 
le 14 septembre à midi. Dans la baie et autour du bâtiment 
il s'était reformé, durant la nuit, beaucoup de glace nouvelle 
qui était trop faible pour porter et qui rendit la marche du 
canot fort pénible. Enfin, à 1 Va lieue à l'ouest, on débar- 
qua sur la vieille glace, et la course en traîneau commença 
assez rapidement et bien, les flaques d'éau qui s'y trouvaient 
étant déjà regelées. Les voyageurs pénétrèrent les jours sui- 
vants dans un fiord qui avait été dégagé en été, mais qui 
était déjà recouvert d'ue couche unie de 3 pouces d'épaisseur. 
Une montagne de plus de 4000 pieds d'altitude fut escaladée 
€t le lieutenant Payer y exécuta un panorama cartographique. 
De cette hauteur, la vue s'étendait au loin sur les montagnes 
environnantes, et au N.-E. sur la mer. Dans cette dernière 
direction et au delà de la pointe nord de l'île Shannon, on 
ne pouvait discerner que de la glace. Les champs ne s'étaient 
donc pas mis en mouvement et ne s'étaient vraisemblable- 
ment jamais détachés de la glace de terre. Il fallait donc irré- 
vocablement se résoudre, comme on l'avait déjà pressenti, à 
hiverner sur la côte de l'île Sabine, le seul port praticable et 
sûr de toute la côte entre 74* et 77°. 

En revenant au vaisseau, le lieutenant Payer découvrit dans 
uneîle des couches de lignite, et y trouva beaucoup de fossiles. 
Cette île à lignite offrait, relativement à l'île Sabine, une ri- 
che végétation, surtout des andromeda; de grands troupeaux 
de bœufs musqués et de rennes y paissaient. De leur tente, 
les voyageurs abattirent autant de gibier qu'ils voulurent , 
mais ne purent malheureusement en emporter beaucoup à 
bord, les traîneaux étant déjà chargés à l'excès. 

Le 22 septembre, la petite troupe était de retour en bonne 
santé. Durant son absence, on n'était pas demeuré oisif sur 

* Voir la note B. 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 45 

le bâtiment. Divers préparatifs avaient été faits en vue de 
rhivernage : on s*était placé un peu plus avant dans Tinté- 
rieur du port; on avait tué beaucoup de bœufs musqués, de 
rennes, d*ours, de morses, etc. Dans la nuit du 20 au 21 sep- 
tembre, il s'était élevé du nord un violent orage, qui n'avait 
cependant pas eu la force de briser et de disperser la jeune 
glace. Elle avait déjà une épaisseur de plusieurs pouces , en- 
sorte que les voyageurs purent regagner le vaisseau à pied. 

Le vaisseau fut toué encore plus avant dans le port, jus- 
qu'à ce qu'il fût, par 10 pieds d'eau, à peu de distance de la 
terre; il ne fallut qu'une nuit pour qu'il fût irrévocablement 
pris dans la glace, ce qui rendit inutiles les ancres et les chaî- 
nes. La majeure partie de la cargaison fut débarquée avec 
les provisions; les machines furent démontées, la cabine 
agrandie et arrangée, les vergues et les manœuvres cou- 
rantes descendues, et le pont complètement recouvert d'un 
toit. Deux observatoires furent construits à terre, l'un pour 
les travaux magnétiques et l'autre pour les travaux astrono- 
miques; on transporta dans ce dernier les instruments mé- 
téorologiques, qui devaient dès lors être lus toutes les heures. ^ 
Le pont fut recouvert d'une couche de mousse de plusieurs 
pouces d'épaisseur, et, au milieu d'octobre, le navire fut mis 
à l'abri derrière un mur de glace et de neige. La glace nou- 
Telle avait déjà atteint une épaisseur de 15 pouces ^ 

L'hiver pouvait maintenant venir : l'installation était de 
nature à permettre de produire une grande chaleur avec 
peu de combustible. En effet, même par le plas grand froid 
( — 32* R.), la consommation de houille ne dépassa pas 70 li- 
rres par jour. Dans le courant de l'automne, la chasse pro- 
cura plus de 15 quintaux de viande, si bien que, durant tout 
l'hiver, du rôti frais de renne ou de bœuf put paraître sur 
les tables. 

^ Voir la note C. 



46 BULLETIN. 

A la On d*octobre, le lieutenant Payer et le D' Copelaiid 
entreprirent une nouvelle course en traîneaux; mais, cette 
fois, du côté du sud. Elle amena la découverte d'un nouveau 
fiord, une extension dans les relevés de ces parages, et une 
notable- augmentation dans les collections géologiques. Le 4 
novembre, les voyageurs étaient de retour en bonne santé, 
mais épuisés par des efforts excessifs. Là se terminèrent les 
grandes excursions de la saison et de Tannée 1869. 

Le 5 novembre, à midi, le soleil se montra encore une fois 
à rhorizon, puis disparut complètement pour ne reparaître 
qu'au commencement de février. Les ours, qui jusqu'alors ^ 
avaient tenu fidèle compagnie aux voyageurs, disparurent 
également; les rennes et les bœufs musqués avaient déjà ga- 
gné de meilleurs pâturages dans l'intérieur des flords. La 
nature était comme enraidie, déserte, inanimée; une longue 
nuit polaire de trois mois commençait. Néanmoins, la séré- 
nité d'humeur était générale; personne à bord ne se préoc- 
cupait des dèsagi'èments ou même des maladies possibles, 
car toutes les ressources nécessaires avaient été i^unies pour 
résister avec succès aux rigueurs de l'hiver. Ni les occupa- 
tions, ni les récréations ne fa^isaient défaut : il fallait conti- 
nuellement obseiver, calculer, écrire; le service môme du 
vaisseau, ou plutôt de la maison, réclamait plusieurs heures 
de la journée. Grâce à l'obligeance de quelques libraires, il 
existait à bord une belle bibliothèque choisie, dont l'équipage 
s'empressa de profiter. On établit aussi une école de naviga- 
tion, qui fut suivie avec profit par la majeure partie des mate- 
lots. De cette manière, le temps passa si rapidement que le 
milieu de la nuit polaire, Noël, arriva avant que personne 
se fût ressenti de l'absence continuelle de la lumière du 
jour. 

Le seul désagrément consistait en de fréquentes tour- 



i**b 



^^ 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 47 

metites * qui venaient du nord, comme des ouragans, el sou- 
vent, durant plusieurs jours, empêchaient tout exercice en 
plein air, même sous le toit du pont. La neige pénétrait, sous 
la forme d'une fine poussière, à travers toutes les fentes, 
lous les joints du bastingage et de la tente, ensorte qu'en 
maints endroits le pont ét^it couvert d'une couche épaisse de 
plusieurs pieds. En même temps, la fumée éuût parfois into- 
lérable dans les .cabines. 

Le plus fort et le plus persistant de ces orages se déchaîna 
du 16 au 20 décembre, avec une violence non interrompue 
et des chocs qui faisaient trembler le vaisseau de la quille à 
la girouette, bien qu'il fût solidement encaissé dans la glace. 
Cet ouragan cassa de nouveau la glace, qui avait déjà une 
épaisseur de quelques pieds, à 300 pas au sud de la Ger- 
97i€mta, de môme qu'à l'est de l'île, si bien qu'on voyait une 
étroite bande d'eau hbre le long de la côte au sud. Nos voya- 
geurs se félicitaient ipie la petitesse de leur navire leur eut 
permis de le faire entrer si avant dans le port. Un navire 
plus grand, qui aurait dû mouiller par 16 à 18 pieds d'eau, 
n'aurait pas manqué d'être enlevé et perdu sans ressource, 
mis en pièces par les glaces (jue la tempête bouleversait 
horriblement. 

A cet orage succédèrent plusieurs jours de calme : il sur- 
vint de chaudes brises du sud, el la température, qui était 
déjà tombée quelquefois à — 22** et 23" R., remonta à Noël à 
— 3"; température qui se faisait sentir dans les cabines bien 



^ C'est par ce mot que nous traduisons l'expression allemande 
Sdmeesturm, parce qu'il est connu dans la météorologie alpestre et y 
désigne un phénomène identique. La tourmente arctique s'annonce 
par un redoublement d'intensité du vent, par des rideaux de cris- 
taux de neige qui s'élèvent du sol, par un haut segment blanc dans 
le del à l'horizon, par les tons violets des montagnes voisines, par 
des nuages qui traînent très-bas. Elle vient toujours du Nord. 



48 BULLETIN. 

plus désagréablement que le plus grand froid, à cause des 
aménagements beaucoup trop chauds. La fête de Noël fat 
célébrée toutes portes ouvertes, et les matelots dansèrent sur 
la glace à la lueur des étoiles. On fit un petit arbre de Noël 
avec de l'andromède toujours verte; la cabine fut décorée 
de drapeaux ; sur la table s'étalaient, à la joie générale, les 
cadeaux qu'une main amie avait fait embarquer dans ce but 
Chacun en eut sa part, et Tallégresse régna dans tout le bâ- 
timent. 

Après la fête, le sérieux de la vie et les différents travaux repri- 
rent peu à peu leurs droits. On s'occupa beaucoup des grandes 
excursions en traîneaux qui devaient être entreprises au prin- 
temps, et dont les préparatifs se firent avec beaucoup de zèle. 
Des tentes, des couvertures, des chaussures, des coiffures 
furent confectionnées ou modifiées d'après l'expérience ac- 
quise en automne ou dans des voyages antérieurs. Les traî- 
neaux furent mis en état, la batterie de cuisine fut préparée, 
des provisions furent emballées, etc. Le 31 décembre, tous 
firent de gais adieux à l'année 1869, qui, sauf quelques mé- 
comptes avait été favorable, et l'on salua avec espoir l'arrivée 
de 1870. 

Janvier amena un temps le plus souvent beau et calme, 
mais aussi un froid rigoureux de — 20» à — 32» R. Les tra- 
vaux durent se borner essentiellement aux observations ma- 
gnétiques et astronomiques. L'aurore boréale se montra dans 
tout son éclat, et les D" Bœrgen et Gopeland en firent Fobjet 
d'une série de précieuses observations. 

Ainsi se passa le mois de janvier. Le crépuscule devint dès 
lors de plus en plus clair à midi, si bien que, pendant quel- 
ques heures du jour, on pouvait déjà lire sans lampe la gra- 
duation des instruments. Chacun attendait avec impatience 
la prochaine apparition du soleil ; car la privation de la lu- 
mière du jour avait fini par influer graduellement sur Thu- 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 49 

meur. D'après le calcul du D' Copeland, le soleil devait, le 3 
février, se montrer pour la première fois sur l'horizon; en 
effet, le ciel étant sans nuages, les voyageurs eurent Tindici- 
ble joie de voir, du sommet d'une montagne voisine haute de 
800 pieds environ, le soleil se montrer à midi dans tout son 
éclat. Ils profitèrent de la circonstance pour jeter un coup 
d'œil sur les glaces extérieures. Aussi loin que la vue pouvait 
porter, ils ne découvrirent qu'une masse blanche : nulle part 
une fente ou une crevasse, tout était absolument gelé. Vers 
la côte seulement, la glace était mince et nouvelle; car 
depuis le grand orage de décembre, ciiaque coup de vent 
mm peu fort avait toujoui's partiellement brisé celle qui s'était 
reformée. 

L'activité redoubla avec l'apparition du soleil. De grandes 
oourses furent entreprises dans l'intérieur de l'île, mais tou- 
jours avec des armes et de grandes précautions, à cause des 
ours qui recommençaient aussi à rôder. Il y eut néanmoins 
quelques surprises sans issue fâclieuse, quoique les hommes 
attaqués fussent serrés de près. Un des savants fut griève- 
ment blessé à la tête par un ours et traîné pendant plusieurs 
centaines de pas ; mais il se rétablit en peu de temps. Les 
astronomes commencèrent aussi la détermination d'une base 
pour la mesure d'un degré du méridien; mais les tourmentes 
de neige recommencèrent avec une incroyable furie, et le 
froid, le 21 février, atteignit son maximum, — 3** R. Les 
observateurs n'eurent cependant pas le plaisir de voir le mer- 
cure à l'état de congélation. En somme, l'hiver n'était pas 
toagi^ablement rigoureux, et la température restait assez 
égale; ce qui était dû en partie à ce que l'eau, sur la côte, 
était constamment dégagée par la persL<;tance des orages. 

Au commencement de mai*s se trouvèrent terminés tous 
les préparatifs pour la première et grande excursion en trai- 

BCLLBTI5, T. Z, 1Ô71. 4 



50 BULLETIN. 

neaux, qui devait être dirigée vers le nord : elle avait pour 
but principal la géographie et Thypsométrie *. 

Nous reproduirons le récit qu'a fait de cette mémorable 
et terrible excursion M. le lieutenant Payer, qui en était le 
chef. 

t Nous partîmes le 8 mars, à 9 heures avant midi, au nom- 
bre de iO et avec 2 traîneaux. Le plus petit, attelé de 4 
hommes, devait nous accompagner environ une semaine, 
nous alimenter pendant ce temps et retourner au vaisseau 
après avoir laissé un dépôt de vivres sur la côte orientale du 
promontoire d'Hochstett ^; nous espérions ainsi pouvoir éten- 
di'e jusqu'à 50 ou 60 jours la durée du voyage. Déjà le pre- 
mier jour la marche fut très-difficile, grâce à la neige on- 
dulée, dure, rude, à bords tranchants; en sorte que nous ne 
pûmes faire avancer les traîneaux qu'à demi chargés, et par 
conséquent la moitié moins vite; nous n'allâmes pas plus 
loin que l'extrémité nord de l'île Sabine. Comme le lende- 
main les obstacles provenant de l'état de la neige tendaient 
à devenir insurmontables, nous imaginâmes d'agrandir la 
tente, opération que nous exécutâmes en cousant tour à 
tour en plein air, par un froid formidable ; de continuer le 
voyage avec 8 hommes au lieu de 6 (nombre primitivement 
arrêté), et d'en renvoyer 2 au vaisseau, en abandonnant un 
des traîneaux. 

Mais le 10 mars il ne survint aucun changement favora- 
ble. Ce n'est qu'avec beaucoup de peine, et au risque inces- 
sant de le briser, que nous pûmes faire passer le traîneau 
par-dessus les monceaux de neige ; des indices positifs an- 

^ Nos lecteurs ne doivent pas oublier qu'en cette saison et dans 
ces parages, le mot de traîneau n'implique pas l'idée d'un voyage 
par terre uniquement ; une couche uniforme de glace et de neige 
confond îles, baies, détroits, côtes, etc. 

' A l'ouest de la grande lie Shannon, par 76^ lat. N. 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 81 

nonçaîent le retour des tourmentes. Pour ne pas gaspHler 
inutilement notre temps et nos forces, nous décidâmes de re- 
gagner le bâtiment et de nenouyeler notre tentative dans des 
circonstances plus favorables. Le 12 mars nous reprimes le 
traîneau que nous avions laissé à Textrémité nord de« File 
Sabme, où nous établîmes à cette occasion un dépôt de vi- 
vres. Les terribles tourmentes des jours qui suivirent nous 
consolèrent de la perte de temps, en nous montrant combien 
il aurait été inutile de continuer notre route. 

Enfin, le 24 mars, nous crûmes pouvoir compter sur une 
heureuse péripétie, et nous quittâmes le vaisseau à 9 heures 
pour la seconde fois. Huit hommes, le capitaine Koldewey, 
Ellinger, Herzberg, Mieders, Klenger, Wagner, le charpen- 
tier et moi, nous tirions le grand traîneau ; quatre hommes, 
le petit. Comme auparavant, nous éprouvâmes cette fois com- 
bien il y avait de différence entre la température plus douce 
du port et celle du vaste désert de neige qui s'étend au nord 
de rîle Sabine. 

Un des servants du petit traîneau eut le pied complètement 
gelé; toute' la peine que nous nous donnâmes à le frotter de 
neige pendant la nuit fut inutile, et le petit traîneau dut re- 
brousser le lendemain ; grande perte pour nous. Nous conti- 
nuâmes notre voyage, après avoii* augmenté nos provisions 
de toutes celles qu'il nous fut possible de prendre au traî- 
neau renvoyé. Mais déjà le 27 mars une tourmente nous 
retint sous la tente, et, le 28 dans l'après-midi, le traîneau se 
cassa, si bien qu'un des cuveaux resta dessous. On le répara; 
mais les tourmentes qui se déchaînèrent le 29 et le 30 mars, 
ne nous permirent pas de quitter la tonte. 

Le 31 mars, après une nuit pleine d'angoisses, nous pas- 
sâmes le détroit qui sépare le promontoire d'Hoclistett de la 
grande île Shannon, d'où un groupe de bœufs musqués nous 
suivaientdes yeux avec étonnemenl. Arrivés près d'unegrande 



82 BULLETIN. • ^ 

moHtagne de glace, au S.-E. du promontoire, nous profitâmes 
d'un temps clair et du soleil de midi pour battre notre lit- 
sac tout imprégné de glace. Malheoireusement nous n'en re- 
tirâmes aucun soulagement pour la nuit suivante; car la 
basse température à laquelle il avait été exposé nous, empê- 
cha tous de dormir. La lisière de côtes du promontoire 
d'Hochstett s'étend droit du sud au nord, et nous en passâ- 
mes assez près pour entreprendre contre un troupeau de 
bœufs musqués une chasse malheureusement infructueuse. 
Dès que les chasseurs étaient arrivés à 200 pas, les animaux 
formaient le carré ordinaire, y renfermaient les jeunes, mais 
prenaient tous la fuite^ et recommençaient cette manœuvre 
tant qu'on les poursuivait. Nous tirâmes plus de profit d'une 
excui'sion géologique dans les petits vallons qui déchirent ce 
pays ondulé, haut de quelques centaines de pieds. Ses cou- 
ches de grès, etc., parfaitement horizontales, appartiennent 
vraisemblablement à la formation tertiaire, et sont couvertes 
d'un torrent de blocs erratiques provenant des masses cris- 
taUines du Matterhorn-Kamm. Le svénite sombre et des va- 
riétés rougeâtres de cette roche jouent ici un rôle essentiel. 
Vers le soir, la terre du prince Adalbert *, haiite de plu- 
sieurs miniers de pieds, parut au-dessus de l'horizon, avec 
ses formes sauvages brisées par la réfraction. Nous cherchâ- 
mes à nous réchauffer en tirant énergiquement le traineaiï 
contre le vent qui fraîchissait; mais nos nez, nos mains et nos 
pieds eurent alors beaucoup à souffrir, de môme qu'en dres- 
sant la tente. Nous avions en dernier heu fait de 2 à 3 milles 
allemands (3 à 5 lieues) par jour; nous avions dépassé l'ex- 
trémité nord de l'île Shannon, et nous voyions des monta» 
gnes de glace en nombre croissant devant nous. 



1 



Cette terre se trouva plus tard être un archipel qui, dans une 
carte publiée par le D' Peter mann, porte le nom d'tles de Eolde- 
wey. 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 53 

Le 2 avril, une touimente nous retint de nouveau sous la 
tente. Le 3, nous atteignîmes l'extrémité nord du promon- 
toire d'Hochstett formée par le cap Finke, et en môme temps 
la limite septentrionale des explorations faites jusqu'à ce jour 
• sur les côtes de l'Est-Grœnland. Cette limite est la péninsule 
Baystack, que Glavering a prL^e à tort pour une île; on y voit 
une cime pyramidale de 7 à 500 pieds d'altitude; elle sert de 
papaneige contre le vent du nord; en conséquence, et par 
suite aussi de la réflexion des rayons solaires contre les ro- 
chers, la glace s'étendait au sud à une grande distance par- 
faitement unie et libre de neige. 

C'est tout près de là, vers le soir, que notre traîneau se 
cassa pour la seconde fois; mais cet accident n'entraîna au- 
cune perte de temps. Nous ne pouvions en aucun cas passer 
sans faire l'ascension d'un point aussi important /Ju'Haystack 
pour nos travaux et pour l'orientation. La montagne est jus- 
qu'aux trois quarts comme encombrée de blocs erratiques 
qui appartiennent, en partie^ à dé très-jeunes formations, et 
se compose comme la généralité des crêtes de la ligne cô- 
tière du gneissyénite. Du sommet on aperçoit vers le nord une 
grande baie (baie Bessel), avec les bouches de plusieurs 
fiords; à l'est, rien que la glace et l'extrémité nord de l'île 
Shannon avec ses montagnes mollement sinueuses. Les mas- 
ses rougeâtres et précipiteuses de la terre Adalbert se mon- 
traient au N.-Ë. aux feux du soleil couchant comme une vision 
prenant un corps. Entre elles et nous s'étendait, dans l'om- 
bre, un immense désert de neige d'un giis bleuâtre; nous en 
avions déjà parcouru la moitié. A l'extrême sud, les monta- 
gnes de notre île se découvraient encore, réduites à une 
hauteur de quelques minutes par la distance et la courbure 
de la terre. 

Plus près de nous et immédiatement à l'ouest s'élevaient 
tes alpes hautes et sauvages de Tile Kuhn^ si intéressante au 



9 . 



66 BULLETLN. 

suite de la connexion des fiords et des courants, ou arrivent 
par les canaux de l'intérieur aux détroits de Scoresby ou de 
Davv. 

Droit au nord s'élevait devant nous une imposante paroi 
de 3000 pieds d'altitude, dont les bancs de syénite courbés 
en écaille, aux couleurs vives et tranchéeis, plongeaient vere 
le sud sous un angle de lo^ Nous appelàme.^ cette magnifi- 
que paroi, dont la teinte générale était rougeâtre, cap du 
Diable, et nous étions déjà portés à croire que, "derrière, la 
côte du Grœnland tournait au N.-O. et se réunissait peut- 
être au détroit de Smith. Mais, vers le soir, le ciel s'éclaircit 
et nous découvrîmes, à une grance dist^ince dans le nord, de 
nouvelles mont^ignes très-élevées, avec des îles au-devant. 
Nous ne pouvions rlélerminer si nous nous trouvions dans 
un archipel ou dans une baie immense, et nous faire une 
idée exacte de notre position. Comme nos instructions nous 
prescrivaient de seirer de près la ligne la plus extérieure des 
côtes et que nous • en étions déjà séparés par la terre du 
prince Adalbei't qui s'avance au loin à Test, nous primes la 
direction du N.-E. 

En-général, dans ces voyages de découverte, on peut éta- 
blir comme une règle utile qu'il faut se tenir environ à 1 ou 
2 milles allemands (2 à 3 lieues) de la côte, à moins qu'on 
n'ait à faire l'ascension de <|uelque point élevé. On évite ainsi 
des détours, on ne fait que toucher les caps saillants sans les 
côtoyer, l'orientation devient plus facile, des eireui's sont 
écartées; mais surtout ce n'est que de cette manière qu'on 
peut relever le pays avec exactitude et rapidité. Plus on se 
rapproche de la côte, plus l'horizon se l'étrécit à cause des 
parois ou des simples ondulations du rivage. 

Notre nouvelle direction nous amena, le 7 avril au soir, 
dans un immense désert de neige meuble, qui arrêta subite- 
ment nos progrès. Des parhélies à doubles anneaux qui flot- 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 37 

talent, en se développant avec un grand effet au-dessus des 
roches colossales de la baie Roon, nous faisaient pressentir un 
fâcheux état atmosphérique. 

Le 8 avril nous poursuivîmes notre route par une tour- 
mente; le cap du Diable, éloigné seulement d'un mille, se* 
montrait avec des contours indécis comme à travers un 
voile épais. La neige, dans laquelle on enfonçait toujours 
plus, malgré le froid, nous gênait tellement que, bien que 
nous eussions changé convenablement Torganisation de Fat- 
lelage, nous mimes 6 heures à faire un mille (à peu près 
•deux lieues) et que les traverses du traîneau labouraient 
comme des charrues. La dyssenteiie fit des progrès et ne 
nous rendit que plus sensible la perte de la bouteille d'o- 
pium. 

Dans la nuit du 8 au 9 avril, des renards enlevèrent sur le 
traîneau ce qui restait de chair d'ours gelée. 

Le 9 avril au soir, après une marche épuisante, nous at- 
teignîmes un groupe d'îles de 600 pieds d'altitude (îles de 
l'Orientation), au milieu de la grande baie (baie Dove), et 
nous en escaladâmes le plus haut sommet pour examiner la 
distribution des terres et déterminer la direction que nous 
devions prendre. La vue que nous eûmes de ce point nbus 
convainquit qu'il était possible d'arriver à la ligne de côtes 
la plus extérieure par les passes étroites au nord des îles Adal- 
bert. Sous un.autre rapport, cette ascension fut d'un haut in- 
térêt; car nous reconnûmes que le fond occidental de la baie 
Dove, rempHe d'Iles nombreuses et peu élevées, forme un 
haut pays alpestre, divisé par d'immenses fiords que nous 
pûmes suivre jusqu'à i5 milles (25 lieues), et où nous dis- 
tinguâmes de grands glaciers et des cimes de 7000 pieds 
d'altitude. La direction de quehjues fiords permet de suppo- 
ser que celui qui s'ouvre au fond de la baie Ardencaple 
communique avec ceux de la baie Bessel et de la baie 
Dove. 



i 



88 BULLETIN. 

Partout les montagnes étaient d'une rare beauté; des gla- 
ciers crevassas, larges de quelques milles, descendaient en 
cascades d*un plateau neigé de 5000 pieds d'altitude, situé au. 
N.-O. Des montagnes de glace d'une hauteur démesurée et 
que nous prîmes d'abord pour des îles, se dressaient enchaî- 
nées dans la glace à l'intérieur de la baie, 

Les rocs. des îles de l'Orientation étaient visiblement polis 
jusqu'au sommet; d'énormes blocs erratiques reposaient sur 

m 

les crêtes dans les positions les plus risquées, appuyés sou- 
vent sur de petites pierres. Evidemment ces blocs avaient été 
déposés en lieu et place et n'avaient pas roulé. Peut-être por- 
tés une fois par des glaçons étaient-ils tombés au fond de la 
mer, et celui-ci s'était élevé ou le niveau des eaux s'était 
abaissé dans le cours des âges : du moins, il semble que ce 
soit la seule manière rationnelle d'expliquer la présence du 
phénomène erratique sur le sommet même. 

Ayant dessiné et travaillé au théodohte pendant plusieurs 
heures, j'étais complètement engourdi quand nous descendî- 
mes de la montagne, dont les pentes neigeuses étaient cou- 
vertes des traces des ours et des gelinottes. 

Le 10 avril, nous nous dirigeâmes presque droit à l'est, 
vers l'extrémité nord de la plus septentrionale d.es îles Adal- 
bert; la difficulté du tirage dans la neige par un temps cou- 
vert, un redoublement d'ophthadmies et l'envie de dormir pro- 
duisaient un abattement général. Presque toute la journée 
nous prîmes pour une réaUté l'image d'une terre produite 
par le mirage. Le cap Helgoland qui forme la pointe N.-O. de 
l'île rocheuse que nous atteignîmes le soir, est composé d'un 
schiste syénitique (hornblende) à couches minces, portant des 
stries bien visibles. Pour la première fois, malgré^la tempé- 
rature, nous vîmes la neige fondre sur les rochers sous l'ac- 
tion déjà efflcace du soleil. 

Le 11 avril au matin nous retombions à 26%4 R. au-des- 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 59 

SOUS de zéro. Quand une reconnaissance nous eut convain- 
cus que gagner^la côte la plus extérieure entraînerait une dé- 
pense de temps disproportionnée, nous continuâmes notre 
route presque droit au nord dans Tintérieur de la baie Dove, et 
nous arrivâmes au terme de notre voyage en traîneau pro- 
prement dit, dans une baie fermée à Test par un plateau de 
1200 pieds d'altitude, et que nous eûmes de bonnes raisons 
de nommer « la baie de TOrage. » 

Le 12 avril, nous escaladâmes le plateau par une violente 
tourmente qui nous empêcha de faire un grand butin géo- 
graphique. Quand nous fûmes revenus à la tente, il se dé- 
chaîna une tempête furieuse qui amena un déluge de neige 
fraîche et dura trois jours. Pendant ce temps nous ne man- 
geâmes presque rien, parce que nos provisions étaient déjà 
terriblement entamées. Jamais le carême n'avait mieux été 
observé par nous (le jeudi saint tombait sur le 14 avril). 

Le 15 avril nous pûmes quitter la tente où nous avions 
été claquemurés pendant 3 jours. Nos forces étaient épuisées: 
harassés, affamés et altérés, nous fîmes une dernière pointe 
vers le nord en laissant le traîneau sous bonne garde. Nos 
provisions insuflOlsantes, mêraie pour les besoins du retour, 
s'opposaient impérieusement à la prolongation du voyage. 
Quelques bœufs musqués que nous rencontrâmes furent 
* assez prudents pour ne pas affronter la portée du fusil Wânzl, 
et bravèrent EUinger en se donnant carrière quand il croyait 
avoir pu s'approcher d'eux par de grands détours. A travers 
une neige profonde nous fîmes 6 milles allemands (40 lieues), 
aller et retour, pour gagner une montagne haute de 1000 
pieds qui dominait le plateau de la côte. 

Nous avions franchi le 77* parallèle de latitude. Mais com- 
me il était arrivé à plus d'un de nos prédécesseurs, l'impé- 
rieux «jusque-là et pas plus loin» vint s'opposer à notre ar- 
dent désir de lever le voile qui couvre l'agencement du 



60 BULLETLN. 

monde arctique Du point où nous étions arrivés, indépen- 
damment de beaucoup d'autres raisons, nous ne pouvions 
résoudre que négativement Thypothèse d'une mer polaire 
ouverte, qui venait de reparaître sur l'eau. Jusqu'à l'horizon 
le plus éloigné la mer était complètement couverte d'une 
glace solide, hermétiquement fermée, sur laquelle nous» au- 
rions pu continuer sans obstacle notre voyage en traîneau, 
sans le manque de vivres. La ligne extérieure des côtes se 
prolongeait dans une direction presque nord-sud; au N.-O' 
de hautas chaînes couvertes de glaciers arrêtaient la vue à 
une distance de quelques milles seulement. 

La question de savoir dans quelle direction s'étend le 
Grœnland, n'a donc pas été résolue par notre voyage. Le 
grand nombre des districts maritimes à l'intérieur, le mor- 
cellement des terres partout visible et que faisaient ressortir 
les rayons du soleil couchant, donnaient beau champ à la 
supposition que le massif du pays, dans le cas où ce serait un 
continent, tourne au N.-O. déjà par le 76". parallèle, et que 
par le 77** nous n'avions encore à faire qu'à de hautes îles 
qui le précèdent, tandis que la direction de la 'côte presque 
dans le sens du méridien semblait donner raison à l'antique 
tracé de toutes les cartes. 

Nous dressâmes un cairn, qui peut-être restera intact et 

oublié jusqu'à la fin des temps; nous y déposâmes une bou- 
teille contenant un court récit de l'expédition, et après que 
le capitaine Koldewey eut terminé ses observations sur l'état 
des glaces à l'est et moi le levé du pays, que nous eûmes ra- 
massé des mousses, des algues, des échantillons de*brèches 
et des minéraux, nous reprîmes le chemin de la tente. Nous 
fimes presque toute la route par une neige battante, et à 
peine étions-nous arrivés épuisés que la tourmente com- 
mença par des grains furieux entrecoupés de calmes dô 
courte durée, puis se développa régulièrement. , 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 61 

Cependant nous fûmes délivrés par un bonheur extraordi- 
naire de la position singulièrement critique, où le manque 
de vivres nous mettait poui* le retour. Les hommes restés à 
la garde de la tente avaient réussi à abattre deux bœufs mus- 
qués, qu'ils nous montrèrent tout triomphants à notre retour. 
Des brindilles péniblement rassemblées nous procurèrent un 
surcroit de combustible qui fut le bienvenu; nous pûmes 
aussi avoir un peu d'eau qui, jointe à la viande crue, consti- 
tua *un repas luxurieux. On dépeça toute la chair des ani- 
maux et on la plaça sur le traîneau avec les jambons. Ce ra- 
vitaillement, auquel vint se joindre un ours que nous abattî- 
mes quelques jours plus tard, nous mena jusqu'au vaisseau. 
Peu à peu nous nous étions habitués à manger crus des ren- 
nes, des morses, des phoques, des ours^ des bœufs musqués^ 
au moment où ils venaient d'être abattus ; car la valeur nu- 
tritive de la chair fraîche nous faisait oublier ce qu'il y avait 
de désagréable dans le goût d'huile, et la notable diminution 
de notre esprit-de-vin nous obligeait à ne pas faire cuire la 
viande. 

En commençant, on se révolte à l'idée d'avaler du crin et 
de la laine des couvertures mêlés à du café, des miettes de 
pain, du poivre, des grains de genièvre (le contenu des sacs 
s'était un peu mêlé), des restes d'tmile d'ours, de beuire 
gelé dans le chaudron avec les reliquats de la soupe du der- 
nier repas; plus tard on finit par se pUer à la nécessité de 
manger pour vivre. 

La tourmente dura encore le 16 avril; la température 
monta subitement pour quelques heures à — 6° R., ce qui 
occasionna dans la tente une fonte de neige des plus dés- 
agréables. Le temps ne se calma que vers 5 heures de l'après- 
midi, et nous partîmes; la neige fraîche avait plus d'un pied 
de haut; il en tombait encore, et les nuages étaient fort bas. 
Ce n'était que par moments qu'on voyait la longue paroi du 




62 BULLETIN. 

cap (lu Diable en tons bleuâtres et bien au S.-O. Le retour 
jusqu'au cap Helgoland fut silencieux et lent. A moitié che- 
min, nous nous trouvâmes dans le vaste désert de neige de 
la baie de Dove. Nous y pataugeâmes tout le jour de Pâques, 
avançant pas à pas, enfonçant jusqu'à la cuisse dans la neige 
que recouvrait une minc^ couche de glace ; malgré les plus 
grands efforts, nous ne fimes qu'une très-petite journée. Ha- 
letants et inclinés, nous tirions tous les traits tendus, et le 
traîneau nous suivait avec résistance, s'enfonçant profondé- 
ment dans la neige poudreuse où il nageait autant qu'il 
glissait. 

Comme nous ne dépendions plus du jour, puisque le soleil 
ne restait que fort peu de temps sous l'horizon, nous dor- 
mions le jour, nous marchions la nuit, et nous faisions, à 
minuit, dans la tente, une courte halte toigours pénible à 
cause du froid.... 

Durant ces instants, nous étions occupés à fendre la vian- 
de gelée, à la couper avec le couteau en tranches dures 
comme du bois, et à la plonger dans le chaudron avec la 
soupe ou avec le café pour la faire dégeler et gonfler, et la 
rendre savoureuse. 

D'après ce qui précède, il est facile de comprendre que, 
sans préjudice du but scientifique à atteindre, des hommes 
exposés à de pareilles souffrances deviennent des espèces de 
sauvages, et descendent temporairement au niveau des Es- 
quimaux ; un des premiers symptômes est l'oubli de la pro- 
preté. 

Le voyageur arctique, -qui ne peut atteindre de hautes la- 
titudes qu'en supportant au plus haut point la faim et la soif, 
et en réduisant son sommeil au minimum, est celui de tous 
qui se condamne aux plus violents efforts. Au bout de quel- 
ques semaines déjà ses forces diminuent notablement; il ro- 
gne continuellement ses rations, le poids à tirer lui parait 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. * 63 

toujours s*augmenter; le refroidissement nocturne, la diges- 
lion dérangée par une alimentation mauvaise et insuffisante, 
le froid, etc.^ amènent le dérangement ou la maladie. On voit 
se déclarer surtout la dyssenterie, contre laquelle une oa 
deux fois par jour nous employions de Topium tant que nous 
en eûmes, des ophthalmies, des crampes, des douleurs ner- 
veuses ou rhumatismales (effet de la neige sur la moelle épi- 
nière), la gelée des membres. La langue est couverte d'am- 
poules, à cause de la nourriture qu'on prend souvent 
bouillante. Les alternatives continuelles d'humidité et de 
gelée amènent l'ulcération; les privations un dépérissement 
complet; le délabrement des habits et la glace qui imprègne 
le lit-sac, d'autres désordres intérieurs. Nous n'avions pres- 
que tous que des bas en lambeaux. Celui qui sortait de la 
tente après une tourmente de quelques jours, était faible 
comme un convalescent. A l'aiguillon de la faim se joignait 
l'envie de dormir qui, chez quelques-uns, était si puissante 
qu'ils tiraient les yeux fermés et dans un état de demi-veille, 
ou que, pendant de courtes pauses, ils tombaient sur la neige 
et immédiatement dans un sommeil profond. Naturellement^ 
il fallait les réveiller aussitôt. Quand de courtes halles étaient 
inévitables, les uns veillaient tandis que les autres dormaient. 
Dans la règle, peu de minutes suffisaient pour ramener les 
forces. 

Quand nous levâmes le camp, le 17 avril, à 6 heures du 
matin, il y avait 4 pieds d'une neige friable. Le 18, le ther- 
momètre redescendit à — 24*» R.; notre marche quotidienne 
ne s'effectua qu'avec les plus grands efforts et un épuisement 
complet, et ne comptai que quelques milles marins. Des mon- 
tagnes de glace que nous avions quittées restèrent des heures 
dans un voisinage apparent. Ce ne fut que le 19 avril que le 
chemin s*améUora. 
Souvent le bonheur sourit à l'explorateur immédiatement 



64 • BULLETIN. 

après les plus rudes mécomptes. Une seule matinée de soleil 
avec un froid modéré, relève le moral, calme les agacés et 
les souffrants. Une conversation sereine anime les visages 
abattus et sombres; le soleil, ce don du ciel tant désiré, per- 
met de dormir le jour, met un terme à une vie ascétique et 
fait des heureux jusque sous le cercle polaire. 

Le 19 avril, nous pûmes bien dormir, ce qui n*était pas 
arrivé depuis longtemps. 

Partout on pouvait conclure, de la direction que prenait la 
neige, à un changement local dans le vent dominant. Le 20 
avril, au sud du cap du Diable, nous abattîmes un ours blanc 
qui venait nous assaillir dans nos tentes; sa graisse mit fin 
pour quelque temps à la disette croissante de combustible, à 
la recherche fatiguante et précaire de brindilles sur des côtes 
éloignées et couvertes de neige, à la destruction partielle de 
notre traîneau, dont nous avions déjà coupé tout le bois qui 
n'était pas indispensable. 

Durant la marche du 21 avril, une visite au cap Peschel, 
voisin des îles de môme nom, me conVain.quit une fois de 
plus de la grande uniformité géologique de cette côte de 
l'Est-Groenland : elle appartient aux plus anciennes forma- 
tions cristallines. Les îles sont traversées par des couches de 
hornblende semblables à des filons, d'où Ton aurait pu déta- 
cher des blocs de 10 mètres cubes. On voyait des stries jus- 
qu'aux points culminants, hauts de 200 pieds. 

Le 22 avril, un ours nous attaqua pendant la marche et 
fut abattu. Nous prîmes un morceau de sa peau, et sa tête 
coupée fut déposée à côté des autres. Nous avions d'ailleurs 
à endurer une giboulée de neige, assez semblable à une tour- 
mente, qui cependant ne gênait plus notre marche, parce 
que nous avions le vent à dos. Nous avions ajusté au traî- 
neau une voile faite de sacs à vivres vides et cousus en- 
semble, qui facilita considérablement notre travail. Pendant 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 65 

nn certain trajet, elle nous aida au point que nous tirions le 
traîneau en courant de temps en temps, et avec des efîorts 
modérés. Pendant une de ces giboulées, le continent dispa- 
rut complètement à nos yeux. 

Ce temps dura encore le 23 ; son influence accablante fut 
encore augmentée par une halte d'une heure en plein vent, 
près de la presqu'île d'Haystack, pendant laquelle nous fîmes 
d'inutiles efforts pour détacher et emporter la tête d'un ours 
que nous avions abattu là en allant. Nous eûmes beaucoup 
de peine à chasser une troupe de renards qui, depuis des se- 
maines, en rongeaient la chair dure comme du fer ; ils reve- 
naient sans cesse. 

Les derniers jours, la température était montée à — 12^ ou 
—14° R.; le 24 et le 25 avril, elle retomba à —20» ; cette cir- 
constance et la nécessité de se hâter interdisaient toute re- 
lâche. 

Un des matelots, Pierre Ellinger, de Francfort, compagnon 
actif et sans pareil, avait souffert sérieusement .d'efforts excès- 
si& et du froid. Comme j'attachais une grande importance à le 
voir rétabli pour un nouveau voyage en traîneau, à la dé- 
couverte du grand flord à l'ouest de la baie d'Ardencaple, 
voyage qui devait commencer après un repos de 8 jours et 
durer environ 4 semaines, je quittai le traîneau avec lui pour 
regagner le vaisseau et le médecin le plus vite possible. 
' Le 26 avril, nous tirâmes encore de minuit à 7 Va heures 
da matin, et à 10 heures nous partîmes à vide avec un mor- 
ceau de chair d'ours crue et un peu d'eau de fonte, qui re- 
- gela bientôt sur mon corps, traversant les champs de glace 
et nous dirigeant vers le sud. La neige perdit bientôt de sa 
dQFeté ; plus nous approchions de la terre, plus elle devenait 
nieublé et profonde. La vue de falaises et de caps bien con- 
nus, qui étaient pour nous comme une patrie, donnait à nos 
^<ôux et à nos espérances le calme de la certitude. 

BULLETIN, T. Z, 1871. 5 



66 BULLETIN. 

Cependant, à la fin de celte journée de 8 milles allemands 
(13 lieues), nous n'avions pas encore atteint la côte rocheuse 
de la grande île Sabine, sur la côte méridionale de laquelle 
était notre hivernage, quand nous remarquâmes les redou- 
tables signes précurseurs d'une tourmente. .Des nappes de 
neige commençaient à s'élever du sol, à s'épaissir; comme, 
pour marcher plus vite, nous avions laissé fourrures et bon- 
nets à neige, et que nous n'avions ni traîneau ni vaisseau où 
chercher à temps un abri, notre situation devenait des plus 
inquiétantes. Notre engourdissement augmentait, et nous 
songions déjà à découper avec nos couteaux des blocs dans 
la neige durcie, et à nous en faire un mur conti-e la tempête, 
quand celle-ci se calma. Cette tempête renvoyée fut un grand 
bonheur, ou mieux notre salut. 

Le soleil lançait de nouveau ses rayons sur la contrée, 
quand nous foulâmes le rivage de l'île. Une falaise voisine 
nous mit à l'abri d'une giboulée qui achevait de se déchaîner 
dans le détroit de Clavering, entre l'île et la côte opposée. 
Nous résolûmes, en conséquence, de dormir un peu à tour 
de rôle. ElKnger se coucha sur le bord brisé de la glace du 
rivage, et je m'assis à côté de lui, le fusil à terre, chargé et 
armé. 

... La glace, soulevée par la marée, commençait à soupirer 
et à bruire. Le souvenir du réveil de la nature dans mon 
pays natal se présentaitséduisant à mon esprit. Pierre dormait 
doucement ; je regrettai de devoir le réveiller au bout de quel- 
ques mmutes, de peur qu'il ne gelât. Le chant d'un oiseau 
retentit dans les falaises; c'était le premier salut de la créa-, 
lion ranimée, et il produisit sur nous un effet magique. Lors- 
que j'eus pris un couil repos, nou^ continuâmes notre roate; 
évitant le long détour du rivage, et bien que nous n'eussions 
que des bas^ nous gravîmes des rochei-s escarpés, des pentes 
couvertes d'éboulis et de neige, nous franchîmes plusieurs 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 67 

hautes crêtes, dont la distribution m'était parfaitement con- 
nue. Du haut d'un dernier col, nous découvrîmes notre hi- 
vernage. 

Le bâtiment était encore étroitement enfermé dans la 
glace; mais les côtes d*alentour, que nous avions laissées 
blanches dans leur vêtement d* hiver, avaient repris leur teinte 
brune et caractéristique. 

Nous descendîmes de la montagne pleins de joie et d'es- 
pérance, et avec la satisfaction intime d'avoir accompli notre 
tâche : nous nous approchâmes du vaisseau, qui nous parut 
terriblement grand et majestueux. Il était minuit quand nous 
y arrivâmes, après 21 V, heures de marche. Un visage noir 
et étonné parut à l'écoutille de la' cage des machines; c'était 
celui du mécanicien Krauschner, activement occupé à mettre 
sa machine en état pour la croisière d'été. Le bruit insoUte 
de nos pas sur le pont y évoqua en armes MM. Copeland, 
Bœrgen et Pansch, qui nous reçurent avec les marques de 
l'intérêt le plus expansif, comme des hommes que des années 
et les plus étranges vicissitudes auraient séparés d'eux. 

Après le genre de vie que nous quittions, il y avait du danger 
à passer sans transition dans un abri chauffé. Quand nous en- 
trâmes dans la cabine, notre sang se porta en bouillonnant 
à la périphérie du corps. Quel paradis pour nous que le vais- 
seau I une cabme (on en avait fait pour le moment un atelier 
de menuisier) où Ton pouvait se tenir debout 1 des caisses 
sur lesquelles on pouvait s'asseoir I Oui, là, après cinq se- 
maines, on pouvait de nouveau se déshabiller; là, au Ueu du 
Ut-sac, on voyait une cellule avec matelas et couverture. 

Vu la circonstance, le cuisinier ne s'opposa pas à ce que 
nous bussions, à discrétion, de son eau de fonte. Le plus dif- 
ficile fut de nous rassasier; quatre heures durant, nous man- 
geâmes de tout ce qu'on nous servit. 

Au traîneau, l'on ne pouvait plus compter que sur un seul 



68 BULLETIN. 

repas ; aussi, quelques hommes partirent du vaisseau avec 
des provisions pour aller à sa rencontre. Tous revinrent en- 
semble, le 27 avril dans l'après-midi. Le retour au repos dé- 
termina chez plusieurs Tapparition ou Taugmentation d'acci- 
dents morbides, conmie abattement, douleurs rhumatismales, 
crampes violentes, dyssenterie, gastrites, etc. » 

Le narrateur n'ajoute rien à ces qiËlques détails. Mais 
nous ne pouvons nous empêcher d'attirer l'attention de nos 
lecteurs sur les solides qualités dont le capitaine, son collè- 
gue le lieutenant Payer et les gens de son équipage ont fait 
preuve dans cette périlleuse entreprise. Il est difficile d'unir 
à autant de prévoyance et de prudence une si forte dose de 
•cottrage, \ de persévérance et de dévouement scientifique. 
Ceux de nos lecteurs qui, durant des courses ou des tra- 
versées alpestres ont pu voir ce que c'est qu'une tourmente, 
fi'auront pas de peine à comprendre ce qu'il faut d'intrépi- 
dité pour affronter en plein hiver polaire et par un temps 
orageux,- à pied et en tirant un traîneau chargé, un voyage 
d'exploration dans des régions inconnues, en l'étendant à 
deux degrés de latitude (50 lieues environ pour aller et au- 
tant pour revenir) sans se laisser rebuter par le temps le plus 
èffreux. H faut de tels hommes pour les voyages de décou- 
verte. 

Pendant cette expédition, les astronomes avaient fait quel- 
ques petites excursions géodésiques et une partie de la base 
avait été mesurée. Le vaisseau avait changé d'aspect et s'était 
dépouillé de son manteau d'hiver. Mais à cet égard aussi la 
violence des orages avait été un grand obstacle, en sorte que 
les travaux n'avaient pas avancé aussi rapidement qu'on aurait 
pu l'espérer dans des cûxonstances plus favorables. Joignez à 
cela que les ours avaient positivement mis en état de siège 
le bâtiment et ses environs, en sorte qu'il fallait user d'une 
extrême prudence pour prévenir des malheurs. Plusi^rs de 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 69 

ces animaux forent tués sans que les autres en conçussent de 
de la crainte. 

^ Tous ces embarra"^ contre lesquels on avait à lutter, firent 
que Texpédition géodésique des astronomes ne put commen* 
cer que le 14 mai au soir. C'était beaucoup trop tard pour le 
traînage; car le dégel survint brusquement, et la neige se 
désagrégeait et fondait avec une rapidité surprenante. Ceux 
qui partirent rencontrèrent de grandes difficultés; à la fin de 
mai déjà il fallut patauger dans Teau, et au commencement de 
juin les torrents des glaciers étaient si gros qu'on ne pouvait 
les traverser sans danger. Les travaux cependant s'accompli- 
rent d'une manière satisfaisante. Mais au retour il fallut aban- 
donner en route traîneaux et tout* ce qu'on ne pouvait pas 
emporter avec soi, pour regagner le bâtiment à marches for- 
cées. 

Le lieutenant Payer, de son côté, était parti le 8 mai pour 
chercher en traîneau l'entrée d'Ardencaple (au N.-O. du 
groupe du Pendule); il était accompagné des hommes qui 
avaient pris part à l'expédition du nord, sauf deux qui étaient 
encore, sinon hors de service, du moins trop peu vigoureux 
pour un voyage qui promettait d'être pénible. Il le fut en ef- 
fet. M. Payer rencontra des difficultés inattendues : les teni- 
bles orages qui avaient partout durci la neige sur la côte, s'é- 
taient déchaînés par-dessus le fiord, et y avaient favorisé le 
dépôt d'une neige si meuble et si profonde qu'on y enfonçait 
jusqu'à la ceinture et qu'il fallait transporter pièce par pièce le 
chargement des traîneaux ^ De cette façon on n'avançait à 
grand peine que de quelques centaines de pas dans un jour. 
Gomme on put constater du sommet d'une hauteur qu'il fal- 

^ L'effet de ces tempêtes, dans les régions polaires comme dans 
nos Alpes, est d'enlever des masses énormes de neige /ra$c^ en 
laissant à nu la yieUle neige durcie, et de les déposer là où se pré- 
sente quelque obstacle à leur furie. 



70 BULLETIN. 

lait renoncer à tout espoir d'une meilleure route, on céda à 
la nécessité et l'on revint. L'expédition était de retour le 27 
mai; si elle n'avait pas donné de grands résultats au point de 
vue géographique, il n'en fut pas de môme au poiat de vue 
géologique; elle rapporta plusieurs centaines de pétrifica- 
tions et de plantes fossiles. 

La saison des courses en traîneaux était évidemment finie, 
et le moment était encore bien éloigné où la navigation pour- 
rait être reprise. Néanmoins l'équipage de la Germania ne 
put se livrer au repos autant que l'auraient exigé les fatigues 
et les efforts des derniers mois; quelques jours de relâche 
seulement lui fm*ent accordés. D fallait disposer le vaisseau 
dans toutes ses parties 'pour qu'il fût prêt à partir sans re- 
tard ; ce qui ne laissait pas que de donner beaucoup à fau^e 
au peu d'hommes disponibles. Le capitaine Koldewey ajoute : 
Quoiqu'on ne puisse rendre qu'un bon témoignage de tous 
les matelots et qu'ils fussent tous animés du même zèle, 
beaucoup de choses laissèrent à désirer, parce qu'il était im- 
possible d'exécuter complètement tous les travaux scientifi- 
ques. 

La fonte continuait rapidement. Bientôt la glace qui, en 
mai, était épaisse de 6 pieds 7 pouces, diminua de quelques 
pieds; à l'est et au sud se montraient déjà bien des espaces 
libres; la glace de terre se brisait toujours plus aux arê- 
tes. 

Le 10 juillet au soir, la glace où la Germania était toujours 
solidement encaissée se mit en mouvement avec elle ; elle 
sortit du port dans la direction du S.-E. Les scies furent aus- 
sitôt mises en activité pour découper cette glace qui avait en- 
core 3 pieds d'épaisseur, et le 11 après midi le canal prati- 
. que avait assez de largeur pour que le navire, mu par la va- 
peur, sortît de sa prison au milieu des hourrahs de Téqui- 
page. Cependant cette liberté tardive ne fut utilisée que pour 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 71 

rentrer dans le port entièrement dégagé. Avant de renouve- 
ler la tentative de pénétrer plus au nord, il fallait exécuter 
quelques^ travaux indispensables et faire une excursion en 
chaloupe aux huttes d'Esquimaux de l'Ile Clavering. 

La chaloupe mit à la voile dans ce but le 14 juillet après 
midi. Jusqu'au cap Borlace Warren la côte se trouva entiè- 
rement libre; mais dans la baie Gale Hamkes la glace de terre 
était encore partiellement solide; cependant on put pousser 
jusqu'au cap Mary. Mais il fallut faire à pied 4 mille alle- 
mands (7 lieues) pour arriver au village d'Esquimaux visité 
par CSavering. Course fatiguante, mais non sans résultat; le 
village fut retrouvé exactement à l'endroit où la carte l'indi- 
quait. Les huttes étaient depuis longtemps abandonnées et 
ruinées; deux d'entre elles, celles vraisemblablement que Cla- 
vering trouva encore habitées, étaient visiblement plus ré- 
centes que les autres. Elles furent visitées aussi minutieuse- 
ment que le permettaient le mauvais temps et la pluie; puis 
le retour commença. La glace dans la baie commençait à se 
disloquer, et l'eau vere la terre était déjà libre presque par- 
tout. On voyait flotter beacoup de glaçons de deux ans, 
preuve qu'en 1869 la baie n'avait jamais été complètement 
dégagée. Le 18 juillet au matin, l'expédition était revenue à 
bord. 

La Germania était alors prête à partir et le 22 juillet elle 
se mit en route pour le nord. Elle ancra près du cap Philipp 
Broke, parce qu'il fallait préalablement, du haut d'une mon- 
gne, reconnaître l'état des glaces du côté du nord. Un canal, 
le long de la glace de terre, se présenta cette année comme 
la précédente, paraissant s'étendre au loin dans une bonne 
direction. Mais par malheur survint aussi un accident tout à 
Eut imprévu, qui finit par exercer une influence essentielle 
sur les entreprises de l'été et força les navigateurs à sortir 
prématurément de la région des glaces. Les tubes bouilleurs 



72 BULLETIN. 

de la machine commencôrent à fuir d^une manière inquié- 
tante, et il devint évident que tôt ou tard elle serait complé- 
tement hors d'usage. Or, sans vapeur — l'expérience en 
avait été faite à satiété — il n'y avait que bien peu de dé- 
couvertes à faire dans le court espace de temps laissé à la 
navigation, sur cette côte où le calme règne habituellement 
en été. 

Les tubes fuirent provisoirement réparés et la Germania 
s'avança dans un étroit canal entre la glace de terre et la 
banquise ; elle arriva ainsi jusqu'à la pointe septentrionale de 
l'île Shannon, par 74^29' lat. N. Là, tout progrès ultérieur fut 
arrêté par la môme barrière de glace que l'année précédente. 
La banquise, en général beaucoup plus élevée que dans les 
parages des îles du Pendule, était jointe dès lors à la glace 
de terre et rien n'annonçait une rupture prochaine. D'une 
éminence de l'île voisine haute de 500 pieds environ, on ne 
voyait du côté du nord qu'une glace solide; une forte réfrac- 
tion en annonçait autant du côté de Test ; au sud seulement 
on voyait l'étroit canal par lequel le bâthnent était arrivé. 
C'était peu encourageant. Néanmoins la Germania attendit 
quelques jours dans l'espoir que la glace de terre se mettrait 
en mouvement. Mais cet espoh- ne se réalisa pas. Comme 
d'ailleurs Ip vent du sud s'était levé et amenait tellement de 
glaçons au mouillage que le navire faillit être bloqué; comme 
le calme provoquait toujours la formation de nouvelle glace; 
comme on était arrivé jusqu'au 77** sans faire de découverte 
importante; comme enfin la chaudière pouvait d'un instant 
à l'autre se trouver hors d'usage et le bâtiiûent rester 
pris, l'avis unanime fut qu'il fallait renoncer à d'inutiles ten- 
tatives de pousser plus avant dans le nord, et profiter du 
temps qui restait pour essayer vers le sud des découvertes 
plus essentielles peut-être. Le 30 juillet, la Germania re- 
broussa chemin dans un épais brouillard, longeant toiyoars 
la glace de terre et brisant quelquefois des traînées. 



NOUVELLES GÉOGaAPHIQUES. 73 

Le 3 août, l'ancre fut jetée au sud du cap Broer-Ruys, sur 
la côte du Groenland. De nouvelles explorations furent aussi- 
tôt décidées : comme la glace tenait encore ferme à l'ouest et 

m 

au sud, on entreprit provisoirement, le 6 août, une course 
en chaloupe vers l'entrée Mackensie. Cette entrée n'existe pas 
réellement: ce n'est qu'une vallée plate, et l'île désignée dans 
les cartes par le nom de Bennett n'en est pas une et tient à 
la terre ferme. Il y avait dans la plaine beaucoup de rennes, 
si peu farouches que 5 furent abattus en fort peu de temps. 
Du sommet d'une éminence les explorateurs aperçurent, au 
sud et à l'ouest de Bennett, un nombre considérable de 
montagnes de glaces flottantes qui pai^aissaient venir d'un 
grand fiord. Cet aspect inattendu piqua vivement leur curio- 
sité et éveilla leurs espérances. Ils se hâtèrent le lendemain 
de doubler Bennett avec la chaloupe et de s'avancer jus- 
qu'au cap Franklin : la glace de terre tenant encore là, ils 
furent obligés de camper. Ils se hâtèrent d'escalader une hau- 
teur voisine d'où ils eurent pleine vue du fiord dont ils soup- 
çonnaient l'existence, et constatèrent avecjoie que l'intérieur 
en était libre. Ils résolurent de tirer dès le lendemain leur 
chaloupe sur la glace et de l'amener à force de bras jusqu'à 
l'eau libre; ils furent heureusement dispensés de cette peine. 
Dans la nuit la glace se détacha et se mit en mouvement du 
côté de l'est. Le lieutenant Payer et le D*" Copeland ayant 
alors escaladé une montagne de 4000 pieds d'altitude, recon- 
nurent que le fiord ' était d'une étendue beaucoup trop consi- 
dérable. pour qu'il fût possible de l'explorer avec la chaloupe 
seulement. Ils estimèrent qu'il était nécessaire d'y amener le 
bâtiment lui-même qui, une fois la barrière des glaçons for- 
cée, trouverait dans le fiord une mer entièrement dégagée, 

^ M. Payer a appelé ce fiord François-Joseph, du nom de son em- 
pereur. 



74 BULLETIN. 

et pourrait manœuvrer sans grande peine entre les monta- 
gnes flottantes. 

Pleins de cette idée, les explorateurs revinrent immédia- 
tement à bord et la firent adopter; on chauffa et Ton partit. 

La chaudière avait été réparée tant bien que mal, et le bâ- 
timent put marcher sous une pression de 40 livres. H brisa 
la glace de terre sans difficulté et continua sa marche à 
l'ouest au milieu de glaces flottantes. Nous laisserons encore 
M. le lieutenant Paver raconter lui-même les détails de cette 
expédition. 

« Le fiord, large à son entrée de plusieurs milles alle- 
mands, se rétrécit bientôt, n'en eut plus que 2, et finit par 
en conserver, en moyenne, i à 1 V2 dans le bras que nous 
suivîmes. Chemin faisant, nous trouvâmes que la profondeur 
de l'eau était considérable ; nous aurions déjà pu le conclure 
a pfiari de la verticalité des falaises du rivage, et de la pré- 
sence de montagnes de glace, dont la hauteur dépassait 200 
pieds, ce qui supposait une eau profonde au moins de 1000 
pieds. En fait^ un sondage ne nous fit pas trouver le fond à 
3000 pieds. 

La couleur et la stratification de ces montagnes de glace 
indiquaient leur provenance. Les formes en sont étonnam- 
ment fantastiques. Elles oflrent tantôt des pyramides, tantôt 
des arcs de triomphe, puis de sauvages écueils ou de longs 
murs de glace du haut desquels, à la clarté vaporeuSe du 
soleil de minuit, tombent bruyamment de magnifiques cata- 
ractes. Le fréquent changement de leur centre de gravité en 
fait des objets aussi dangereux qu'intéressants; car un côté 
acquiert facilement une telle prépondérance que la montagne 
entière culbute ou se brise en fragments énormes. La mer 
en est bouleversée au loin, et l'agitation se fait sentir à une 
distance de plusieurs milles nautiques. Malheur à la fragile 
embarcation qui se trouve alors dans le voisinage I... 



NOUVELLES GÉOGRAPfflQUES. 75 

Nous ne pûmes apercevoir nulle part de la glace de sur- 
face. Plus nous avancions, plus la température de Tair et de 
l'eau s'élevait *; la salure de celle-ci ne différait que fort peu 
de celle de la haute mer. 

Animés du désir d'atteindre la longitude la plus occiden- 
tale qu^ possible, nous passâmes devant un rameau du tronc 
principal, large de 2 milles allemands, qui s'étendait vers le 
nord, et nous vîmes sur son bord occidental, bien qu'à une 
distance de plusieurs milles, un glacier d'une grandeur ex- 
traordinaire ^ n semblait large de plusieurs milles, et se ter- 
minait à la mer par une haute paroi; son axe longitudinal 
paraissait s'étendre du côté de l'ouest. D'après la direction 
probable du fiord qui se dérobe derrière la saillie d'un cap, 
on peut regarder comme possible sa jonction avec le fiord 
Tyrolien ", dont l'extension vers le S.-O., au delà de l'île Jor- 
dan Hill, avait été constatée du plus haut sommet de l'île 
Jackson. Il fallait suspendre l'exploration des deux rameaux 
les plus larges du fiord François-Joseph ; mais les détails du 
bras que nous suivions, et qui s'étendait à l'ouest, étaient au 
plus haut point dignes de notre attention. Un seul coup d'œil 
nous y révélait toutes les particularités du monde alpestre, 
des parois énormes, de profondes érosions, des cimes sau- 
vages, des glaciers puissants et déchirés, des ruisseaux 
bruyants, des cascades, toutes ces merveilles qui chez nous 
ne se présentent qu'isolées. 

Nous étions arrivés dans un bassin dont les bords étaient 
formés par des rochers, tels que je n'en ai jamais vu de pa- 
reils pour la majesté des foimes et des teintes. Encore au- 
jourd'hui, j'ai le souvenir très-vif de l'aspect féerique que nous 

^ Le maicimnin de la température de l'air fut de + 6® R. 

* On l'appela glacier de Waltersliausen. 

• Ce fiord déjà exploré par M. Payer est situé environ un degré 
plus an N. que le fiord François-Joseph. 



76 BULLETIN. 

ofîiit celte mer unie, encadrée de tours rocheuses, bizarres 
et grandioses, hautes de 5, 6 et 7000 pieds. Un cube colossal, 
formant promontoire, s'étendait sur une base étroite bien 
loin dans le fiord. Un autre géant de 5000 pieds se dressait 
immédiatement du sein de l'onde verdàtre ; des bandes ré- 
gulières orangées, noires et plus claires en indiquaient la 
stratification. Les saillies en fenêtres (Erker), et en tourelles 
placées à ses arêtes, lui donnaient une certaine ressemblance 
avec un château ruiné. Nous le nommâmes, en conséquence, 
Château du Diable, Je ne me rappelle pas avoir jamais vu 
dans les Alpes quelque chose d'aussi grandiose, même ap- 
proximativement. Ici, un petit Cervin s'élance du sein de la 
mer; là, un torrent sort de la voûte d'un glacier, et se pré- 
cipite du haut d'une paroi gigantesque dans les eaux claires 
et tranquilles du fiord. 

L'excitation est indescriptible en de pareils moments. Un 
jour, une nuit, encore un jour se passent sur le pont ; cha- 
que instant amène une scène surprenante, découvre quelque 
merveille de la nature qui vous enchante; l'œil erre, étonné, 
d'un objet à l'autre. La grande transparence de l'air permet 
de saisir tous les détails. Aucun autre bruit que le tic-tac mo- 
notone de la machine, et le bruissement de l'eau fendue par 
la quille, n'interrompt le silence général. Le soleil du matin 
réchauffe agréablement l'air bleu sur lequel la fumée de la 
cheminée ondoie en couches horizontales. Quel plaisir de 
faire ainsi un voyage de découverte, sans sac-lit et sans traî- 
neau à tirer! 

Le fiord se développait en de nouveaux détours. Nous sui- 
vîmes le bras principal, qui tournait au S.-O., et là où les 
parois, toujours disposées comme des coulisses, s'écartaient 
un peu, elles laissaient voir des échappées surprenantes. 

Le mécanicien Krauschner avait bravement chauffé 32 
heures durant ; on ne pouvait exiger davantage. L*épuise- 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 77 

ment de ses forces^ et la chaudière qui recommençait à fuir, 
déterminèrent le capitaine à jeter Tancre au pied d*un grand 
glacier, non loin d*une trifurcation du fiord; ce qui n'eut pas 
lieu sans difficulté, à cause de la profondeur de Teau et du . 
voisinage de quelques montagnes de glace. 

Quelque désirable qu'il eût été de continuer l'exploration 
du fiord qui reprenait une direction occidentale, nous dûmes 
tenir compte de l'état fâcheux de notre chaudière; car le 
calme qui régnait dans ces régions de l'intérieur requérait 
l'emploi exclusif de la vapeur. Nous n'osâmes pas continuer 
notre voyage de découverte jusqu'à la destruction complète 
de la chaudière; car nous voulions éviter un second hivernage, 
auquel s'opposaient bien des motifs importants. Ainsi donc, 
pendant que le mécanicien faisait tout son possible pour re- 
mettre la chaudière en état, en raffermissant les tubes en- 
dommagés, nous fimes de nécessité vertu, et nous nous in- 
géniâmes pour utiliser de notre mieux cette relâche forcée. 

Quoique nous eussions pénétré profondément dans l'inté- 
rieur du Groenland, les limites de notre horizon nous avaient 
- empêché d'étudier sur upe grande étendue la structure du 
pays et de ses montagnes. L'ascension d'une montagne haute 
et dominante pouvait seule nous offrir une compensation ; 
de cette manière seulement, nous pouvions, par un coup d'œil 
d'ensemble, acquérir du caractère du pays cette connaissance 
qui, eu égard ^ux solutions qu'on avait en vue, compensait 
l'emploi de la vapeur, prolongé même pendant plusieurs jours, 
pour pénétrer dans l'intérieur. 

Immédiatement après que le vaisseau avait ancré (1 i août), 
j^avais escaladé avec M. Sengstake une montagne de 5 à 6000 
pieds, ayant la forme d'un cône tronqué, pour me guider 
préalablement dans le choix d'un point de vue. Après 11 heu- 
res démarche, nous étions de retour à bord. Un massif, d'en- 
viron 7000 pieds d'altitude au S.-O., nous parut remplir toutes 



78 BULLETIN. 

les conditions voulues; le chemin qui y menait passait par 
un glacier long de 2 milles allemands (3 lieues), qui remplis- 
sait une large et grande vallée, et envoyait un puissant émis- 
. saire dans le fiord non loin de notre ancrage. Je dormis quel- 
ques heures, et partis le lendemain (12 août), à 10 heures 
du matin, par un temps magnifique, avec MM. Copeland et El- 
linger, pour escalader la montagne en question. Nous nous 
étions munis de crampons, de bâtons et d'une corde de 18 
toises. » 

Laissant de côté les détails, d'ailleurs intéressants, d'une 
ascension de glaciers, nous arriverons au dénoûment : 

( Les vents du nord qui dominent dans ces parages, con- 
tinue M. Payer, poussent contre les parois des montagnes des 
masses d'une neige qui s'entasse au pied. Aussi arriva-t-il 
que la profondeur de la neige passa brusquement de 1 pied 
à 5, quand nous arrivâmes au pied des escarpements qui en- 
ceignaient le névé; à chaque pas, nous enfoncions jusqu'à 
mi-corps. Avec une peine incroyable, nous fîmes à peu près 
100 pas plutôt en nageant qu'en marchant. Mais comme les 
difficultés allaient croissant, et que nous avions la perspec- 
tive de n'atteindre la cime désirée qu'au bout de 10 heures, 
si tant est que nous pussions y arriver, nous résolûmes de 
traverser le glacier et de gravir une autre cime massive plus 
rapprochée : c'était le point culminant de l'enceinte du gla- 
cier, et il n'y avait point de neige. 

Arrivés au pied, nous fîmes une courte halte qui rendit des 
forces à Ellinger, vigoureux d'ailleurs, mais qui marchait 
pour la première fois sur un glacier, et souffrait de la faim et 
de la soif. En montant les éboulis rapides, entrecoupés de 
couches horizontales d'un gneiss riche en grenats et passant 
au micaschiste, nous buvions à tous les filets d'eau pournous 
désaltérer. Copeland, se sentant épuisé, nous pria de conti- 
nuer sans s'inquiéter de lui. 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 79 

A 8 Va heures, par conséquent après dix heures de marche, 
j'atteignis avec Ellinger le sommet précipiteux *. Nous nous 
trouvions environ à i milles allemands (3 lieues) à l'ouest 
du vaisseau; à une distance de quelques centaines de toises, 
nous voyions à nos pieds surgir du glacier une imposante 
cime neigée, haute de 8000 pieds. Copeland nous avait re- 
joints, et, par une mesure harométrjque, il détermina l'alti- 
tude de la cime où nous étions; elle était de 7000 pieds. Nous 
avions été heureux dans notre choix. Plus de cent fois, du- 
rant mes travaux antérieurs, il m'avait été donné d'admirer, 
de sonmiets dépassant 10 et 12,000 pieds, la majesté su- 
blime de nos hautes régions des neiges, but auquel tendent 
de nos jours las- touristes et les amis de la nature. Mais quelle 
différence! Dans le cercle du vaste horizon qui s'ouvrait 
devant nous, régnait la torpeur de la mort; pas un indice de 
la nature vivante n'interrompait la rude grandeur de ces 
montagnes. Au Ueu des bas-fonds plantureux de nos val- 
lées alpestres, avec leurs chalets et leurs hameaux, s'é- 
tendait à 7000 pieds au-dessous de nous le sombre miroir 
du flord \ 

m 

D'innombrables montagnes de glace, semblables, dans le 
lointain, à des perles brillantes, flottaient à sa surface, et une 
effroyable muraille y descendait verticalement en apparence. 
De tous les étages de la montagne, de tous les vallons, des 
glaciei's gigantesques plongeaient dans la profondeur de cette 
allée de roc. Des hautes barrières de leurs extrémités infé- 
rieures, se détachaient ces magnifiques montagnes de glace 

* Dans une carte provisoire de cette partie du Groenland, M. Pe- 
termann a donné à cette cime le nom de Payer-SpiUe. 

■ A dire d'experts, le panorama du piz Languanî dans la Haute 
Engadine est dans le même genre. Sauf les étroits et solitaires val- 
lons du voisinage immédiat, on ne voit que pics, crêtes, neige et 
glace. 



80 BULLETIN. 

que la marée et les courants entraînent dans la mer arctique 
par les nombreux détroits qui découpent le pays. 

Mais, plus que tout le reste, une immense pyramide neigée 
à Touest captivait notre attention. Elle dépassait d'environ 
5000 pieds la crête d'une haute chaîne qui court, dans la di- 
rection (lu méridien, au tiers de la largeur du Grœnland. Ce 
pic magnifique ne pouvait recevoir de meilleur nom que ce- 
lui du promoteur des premières expéditions polaires alle- 
mandes, M. Petermann. Nous ne pouvions en déterminer la 
hauteur qu'approximativement; le maximum nous parut être 
14,000 pieds anglais. Un grand glacier de 4 milles allemands* 
(6 Va lieues) de longueur, avec une belle moraine médiane, 
en descendait jusqu'à la mer. Là même, à son extrémité, il 
avait au moins 1 mille de large. 

Autour de l'horizon se dressait une région alpestre, avec 
d'innombrables sommets dépassant 10,000 pieds d'altitude. 
On pouvait encore suivre le fiord François-Joseph jusqu'à 
10 milles (17 lieues) dans le S.-O. A cettedistance, nous dis- 
tinguions encore plusieurs bras, dans lesquels il paraissait se 
ramifier et dont le plus grand tournait vers le sud. La divi- 
sion perspective des masses de terre permettait de suivre vi- 
siblement la continuation de ces canaux au delà des hauts 
massifs d'îles. La disparition surprenante de terres élevées 
au S.-O. semblait autoriser l'hj'pothèse d'une^liaison du fiord 
François-Joseph avec ceux de Davy et de Scoresby. 

Durant plus de deux heures, j'avais dessiné sur cette cime 
et travaillé au théodolite dressé sur une saillie fort étroite. 
Pour ne pas risquei^de glisser, j'avais ôté mes souliers et je 
n'avais que mes bas humides et glacés par une longue mar- 
che dans la neige. C'est ce qui fit qu'en cette circonstance je 
souffris beaucoup plus du froid que pendant les périodes les 
plus critiques ne nos voyages en traîneaux, quoique nous 
n'eussions que 2°,2 R. au-dessous de zéro. Ellinger se trouvait 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 81 

de nouveau indisposé. Pressés par la faim, nous nous parta- 
geâmes les faibles restes des provisions encore disponibles. 
La température observée simultanément à bord du vaisseau 
accusait + 8*,6 R., ce qui donnait un abaissement de !• par 
700 pieds d'élévation. Nous primes quelques échantillons des 
nodules de grenats ayant jusqu'à un pouce cube du gneiss de 
notre station ; malheureusement le plus beau tomba dans le 
précipice au moment où je le détachais. Suivant le professeur 
Waltershausen, qui a vu un de ces échantillons, ces mêmes 
roches se retrouvent en Islande mais sous foime erratique; 
ce qui s'accorde fort bien avec l'hypotlièse qu'il y a eu jadis 
par la glace des transports de matériaux erratiques de hautes 
latitudes à de plus méridionales. La vie organique se bornait 
à une longue mousse de marais et à ces lichens noirs et jaunes 
qui se trouvent sur les plus hautes cimes des Alpes. . 

^ous quittâmes notre station vers il heures du soir: 
nous primes pour revenir un chemin bien plus court en sui- 
vant la crête de la montagne et jr 7 heures du matin, après 

une abs^ce de 21 heures, nous étions de retour au vais- 
seau ; tout y était déjà prêt pour partir et regagner l'Europe, 
et on y accueillit avec le plus grand intérêt nos rapports sur 
la ramification ultérieure du flord et sur les montagnes gi- 
gantesques que nous avions vues. 
• Peu après nous levâmes l'ancre et presque en même 
temps le fiord se remplit d'un brouillard épais ; nous ne pou- 
vions nous diriger que par la boussole. C'était très-hasardeux 
dans un fiord étroit, enfermé entre des parois de roc; aussi 
après 7 heures Va de navigation fûmes-nous obligés d'ancrer 
dans une baie voisine du château du Diable »voilé par la 
brome, et d'attendre que le temps s'élevât. Malheureusement 
nous touchâmes : le vaisseau pencha sensiblement d'un côté 
et ne bougea plus malgré la marée : pour remédier à cet 
accident, il fallut débarquer une partie de la cargaison, et 

BULLXnH, T. X, 1871. 6 



82 BULLETL\. 

je saisis avec ardeur cette occasion d'aller à terre et de reve- 
nir avec une notable quantité d'échantillons des roches que 
j'avais rencontrées. La côte présente le plus singulier aspect 
à cause de la variété de coloration et de la stratification plis- 
sée des hauteurs. 

Quand la marée nous eut remis à flot le 14 août, vers 
7 heures Vi» nous suivîmes le fiord dans la direction de l'Est. 
Un brouillard épais nous surprit en passant, et se dissipa 
cependant assez vite pour nous laisser voir le large glacier 
Waltershausen avec son immense paroi tombant dans la 
mer. 

Quand nous approchâmes du cap Franklin, nous ne nous 
occupâmes plus que de l'état des glaces; il était fort possible 
qu'elles fissent du fiord une prison et nous obUgeassent à un 
second hivernage. La formation de la jeune glace était déjà 
avancée. Mais le sort nous favorisait, €t bien que plusieurs 
fois nous crussions avoir devant nous une surface fermée, 
nous trouvions partout des canaux praticables. Çà et là un 
vigoureux élan à toute vapeur nous fraya un passage, et à 
miimit nous ancrâmes de nouveau au S. 0. des montagnes 
du cap Broer-Ruys^ hautes de 3,500 pieds. Là, l'état des gla- 
ces avait complètement changé : la banquise au sud de la 
baie Poster vers l'île Brontekœ était brisée, et couvrait au 
loin la mer de ses débris, constamment agités par la marée 
et le courant. Singulièrement satisfaits de clore si dignement 
nos découvertes, nous nous lançâmes le 17 août à travers la 
banquise pour regagner l'Europe. » 

Le reste du voyage se fit à la voile, sans malheurs sinon sans 
incidents. Encore un violent orage dans les glaces ; encore 
de pénibles luttes où la Gennania fit au mieux ses preuves 
de prestesse et de solidité^ et le 24 août au soir, par 72» lati- 
tude N. et 14** long. 0. elle rentrait dans une mer ouverte. 

Malgré tant de fatigues et de vicissitudes, les navigateurs 



^v 



NOUVELLES GÉOGaAPHIQUES. 83 

iiQ songèrent point encore à quitter la partie, et tinrent à 
suivre leur programme autant qu*il leur serait fpossible. Le 
temps étant redevenu un peu plus calme, quelques J bons 
sondages furent opérés jusqu'à une profondeur de 1,300 
brasses, et l'on se disposait à passer entre l'Islande et" les 
Feroô d'un côté, les Shetland de l'autre pour opérer encore 
des sondages sur une grande échelle et mesurer la tempéra- 
tare de la mer à de grandes profondeurs. Mais des forages 
violents et tenaces qui accompagnèrent le vaisseau jusqu'au 
Wéser, empêchèrent les sondages et limitèrent beaucoup le 
nombre des mesures de température, qui donnèrent cepen- 
dant quelques résultats intéressants. 

€ Devant Helgoland, dit en terminant le capitaine Kol- 
dewey, nous lançâmes en vain des fusées pour demander un 
pilote ; nous ne comprenions pas pourquoi d'autres bâtiments 
que nous ne pouvions reconnaître nous répondaient de la 
même façon. Le il septembre au matin nous arrivâmes en 
VH^ de Langeroge; devant Wangeroge la Schlûssettonne, te 
dernière bouée de l'entrée du Wéser avait énigmatiquement 
disparu; le vaisseau-phare et les balises de Wangeroge 
manquaient également. C'était à n'y rien comprendre. Dans 
riahde extérieure nous aperçûmes les mâts d'un grand bâti- 
ment et nous portâmes dessus. En avançant nous nous assu- 
râmes que nous avions devant nous les vaisseaux d'une 
flotte de guerre. Quelle pouvait-elle être ? Nous ne distin- 
guions pas encore le pavillon et nous craignions de rencon- 
trer un ennemi dans le port. Un coup de canon nous avertit 
de mettre en panne et des officiers ne tardèrent pas à nous 
accoster. Ils étaient de notre marine ! C'est alors que nous 
apprîmes avec autant de surprise que de joie les graves évé- 
nements de l'été. 

On nous donna un remorqueur et un pilote pour le Wéser 
et nous arrivâmes à 6 heures Va du soir à Bremerhaven que 
nous avions quitté 453 jours auparavant. > 



' • . 



84 WLLETIN. 

A son rapport succinct sur les événements du voyage, le 
capitaine Koldewey a ajouté quelques observations pratiques 
sur l*instrument de ses travaux, c'est-à-dire sur son navire, 
el un résumé des résultats scientifiques de Texpédition. Ces 
détails offrant de Tintérét^ nous allons les reproduire. 

La Germania, construite à Bremerhaven, s'est comportée 
durant toute l'expédition et à tous égards comme un bâti- 
ment solide, parfaitement approprié à la navigation arctique. 
Sa (petitesse lui a permis de manœuvrer plus vite et plus 
facilement dans les glaces, et par conséquent de profiter 
des ouvertures existantes avant qu'elles se formassent Son 
faible tirant d'eau a permis de le tenir toujours si près de 
la côte, qu'il était bien plus à l'abri des lourdes glaces que 
ne l'aurait été un bâtiment plus grand. Le renforcement, 
surtout à l'avant, était de telle nature que les chocs les plus 
forts contre la glace par une vitesse de 6 à 6 nœuds, n'a- 
vaient aucune conséquence fâcheuse. Sa forme amincie élqi- 
gnait tout danger résultant de la pression sur la charpente 
d'ailleurs solide, parce qu'en pareil cas elle était aisément 
soulevée K 

La force de la machine et son agencement ont dépassé 
toute attente et parfaitement rempli leur but. Sous une pres- 
sion de 40 livres seulement on pouvait faire 4 milles V, ma- 
rins (à peu prés 2 lieues) à l'heure dans une eau tranquille ; 
sous une pression de 60 livres la vitesse allait à 5 milles Vi* 
L'expérience du voyage a montré que, sur cette côte au 
moins, l'emploi d'un bâtiment plus grand pour des recher- 
ches et des explorations serait une dangereuse imprudence. 
On peut donc admettre que l'emploi de petits navires à va- 
peur dans les voyages polaires a obtenu gain de cause. 



^ Ces diverses qualités manquaient plus on moins à la Hansa^ 
ce qui en explique le naufrage. 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 8B 

Le capitaine Koldewey présente ensuite un court résumé 
des travaux scientifiques. 

Durant Taller et ie retour les docteurs Bœrgen et Cope- 
land ont fait une série d'observations aréométriques qui, 
surtout dans les glaces, ont donné d'intéressants résultats. 
Pendant Tété de 1870, dans les baies et jusqu'à une certaine 
distance des terres, Teau de la surface était beaucoup moins 
dense par le mélange des torrents provenant de la fonte des 
glaciers. Dans le fond elle était beaucoup plus dense, et le 
passage d'une densité à l'autre était presque subit quand 
l'eau avait peu de profondeur. A ces observations se ratta- 
chent des recherches qui continuent encore sur la dépen- 
dance réciproque de la densité et de la température de l'eau 
de mer à son maximum de densité. 

Les travaux astronomiques avaient essentiellement pour 
but de déterminer par latitude et longitude la position des 
localKés, opération qui s'est faite à tous les endroits ou la 
Germania a abordé. La position géographique du port d'hi- 
vernage a été déterminée par un grand nombre de mesures 
des hauteurs des étoiles et du soleil ; par l'observation de 
l'éclipsé de soleil du 7 août 1860 ; par des culminations de 
la lune, des occultations d'étoiles et des éclipses des satellites 
de Jupiter. Le calcul préliminaire a donné p. lat. 74''32'20' \ 
long. 1 h. V5r IS* = 18*49' 0. (de Greenwich), résultat pres- 
que identique avec celui que le général Sabine avait obtenu 
au même endroit il y a 48 ans. La détermination définitive 
de la longitude exige la connaissance d'observations corres- 
' pondantes en d'autres parties du monde. 

. D'octobre en mai, durant l'hivernage, on a fait d'heure en 
heure des observations météorologiques sur deux baromè- 
tres et au moins trois thermomètres ; avant et après, on ne 
la faisait que toutes les deux heures. La température moyenne 
de Tannée au port d'hivernage s'est trouvée de — 9* R.; la 



86 BULLETIN. 

température la plijs froide a étié de — 32* R. Pendant l'hiver, 
mais particulièrement au mois d'avril, ont régné d'eflroya- 
bles orages venant du nord avec une* violence inconnue en 
nos contrée§. Un de ces orages qui accusait une vitesse de 
plus de 67 milles anglais à l'heure, a détruit un anémomètre 
de Robinson destiné à mesurer les vents les plus forts qui 
soufflent en Europe. Dans les violents coups de tempête, le 
mercure d'un baromètre à cuvette de JFortin descendait in- 
stantanément de plusieurs millimètres (jusqu'à K). 

Les observations magnétiques ne purent commencer qu'a- 
près la construction des observatoires et quand on eut sur- 
monté certaines difficultés. A partir du 21 décembre 1869 
on consacra tous les 15 jours un espace de 24 heures à ob- 
server les variations de la déclinaison magnétique, que l'on 
rattachait aux déterminations absolues qui précédaient et qui 
suivaient. Ces observations, ainsi que les météorologiques, 
ont été faites par les docteurs Bœrgen et Copeland, par le 
capitaine, par les officiers Sengstake et Tramnitz et par le 
matelot EUinger. Pour déteiminer l'inclinaison on avait ap- 
porté, et c'était la première fois dans les régions arctiques, 
un inclinatoire d'induction qui s'est montré, comme on de- 
vait s'y attendre, l'instrument le mieux qualifié pour déter- 
miner cette constante. L'intensité du magnétisme terrestre a 
été déterminée dans l'été de 1870 par plusieurs observations 
faites avec tout le soin possible. Au port d'hivernage on a 
trouvé provisoirement : déclin. = 450 ; inclin. = 79'50'. Ou- 
tre les observations dans le port d'hivernage, les constantes 
magnétiques ont été déterminées en beaucoup d'autres en- 
droits avec des instruments plus petits et portatife. 

Le 11 septembre 1869 se montra la première aurore bo- 
réale, et ce phénomène est devenu dès lors l'objet d'obser- 
.vations diverses malheureusement contrariées par les ora- 
ges. L'aurore commençait le plus souvent par un arc léger 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 87 

qui se dessinait dans la région S.-E. du ciel à différentes 
hauteurs au-dessus de l'horizon. De cet arc partaient des 
rayons et des trainées de lumière irrégulières, roulées eu 
spirale, convergeant vers un point voisin du zénith. L'oc<;a- 
sion s'est souvent présentée de bien déterminer ce point : sa 
hauteur au-dessus de l'horizon se trouvait, comme on s'v 
attendait, parfaitement égale à l'inclinaison magnétique, et 
son azimuth à la déclinaison. On n'observa qu'une fois de 
grandes oscillations de l'aiguille de décHnaison coïncidant 
avec une aurore boréale; on* en remarqua une seconde fois 
de plus grandes encore (de plusieurs degrés) par un ciel 
malheureusement couvert. Toutefois durant des aurores 
boréales très-brillantes l'aiguille aimantée est restée fréquem- 
ment très-tranquille. La lumière de ces aurores fut soumise 
à l'analyse spectrale. Daas le spectroscope se montrait une 
ligne brillante d'un jaune verdâtre dont la position, après 
plusieurs tentatives inutiles, put être déterminée par rapport 
à la ligne D du natrium. Elle est entre h et D, éloignée de 
la première d'environ le tiers de la distance qui les sépare. 
Cependant cette détermination ne peut être considérée 
comme parfaitement exacte, parce qu'on n'avait pas à portée 
pour le moment le spectre solaire de Kirchhoff. Au retour, 
les voyageurs eurent, dans le voisinage des îles Shetland, 
roccasion d'observer une aurore boréale tout à fait semblable 
à celles qu'ils avaient observées dans l'île Sabine, et qui 
avait un point de convergence bien déterminé. 

Parmi les instructions données aux savants se trouvait 
celle de jeter les bases de la mesure d'un degré de latitude à 
effectuer plus tard dans ces parages arctiques. D'accord en 
cela avec les premières autorités, ils ne crurent pouvoir 
mieux la suivre qu'en opérant une triangulation aussi soi- 
gnée que le permettaient la localité et les circonstances 
atmosphériques. Ce travail fut préparé pendant tout le prin- 



88 BULLETIN. 

temps, et la triangulation s'effectua en mai, juin et juillet. 
Malheureusement le mauvais état des neiges ne permit 
d'embrasser qu'un petit arc du méridien, de 40 minutes de 
degré. Pour la même cause on ne put mesurer les angles 
qu'à 16 des 17 stations choisies. Du reste les observateurs 
ont acquis la conviction qu'un travail définitif ne rencontrera 
point de difficultés essentielles, parce que le temps est favo- 
raljle en été, que Tair a une grande transparence, et reste 
fort calme par un temps couvert et dans les heures de la 
nuit. 

Le lieutenant Payer a fait le levé du pays au moyen du 
théodolite. C'est un réseau trigonométrique qui, appuyé sur 
une base mesurée dans l'ile Sabine, s'étend le long de la 
côte orientale du Groenland, et comprend les îles et les fiords 
les plus rapprochés. Les sommets des triangles ont été dé- 
signés sui' le terrain par des pyramides de pierres. Les tra- 
vaux hypsométriques ont été effectués au moyen du théo- 
dolite, du baromètre à mercure, de l'anéroïde, et un grand 
nombre de montagnes ont été escaladées dans ce but La 
carte à faire représentera en détail de grands réseaux de 
montagnes dans Tintérieur, avec leurs glaciers. La plus haute 
de ces montagnes qu'on ait mesurée n'a pas moins de 14,000 
pieds d'altitude, et se trouve au tiers du Groenland, en allant 
de l'est à l'ouest; on peut s'attendre à en trouver de plus 
hautes encore. Suivant M. Payer, il est très-vraisemblable 
que le Grqenland est un réseau d'iles, séparées par des fiords 
et d'immenses détroits, et de grandeurs très-différentes. 

Les glaciers ont aussi attiré l'attention des explorateurs. Ds 
ont pu constater, sur celui qui était le plus voisin du fiord 
nouvellement découvert, un mouvement progressif de S pou- 
ces par jour environ. Ceux que l'on remarque en fort grand 
nombre le long de la côte ne sont que des embryons de gla- 
ciers , dus la plupart à des circonstances locales (neige en- 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 89 

tassée par le vent, etc.). Mais il en est tout autrement dans 
rintérieur : le développemeat des glaciers y est grandiose. 
Les plus considérables qu^il ait été possible d'observer avaient 
de 4 à 5 milles allemands (6 à 8 lieues) dans le sens de leur 
axe longitudinal; du plus grand, onn*a pu voir que la pente 
abrupte et finale. Au Grœnland, comme dans les Alpes^ on 
ne peut saisir ce qu'on appelle la limite des neiges, mais seu- 
lement celle des névés. Comme ceux des Alpes, les glaciers 
du Grœnland ont énormément diminué. 

Au point de vue géologique, on peut dire que dans le 
Grœnland oriental dominent les roches crystallines, en par- 
ticulier un syénite gneisique, fréquemment traversé par des 
filons de basalte. Sur la côte apparaissait souvent la forma- 
tion houillère. Les collections géologiques sont considérables 
et riches surtout en fossiles. 

M. le D' Pansch, attaché à Texpédition, avait une double 
tâche à remplir! Comme médecin, il était chargé de veiller 
sur la santé des gens de Téquipage; puis, autant que cela 
était compatible avec cette première fonction, il devait faire 
des recherches dans le domaine de la zoologie et de la bota- 
nique. « Sous le premier rapport, dit le capitaine Kolde- 
wey, maintenant que l'expédition est finie, nous avons la 
joie de dire, comme nous le faisions quand elle commen- 
çait : Tout le monde est en bonne santé. Les hommes 
de Texpédition se sont montrés à la hauteur des circon- 
stances. Tous les aménagements et les approvisionnements 
(vivres, habits, chaufifage, ventilation, etc.) ont répondu à ce 
qa*on en attendait. Sauf deux lésions accidentelles, t7 n'y a 
pas eu une seule maladie; l'hivernage n'a pas eu la moindre 
influence sur la santé des individus. » Un état de choses si 
satisfaisant et, on peut le dire, si extraordinaire se retrouve 

• 

aussi dans l'équipage de la Uansa, au milieu de circon- 
stances bien autrement désastreuses. Cest une preuve, non- 



90 BULLETIN. 

seulement de la vigueur de ces hardis marins^ mais aussi du 
soin avec lequel ils observaient toutes les règles hygié- 
niques que Texpérience a établies pour les navigations po- 
laires. Mais le capitaine Koldewey insiste aussi sur le fait que 
la chasse était fructueuse, et a fourni en somme 5000 livres 
de viande fraîche pour l'alimentation. Les voyages en traî- 
neaux ont été excessiveibent fatigants, mais on en est venu 
à bout heureusement. 

Le butin scientiûque^ dans les domaines de la botanique, 
de la zoologie et de Tethnologie, quoique peu considérable, 
doit être considéré comme satisfaisant, eu égard aux obsta- 
cles (le toute espèce et aux difficultés qu'il s'agissait de sur- 
monter. Comme l'expédition a séjourné sur cette côte pen- 
dant les cfuatre saisons, il a été possible de se faire une idée 
de la faune et de la flore. La végétation variait extraordinai- 
remenl, suivant les localités : ici pauvre et désolée, là diver- 
sifiée et abondante. « Nous avons vu des prairies, dit le capi- 
taine Koldewey, nous avons trouvé des papillons et des 
mouches, des cousins parfois en si grande quantité qu'ils 
nous incommodaient. Les troupeaux de rennes étaient nom- 
breux, souvent oO de ces animaux étaient en vue à la fois. 
La rencontre des bœufs musqués a été en particulier remar- 
quable et inattendue; on ne les voyait pas isolés, mais par 
groupes, de 16 (Quelquefois. » Le rapport signale encore les 
hermines, les lemminks, les moi*ses, mais point de baleines. 
Les poissons fourmillaient sur la côte, aussi bien que dans les 
lacs de l'intérieur. La faune ornithologique s'est trouvée pins 
pauvre qu'on ne l'avait supposé : des gelinottes, des mouettes, 
des canards, des plongeons, des corbeaux, plusieurs oiseanx 
chanteui*s nichent dans ces parages. Les animaux inférieurs 
étaient nombreux et intéressants. 

Au point de vue ethnographique, les résultats se réduisent 
à bien peu de chose. Les navigateurs n'ont point reneontré 



ij^gjjyyll 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 91 

d'Esquimaux vivant, et n'ont point vu de traces récentes de 
leur passage; mais, en revanche, sur prescfue tous les points 
visités, on a trouvé des restes de leurs anciens établissements. 
La population s'est donc retirée de ces régions, et ne les a 
même complètement al>andonnées qu'au commencement de 
ce siècle. Pour quelle raison? c'est ce qu'on ignore. Les 
huttes du village d'Esquimaux, découvertes par Clavering, 
étaient très-délabrées; peut-être ont-elles été abandonnées 
d'abord après la vLsit^ du navigateur anglais, il y a donc plus 
de 40 ans. On a emporté une douzaine de crânes, bien con- 
servés, pris dans des sépulcres. Les ustensiles qu'on a trou- 
vés, des caisses de traîneaux en partie très-grands, des crânes 
de chiens, des rames de caïaks, etc., indiquent que les Esqui- 
maux qui vivaient là, comparés à d'autres Esquimaux, n'é- 
taient nullement au dernier degré de la civilisation. 



NOTE A 

Nous croyons utile, pour faciliter la lecture de ce tiavail, 
de retracer ici la classification et la nomenclature des glaces 
polaires, telles que le capitaine Koldewey les donne dans son 
rapport sur son expédition de 1868. 

La glace, dans les mers polaires, se présente sous les 
formes et dans les états les plus variés. On en trouve de 
toutes les dimensions et de tous les aspects, de la glace dite 
omelette mince, molle, récente, des morceaux les plus petits, 
jusqu'aux champs immenses qui s'étendent à perte de vue 
sur une épaisseur de 30 à 40 pieds au-dessous de l'eau, 
jusqu'aux puissantes montagnes de glace, objets d'admiration 
Qt d'eflroi pour les navigateui's. 



L 



92 BULLETIN. 

Mais, quelque variée que soit la glace quaat à sa configu<> 
ration, on peut cependant en distinguer deux espèces, qui 
diffèrent essentiellement quant à leur mode de formation : 
la glace de superficie (Flaecheneis), et la glace de glacier (Glet- 
schereis). La glace de superficie se forme sur ta mer, an 
large, dans les baies, dans les anses, etc., et se distingue de 
celle des glaciers par sa transparence que cette dernière n*a 
pas. Sous rinfluence de Tagitation de la mer, des vents et des 
courants, les glaces de superficie sont constamment dislo- 
quées et jetées les unes sur les autres ; il s*y dépose de grands 
tas de neige qui, fondant en été et se regelant en hiver, coa- 
tribuent à accroître la masse. H en résulte que la glace, plan^ 
à sa naissance, finit par présenter les formes les plus vari 6cc3 
Ces glaces, entassées de mille manières, se trouvent beai 
coup plus dans les eaux resserrées et les détroits, par exei 
pie dans le labyrinthe des îles de l'Amérique arctique, qu 
dans une mer ouverte et libre; là les surfaces sont beaucou=lI 
plus égales. 

L'usage a appliqué différentes dénominations aux ghces^ 
de superficie, suivant leur étendue et leur puissance. 

On appelle champ dé glace (eisfeld) une surface de grande 
épaisseur, et d'une telle étendue qu'on n'en peut voir Tex — 
trémité du haut de la hune d'un navire baleinier. La surface 
d'un pareil champ, comme de toutes les glaces polaires en^ 
général, est inégale est fort raboteuse^ avec des monceauitf 
de neige et des bosses de glace, hautes souvent de 20 à 30^ 
pieds; de plus, elle est couverte d'une couche de neige de^ 
2 à 3 pieds. Dans le courant de l'été, cette neige fond m 
partie, et il se forme sur la glace de grands étangs d'eau firai- 
che, profonds souvent de 5 à 6 pieds; c'est la plus belle eau 
potable. 

Une flarde est la même chose qu'un champ; elle est seu- 
lement d'une moindre étendue, d'environ 1 à 2 milles ma- 
rins. 



r 



NOUVELLES G^GRAPHIQUES. 93 

On appelle glaçotis (schoUen) tous les fragments plus pe- 
ttts de quelques pieds à un demi-mille marin environ d'é- 
^^ae. L'épaisseur de ces glaçons varie de 6 ou 7 à 30 pieds 
^ plus. A la limite des glaces, où ils sont le plus exposés à 
à Taction dissolvante de Teau de mer, ils présentent les for- 
âtes les plus variées, et, avec un peu d'imagination, on peut 
y trouver toutes les œuvres possibles de l'art et de l'architecture. 
Dne des flgures les plus ordinaires est celle d'un champignon 
SÛiantesque. Par suite du lavage et du rongement incessants 
de la mer, agissant sur la partie immergée, le glaçon est uni- 
formément miné par dessous, et il se forme au milieu une 
wlonne verticale, sur laquelle repose un grand plateau hori- 
wnial un peu arrondi par les bords *. Quand le plateau de- 
*nt trop lourd, la masse se retourne avec fracas; la partie 
inférieure surgit et donne naissance à une nouvelle série de 
formes. 

Sur les limites de la glace, là où commence la mer libre, 
'^ glaçons se présentent souvent solidement unis entre eux en 
longues traînées, tandis que derrière on trouve plus d'eau libre 
^ des canaux navigables. C'est comme la bande de sable qui, 
8ttr certaines côtes, sépare une lagune du large. Scoresby 
^^sîgnait les glaçons aiasi combinés par le mot de secistrom 
^© Koldewey adopte; nous prendrons celui de traitiée. 
Comnxe la mer a déjà rongé les parties les plus solubles de 
^ Slace, les glaçons de la traînée sont ordinairement plus 
solides et plus massifs que ceux qui restent en arrière, et ont 
^e épaisseur de 20 à 30 pieds. S'ils empochent les vaisseaux 
"® pénétrer daas l'intérieur d'une région occupée par les 
î^ces, ils protègent ceux qui y sont engagés contre la lame 
^ y devient presque insensible, à moins qu'il ne règne ou 
û ait régné un violent orage. 



C'est, comme on voit, quelque chose d'analogue aux tables de 
^^ glaciers, dues à des causes de même nature. 



fc. 



94 BULLETIN. 

La traînée parait être le premier stage de la dissolution 
des champs. A la suite des vents violents, elle se brise en 
plusieurs places, et de longues files de glaçons partent pour 
la mer libre et s'y dissolvent peu à peu. Les navigateurs ren- 
contrent souvent de ces longs convois de glaçons disjoints^ 
s'étendant à perte de vue ; ils constituent, en majeure partie, 
ce qu'on appelle les glaces flottantes. Des glaçons, relative- 
ment petits, sont quelquefois en si grand nombre que la mer 
en est littéralement couverte, et qu'ils forment une espèce 
de margouillis où les vaisseaux fie se fraient qu'avec peine 
une route, si tant est qu'ils puissent y pénétrer. Pour dési- 
gner cet état des glaces, le capitaine Koldewey introduit l'ex- 
pression de glace en morceaux (firockeneis); les Anglais^ 
l'appellent prosaïquement glace en bouillie ou soupe à k^ 
glace (brashice). 

La nécessité de désigner brièvement l'état de la mer dans 
les parages arctiques, a fait inventer et admettre encon 
d'autres dénominations. 

On appelle du nom trivial de glace en omelette (Pfannen- 
kucheis), celle qui se forme après une abondante chute d( 
neige, et qui, fortement imprégnée de cette dernière, pré — 
sente l'aspect mou, spongieux et boursoufflé qui lui a valin:- 
son nom. 

La glace de baie (Baieis) est celle qui paraît dans les anses- 
et les baies, dans les flaques des champs de glace; en gé- 
néral, toute glace mince (relativement) et de formation ré- 
cente. 

La glace compacte (Packeis) est ce qu'on appelle en fran- 
çais la banquise, c'est-à-dire les séries de glaçons ou de flar- 
des qui s'étendent à perte de vue, et qui sont assez pressées 
pour qu'on n'y voie aucun intervalle liquide, et qu'il soit im- 
possible d'y pénétrer. On appelle, au contraire, glace flot- 
tante (Treibeis) les glaçons assez séparés pour qu'on puisse 
naviguer à travers. 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 9S 

La glace de terre (Landeis) est la glace en grands champs, 
tenant à la terre. 

Enfin, on appelle langues de glace (Eiszungen) des saillies 
latérale» que beaucoup de glaçons et de flardes présentent à 
6 ou 10 pieds de profondeur. Ces saillies sont fort dange- 
reuses pour les navires d'un fort tirant d'eau, parce qu'on ne 
les aperçoit que fort tard quand Peau est agitée, et que le 
choc peut produire de grandes avaiies. 

Outre cette glace de superficie, qui remplit plus ou moins 
toute la mer ai-ctique, on trouve encore, surtout dans le voi- 
sinage des côtes, les grands blocs provenant des glaciers et 
les montagnes de glace (lui ont la même origine. Les glaciers 
îui, dans les pays polaires, tiennent la place des fleuves, des- 
cendent Je plus souvent jusqu'à la mer et s'y terminent par 
des parois verticales de 100 à 500 pieds d'altitude. Durant 
fêté, il se détache de ces parois des blocs énormes, des mon- 
^8'nes entières qui tombent dans l'eau avec le fracas du ton- 
nerre. On ne se liasarde jamais, en canot, au pied de pareils 
Sl^ciers. Ces montagnes de glace, poussées par le vent et 
surtout par les courants, heurtées maintes fois les unes con- 
^^ les autres, mhiées par une fusion lente et brusquement 
cullmtées par un défaut (f équilibre, constituent lin des plus 
î**anils dangers de la navigation arctique. Cette glace est 
^^ joins verte, sans transparence, souvent divisée en cou- 
ches distinctes comme des roches stratifiées. 

Encore un mot pour terminer, sur un fait assez fréquent 

^ïïs les régions arctiques, sur Véclnircie des glaces (Eis- 

Winke). On appelle ainsi une traînée d'un blanc éclatant qui 

^ nionlre dans le ciel à l'iiorizon, au-dessus des espaces 

^^cupés par la glace. On la voit quand le ciel est sans nuage, 

^^is que fatmosphère présente un peu de hûle ou un brouil- 

lavcl très-léger et transparent à f horizon; on ne fobserve 

P^s quand le temps est parfaitement pur et clair. La cause 



96 BULLETIN. 

de ce phénomène est facile à déterminer. Les rayons de la- 
. miëre qui tombent sur la surface neigée de la glace, sont ré- 
fléchis dans Tair qui est au-dessus, et le léger brouillard en 
devient brillant. Mais quand les rayons de lumière tombent 
sur Teau, celle-ci absorbe les rayons blancs et le ciel qui est 
au-dessus parait relativement sombre. Ce phénomène de Yé- 
claircie est très-important pour les navigateurs. Quand il se 
montre dans ces circonstances favorables, ils peuvent voir 
dans le ciel une cai*te hydrographique de la région à 20 ou 
30 milles marins (8 à 10 lieues) à la ronde, et reconnaître 
tous les canaux libres qui s'y trouvent. 



NOTE B 

Pour donner à nos lecteurs une idée de ce qu*étaient ces 
bivouacs, nous reproduisons ici la^ description humoristique, 
mais fidèle, que M. le lieutenant Payer en a donnée dans un 
journal allemand : 

< Ami lecteur, tu entends sans doute par le mot couchée une 
certaine somme d'agréments, à Taide desquels on passe quel- 
ques heures de la nuit en rêvant de perspectives attrayantes. 
L'idée de couchée, tu la combines involontairement avec Fa- 
gencement commode d'un hôtel. Il va de soi que tu te rap- 
pelles immédiatement le Ba&deker relié en rouge, des gar- 
çons frisés, des plaids, des chai-s de louage, etc., etc. Peut- 
être aussi penses-tu au temps où une fois, dans les Alpes, tu 
as dû passer la nuit sur la paille. Sur la paille I quelle priva- 
tion, quelle aventure I Alors tu bus du lait, et rien de plus. 
Ce sont là des événements qu'on n'oublie pas. 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 97 

Hais ridée de passer la nuit sans abri, en rase campagne, 
te fait frissonner, et tu crois la partie bonne pour des écer- 
velés seulement, et encore y renoncent-ils par un froid de 
SO" à 30*». Eh bien I le voyageur au Groenland a pis encore à 
supporter ; juge de sa position. 

Dans l'obscurité, à la fin d'une journée de marche et à 
plusieurs milles (allemands) du vaisseau, les voyageurs ont 
à chercher une place unie sur la terre ou sur la glace du ri- 
vage. De petites couches de neige sont repoussées avec les 
pieds; mais les masses raboteuses et gelées dru sont pénible- 
ment mises de côté, tandis qu'il faut aller tirer, souvent à 
plusieurs centaines de pas, des blocs plus lourds encore, pour 
y assujettir les cordes de la tente dressée sur des bâtons de 
montagne. Ce travail, par le froid qu'il fait, exige toujours un 
grand déploiement d'énergie et de forces, pour peu que le 
vent s'en môle. Il a déjà arraché et emporté une couverture 
en caoutchouc qui sert de plancher à la tente, et après la- 
quelle il faut courir. Un fusil chargé est tout prêt sur le sol; 
un second fusil est entre les mains d'un homme qui, tirant 
un petit traîneau, se dirige à pas lents vers les glaçons les 
plus voisins, ce qui malheureusement ne veut pas toujours 
dire qu'ils soient bien rapprochés. Il va ramasser les matériaux 
nécessaires à la fabrication de l'eau pour le souper et le dé- 
jeuner; il est armé, parce qu'il est rare que l'ours oublie 
quand on l'oublie.* 

n fait complètement nuit : les montagnes qui entourent le 
ftord ne sont plus que des masses noires et informes. Le 
traîneau est enfin déchargé, opération bien plus compliquée 
qu'il ne semble. Quoiqu'on n'ait emporté que les objets in- 
dispensables, ce n'est pas petite affaire que de mettre en 
sûreté les instruments scientifiques ; de placer la cuisine, les 
provisions, les hachettes, les scies, les bâtons, les couver- 
tures, les souliers en peau d'ours et ceux de montagne, le téles- 

BULURn, T. z, 1871. 7 



98 BULLETIN. 

cope, la burette à esprit de vin, la lampe, le barU de graisse 
d*ours, les pelles, les collections botaniques et géologiques ; 
puis à lire, môme à cette heure, le baromètre et le ther- 
momètre. 

La tente, haute de 4 pieds, longue de 8, large de 5, est 
dressée ; les couvertures, cousues de manière à former un 
sac commun, y sont disposées ; les armes sont prêtes à l'en- 
trée ; les instruments, la cuisine et toute la provision de sou- 
liers sont rangés dans un certain ordre; les traîneaux sont 
appuyés contre les parois en guise de rempart. 

En Europe, on se déshabille pour se coucher ; au Grœn- 
land, on s'habille. Chacun débarrasse sa barbe des épais gla- 
çons qu'elle a condensés, cherche ses bas de réserve, ses 
souliers de peau d'ours ou . . . ses pieds. Oui, avant que la 
lampe soit allumée, il peut se faire que vous s^ustiez un 
pied étranger, et que l'erreur ne se découvre que plus tard. 
Les bottes sont introduites dans le sac général, et le corps 
vient après. L'espace ast si resserré et la population si dense, 
que, pour ôter ses souliers, il faut, hélas I s'asseoir sur le 
ventre de son voisin; que tout membre qui dépasse une cer- 
taine grosseur normale, tout mouvement qui n'est pas indis- 
pensable provoquent une clameur générale; qu'en cherchant 
étourdiment vos gants fourrés, vous vous agenouillez sur le 
nez ou le tibia d'un voisin. Entendant crier, vous reculez 
sans penser à mal, et vous heurtez la lampe, une tasse de 
tôle sans couvercle, pleine de graisse d'ours et pendue par 
un fil de fer au faite de la tente. Un torrent d'huile se ré- 
pand sur votre entourage ; mais qui s'inquiète de pareilles 
misères ? 

La position est plus critique quand le feu prend à la mai- 
son, accident qui est arrivé deux fois dans notre voyage 
d'automne. En un clin d'œil, plusieurs pieds carrés des cou- 
vertures sur lesquelles s'était répandu l'esprit de vin, furent 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 99 

en flammes. Nous avons brûlé des bonnets de fourrure et 
des gants en les éteignant ; les individus atteints par le si- 
nistre en furent réduits à mettre des bas en guise de gants. 

La machine à cuire ^ est en activité : la température s'é- 
lève promptement, et de gros nusfges de vapeur remplissent 
la tente. Vous ne voyez pas votre main devant vos yeux, et 
une chandelle allumée ressemble à la lune entourée d'un 
halo. Une bruine légère ne tarde pas à s'abattre sur les pa- 
rois qui en sont bientôt toutes mouillées, et se glacent dès 
que la production de vapeur cesse. On comprend que l'hu- 
midité des habits et des couvertures augmente ainsi jour- 
nellement, et c'est la chaleur corporelle qui est destmée à 
contre-balancer un peu cette somme de froid pendant la nuit. 

La flanmie de l'esprit de vin a mis V^ d'heure à fondre 
assez de glace pour apaiser la soif, ce grand tourment des 
voyageurs arctiques, et pour préparer le souper : du cacao ou 
du café avec un pen de pain et de lard. Par suite de l'impu- 
reté de l'alcool, il se répand un éther qui vous prend aux ^ 
yeux, et ce désagrément l'evient tous les soirs. 

Le souper fini — et personne ne donnerait sa modeste 
tasse de café pour beaucoup d'argent — commence une 
courte récréation, le seul moment agréable de la journée. 
Chacun fume; les matelots dans de petites pipes cette herbe 
affreuse qui croit en enfer, et qu'on appelle poil de chameau. 
En qualité de commandant dans ces voyages, j'avais l'habi- 
tude, pour rendre plus général l'intérêt mis à l'entreprise, 
de consacrer ce temps à parler des incidents de la journée, 
à tracer sur la carte les nouvelles découvertes, à discuter les 
éventualités possibles, à clore le journal. Je faisais régulière- 
ment une distribution de deux à trois cuillerées de rhum ou 

^ £Ue a 1 Vs pied de haut, et se compose d'un abat-vent exté- 
rieur, d'une chaudière contenant 2 V> mesures et d'un réservoir à 
^ mèches pour l'esprit-de-vin. 



100 BULLETIN. 

de cognac, conservé dans des bouteilles en caoutchouc au 
fond d'une caisse en fer blanc. Dans tous ces voyages avec 
traîneau, j'ai observé qu'en raison de la diminutioA rapide 
des forces et des progrés de la faim, cette petite quantité de 
spiritueux produit immédiatement une espèce de délire gai, 
auquel succède de la stupeur. 

La conversation flambe pour quelques minutes avec plus 
de vivacité. Puis les pipes s'éteignent : chacun se case à sa 
place, se serre contre son voisin, les plus heureux se met- 
tent à ronfler sur tous les tons, et la température, dans cette 
tente légère, ne tarde pas à tomber bien au-dessous de Q^. 

Deux à trois heures se sont écoulées depuis l'arrivée; il 
c'en écoulera de cinq à huit avant le départ. Ami lecteur, qui 
t'associes à notre voyage, tu crois sans doute que le sommefl, 
ce plus grand revenu dont on puisse disposer dans les ré- 
gions arctiques, te dédommagera en partie de l'insuffisance 
de ton alimentation. Hélas I quelle erreur! Tu ne tardes pas à 
sentir que ta rotule repose sur une pierre pointue que l'on a 
oublié d'ôter en dressant la tente : prends patience, personne 
ne peut ni ne veut l'arracher pour toi. Tu remarques avec 
inquiétude que ton nez agit énergiquement comme conden- 
sateur, qu'il dégoutte comme un tonneau qui fuit; que le 
vent gonfle, comme une voile, la paroi de la tente et s'abat 
sur ta tête ; que ton halehie crystallise au plafond en longs 
filaments, et devient un tissu qui se détachera au moindre 
ébranlement et te tombera sur le visage. Hais ce qui te tour- 
mente encore plus, c'est une énorme bouteille en caoutchouc 
que tu t'es attachée sur le ventre ; elle est remplie de la neige 
qui doit fournir l'eau pour le déjeuner du lendemain, et c*est 
ton tour de la faire fondre par ta chaleur animale. Tu passes 
à l'état de glacier, mais tu n'as pas, comme un glacier, le 
droit indéfini d'expansion ; tout mouvement se communique- 
rait immédiatement aux individus condensés en une masse 
et les réveillerait. 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 101 

Autre incident Ton voisin sent tout à coup gratter et fu- 
reter vers sa tête; quelque animal grogne au dehors. Le cri: 
un ours I réveille les dormeurs. — Ce n'était qu'un renard. 

Ou bien l'orage dirige en hurlant ses puissantes attaques 
contre la tente :'son soufiQe rude pénètre à travers la toile, à 
travers le sac; une neige en poussière fine et serrée le suit 
comme à travers un crible; tu grelottes. — Si cela te gône, 
tu dois être bien malheureux. 

Puis, la marée monte : tgut près de toi, les glaces rompues 
se poussent et se pressent; c'est une suite interminable de 
gémissements, de craquements, de soupirs semblables par- 
fois à des cris d'enfants. La lampe finit par se détacher, tombe 
et se vide sur toi; mais tu ne t'en émeus guère, et, vu la si- 
tuation, tu supporteras la mésaventure avec une résignation 
voisine de l'hébétement. 

Enfin, après plusieurs heures d'attente, le sommeil si né- 
cessaire et si désiré s'abat sur toi. Ton voisin n'a plus de 
visions d'ours ; il ne met plus son coude sur ta bouche ou ne 
te l'enfonce plus dans les côtes ; il ne s'obstine pas à te ra- 
conter une histoire singulièrement intéressante. Non; mais 
survient peut-être un malheureux qui se doit à lui-même et 
aux autres de sortir... en plein air. Ne sachant où mettre le 
pied, il te marche dessus, s'embarrasse à l'entrée dans les 
cordes de la tente et réussit à l'abattre à moitié. 

Tu a passé plusieurs nuits presque sans dormir, et voici 
qu'il est 3 heures du matin, le moment de partir qu'annobce 
le commandement: En marche I Ce commandement est plu- 
tôt une invitation, car il est bien des cas où personne ne 
semble le comprendre. Et pourtant une prompte percep- 
tion de iout ce qu'il entraine, de la précision à s'habiller, 
à faire cuire, à empaqueter dans les ténèbres, permettent de 
partir une heure plus tôt qu'il ne serait possible à des gens 
peu alertes ou inexpérimentés. 



102 BULLETIN. 

Enfin, on attelle: c'est-à-dire, ami lecteur, attelle-toi et 
prends la bricole avec nous pour tirer le traîneau. Prends 
garde d'abord, en marchant par-dessus les tas de giace bri- 
sée que la marée a amoncelés sur le bord ; puis, tirant en si- 
lence, fais avec la régularité d'un automate 40 à ,50,000 pas, 
sur un désert sans route qui, proprement, doit être la mer. 



NOTE C 

Voici quelques lignes de M. le lieutenant Payer, qui don- 
neront une idée de la disposition du pont d'un bâtiment, du- 
rant l'hivernage et la nuit polaire. 

c Sur le pont I Amis lecteurs, laissez de côté d'abord toute 
idée d'un plancher net, légèrement balancé par les flots, avec 
des agrès tendus, des cordages en ordre, des barriques bien 
calées ; d'un endroit où chaque objet est exactement à sa 
place, où la stabilité appelle la confiance, où vous cheminez 
sans crainte comme dans une allée de jardin, où des esca- 
liers irréprochables mènent dans l'intérieur. Cette idée serait 
radicalement fausse; car dans l'hiver arctique chaque vais- 
seau devient un blockhaus hermétiquement fermé. 

Allons donc sur le pont I Vous avez fermé la porte des 
cabines, gravi l'escalier, et vous vous trouvez dans un tunnel 
de neige de six pas de long dans le sens de l'avant à Tar- 
rière, dont le sol est revêtu de peaux d'ours et de bœufe 
musqués, dont vous touchez les parois en marchant courbé 
en deux, et qui ressemble à s'y méprendre aux allées basses 
qui mènent dans l'intérieur des huttes d'Esquimaux. 

Cet avant-corps muni d'une porte et fermé de plus en de- 
dans par une portière de toile à voile, a été construit dans le 
but de modérer l'accès de l'air dans les espaces intérieurs. 
La solidité n'en a point été officiellement constatée, mais on 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 103 

l'admet sur parole, bien que le constructeur ait réussi à y 
rendre possible tout un système d'avalanches. 

Vous êtes sur le pont, mais dans une obscurité complète ; 
car le vaisseau est recouvert comme d'un toit par une tente 
de forte toile à voile ; une ouverture de 4 pieds carrés qui y 
est pratiquée est la seule source de lumière. Les jours où 
l'on allumait une lanterne sont depuis longtemps passés, 
parce que#la disette d'huile commençait à se faire sentir. 
Toute communication avec le monde extérieur n'a lieu que 
par ce trou. Le crépuscule le plus rudimentaii*e règne pour 
un temps court dans les environs immédiats, et pourtant il 
est midi ! et si vous voulez distinguer votre pied droit de 
votre pied gauche, vous devez venir tout près du trou. Cette 
caverne ast le seul lieu de promenade ou plutôt de station- 
nement ; comme il n'a pas plus de six pas, il n'est pas très- 
fréquenté. 

Au dehors règne une tourmente, quelque chose d'effrayant 
dans ces solitudes. A travei's l'ouverture on aperçoit venir 
une trombe de neige où l'œil ne peut rien discerner, et que 
le vent amène Dieu sait d'où; il est de force à renverser des 
forêts et à balayer /les hommes comme des plumes. Le bâti- 
ment chancelle et gémit ; les cheminées grincent et le maî- 
Ire-coq donne essor à sa mauvaise humeur longtemps con- 
tenue. La tente se gonfle comme une voile de fortune ; à 
travers le tissu tombe en poussière une neige glacée qui, 
combinée avec les masses qui se pressent à la porte, forme 
tous les jours des amas où l'on enfonce jusqu'aux genoux. 
En bas dans la cabine, le fracas de l'orage fait l'effet d'un 
continent qui passerait a grande vitesse sur un chemin de 
fer délabré. Il y a des moments où l'arrière du vaisseau 
semble se séparer de l'avant. 

L'obscurité cesse peu à peu d'être impénétrable à vos re- 
gards. Vous reconnaissez un à un des objets qui se prèsen- 



106 BULLETIN. 

nécessaire pour qu'ils se prêtent aux changements de tem- 
pérature. 

n n'est pas rare que les ouragans brisent la glace jusqu'à 
l'entrée de la petite baie qui nous sert de port Même quand 
elle a 7 pieds d'épaisseur autour du bâtiment, toutes les an- 
cres et les meilleurs câbles de Manille sont tenus prêts et 
bien assujettis à l'intérieur pour opposer en cas de débâcle 
du port une résistance, hélas I impuissante. Cette débâcle 
entraînerait un naufrage sur les rochers de la côte voisine ; 
car par une tourmente du Grœnland il ne faut pas songer à 
gouverner un vaisseau. 

Enfm la baie gèle jusqu'au fond et l'eau ne presse plus que 
la partie postérieure de la quille. C'est dans cette enveloppe 
solide, lente à diminuer, que nous avons passé 10 mois. Au 
milieu de juillet, quand la scie nous en débarrassa, la glace 
avait encore 3 pieds d'épaisseur. 

Le 21 décembre est arrivé ; cette époque longtemps dési- 
rée est enfin derrière nous. Le maximum de la nuit polaire 
est déjà dépassé et nous allons au-devant de joyeuses espé- 
rances, au-devant du soleil. Au Grœnland le soleil est le cen- 
tre autour duquel gravitent tou^ les souvenirs et toutes les 
espérances. 

^ Le calme de l'hiver arctique a quelque chose d'accablant ; 
la vie s'écoule sans attrait au milieu de ces ombres qui op- 
pressent le cœur. Tous les bruits de la création sont arrêtés ; 
le murmure des ruisseaux et des sources ne se fait plus en- 
tendre ; la voix des oiseaux, le sourd grondement du morse, ^ 
le glapissement aigu du renard, le clapotis des vagues sont 
réduits au silence ; la cascade reste immobile contre le ro- 
cher glacé ; la végétation semble anéantie pour toi^jours, en- 
sevelie sous des amas de neige. Aucun des doux regardsvdu 
soleil ne vient colorer les hauteurs, ne brille étincelant sur 
les colosses de glace, sur le miroir doré de la mer. Formes 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. . 107 

et couleurs, tout s'assombrit ; un linceul universel enveloppe^ 
les membres de la nature. Par-dessus tout cela pèse la nuit 
glaciale ; les étoiles toutes scintillantes déversent leur froide 
lumière ; les pentes ténébreuses et neigées des montagnes se 
détachent comme de pâles spectres d'une noire ceinture de 
rochers, tandis que le front abrupte de l'arête se dresse 
dans la nuit sombre comme un démon. Les flocons de neige 
tombent pressés avec une silencieuse monotonie sur la terre 
calme et froide, sur la couverture de glace qui depuis des 
mois tient le vaisseau enchaîné. La tente-abri est chargée de 
neige, les mâts et les vergues étendent contre le ciel leurs 
bras noirs; la ^elée se prend aux cordages en délicats tissus 
de cristal^ le gouvernail est enseveli sous des blocs de glace. 
Rien ne rompt ce lugubre silence, si ce n'est les soupirs et 
les craquements de la glace de la rive pressée par la marée. 
L'haleine se condense dans l'air d'un froid mortel ; sur la 
neige dure et compacte, le pas résonne comme un tambour. 
Le r^ne, le bœuf musqué, le renard et l'ours dorment sans 
souci dans les antres das montagnes; il n'y a que l'homme 
qui sente le poids de cette vie sans soleil. 



Sur îa température (et la vie animale) dam les profondeurs 

de la mer, 

4 

(Extrait des rapports présentés à la Société royale de la Grande-Bre- 
tagne, par M. W. Carpenter, sur l'expédition du Parc-Épic du- 
rant les étés de 1869 et 1870). 

L'expédition du Porc-Épic s'est divisée en trois croisières. 
La première, sous la direction scientifique de M. JeSreys, 



tr' 



108 ^ BULLETIN. 

accompagné de M. Carpenter^ a commencé à Gaiway (côte 
N.-O. d'Irlande) vers la fin de mai, et s'est terminée au com- 
mencement de juillet à Belfast (côte N.-E.). Elle (ut dirigée 
d'abord au S.-O., puis à l'O. et enfin au N.-O., jusqu'au banc 
de Rockdall. La plus grande profondeur à laquelle soient par- 
venus les sondages de température et les draguages a été de 
8300 pieds *. Grâce à l'excellent agencement du Porc-Épic, et 
à l'habileté de son capitaine, M. Calver, tes opérations furent 
menées à si bonne fin qu'on eut le ferme espoir d'arriver, 
avec d'aussi heureux résultats, à des profondeurs plus gran- 
des encore. 

La deuxième croisière, sous la direction scientifique du 
professeur Thompson, aidé de M. Hunter, fut dirigée en con- 
séquence vers le point le plus rapproché, où l'on connaissait 
déjà une profondeur de 14,000 pieds, 250 milles à l'ouest de 
l'île d'Ouessant. Dans cette croisière, les sondages et les dra- 
guages ont été poussés jusqu'à la profondeur extraordinaire 
de 14,200 pieds, environ trois rnUles, ou la hauteur du Mont- 
Blanc. La pression exercée sur le fond de la mer par l'eau super- 
posée est là d'environ trois tonnes (plus de 3000 kilogrammes) 
par pouce carré; sous cette pression, on a trouvé vivants une 
multitude d'animaux. On a retiré environ 1 7i quintal de la 
« boue de l'Atlantique, » composée principalement de globige- 
rinœ, avec divers t>T)es d'animaux d'un ordre plus relevé, 
échinodermes, annélides, crustacés et mollusques, entre au- 
tres une nouvelle crmoïde . 

La troisième croisière était sous la direction scientifique 
de M. Rolland, aidé de M. Carpenter; mais il avait le précieux 
avantage d'être accompagné de M. Thompson qui avait di* 
rigé une opération précédente. L'objet de cette croisière, qui 

^ Les profondeurs sont données dans le texte enfathoma on bras- 
ses anglaises valant l'',828 ou 5 pieds 6 pouces. 



NOirV'ELLES GÉOGRAPHIQUES. 109 

commença au miUea d'août et finit au milieu de septembre, 
était d'explorer d'une manière plus complète l'aire comprise 
entre le nord de l'Ecosse et les îles Feroë, où des recherches , 
antérieui*es avaient eu des conséquences d'un intérêt tout 
particulier 

Nous ne donnerons dans cet extrait que les résultats four- 
nis par les sondages de température, qui rentrent dans le do- 
maine de la géographie physique. 

Ces sondages avaient pour but de vérifier des théories 
basées sur des observations précédentes. Ces observations 
signalaient l'existence de deux climats sous-marins très-difTé- 
rents dans le canal profond qui s'étend de l'O.-S.-O. à l'E.- 
N.-E., entre le nord de l'Ecosse et les îles Feroë. On avait en- 
registré un minimum de température de 0^ R. dans quelques 
parties de ce canal, et en d'autres, à la même profotideur et 
avec la même température de surface (qui ne s'éloigne jamais 
beaucoup, en plus ou en moins, de d*" R.), un autre minimum 
qui n'était jamais au-dessous de +6*» V» R- On ne pourrait pas 
affirmer que ces minima soient les températures de fond des 
aires respectives dans lesquelles ils se présentent; mais il en 
est presque nécessairement ainsi : d'abord, parce qu'il est 
fort improbable que l'eau de mer à O** puisse recouvrir une 
ean d'une température plus élevée, qui est spécifiquement 
pins légère qu'elle, à moins que les deux couches n'aient, 
dans des directions opposées, un mouvement assez rapide 
pour être appréciable ; ensuite, parce que les espèces d'ani- 
maux trouvées au fond de l'aire froide (dont le lit est formé 
de sable quartzeux mêlé de particules volcaniques) corres-* 
pondent sensiblement à l'abaissement présumé de la tempé- 
rature, tandis que le lit de la mer dans l'aire chaude est 
composé essentiellement de boue à globigerifUB, et que les ani- 
maux qu'elle contient caractérisent les mers chaudes et tem- 
pérées. 



110 BULLETL\. 

Cette conclusion, on le coftçoit, ne pourrait être invalidée 
par aucune erreur provenant de Peffet de la pression sur les 
boules des thermomètres. Car, lors môme que les tninima 
réels seraient, comme on le soupçonne, de 2 à 4*» au-dessous 
des minima accusés, la différence entre des températures pri- 
ses à la même ou presque à la môme profondeur n'en serait 
pas affectée. 

L'existence de l'aire froide d'une température minimum 
de 0^ avec une faune essentiellement boréale ne pouvait, di- 
sait-on, s'expliquer qu'en admettant un courant polaire sous- 
maiin, venant du N. ou du N.-E. Inversement, l'existence, 
par 60* lat. N., d'une aire chaude d'une température mini- 
mum de +6* Vq ï^-> supérieure au moins de 4° 7^ à son iso- 
therme, à une profondeur de 2800 à 3400 pieds, avec une 
faune caractérisant des eaux plus chaudes et tempérées, sem- 
blait également indiquer un afflux d'eaux équatoriales ve- 
nant du S. ou du S.-O. 

On a aussi fait remarquer que, si l'existence de deux cli- 
mats sous-marins si différents et si rapprochés ne peut s'ex- 
pliquer que par l'hypothèse d'un courant arctique et d'un 
courant équatorial coulant côte à côte (le dernier se répan- 
dant aussi par-dessus le premier, à cause de sa moindre pe- 
santeur spécifique), ces courants doivent être regardés, ainsi 
que le Gulf-Stream, comme des cas particuliers d'une gframfe 
circulntion océanique, qui amène continuellement l'eau re- 
froidie des régions polaires dans les parties les plus profondes 
des bassins océaniques de l'équateur, tandis que l'eau ré- 
chauffée des régions tropicales se meut versées pôles à h 
surface. Dès longtemps on signalait une pareille cîrculatioii 
comme une nécessité physique, au môme titre que cet 
échange d'atr entre l'équateur et les pôles, qui a une si 
grande part à la production des vents. Mais tant que, dans 
la géographie physique, prévalait l'idée que la tempârat^re 



112 BULLETIN. 

donné des températures en rapport avec leur position inter- 
médiaire. Afin de s'assurer si les températures minimum, 
ainsi obtenues, étaient réellement les températures du fond» 
des sondages en série ont été effectués dans trois stations : 
une dans Taire chaude et deux dans la froide, la température 
à différentes profondeurs, entre la surface et le fond, étant 
constatée par des observations successives aux mêmes points, 
à des intervalles de 250 à 560 pieds. Tous ces résultats se 
sont parfaitement accordés entre eux, et avec ceux qa*on 
avait obtenus dans des observations précédentes. 

Voici un sommaire général de ces résultats d'où ressort le 
contraste de cette aire chaude et de cette aire froide qui oc- 
cupent respectivement les parties O.-S.-O et E.-N.-E. du canal 
entre le nord de l'Ecosse et les Feroë, et qui gisent côte à 
côte au milieu. 

On peut dh^e que la température de surface est partout à 
peu près la mém«, c'est-à-dire de 9** R.; les variations en 
plus ou en moins pouvant être attribuées à des circonstan- 
ces atmosphériques (vent, insolation, etc.) ou à des diffé- 
rences de latitude. Dans l'aire chaude comme dans la froide 
il y avait un abaissement de 1*» '/• à 1*» V^ pour les premiers 
280 pieds ; ce qui amenait la température à cette profondeur 
à T"". Pour les 740 pieds suivants, il y avait un abaissement 
lent au même taux dans les deux aires : la température à la 
profondeur de 1120 pieds étant de 6» Va dans l'aire chaude et 
dé 6*,09 dans la froide. C'est au-dessous de cette profondeur 
que la différence devient sensible. Car tandis que dans Taire 
chaude il y a un abaissement lent et assez uniforme dans les 
2250 pieds qui suivent, montant en somme à moins dé 1*" Vf* 
il y a dans Taire froide un abaissement de 6* Va ^^^ ^^ 560 
pieds qui suivent, amenant fa température à 1680 pieds à 
— 0%53. Ce n*est même pas la plus basse : car les sondages 
par série faits à des profondeurs variant de 1680 à 3600 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 113 

pieds' accusent une diminution encore plus rapide, la tempé- 
rature de fond ayant été de — 1*» Va* Ainsi, tandis que la tem- 
pérature superGcielle de f eau occupant Taire froide indique 
clairement qu'elle dérive de la même source que la masse 
générale de Teau qui occupe Taire chaude, la température 
. de la couche plus profonde (qui peut avoir une épaisseur de 
plus de 2000 pieds) varie de 0** à — 1*» Vs- Entre deux est une 
couche de mélange d'environ 560 pieds d'épaisseur qui 
forme la transition entre la couche supertlcielle et la masse 
d'eau froide qui occupe la partie plus profonde du canal. 

n y avait environ 20 milles de plus courte distance entre 
les points où ont été observés ces deux climats sous-marins 
contrastant à des profondeurs correspondantes. Mais une 
distance beaucoup plus courte était suffisante pour produire 
le contraste, quand la profondeur changeait rapidement. 
Ainsi, prés du bord méridional du canal profond, par plus 
de 1000 pieds, la température de fond était de 7'',4, tandis 
qa'à six milles delàseidementy où la profondeur était arrivée 
à 2800 pieds, la température de fond était — 0^,9. Dans le 
premier cas le fond se trouve évidemment dans la couche 
superficielle chaude, tandis que dans le second il est recou- 
Tart pai* le courant froid plus profond. 

Il ne semble possible d'expliquer ces phénomènes qu'en 
admettant que cette eau froide provient directement du bassin 
arctique. Une pareille hypothèse s'accorde très-bien avec les 
antres faits observés durant le cours de Texploration. 1* L'a- 
baissement rapide de température qui caractérise la couche 
i$ mélange commençait environ 280 pieds plus près de la 
surface dans la partie septentrionale de Taire froide que dans 
la partie méridionale, comme il fallait s'y attendre puisque là 

' Cette dernière est la pins grande où l'on soit descendu dans 
Paire froide, à moitié chemin entre les Feroé et les Shetland. 

BULLRIX, T. X, 1871. 8 



114 BULLETIN. 

le courant froid est plus près de sa source. 2* Le sable qui 
couvre le fond contient des parcelles de minéraux volcani- 
ques, venant probablement de File de Jean Mayen ou de 
celles du Spitzberg. 3*» La faune de l'aire froide a décidément 
un type boréal; plusieurs des animaux qui y abondent 
n'ayant été trouvés jusqu'à présent que sur les côtes du 
Grœnland, de l'Islande et du Spitzberg. 

Quoique les températures obtenues dans l'aire chaude 
n'indiquent pas d'une manière aussi évidente que là masse 
entière des eaux a une origine méridionale, cependant un 
examen attentif semble justifier cette présomption. Dans 
cette aire, l'eau à 2250 pieds, par 59 Va" lat. N., était seule- 
ment de 1%6 plus froide que l'eau à la même profondeur au 
bord septentrional de la baie de Biscaye par une latitude de 
10* plus méridionale, où la température de surface était 
14'',5. Le rapprochement des deux températures augmente 
encore à de plus grandes profondeurs ; la température de 
fond à 4300 pieds dans la première station étant de 4'',2, 
tandis qu'à la seconde à 4215 pieds elle était de 4%6. Mainte- 
nant comme on peut afiQrmer avec certitude que la plus 
basse température observée dans l'aire chaude est considé- 
rablement au-dessus de l'isotherme de sa latitude, et que 
cette élévation ne saurait être maintenue contre rinflueace 
réfrigérante du courant arctique que par un renfort conti- 
nuel de chaleur venant d'une région plus chaude, il semble 
qu'il faut en conclure que la masse d'eau de l'aire chaude 
doit être arrivée du Sud-Ouest. L'influence du Gulf-Stream 
propre, si l'on entend par là la masse d'eau surchauffée qui 
sort par les < canaux > du golfe du Mexique, à suppcâer 
qu'il atteigne cette localité (ce qui est douteux), ne saa- 
rait affecter que la couche la plus superficielle. On peut dire 
la même chose de l'impulsion donnée par la prédominance 
des vents du S.-O., à laquelle on a quelquefois attribué IV 



j« 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. liS 

tension du Gulf-Stream jusqu'à ce^ régions. La présence de 
la masse d'eau qui se trouve entre 560 et 3360 pieds, et la 
couche dont la tempéi'ature est de T à 4°,4, ne peuvent 
guère s'expliquer autrement que par l'hypothèse d'un grand 
mouvement de l'eau de l'équateur vers la région polaire, mou- 
vement dont le Gulf-Stream est un cas particulier modifié 
par des circonstances locales. De môme, le courant arctique 
qui se trouve sous la couche chaude superficielle dans notre 
aire froide, constitue un cas particulier modifié par des cir- 
constances locales qu'il s'agit présentement d'expUtjuer, 
d'un grand mouvement général de Veau du pôle vers la région 
éqtéotoriale ; mouvement qui a pour résultait de faire descen- 
dre presque jusqu'à 0^ la température des parties les plus 
profondes des grands hassins océaniques. 

Durant les deux premières croisières du Porc-Épic, la 
température du hord oriental du grand hassin Nord-Atlanti- 
que a été étudiée à des profondeurs variant de 300 à 13600 
pieds, et dans des localités très-éloignées les unes des autres 
entre 47^ et 55" O.-N. La température de fond a été constatée 
à 30 stations, et des sondages par série ont été effectués à 
7 stations : il y a eu en somme 84 observations. Dans toutes, 
la coïncidence des températures à des profondeurs corres- 
pondantes est extraordinairement rapprochée, les principales 
différences se montrant dans la température de la surface et 
de la couche qui est immédiatement au-dessous. On peut 
observer dans cette couche superficielle un surchauffemeni 
prononcé, qui ne s'étend pas à plus de 400 à 450 pieds de 
profondeur et qui est plus considérable dans les stations mé- 
ridionales que dans les septentrionales. Que ce surchauffe- 
ment soit entièrement dû à l'influence directe de la chaleur 
solaire, on qu'il dépende en quelque degré d'une extension 
du Gulf-Stream jusqu'à la partie méridionale de l'aire 
eiKaminée, c'est une question 'qui ne peut être résolue que 




116 bulle;tin. 

par la détermination de son degré relatif en différentes sai- 
sons. Entre 560 et 2800 pieds, rabaissement est-très lent et 
donne en moyenne un total de 1%3 ou 0,002 par 100 pieds. 
Cette masse d*eau a une température tellement supérieure à 
risotherme des stations septentrionales où les* observations 
ont été faites, qu'on voit décidément qu'elle a une origine 
méridionale. Entre 2800 et 3900 pieds cependant, le décrois- 
sement devient beaucoup plus rapide, la diminution étant de 
2^,4 ou de plus de 0%16 par 100 pieds ; tandis qu'entre 4200 
et 5600 pieds elle se monte à 1%4, ce qui donne à cette der- 
nière profondeur une moyenne de 2*,9. Au-dessous il y a 
encore une réduction lente et progressive avec l'augmenta- 
tion de la profondeur, la température s'abaissant d'un peu 
plus de 0^89 entre 5600 et 13600 pieds; en sorte qU'à cette 
dernière profondeur, la plus grande à laquelle elle ait été 
constatée, elle était de 2''. Aiasi il est évident, ou que la vaste 
masse d'eau occupant la moitié la plus profonde du bassin 
atiantique est venue elle-même d'une région plus froide, ou 
que la température en a été abaissée par le mélange d'ane 
eau venant d'une source polaire. Cette dernière supposition 
est celle qui s'accorde le mieux avec l'abaissement gradua 
de température qui se manifeste entre 4200 et 5600 pieds, 
espace qui correspond à la c couche mélangée » de l'aire 
froide. 

Les sondages de température récemment effectués par le 
commandant Chimno et le lieutenant Johnson en diflF6rents 
points du bassin nord de l' Atiantique, donnent des résultats 
qui s'aC'Cordent remarquablement avec ceux de l'expédition 
du Porc-Épic ; en sorte qu'on peut dire avec confiance que 
la température de l'Atlantique septentrional dans ses parties 
les plus profondes est de très-peu au-dessus du point de con- 
gélation. 

Maintenant un coup d'œil jeté sur la région du Pôle nord. 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 117 

telle qu'elle est représentée sur un g\(\he ou sur une projec- 
tion dont le pôle est le centre, montre que le bassin polaire 
est si bien circonscrit par les côtes septentrionales d'Europe, 
d'Asie et d'Amérique, que sa seule communication avec le 
bassin nord de l'Atlantique (à côté des passages tortueux qui 
aboutissent aux baies d'Hudson et de Baffln) est l'espace qui 
s'étend entre la côte orientale du Grœnland et la partie 
N.-O. de la péninsule Scandinave. 

Par conséquent, s'il s'opère par là un échange d'eau équa- 
toriale et d'eau polaire aussi considérable que celui que nous 
avons signalé, le grand courant arctique doit passer par les 
parties les plus profondes de cet intervalle, au nord duquel 
est situé le Spitzberg, tandis que l'Islande et les Feroë sont 
sftnées au milieu de son expansion méridionale. Or dans le 
canal séparant l'Islande du Grœnland, la profondeur est telle 
qu'elle peut livrer passage à un pareil courant froid ; mais 
entre l'Islande et les Feroë, la profondeur ne dépasse nulle 
part 1800 pieds, excepté dans un étroit canal au coin S.-E. 
de l'Islande, en sorte qu'une puissante barrière s'oppose à 
tout transport d'eau froide à une plus gi-ande profondeur. 
Une barrière semblable se présente, non-seulemenl au pla- 
teau sur lequel reposent les îles Britanniques, mais encore 
au lit de la mer du Nord dont le peu de profondeur doit 
opposer à un pareil mouvement un obstacle non moins puis- 
sant qu'une ligne de côtes ({ui unirait de nos jours les Shet- 
land à la Norwége. Par conséquent il est évident qu'un cou- 
rant d'eau glaciale à une profondeur excédant 1800 pieds 
descendant par la partie N.-E. de l'ouverture du bassin arc- 
tique, ne peut se frayer un chemin vers le sud qu'à travers 
la partie la plus profonde du canal qui sépare les Feroë des 
Shetland. Il prendra la direction O.-S.-O. entre les Feroë et 
le nord de l'Ecosse, et finira par décharger toute la portion 
d'eau que n'aura pas neutralisée le courant opposé venant 

BULLETIN) T. Z, 1871. 8 



118 BULLETIN. 

du S.-O., dans le grand bassin nord de l'Allantique où il ren- 
contre l«s courants de l'Islande et du Grœnland, et s'unit à 
eux pour répandre des eaux froides dans les parties les plus 
profondes de l'Océan. En se lépandant ainsi cependant, l'eau 
froide se mêlera nécessairement avec de l'eau plus chaude 
et élèvera ainsi sa propre température en abaissant celle de 
la masse. C'est ce qui fait que, même dans les plus grandes 
profondeurs du bassin de l'Atlantique, nous ne trouvons 
pas la température aussi basse que dans le canal, relative- 
ment peu profond, qui l'alimente des eaux arctiques. 

On peut demander cependant si toute la masse d'eaux arc- 
tiques qui passe par les canaux que nous venons d'indiquer, 
peut à elle seule maintenir un abaissement si considérable 
de température dans l'énorme masse de liquide inférieure'à 
5600 pieds dans le bassin de l'Atlantique ; sujette comme elle 
doit l'être à une élévation continuelle du fait de Taction du 
soleil à sa surface dans sa partie méridionale. Comme le peu 
d'observations sûres que nous avons des températures de 
profondeur sous l'équateur, indiquent que même là il règne 
une température qui ne s'élève pas beaucoup au-dessus de 
(y*, il semble probable que l'effet réfrigérant est dû à un 
afflux d'eau froide venant du pôle antarctique et se répan- 
dant même au nord du tropique du Cancer. On a une preuve 
de celte extension dans les sondages de température effec- 
tués par VHydra entre Aden et Bombay, parages où l'in- 
fluence réfrigérante ne peut guère provenir d'autre part 
que de l'aire antarctique. 

La communication sans obstacle qui existe entre cette aire 
antarctique et les bassins méridionaux du Grand Océan im- 
pliquerait^ si l'on admet la théorie d'une circulation océa- 
nique générale, un échange d'eaux beaucoup plus consi- 
dérable entre l'aire antarctique et l'équatoriale que c^ 
n'est possil)le dans l'bémisphère nord. Il semble qu'on ait 



« ^4 



NOUVELLES «GÉOGRAPHIQUES. 119 

une preuve sufllsanle d'un pareil échange ; car les naviga- 
teurs savent bien qu'il y a une « traînée » d'eau super- 
ficielle chaude daa<î toutas les parties méridionales de l'Océan 
du côté du pôle antarctique. Cette traînée est assez sensible 
dans une partie de l'Océan Indien méridional pour ({ue le 
capitaine Maury la compare au Gulf-Stream de l'Atlantique 
septentrional. Inversement, il résulte des observations faites 
dans l'expédition antarctique de sir James Ross à des profon- 
deurs dépassant 5600 pieds, que la température de fond des 
parties les plus basses du midi de l'Océan approche beaucoup 
de 0^, si elle n'est même au-dessous. Si la température de la 
partie la plus profonde de l'Océan Pacifique septentrional 
présente un abaissement correspondant en tout à celui de 
l'Atlantique septentrional, il devra être attribué entièrement 
à cet afflux antarctique ; puisque la profondeur et la largeur 
du détroit de Behring sont si petites qu'elles ne peuvent 
livrer passage à aucune masse d'eaux arctiques. 

Nous ajouterons ici que dans le courant de l'été de 1870, 
M. Carpenter a fait une nouvelle campagne sur le Porc-Épic 
avec d'autres savants. Il avait pour mission de continuer 
vers le sud l'exploration de la partie ' de l'Atlantique qui 
baigne les côtes de France, d'Espagne et de Portugal, depuis 
le nord de la baie de Biscaye (golfe de Gascogne) jusqu'au 
détroit de Gibi'altar ; puis d'étudier sous les mêmes rapports 
la portion occidentale du bassin de la Méditerranée, depuis 
Gibraltar jusqu'à l'île de Malte. L'expédition quitta l' Angle- 
terre au commencement de juillet. Cinq semaines furent con- 
sacrées à l'étude des profondeurs de l'Océan de Falmouth 
jusqu'à Gibraltar. L'étude du bassin de la Méditerranée a 
doré jusqu'à la fin de septembre, et c'est le 8 décembre que 
M. Carpenter a présenté son rapport à la Société Royale, 
rapport qui a été publié plus tard. Sans entrer dans les détails 



1 20 BULLETIN. 

nous en signalerons les principaux résultais relatifs à la tem- 
pérature et aux courants. 

Quant à l'Océan, entre les latitudes de 48 et de 36*, c'est- 
à-dire des cAtes de France au cap Saint- Vincent en Portugal, 
M. Carpenter a trouvé, comme il s'y attendait, une tempéra- 
ture de l'air et une température de la couche superficielle 
des eaux qui allaient en croissant à mesure que le navire 
s'avançait vers le sud (de 17%2 à 2(>»,5 C. pour l'air, et de 
i6**,6 à 20*',5 pour l'eau), la première surpassant toujours la 
seconde de 1° à 2°, sauf vers le cap Saint- Vincent où elles 
devinrent égales*. Quand le Porc-Épic eut doublé le cap et se 
fut dirigé vers l'est, la température de la mer finit par sur- 
passer quelque temps celle de l'air. Elle redescendit ensuite 
pour présenter d'abord la différence qu'on peut appeler nor- 
male, puis une différence plus grande encore à mesure qu'on 
se rapprochait du détroit de Gibraltar. M. Carpenter attribua 
ce refroidissement au courant ouest-est qui se fait sentir 
dans ces parages et amène des eaux froides des profondeurs 
de l'Atlantique. Quant à la température des eaux profondes, 
on a observé qu'en laissant de côté la couche superficielle et 
à partir de 148 mètres, l'eau devenait plus froide par degrés 
assez insensibles, passant par 11^6, 10^9 jusqu'à 1466 mè- 
tres. Mais là il se fait un saut brusque et la température des- 
cend à 4**,6 par 1848 mètres de profondeur, restant à f>eu 
près stationnaire jusqu'à 2000 mètres. On en peut conclure 
que par une latitude moyenne de 39* il existe dans l'Atlan- 
tique une couche inférieure froide, semblable à celle qui a 
été observée entre les Shetland et les Feroë ; seulement elle 
est plus profonde. On la trouve par 1818 mètres tandis que 
celle du nord de l'Atlantique commence entre 250 et 500. 

Si de l'Atlantique nous passons à la Méditerranée, nous 
trouverons les résultats suivants : 

Si l'on en excepte les parages d'Espagne et d'Afrique voi- 



« 
^ 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 121 

sins du détroit de Gibraltar, ou Teau est refroidie par le cou* 
rant qui vient de TAtlantique, la température de la mer dans 
le bassin occidental durant les mois d'août et de septembre 
a été de Vtfi à 23% la température de Tair étant de ^ à 2» 
supérieure. Les observations bathimétriques ont montré qu'à 
partir de 36 mètres le décroissement est très-lent, et qu'à 
partir de 100 brasses ou 183 mètres la température reste 
uniforme, entre 12'' et 13*" C, un peu plus basse à Touest qu'à 
Test. Comme la Méditerranée forme, ainsi que nous le ver- 
rons plus loin, un bassin fermé ; que la transmission de cha- 
leur de haut en bas est fort peu de chose, on peut regarder 
cette température de 12° à 13'* comme la température perma- 
nente de la masse méditerranéenne dont les eaux, à l'inverse 
de celles de l'Atlantique, n'ont aucun mouvement horizontal, 
et aussi comme la température moyenne de la terre dans 
cette région. Ce qui tendrait à le confirmer, c'est que cette 
température de 12° est celle qui a été observée dans des ca- 
vités profondes à Pantellaria et à Malte. 

L'expédition du Porc-Épic a encore confirmé avec détails 
les faits déjà connus que l'eau de la Méditerranée est plus 
_ dense, plus salée (surtout là où elle est peu profonde) que 
celle de l'Atlantique. Elle est aussi d'une autre couleur, d'un 
bleu encore plus foncé que celui du lac Léman. Plusieurs 
savants, le professeur Tyndall en parliculiei*, estiment que 
cette couleur -est due, non pas à la grande pureté de l'eau 
comme on l'a cru jusqu'à présent^ mais à la présence de 
particules solides tenues en suspension à l'état de division 
extrême. M. Carpenter rapporte à l'appui de cette opinion le 
fidt que la drague ramène du fond de la Méditerranée, outre 
les matières trouvées au fond de l'Océan, un limon excessive- 
ment divisé et une eau qui parait constamment trouble. Sui- 
vant lui, la présence de ces particules nuirait à la vie des 
animaux inférieurs, et serait la cause de la pauvreté de la 



124 BULLETIN. 

de séparation entre l'Océan et la Méditerranée. (Test sans 
doute à cet échange réciproque de leurs eaux, quelque su- 
perficiel et lent qu'il soit, qu'on doit attribuer le peu de 
différence qui existe entre la densité de l'eau de la Môdito*- 
ranée et celle de l'Atlantique. 






MÉLM&ES ET NOUVELLES 



BéfuUaU des cinq expéditions narwégiennes des capitaines 
TcrkUdsen^ Ulve^ ihck, Nedrewaag et Quale dans la mer 
de Kara. 

M. le IK Petermann a en connaissance des journaux de 
bord de ces 5 navigateurs, et en a extrait des renseigne- 
ments importants au point de vue de la science : obsenra- 
tions barométriques, thermométriques et météorologiques, 
direction et force des vents, température de la surface de la 
mer, couleur des eaux, sondages^ exploration du fond de 
la mer, état des glaces ^ Il estime que nous sommes en- 
trés, quant à ces régioas, dans une période de rectifica- 
tions et découvertes où les premiers pas sont trés-encoura- 
geants. 

Le voyage de Johanessen en 1869 autour de la Nouvelle- 
Zemble et dans la mer de Kara avait porté un premier coup 
. à Topinion que ces parages sont des plus inhospitaliers et à 
pea pris inabordables. Son voyage et ceux de ses 4 col- 
làgQfiB, en 1870, ont montré que la facilité d^accés en 186Q 

^ Lei MUfheihtiigsH^ VI, 1871, eontieiment une excellente carie 
de la Nouvelle-Zemble, de la mer de Kara, des bouches de PObi 
et du lénisséi, dressée d'après les indications de Johanessen et des 
jûaTigatenrs russes. 



128 BULLETIN. 

n'était pas une circonstance isolée, fortuite, mais un fait per- 
manent dont on peut tirer parti. 

Souvent les erreurs scientifiques tiennent plus à des ob- 
servations incomplètes qu'à des observations erronées. C'est 
ce qui est arrivé dans ce cas. Le D' Petermann fait remar- 
quer en effet que les expériences actuelles ne sont pas, 
comme il semble, en contradiction absolue avec les ren- 
seignements antérieurs. Les Norwégiens aussi ont eu à 
lutter contre les glaces. Torkildsen fut arrêté pendant 

, 10 jours entre 70* et 70 Va° lat. N. ; Quale et Nedrewaag 
luttèrent plus de 6 semaines entre 69* et 72* ; Mack de 
même pendants semaines entre 68* et 70*. Comme. on le 
voit, c'est au même endroit que se sont présentés les obsta- 
cles, entre 68* et 72* lat. N. à l'est et à l'ouest de l'île Kol- 
goujew (au N.-E. de la mer Blanche). Or l'examen attentif 
des relations d'expéditions précédentes montre que c^est 
aussi dans ces parages qu'elles ont eu à lutter et à vain- 
cre. C'est qu'il existe là une immense ceinture de glace 
large au moins de 62 lieues (180 milles marins), qui va du 
N.-E. de la côte Russe à la Nouvelle-Zemble, dont le bord 
occidental commence déjà au cap Kanin (à l'entrée de la mear 
Blanche), pour aller se perdre au loin dans le N.-E. Au ddi 
se trouve la mer praticable ; c'est celte ceinture qa*il s*agit 
de percer ou de dépasser. Les anciennes expéditions avaient 
presque toutes pour pomt de départ le port d'Arkangel et 
pour objectif les côtes de la Nouvelle-Zemble qa'il s'agissait 
de reconnaître et de relever, et que l'on croyait devoir ga- . 
gner par la route la plus directe. Or le port d'Aricangél est 
un point de départ des plus défavorables pour les expédi- 
tions arctiques ; les conditions atmosphériques de la mer 
Blanche sont mauvaises, les glaces l'encombrent longtemps, 

' les bas-fonds y abondent. Quand les bâtiments retardés par 
ces circonstances arrivaient dans la mer Arctique, ils . pre- 



MÉLANGES ET NOUVELLES. (29 

naient par le plus court et venaient se heurter contre les 
glaces. Les capitaines étaient excusables de penser qu'ils 
trouveraient pis en allant plus au nord. CTest pourtant ce 
quMl faut faire : en sortant de la mer Blanche il faut porter 
non pas au N.-E., mais au N. et même au N.-O., et ne mettre 
le cap sur la Nouvelle-Zemble que lorsqu'on est arrivé par 
73* ou 74» lat. N. 

La formation dans ces parages d'une ceinture de glace si 
étendue s'explique assez naturellement. Le Gulf-Stream rase 
la côte septentrionale de la Laponie, et gagne la Nouvelle- 
Zemble en passant devant la mer Blanche, le cap Kanin et 
rîle Kolgoujew. Tout ce qui est situé à l'E. de ces points reste 
sous l'action du climat excessivement froid de la Russie et de 
la Sibérie. Il se forme tous les hivers d'inmienses banquises, 
qui s'augmentent itncore en mai et en juin des glaces en- 
Yoyées à la mer par la Petchora, le Mézen et d'autres fleuves. 
au moment de leurs débâcles. Toutes ces masses se mettent 
en mouvement au commencement de l'été, arrivent dans 
les parages de l'île Kolgoujew, mais sont arrêtées dans leur 
progression vers l'ouest par le Gulf-Stream. Elles se réunis- 
sent et s'étendent alors pour ne disparaître en tout ou en 
partie que sous l'action prolongée des rayons solaires. Quand 
on est en dehors de ces glaces à l'O. et au N., on se trouyé 
dans une mer qui, au moins depuis le l*' juillet, est relative- 
ment libre, et oà l'on peut naviguer directement soit au N. 
le long de la côte de la Nouvelle-Zemble, soit à l'E. vers le 
détroit de Kara. 

Toici des faits. Monté sur le navire V Alpha, le capitaine 
Torkndsen franchit aisément le détroit de Kara le 24 juin 
1870, et longea la côte méridionale de la mer de même nom 
josqu^à G6^3S^ lat N. Eu égard à la saison et aux parages, la 
température de l'air et celle de la mer étaient élevées {& C. 
et S* G.); néanmois il flit arrêté par les glaces au point le 



130 BULLETIN^ 

plus méridional qu'il eût atteint. On serait tenté d*en conchure 
qu'à plus forte raison il Teût été plus au nord ; et pourtant 
Ton se tromperait Déjà le 18 juillet de la môme année, le 
capitaine Ulve atteignait sans peine sur la céte ocddentade 
de la Nouvelle-Zemble, le ISf" degré de latitude; Mack le 
8 juillet et Johanessen le 19 juin 1869 arrivaient au cap Nas- 
sau (76 Va°)- A. ce propos, M. Petermann fait observer que 
c^est une areur, et une erreur fâcheuse pour les recherches 
arctiques, que de faire dépendre le plus ou moins de facilité 
de la navigation dans la mer Glaciale des circonstances atr- 
mosphériques plus ou moins favorables des différentes an* 
nées. Ces variations ont sans doute leur importance et 11 faut 
en tenir compte ; mais elles ne sont pas prépondérantes. 
Ainsi, de ce que les hardis navigateurs norwégiens ont na- 
vigué sans peine autour de la Nouvelle-i^mble. et dans kt 
mer de Kara en 1869 et 1870, on ne pourrait concUire que 
ces années étaient exceptionnelles; car leurs observations 
sur la température en 1870 concordent avec celles qui ont 
été formulées par Pahusson au détroit de Kara en 1833^ par 
Pahusson et Sivolka au détroit de Matotschkin en I83K,. 
par Sivolka et Moïssejeff dans la baie Seicht en 1838 «t 1839. 
De ce qui précède et des observations norwégiennes, le D^ 
Petermann tire les conséquences suivantes : 

1. La navigation directe de la côte de Russie à la mer de 
Kara et à la Nouvelle-Zemble ne peut guère s'opérer tpi'au 
mois de juillet. Avant cette époque, on n*a de chance de 
succès qu'en se tenant à une latitude plus septentricmale. 

2. Pendant les mois de juillet et d'août on peut considéier 
la Nouvelle-Zemble et la mer de Kara comme accessibles el 
praticables. 

3. Ce ne sont ni des courants prédominants ni des vents 
qui pendant certaines périodes dégagent des glacQs la nuer de^ 
Kara; c'est uniquement l'insolation estivale. Chaque année il) 



MÉLANGE ET NOUVELLES. i^l 

règne dans ces parages une chaleur soutenue de 3"* R. à la- 
quelle se joignent; pour rôcbauffer les eaux, les contingents 
fournis par TObi et le lénisséi; le peu de profondeur de la mer 
et peut-être des branches du Gulf-Stream. Que dans ces con- 
ditions la navigation devienne possible, môme facile, il n*y a 
rien d'extraordinaire, puisque la mer Glaciale est praticable 
mdme par une température de O*. Il peut du reste fort bien 
se faû*e que durant 10 mois la mer de Kara soit fermée, ^oit 
une t^aàère comme on rappelle, et qu'elle s'ouvre pour les 
2 autres mois. Les anciens explorateurs se sont trop hâtés de 
généraliser des observations incomplètes en nombre et en 
étendue. 

4. L'exploration de la mer de Kara avance la solution de 
la question polaire, en montrant que jusqu'en juillet et par 
70" lat N. une mer peut être fermée par des masses consi* 
dteables de glace, tandis qu'au delà et jusqu'à 7?° elle peut 
être pendant 2 mois presque entièrement libre et navigable. 
Ainsi un bateau à vapeur a pu en juillet et en août traverser 
la mer de Kara, passer du N. de la Nouvelle-Zemble, se di- 
riger vers le cap le plus septentrional de l'Asie et les Ses de 
k Nouvelle-Sibérie^ et naviguer à de grandes distances du 
cMé du pôle sans rencontrer d'obstacles. G. R. 



ExpédiHan russe dans les mers arctiques. 

Durant Tété de 1870, une corvette de la marine impériale 
de Russie, le Wariàg^ où se trouvaient le grand-duc Alexis 
et un savant M. de Middendorf, a fait dans les parages de la 
mer Glaciale une excursion à la fois militaire et scientifique. 
Parti d'Arkangel, le Wariâg a exploré les côtes et les golfes 
occidentaux de la mer Blanche, le cap Kanin, la côte occi->. 



134 BULLETIN. 

Nouvelle-Zemble à la côte dé la Laponie russe et à Wardœ. 
La plus haute latitude à laquelle il s^éleva cet été fot 71%1V, 
sous le méridien de la côte occidentale de Kolgm*ew ; et là, 
la température de la mer était de &". A peine fut-il à la même 
latitude sous le méridien de la côte orientale, qu'on mesura 
7*, 7 Va"* et ^nsi de suite jusqu'à 10 Vi""- C'est la plus hante 
températui*e qui fut déterminée en pleine Iner à l'est du cap 
Nord ; c'était le 31 juiUet, par 6»* lat. N. et à peme à 25 milles 
marins (10 lieues) de la côte de Laponie» presque en me 
mais un peu à l'est des Sept Hes. Le Wariàg se retrouvait 
évidemment dans les mêmes eaux que quinze jours aupara- 
vant à l'entrée de la mer Blanche. On observa bien d'autres 
températures plus élevées, mais M. de Middendorfif les* met 
hors de cause, parce qu'elles étai^t dues à l'inOuence de 
l'insolation, au voisinage du continent et au peu de inrofon- 
deur de l'eau. « Si nous nous demandons, ajoute H. de 
Middendorff, ce que devient cette eau relativement chaude, 
il nous semble indubitable qu'elle se divise devant la Nou- 
velle-Zemble, et nous avons toute raison de croire que 1q 
bras principal du courant du Gap se répand dans la mer do 
Kara, en particulier dans les parages de la Petchora et du dô- 
détroit de Waïgatch (Ingorsky-Schar des Russes), et qu'un 
bras secondsSre se dirige au nord le long de la côte ocdd^i- 
taie de la Nouvelle-Zemble. » 

2. On ne peut méconnaître l'existence de ce dernier cou- 
rant qui de la côte 0. de la moitié septentrionale de la Nou- 
velle-Zemble se dirige vers le pôle. D'après des observatioiis 
laites quatre étés de suite par l'amiral Lûtke dans ces pa- 
rages, il est encore très-fort en vue de la côte par 70* lat N.; 
il remonte jusqu'à 76 VaS puis se confond av^ec une eaû 
calme ou coulant foiblement du nord au sud jusqu'au cap 
Nassau. C'est sans doute le remou provenant <ïe la rencontre 
du Gulf-Stream et du courant polaire. Les preuves indirectes 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 135 

ne manquent pas non plus. La mer est souvent praticable 
dans ces parages, môme en hiver» et se débarrasse parfois 
déjà en mai, comme Barentz Pavait déjà constaté. M. de 
Ifiddendorff a vu une fève de YEtUada gigcUobium^ plante du 
Brésil, qui avait été trouvée sur la côte de la Nouvelle-Zem- 
ble. De là provenaient aussi deux grosses tiges de bambou 
que le gouverneur d*Arkangel avait fait figurer dans une 
exposition des produits de son gouvernement. On a trouvé 
dans les parages de la Petchora de ces boules de verre qui 
servent de flotteurs aux pécheurs des Loffoden ^ 

3. En se heurtant contre la pointe de la péninsule de Kanin 
qui se recourbe au-devant de lui, il parait que le courant du 
cap Nord détache un bras qui suit la côte orientale de la mer 
Blanche jusqu'à l'embouchure de la Dwina et même au delà. 
M. de Middendorff en voit la preuve dans une observation 
de température faite à rentrée de la mer Blanche et men- 
tionnée ci-dessus, puis dans le fait suivant. Le 22 juin par 
66*,24' lat. N. près de la côte méridionale de Laponie, le 
Wariâg constata que la température de la mer était de 
3 Vs"" R- n se dirigea droit à Test sur le cap Intzi (à rentrée 
du golfe d*Onéga) et au bout de 5 heures de navigation seu- 
lement se trouva dans des eaux "à 13 74% c'était un énorme 
saut de température de plus de 10*". Cette température élevée 
se maintient jusqu'à l'embouchure de la Dwina. Ce fait ex- 
traordinaire, surtout pour la saison, parait à M. de Midden- 
dorff {HTOvenir du mélange des eaux du courant du cap Nord 
ayant déjà 8* et plus avec celles de la Dwina provenant de 
liatitudes plus méridionales et par conséquent plus chaudes ; 
dn peu de profondeur des eaux de cette côte et des progrès 
de l'insolation. A l'appui de son hypothèse, le savant syoute 



^ Les obsenrations des navigateurs norwégiens confirment ces 
asMrtîona. 



136 BULLETIN. 

que sur la barre de la Dwina et par un yent frais du nord, la 
température de Teau s'éleva à la fin de juin à 15* Va» tandis 
que par ie c^lme elle descendit d*un peu plus de 10* ; que 
dans un village de la province où Ton va prendre des bains 
de mer, Teau à Tinverse de Tatmosphère, est plus chaude 
par les vents du N.-O., du N. et du N.-E. que par ceux du 
S.-E., du S. et du S.-O. Mais il nous semble que sur ce der- 
nier point H. de Middendorff exagère Tinfluence du courant 
du cap Nord soit sur Tair, soit sur Teau ; car le même phé- 
nomène se présente dans des contrées où certes les courants 
marins n*ont rien à faire ; tous ceux qui se baignent en été 
dans les lacs et les rivières de l'Europe centrale savent très- 
bien que, suivant l'expression vulgaire, Yeau est froide par le 
vent et chaude par la bise, ce qui itient sans doute à ce que 
révaporation, et par conséquent le refroidissement, est beau- 
coup plus considérable par le premier que par la seconde. 
Un fait plus concluant en faveur de la thèse de M. de Hid- 
dendorir, '^c'est qu'à partir du cap Semlianoé sur la côte 
orientale de la mer Blanche, on trouve un pays moins dé- 
sert, un retour de la végétation arborescente, des (prairies 
avéb du bétail, des légumes, de l'orge, etc., en s^avançant 
vers le nord et non vers le sud. 

A ce courant d'eau chaude qui longe la côte orientale de 
la mer Blanche, en correspond un d'eau froide qui longe la 
côte occidentale et parait avoir la température locale. 

En se rendant d'Arkangel dans le golfe ;d'Onéga qui est 
plus à l'ouest, le Wariâg passa d'une température marine 
de 15"* Va à une de IS^" Vt Pi*^ ^^ couvent de Solowetsk. 
Plus au nord, à l'entrée du golfe elle tomba à 7* Va» ^ ^ 
21 juillet par SU" lat. N., en vue 4o la côte Terskq, qui borde 
à l'ouest le < Corridor, > à ^'K La côte était sillonnée de 

^ Quatre semaines auparavant le Wari&g y avait tronvé S^ ^h- 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 137 

bandes de neige, et Fair était froid ; et il en fut ainsi jusqu'à 
67* Vi lat. N., c'est-à-dire jusqu'au tiers occidental du « Cor- 
ridor. > En se rendant à Arkangel le Wariag trouva la tem- 
pérature de la mer au cap Swâtoj (Laponie russe) de 4 V4'' ; 
en repassant plus tard par la même longitude mais l"" Va Plus 
au nord, elle était de &*. 

M. de Middendorff sgoute à l'appui de sa thèse quelques 
considérations tirées de la couleur plus foncée et de la 
plus forte salure des eaux dans la région où elles sont plus 
chaudes; mais nous n'y insisterons pas. 

Les observations jdu savant russe, que l'on peut consi- 
dérer comme les premiers jalons d'une étude à poursuivre, 
nous paraissent d'une haute importance, surtout si on les 
combine avec les travaux des marins norwégiens. n y a là 
toute une mine à exploiter. 

Déjà en 1869, les travaux du naturaliste Jarshinski dans 
les mômes parages, et spécialement dans les parages de la 
Laponie russe, avaient conduit à des conséquences analogues 
et donné d'importants résultats. Us ont roulé essentiellement 
sur les animaux invertébrés dont M. Jarshinski a rassemblé 
plus de 300 espèces ; beaucoup sont nouvelles. Parmi les par- 
ticularités que présente ce rapport, il faut mentionner d'a- 
bord le fait qu'un grand nombre de ces espèces appartien- 
nent à la faune de l'Atlantique et non à celle des mers po- 
laires. On observe ensuite que, tandis que dans les régions 
tropicales, la vie animale est surtout développée à la surface 
des eaux et diminue dans les profondeurs, c'est le contraire 
dans la mer Arctique. 

Dans les eaux basses de la mer Blanche méridionale, elle 
est fort peu ^ chose, excepté dans le golfe de la Chandeleur 
qui est plus profond. Le même fait se reproduit dans la mer 
Polaire de Russie : dans les baies peu profondes de la côte 
Mourmanienne (côte N.-E. de la Laponie russe), la faune est 



138 BULLETIN. 

relativement pauvre; à une plus grande profondeur, 80 à 
200 brasses, on découvre une variété inattendue de formes 
animales. Toutes les formes grandes, élevées dans Téobelle 
ont été trouvées à de grandes profondeurs. Quelques échi- 
nodermes, des crustacés et des araignées de mer y attei- 
gnent un développement extraordinaire et des dimensions 
relativement colossales. Parmi les araignées de mer on re- 
marque surtout un pycnogonide d'une nouvelle espèce, que 
IL Jarshinski appelle Benthocryptus (itanus. Entre les exM- 
mités des pattes opposées il atteint la grandeur de S4 centi- 
mètres ; tous les pycnogonides connus jusqu'à présent, y 
compris ceux des tropiques, ne sont que des nains en com- 
paraison. 

Cette abondance et cette variété d'animaux inférieurs con- 
duit à conclure que la mer Polaire le long de la côte Mour- 
manienne, est plus richement dotée par rapport i la faune 
arctique que toutes les autres mers de la Russie d'Europe. La 
parenté des formes animales qui s'y trouvent avec cdies de 
l'Atlantique est une nouvelle preuve de l'existence d'un bras 
détaché du Gulf-Stream le long de la côte Mourmanienne. 

La vivacité de coloration des animaux augmente avec la 
profondeur. Dans la région supérieure, jusqu'à 15 brasses 
environ, on ne rencontre que des couleurs sombres, le gris, 
le brun, le lilas foncé, etc.; dans la région moyenne, de 15 à 
80 brasses, dominent des teintes th-ant plus ou moins sur le 
violet ; dans la région inférieure, de 80 à 100 brasses, tous 
les anhnaux se distmguent par des nuances vives du' ronge, 
le rouge clair, l'orangé, le rose, et la coloration est plus in- 
tense que celle que l'on observe dans r Atlantique. Que cette 
coloration dépende de la constitution physique du mffieu, 
c'est ce que prouve le fait que quelques individus de la même 
espèce qui se distingue par un rouge intense dans la région 
inférieure, sont violets à 80 brasses. C. R. 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 139 



Nouveaux projets d^ expéditions russes dans 
les mers arctiques 

Le rapport de la Société impériale de Géographie de St- 
Pétersboarg pour 1870, nous montre que les esprits com- 
mencent à s*émouyoir en Russie à la vue des progrés que les 
pécheurs et chasseurs norwégiens font, à leur profit et à celui 
de la science, dans la mer de Kara et dans les parages de la 
Nouvelle-Zemble, dans des eaux qui semblent appartenir na- 
turellement au domaine russe. Les en écarter sans y rien 
faire soi-même serait plus qu*étrange ; aussi songe-t-on à 
sortir de Tindifférence et de la torpeur par une concurrence 
actite et sérieuse. La Société de Géographie de Saint-Péters- 
bourg s'est fait Torgane de ces désirs et a commencé à don- 
ner un corps aux projets vagues qui se formaient. 

Dans la séance de mars 1870, la section de géographie 
physique s'est occupée exclusivement de communications 
relatives aux régions polaires, en vue d'une expédition 
scientifique dans les mers arctiques. M. Ssidoroff, dont les en- 
treprises maritimes sur les côtes septentrionales de la Russie 
ont été déjà signalées à nos lecteurs, a fait. un rapport sur 
son dernier voyage de Kronstadt à l'embouchure de la Pet- 
chora. Signalant les expéditions des Norwégiens, le dévelop- 
pement de leur industrie maritnne, tandis que celle de Russie 
tombe, rappelant l'interminable odyssée des naufrages, des 
echouages et des pertes de temps à l'embouchure de la Pet- 
dhora, M. Ssidoroff a insisté vivement sur la nécessité d'une 
expédition dans les mers arctiques pour étudier les courants, 
rétever les côtes et refaire les cartes qui sont fautives en 
tant de points. Enfin, le secrétaire de la section a exposé les 
renseignements transmis par Facadémicien Gœbel diurant 



i40 BULLETIN. 

une excursion à Tiie aux Ours, sur les dernières expéditions 
des Norwégiens à la Nouvelle-Zemble et à la mer de Kara. 
Ces communications sur la rapide prospérité du Fimnark 
norvégien, sur les hardis voyages des Norwégiens dans la 
mer de Kara, sur le développement de leurs pêcheries et de 
leurs chasses aux animaux à huile, ont excité le plus vif in- 
térêt. En comparant Tindustrie maritime des Russes avec 
celle des Norwégiens qui est si florissante, en signalant Tin- 
trépidité, la vigueur et les aptitudes spéciales pour la marine 
de la population des côtes de Russie, M. Gœbel insiste sur la 
nécessité d*en élever le niveau d*éducation tant générale que 
professionnelle. 

Dans sa séance de décembre, la même section remit sur le 
tapis la question de Texpédition arctique. Les travaux de 
*M. de Middendorff durant Tété à bord du Wariàg avaient 
constaté un fait important, Texistence d*un courant chaud 
dans la mer Arctique au nord de la Russie et jusqu*à la Nou- 
velle-Zemble. Mais ses limites, son extension, sa puissance, 
sa vitesse, la distribution locale de la température restent 
encore indéterminées ; le peu de données aphoristiques ne 
font qu'augmenter le désir de voir approfondir la question. 
De plus, les courses des Norwégiens s'étendent toiJÛours plus 
loin, leur industrie maritime se développe tous les jours 
davantage. On a pris en considération rétablissement d^on 
service régulier de bâtiments à vapeur le long de la côte 
Mourmanienne, dans Tespoir qu'une pêche productive ne 
restera pas la possession exclusive des entrepreneurs Dorwé*" 
giens. A un résumé des résultats des expéditions arctiques 
de cette année, H. Wojeikow a ajouté des considérations sur 
les progrès que l'expédition projetée ferait faire à la Géogra- 
phie physique, sur les problèmes météorologiques qu^elle 
aurait à résoudre, et il a insisté sur la nécessité que cette 
expédition se dirige l'été suivant (1871) vers la Nouvelle- 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 141 

Zemble et la mer de Kara, ou vers la mer de Sibérie à Test 
de la Nouvelle-Zemble. A la suite d'une discussion vive et 
intéressante, une commission a été nommée pour élaborer 
un projet, et a été composée de deux amiraux et des mem- 
bres de la Société les plus compétents pour la question. 

Ce projet a provoqué une correspondance assez impor- 
tante entre le D'' Petermann (à qui nous empruntons ces dé- 
tails) et M. Wojeikow, un des membres de la commission ; 
correspondance qui a paru dans les « MUheilungen de juin 
1871. 

A la fin de 1870, M. Wojeikow écrivit au géographe alle- 
mand que la Société de Saint-Pétersbourg^ à l'occasion de 
son jubilé de 25 ans, avait Tidée de fonder quelques grands 
prix, dont un de 2000 roubles pour la météorologie. M. Wo- 
jeikow voulait proposer que ce prix fût appliqué à des ob- 
servations météorologiques complètes, embrassant une an- 
née, faites à de hautes latitudes ; par exemple, au nord du 
Spitzberg, sur la côte nord de la Sibérie à Test du lénisséi 
et enfin sur les îles de la Nouvelle-Sibérie. H penchait pour 
le Spitzberg, à cause de sa latitude élevée, mais demandait 
Topinion du D' Peterman. Celui-ci lui a répondu que les 
Suédois avant résolu l'établissement d'une station météoro- 
logique au nord du Spitzberg, il y aurait double emploi si 
les Russes en faisaient autant; or, dans un champ aussi vaste 
que les régions arctiques au point de vue de la science, la 
diTision du travail, si utile en toutes choses, devient presque 
une nécessité. Quant aux côtes de Sibérie, où l'on ne pourrait 
guère se rendre que par terre, il estimait que le voyage de- 
yiendrait trop long et trop coûteux. Il a conseillé plutôt un 
point septentrional de la Nouvelle-Zemble, comme la baie 
Seicht et le cap Nassau, dont la latitude est assez élevée et 
Taccës relativement facile. Dos questions intéressantes de 

BULLBmr, T. z, 1871. 10 



143 BULLETIN. 

météorologie et de géographie physique se rattachent d*ail- 
leurs à cette région. 

Dans des lettres subséquentes (25 et 31 décembre), M. Wo- 
jeikow informe M. Petermann qu'après avoir exposé dans 
une séance de la Société de Géographie de St-Pétersbourg 
les résultats des expéditions norwégiennes de rannée, il a 
proposé renvoi de deux vaisseaux : Tun vers la côte N. de 
la Nouvelle-Zemble, et par la voie la plus directe vers la 
pointe septentrionale de la Sibérie où il hivernerait, pour se 
diriger l'été suivant vers la Nouvelle-Sibérie et le détr(Ht de 
Behring ; le second dans la mer de Kara avec mission de 
trouver une voie maritime libre de glace pour gagner les 
embouchures de TOb et du lénisséi. Il comptait principale- 
ment pour Texécution de ce plan sur la marine militrâ*e; 
mais les marins présents à la séance ont objecté que les bâti- 
ments de la flotte n'étaient nullement appropriés à de pa- 
reilles expéditions et qu'il fallait en construire ad hoc ; que le 
mauvais agencement des vaisseaux avait été la cause du peu 
de succès d'expéditions antérieures. L'amiral Possiet se pro- 
nonça pour une expédition à résultats plus pratiques çt qui 
aurait essentiellement la Nouvelle-Zemble pour objectif. Les 
baies de cette région si importante pour la chasse des ani- 
maux à huile n'ont pas encore été relevées ; on s'est con- 
tenté le plus souvent de déterminer la position de quelques 
pointes les plus proéminentes ; les chasseurs et les pécheurs 
ont beaucoup à souffrir de cette indétermination. 

Dans la discussion qui s'engagea, toutes les personnes com- 
pétentes furent unanimes à adopter le principe d'ui^ expé- 
dition arctique, mais en la maintenant dans les limites indi- 
quées par l'amiral Possiet. M. Woljeikow se rangea à cette 
idée en y ^goûtant celle d'un hivernage sur la côte septen- 
trionale. Une commission a été nommée pour s'occuper de 
ce sujet. 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 143 

Dans la même séance» M. Wojeikow fit comiaitre un aotre 
plan à exécuter avec des ressources particulières : c'était 
d'envoyer au printemps un bâtiment à voiles examiner l'état 
des glaces et des courants dans les parages de la Nouvelle- 
Zemble. L'entreprise en vaudrait la peine, parce que Ton ne 
sait rien sur ce point et parce qu'il serait fort possible qu'on ' 
trouvât une mer libre jusque bien loin dans le nord. M. Wo- 
jeikow estime que dans une étendue océanique comme celle 
qui est au nord de la Nouvelle-Zemble, il y a plus de chance 
de trouver la mer dégagée de glace en hiver et au prin- 
temps qu'au gros de l'été, quand la débâcle commence du 
nord et des côtes de Sibérie ; comme d'ailleurs 1^ glace, là où 
il y ^n a, est solide à cette époque, un bâthnent à voiles 
court moins de danger qu'en été. 

Dans sa réponse, M. Petermann est peu disposé à croire 
que ce soit le manque de bâtiments convenables qui mette 
obstacle en Russie à une entreprise immédiate; il n'y a qu'à 
voir ce que font les Norwégiens avec de petits bâtiments ba- 
Idniers équipés et expédiés dans un tout autre but que celui 
de faire des découvertes ou des expériences. Il approuve 
tout à fait l'idée d'envoyer aussitôt que possible un petit na- 
vire explorateur. 

. Plus tard (5 février), M. Wojeikow lui a écrit que dans la 
séance de la commission ses idées ont trouvé grande faveur, 
et qu'il est question non plus d'une, mais de trois expédi-* 
tiens aux frais de l'État, dont deux spécialement consacrées à 
la mer de Kara et à la Nouvelle-Zemble. 

Qn'est-il advenu, qu'adviendra-t-il de ces projets? nous 
rignorons. M. Petermann semble trouver qu'il y a trop de 
commissions et trop peu d'action ; et tout en louant ce réveil 
de l'activité chez les Russes et en espérant que leurs efforts, 
réunis à ceux de tant d'autres qui tendent vers le même but, 
amèneront d'importants résultats, il forme le vœu qu'en 



144 BULLETIN. 

Russie on soit moins lent qu*en Angleterre. Avec une ai- 
greur qui nous semble exagérée, il reproche à ceux des sa- 
vants de ce pays qui s'occupent de découvertes géographi- 
ques, de rester jusqu'à six ans à discuter, à écrire, à critiquer 
dédaigneusement ce que font les autres sans rien faire eux- 
mêmes ; il oublie que la question polaire n'est qu'une des 
nombreuses questions qui occupent l'attention de ces sa- 
vants : les résultats auxquels ils arrivent justifient de leur 
activité. ' 

Mais H. Petermann nous semble tout à fait dans le vrai 
quand il fait observer que c'est une erreur de croiregque les 
expéditions f de découvertes sont nécessairement grandes, 
longues et dispendieuses ; que si l'on n'a pas < cent mille tha- 
1ers » à y consacrer il faut y renoncer. Sans doute les voyages 
de découvertes effectués* par les Anglais le siècle dernier et 
auxquels se rattachent les noms de Cook, Byron, Wallis, etc., 
montrent les immenses services que rendent ces expéditions 
grandioses; mais si l'on ne peut toujours avoir la pièce, on 
peut assez facilement en avoir la monnaie qui, dans ce cas, 
finit par représenter la môme valeur. L'histoire des décou- 
vertes géographiques et autres nous montre qu'un grand 
nombre des plus importantes opt été dues à des moyens fort 
exigus, sans rapport avec ce qu'ils ont produit. De nos jours, 
les petites expéditions réitérées des Suédois au Spitzberg, 
les voyages des pécheurs norwégiens à la NouveÙe-Zemble, 
la course d'été de MM. de Heuglin et de Zeil au Spitzberg 
oriental prouvent surabondamment que des expéditions mo- 
destes, courtes mais dirigées avec'zôle et intelligence, pearent 
rendre à la science des services de premier ordre. A. B. 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 145 



Voyage du D' Nachtigal à Bomou. 

M. le D' Nachtigal a été chargé par le roi de Prusse d'une 
mission auprès du Sultan du Bomou, dans le double but 
d'ouvrir des relations entre rAUemagne et cette région de 
l'Afrique et d'explorer scientifiquement le pays. Le docteur 
est arrivé à Kouka (capitale) au commencement de juillet 
1870, et après y avoir reçu un bon accueil, a formé le plan 
de continuer sa route vers des régions plus orientales. Il a 
écrit à différentes personnes, et deux de ses lettres ont été 
publiées en itaUen par M. le commandeur Christ. Negri, pré- 
sident de la Société de Géographie ItaUenne, dans le journal 
le Diritto (25 décembre et 2 février 1871). Nous croyons 
intéresser nos lecteurs en les reproduisant ici. Voici la pre- 
mière. 

Je ne vous donnerai que ^quelques brèves indications sur 
mon voyage de Kanar à Kouka, capitale du Bornou, où nous 
sommes arrivés le 6 juillet Je vojis ai déjà raconté et si sou- 
vent répété nos haltes, la nature des plantes et des animaux 
que j'ai observés dans nos courses, qu'une description nou- 
velle et plus réguUère ne pourrait avoir la même impor- 
tance. Je me contenterai donc du peu qui me reste encore à 
vous dh'e. 

La seconde moitié du voyage s'est passée sans accident ni 
aventures. En partant de BUmah, le district le plus méri- 
dional du sultanat de Kanar et le plus grand dépôt des sels 
pour la msyeure partie de l'Afrique Centrale, nous traver- 
sâmes la région des dunes, qui forme la dernière zone et la 
plus difficile du grand désert. Elle s'étend sur une largeur 
de quatre journées de marche (presque un degré de latitude) 



146 BULLETIN. 

de Bilmah jusqu*à Toasis de Dibbela. Elle est formée de 
chaînes de sable parallèles qui se succèdent assez fréquem- 
ment, hautes d'enviroa 50 pieds avec des pentes très-rapides 
et dépourvues de végétation. 

Partant de Dibbela et passant par une plaine eoaverte 
d^une assez riche végétation dans les concavités de ses on- 
dulations, la route mène en deux jours à Toasis d*Agadem 
qui par le caractère de ses montagnes, par la profondeur de 
ses puits, par sa flore et par sa faune, appartient ^ocore au 
désert ; mais qui par la fertilité de ses campagnes forme une 
transition aux régions tropicales. En fait^ on commence i 
voir ici par-ci par-là un arbre, comme le tatUusu (arbre sans 
feuilles), Tacacia (tahah, geredh) ei le kélida (biso en langue 
kamari), qui végète avec peine avant Belkashifari ; ces bou- 
quets d*arbres commencent à raviver Tespérance du voya- 
geur. 

Ces zones de transition sont peuplées d'une quantité ex- 
traordinaire d*antilopes (antilopa bubalis) et de gazelles. A 
Taide de nos lévriers nous en tuâmes plusieurs, et la chair 
succulente de ces animaux nous fournit un aliment très^ 
agréable. Les premières traces d*un lion se trouvèrent près 
de Belkashifari. 

Le vent qui depuis notre départ de Kanar avait soufDé 
constamment de Test, tourna le matin auS.-O. ; r^toosphëre 
se chargeait peu à peu d*humidité» et vers ie soir rhorizoQ 
au S.-E. et à TE. se couvrait de nuages noirs, indiquant 4es 
orages éloignés. Près de Belkashifari nous cdbservâBies les 
premières traces de pluie rôcemment tombée. 

Le caractère spécial de cette plaine, qui appartient plus 
aux tropiques qu'au désert, est l'absence complète de sentiers 
et de pierres, ce qui en rend la traversée très-dbfflcile, et re- 
quiert des guides très-sûrs et très-expérimentée ; leç autres 
paient le tr^et pour la quarantième fois. Aussi cette rétgioa 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 147 

s'appeUe-t^lle la tintamma, ce qui signifie en langue popu- 
laire : Celui qui reste en arrière ne verra plus sa mère. 

A partir de Belkashifari, la scène changea comme par en- 
chantement. Une grande forêt s^ôtend de là jusqu'à la capitale 
du Bomou, d*abord assez pauvre en arbres, puis ensuite de 
plus en plus embarrassée, au point d'opposer assez d'obstacles 
à la marche des chameaux. Un grand nombre d'arbres et de 
plantes nouvelles charment la vue du voyageur qui sort du 
désert. 

Les acacias dominent ; le zuak, encore en jeunes arbris- 
seaux toufftis et riches en fruits, couvre une grande partie 
du terrain ; le tumtum et le rétem ne manquent pas ; le bito, 
Vingisserie, le.kabi varient l'ensemble, et produisent une 
telle ricliesse de coloris, une telle diversité de groupes,* de 
bosquets, que sous l'enchantement des beautés qui l'envi- 
ronnent, le voyageur oublie toutes les fatigues passées et 
présentes. L'autruche, d'autres espèces et variétés d'antilopes 
(par exemple la gracieuse antilope que les Arabes appellent 
mohor), le lion, la girafe, la gazelle peuplent cette riche na- 
ture et l'embellissent. 

En trois autres journées de marche, nous arrivâmes au 
puits d'Azi, séjour de prédilection des éléphants et des gi- 
rafes, mais aussi des Touaregs, ces pillards du midi. Azi n'est 
qu'à une demi-journée au N.-E. du lac Tchad, et à une 
journée de Ngigmi, la cité la plus septentrionale du fiornou^ 

bâtie sur la rive même de ce marais indéterminé que nous 
appelons un lac. 

Nous y arrivâmes le 28 juin à midi, et si l'aspect peu ma- 
jestueux du grand lac ne nous divertit pas beaucoup, la vie 
qui commençait à se manifester autour de nous était en re- 
vanche 9ssez intéressante. 

La structure des maisons, en paille, ayant la foime de 
pains de sucre, les habitants d'une nation différente (ce sont 



148 BULLETIN. 

des Kanemba), les troupeaux, les chevaux, les âne^> les mou- 
tons et les chèvres ; les hippopotames sortant du milieu de 
Peau, les innombrables oiseaux aquatiques, tout était nou- 
veau pour nous ; tout se groupait et se mouvait devant nous 
avec une naïveté paradisiaque. 

Le chef de ce district qui s*étend au midi jusqu'à la ville 
de Barua, vint nous recevoir au nom du scheik Omar, sultan 
du Bomou, et envoya immédiatement un exprès à la capitale 
pour porter nos lettres. 

Le premier orage nous surprit à Ngigmi et me prouva 
trop clairement que ma tente ne pouvait me servir absolu- 
ment à rien. Par bonheur ce fut le seul orage, la seule pluie 
qui nous accueillit en route. 

Le premier de ce mois (juillet) nous campâmes sous tes 
murs de Barua, résidence du chef de notre escorte d'hon- 
neur. C'est une petite ville de 2 à 300 maisons de paille, à 
peu près comme Ngigmi. 

Le 2 nous attdgnimes le fleuve d*Yo et la ville du môme 
nom. Une quantité de palmiers dum chargés de fruits pres- 
que mûrs, et l'apparition du msgestueux tamarinier donnent 
aux rives un caractère de beauté tout particulier. Yo est une 
ville un peu plus grande que Ngigmi et Barua, administrée 
par un Schetima, dont l'hospitalité ne fut pas trop géné- 
reuse. 

A Yo nous reçûmes une députation venue de la part du 
scheick et composée de Mohammed-Titiwi,de Tiheris Kanhenhi 
et du scheick Hassem, dont le premier seul est, pour ainsi 
dire, un employé du Sultan. Il nous envoya avec son salem 
(salut) un petit panier de gouro et quelque peu de nakia et 
de dandokalia, des pâtisseries à la farine, au mi^, etc., et il 
nous pria de nous rendre promptement à la capitale. 

Accompagnés de ces messieurs, nous continuâmes notre 
voyage et nous arrivâmes le matin du 5 à Dauergs, village 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 149 

voisin de Kouka, où i^usage exige que toute caravane venant 
du nord passe une nuit avant d'entrer dans la capitale. Nous 
y reçûmes la visite de tout ce qu'il y avait là d'Ai-abes et de 
Tibbous, et nous fîmes notre entrée le lendemain 6 juillet. 

Le scheick Omar avait envoyé au-devant de nous Thérilier 
présompUI du trône, son fils aîné fiou-Bekr^ homme 
d'une quarantaine d'années, avec un cortège brillant mais 
étrange. Une bande de musiciens aussi nombreuse que discor- 
dante était prés du prince, entouré de courtisans, membres 
du Grand Conseil appelés Kogenana (le Grand Conseil porte 
le nom de Kogena), qui se distinguaient par les riches cou- 
leurs, les broderies d'or et d'argent de leurs burnous et de 
leurs pantalons. Là était 1^ cavalerie pesante, d'un aspect 
tout à fait moyen âge : des cavaliers vêtus d'acier (massan- 
ganzar), et des chevaux couverts de housses brodées avec 
des plaques d'acier et de cuivre sur le front et ^ur le poi- 
trail. Ensuite venaient les troupes irrégulières, l'infanterie 
armée de fusils, les Kuncomba qui secouaient leurs lances et 
leurs schangermange, les représentants des pays païens dû 
midi armés d'arcs et de flèches. En dehors de cette escorte 
d'honneur, la plame était littéralement couverte de curieux 
qui cherchaient plutôt à voir l'envoyé ottoipan Cadi Moham- 
med-ben-Aïscha que les voyageurs européens. 

Kouka, capitale du Bornou, comprend deux villes dis- 
tinctes dont chacune est ceinte d'un mur. Elles sont séparées 
par un mtervalle de un à deux kilomètres, qui est habité 
comme la ville mais qui n'a point de murailles. La cité 
orientale est celle du sultan, des grands personnages de l'em- 
pire, des frères, neveux, arrière-neveux, fils et descendants 
do scheick. dont le nombre peut aller à 500. La cité occi- 
dentale est la demeure des étrangers, des Arabes, des Tib- 
bous, etc. 

Nous arrivâmes du nord dans l'espace qui sépare les deux 



iSO BULLETIN. 

villes, tournâmes à Test, et suivîmes la grande rue, la seule 
régulière, qui sépare les deux cités, de rextrémité occiden- 
tale jusqu*au palais du scheick. 

Arrivés là devant, nous nous arrêtâmes quelque temps, 
recueillant toute la poussière, pouf donner au sultan le loisir 
de nous examiner du haut de sa chambre. De là nous allâmes 
à la recherche de notre logement, qui était dans la maison 
d'un certain Admed-ben-Brahim-el-Wadani; nous y fîmes 
une courte pause et retournâmes vers le scheick pour avoir 
la première audience de salutation. Le lendemain je lui remis 
le contenu des caisses royales, qui produisit Teffet désiré. 
La cassette excita son entière admiration ; les portraits du 
roi, de la reine, du prince royal le rendirent tout fier, 
ainsi que les fusils à aiguille qui lui étaient inconnus. Je 
ne parle pas d'une pendule, d'une montre en or, d*UQ 
télescope, des étoffes de velours, de soie, de drap, des bui> . 
nous, des ornements en corail, de l'essence de rose, d'un 
harmonium, d'un service à thé en argent, etc., parce que ces 
objets, qui certainement lui plaisaient, n'excitaient pas son 
admiration spéciale. Tout était arrivé en bon état, excité 
l'harmonium qui avait un peu souffert de la chaleur. L'ha- 
bileté en mécanique de J. Yalpreda, Italien domicilié à la 
Goulette de Tunis et qui m'accompagnait, a suflB pour répa- 
rer passablement cet instrument. 

Je suis maintenant à Kouka, mais j'en sais bien peu de 
chose. La pluie qui inonde les rues et le decortim qui in- 
terdit à l'homme comme il faut de sortir à pied, m'empê- 
chent de quitter la maison. A la fin de la saison des pluies, je 
ferai une longue excursion sur le lac Tchad pour en visiter 
les îles et leurs habitants qui^ indépendants du Bomoo, sont 
des espèces de girates; ils sont païens. De là j'espère aller 
dafts le Kanem, pour visiter, à l'aide des Uladslimen, le Bor- 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 151 

goa, pays Tibbou au sud du Tibesti. Je chercherai ensuite à 
revenir, si possible, en Egypte par la route de Baghirmi. 



A peu près à Tépoque où le D** Nachtigal écrivait cette 
lettre à un ami établi à Tunis, c*est-à-dire le 22 juillet, il en 
adressait une autre renfermant quelques détails ultérieurs, à 
M. Massé, employé au Bardo. Cette lettre a été reproduite en 
su1)stance dans le Diritio du 2 février 1871. Nous allons en 
donner une idée. 

Le D' Nachtigal annonce à son ami qu*il travaillait à s*ac^ 
cUmater et à se perfectionner dans le kamiri, langue de la 
contrée. Malgré les pluies diluviennes et continues de la sai- 
son, sa santé se maintenait assez bonne. Les pluies avaient 
inondé les rues de la ville et les enfants, san^avoh* besoin de 
se déshabiller, y prenaient librement des bains à toute heure 
du jour. A vrai dire, en fait de rues il n'y en a qu'une, le 
Dendaly les autres sont des sentiers étroits, irréguliers et tor- 
tueux. Impossible de sortir à pied. Heureusemept le docteur 
se trouvait avoir encore un cheval qu'il avait amené avec 
lui duFezzan. Le scheick Omar lui en avait bien donné 
un autre, mais dés le premier jour le pauvre animal avait 
ôlé estropié par deux autruches dont il partageait la de- 
meure, et qui étaient aussi un cadeau princier... 

Le D' Nachtigal était logé dans la maison d'un Kogenana 
ou membre du Grand Conseil, appelé Ahmed-ben-Brahim- 
el-Wadawi, Arabe d'origine, de la tribu des Mahamid qui ha- 
bite le nord du Wadai. 

Bien que la maison fût vaste et lui plût, il aurait préféré 
demeurer dans le fiii-en-neara, séjour traditionnel des chré- 



182 BULLETIN. 

tiens, n en avait fait la demande au sclieick par écrit; mais il 
en fut disposé autrement par Mohammed-Titiwi, Arabe du 
Fezzan, au service du scheick depuis plus de 20 années, et 
chargé de la surintendance des étrangers. Il appartient à la 
catégorie des eunuqtées, intermédiaires si importants entre le 
sultan et ses hôtes. 

Outre les eunuques, deux autres catégories de personnes 
ont une influence spéciale à Kouka. La première se compose 
du prince royal, héritier du trône (Jerima), âgé d'environ 
3S ans, et appelé Bou-Bekr, et de Hohammed-Lamine, préfet 
de police, confident intime du sultan, homme sur la cin- 
quantaine, gros et gras^ très-gai et très-vif, assez intelligent 
et serviable. Dans la seconde catégorie on peut ranger le 
Digma o Dugmay premier ministre du nom d7fc*aAtiii, Fellah 
d'origine qui a par derrière plus de pouvoir et d'ascendant, 
et le Malem-Hohammed-d-Romani, secrétaire du souverain. 
Viennent enfin comme dernière catégorie, mais plus impor- 
tante que la secpnde, Mohammed-Titiwi déjà nommé, et Ah- 
med-el-Wadawi, dans la maison duquel demeurait le D'Nach- 
tigal \ 

Le scheick Omar est un sexagénaire bon et vénérable, 
esprit excellent mais faible ; il se laisse mener par les intri- 
gants, et pourra peut-être un jour exposer à de grands dan- 
gers son empire qui, par la nature des éléments dont il est 
composé, n'a pas une cohésion suffisante. Pour le moment 
toutefois, le Bornou peut se dire l'État le plus paissant de 
l'Afrique centrale. Mais sa prospérité future peut se ressentir 
sérieusement de la suppression ou seulemenf de la dimiBa- 

^ Ces dlTers personnages se faisaient une guerre à mort. Le doc- 
teur en eut la preuve d'abord après son arrivée à Kouka, car ils 
vinrent lui faire visite l'un après l'autre pour se diffamer récîpiro- 
quement. Il fait exception pour Mohamed-Lamine qui s'est montré 
un exceUent ami pour le voyageur Gérard Bohlâ. 



MÉLANGES ET NOUVELLES. ISi 

lion du commerce des esclaves qui forme aujourd'hui Tuni- 
que source de revenu pour le trésor de cet État, ou pour 
mieux dire du scheick, le peuple n'étant soumis à aucun im- 
pôt. Mais les richesses du pays sonf absorbées par les préfets 
ou chefs de districts, tous eunuques (Kaid-ed-dar), qui vi- 
vent somptueusement à la cour, engraissés des contribu- 
tions que leurs agents (oukil) extorquent à leurs lointains 
administrés. Pour s'assurer un tel pouvoir, ils ont l'habitude 
d'offrir de temps en temps au Sultan des présents de chevaux 
ou autre chose. 

Le Sultan est assez généreux et bienveillant pour les 
étrangers. On en voit beaucoup affronter le désert et l'exil 
de quelques années parmi ces peuples païens, pour arriver 
à offrir au Sultan des objets sans valeur, quelquefois un 
simple mouchoir, en retour de quoi ils obtiennent un che- 
val, quelque esclave, des vivres, des habits, un logement 
durant leur séjour et quelques écus. Le docteur a vu à Kouka 
une demi-douzaine de ces nobles mendiants, entre autres 
des shérifs de la Mecque et de Médine, qui depuis plus de 
dix ans profitent de la générosité du Sultan. 

L'aspect général de Kouka est intéressant, au dire du 
voyageur. C'est une grande ville de nègres composée en 
partie de maisons en terre, en partie de huttes en paille et 
où se trouvent en grand nombre des arbres couverts de 
nids. 

Chaque lundi il se tient un marché important, auquel est 
destinée une vaste place à la porte occidentale de la cité occi- 
dentale, n y a là un champ fort étendu pour les études 
etimographiques, parce qu'il y accourt par millers des indi- 
vidus portant les traits de toutes les grandes fractions dont 
se compose la population du Bomou, comme les Choas, 
Arabes d'une origine un peu douteuse, les Kanemba, les 
Tibbou, lés Berenna. Le trafic se fait sans bruit, sans bavar- 



154 BULLETIN. 

dage, sans rixes ni actes violents on inconvenants. La mon- 
naie courante est Técu de Marie-Thérèse ^ Les fractions se 
comptent au moyen de coquillages appelés oda, à raison de 
400 environ pour un écu ; trente-deux oda forment on roUd, 
dénomination qui remonte au temps où Tunité monétaire du 
pays était de cuivre. Outre les oda il y a des gabog : ce sont 
des bandes d'étoffe de coton, larges d'environ deux poaces, 
de longueur «t de qualité arbitraires qui faisaient fonction de 
monnaie avant l'introduction des coquilles... > 

Aux lettres qu'on vient de lire font naturellement «lite 
deux autres lettres que le D' Nachtigal a adressées an D' Pe- 
termann en date du 18 novembre 1870 et du commen- 
cement de janvier 1871, et qui sont arrivées à Gotha le 
2 mai. Elles ont été publiées dans le fascicule d'août des < àSi- 
ti^ilungen » et nous allons en donner une idée succincte : 

Dans la première le docteur annonce qu'il est retenu àKonka 
depuis plus de 4 mois et qu'il y restera vraisemblablement 
encore un mois et demi. Il s'est occupé d'observations mé^ 
téorologiques, d'études sur les maladies chroniques de Kooka 
et des environs, de renseignements sur les Buddama et leur, 
langue, et de recherches sur le Wadaï, assez fructueuses au 
point de vue géographique, ethnographique et historique, et 
qui ^jouteront aux notions que l'on a déjà sur ce pays. 

L'arrivée du docteur a coïncidé avec celle des pluies. H y 
en a eu durant 42 jours en 50 chutes distinctes, dont seize 
fortes (les plus fortes du milieu d'août au conunencement de 
septembre) et 28 faibles. A peu d'exceptions près elles 
étaient accompagnées d'orages venant de l'Est. Elles avaient 
lieu à toutes les heures du jour; mais le maximum tombait 

^ Cet écu (talaro, thaler) est fort répandu aussi dans les ports 
de la Mer Rouge et en Abyssinie. On en fabrique beaucoup à Bir- 
mingham. 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 155 

toujours entre minuit et le lever du soleil. Depuis le milieu de 
septembre les orages ne se déchargèrent plus directement sur 
Kouka et diminuèrent d'inteasité ; la dernière chute de pluie 
fut enregistrée le 24 septembre. Journellement le vent 
d* ouest souffle à Kouka et il en a été de même durant la sai- 
son des pluies, mais seulement dans la région inférieure de 
l*atmosphère, car presque tous les jours on voyait régner 
dans les régions supérieures un courant dirigé en sens con- 
traire, qui finit par remporter. La quantité d'eau tombée du- 
rant cette saison a été exceptionnelle, au dire des indigènes 
intelligents et des étrangers. Il parait que Barth est tombé 
sur une année aussi humide, et des gens qui s'en souve- 
naient commençaient à établir un rapport vague entre la 
ploie et l'arrivée des chrétiens. 

Le lac Tchad avait grandi, et vers le milieu de novembre 
le bruit se répandit qu'il allait arriver jusqu'à Kouka, ce qui 
était une exagération évidente. Mais les habitants de Ngigmi 
étaient depuis longtemps relégués sur les dunes qui sépa- 
rent les rives du lac des forêts de mimosa ; Ngornu était à 
moitié abandonné et la partie la plus élevée formait une ile ; 
au sud de ces localités le pays n'était plus qu'une vaste 
nappe d'eau ou l'on naviguait en canot; même en certaines 
localités du Kanembu les habitants ne se croyaient plus en 
sûreté et songeaient à émigrer en partie. Les nouvelles du Sud 
étairat analogues. Les pays riverains du Chari et du Logone, 
tout le Baghirmi avaient à souffrir de débordements excep- 
tionnels et il en était résulté une excessive moilalité. 

A Kouka les fièvres avaient commencé à augmenter en 
nombre et en intensité depuis le milieu de septembre; mais 
aa moment où le docteur écrivait il y avait un temps d'ar- 
rêt. Les premiers attaqués avaient été les étrangers ; l'assaut 
avait été rude, mais la mortalité peu considérable. Mais en- 
suite la malaria était tombée aussi sur la population indigène, 



t 



156 BULLETIN. 

qui, se croyant à Fabri, n'avait pris aucune précaution; c'était 
une fièvre paludéenne épidémique qui faisait rage deppis 
deux mois. Les nouvelles des provinces étaient encore plus 
lamentables. Le Baghirmi, le bassin du Chari, et beaucoup 
d'autres contrées situées dans des demi-marécages qui ne se 
desséchent que peu à peu, étaient terriblement éprouvées. 
Les habitants commençaient à se démoraliser et à abandon- 
ner leurs malades par crainte d'une contagion qui n'existait 
pas. Les chevaux même étaient décimés : ce qui arrive, à ce 
qu'il paraît, dans les années très-pluvieuses. 

Le D' Nachtigal comptait quitter Kouka après le Rhamadan 
(fin de décembre), mais pour y revenir, n devait partir, soit 
pour le Borghu et le fleuve Ghazal avec les scheicks des 
Uelad Sliman, soit avec le prince royal Abu-Bekr pour l'ac- 
compagner dans une expédition contre les païens du Kerri- 
kerri; sinon, il voulait visiter le pays des Budduma; car, 
malheureusement pour cette fois encore, le Waddai était 
fermé. Après que Gerhard Rohlf eut quitté Kouka, il y était ar- 
rivé une lettre du sultan Ali du Wadaï, dont le D' Nachtigal 
avait pris connaissance et qui l'avait complètement décou- 
ragé. Ali disait qu'à Wara môme (capitale) et dans ses envi- 
rons en général il pouvait garantir paiîtf et sûreté aux étran- 
gers; mais que pour arriver jusqu'à lui il fallait traverser 
des peuplades nombreuses et puissantes dont il ne pouvait 
répondre ; il demandait instamment qu'on ne vint pas visitar 
son pays. Pour qui connaît le régime de fer établi dans le 
Wadaï, cette raison n'est qu'un vain prétexte; mais c'est un 
motif de plus pour ne pas se hasarder dans cette contrée, au 
moins en venant du Bomou. Le docteur regrettait beaucoup 
ce contre-temps. Ck)mme cet Ali est le souverain le plus dis- 
tingué de tout le Soudan, s'il entrait une fois en rdation 
avec les chrétiens, il leur ouvrirait son pays. Il fait beaucoup 
pour le développement de son peuple, et il lui amènera bien- 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 157 

tôt tout le commerce de la Méditerranée avec rintérieur. S'il 
ne se laisse pas entraîner à des expéditions prématm'ées 
contre ses voisins et si son règne se prolonge, il deviendra 
pour le Bomou un rival redoutable à cause des qualités 
guerrières de ses sujets. 

Avec cette première lettre, le D' Nachtigal a envoyé au 
géographe de Gotha un aperçu des races qui habitent le 
Wadaî, classées d'après leui*s langues ou dialectes : rensei* 
gnements qui lui ont été fournis par un Wadaïen très-m- 
telligent, qui a parcouru son pays dans toutes les directions 
et possède parfaitement l'arabe. Nous ne le suivrons pas 
dans cette nomenclature assez aride ; nous nous contenterons 
de rapporter quelques observations relatives à la couleur de 
la peau de ces peuples. 

< De la côte septentrionale de l'Afrique jusqu'au centre de 
ce continent, dit le D' Nachtigal, on observe les degrés les 
plus variés dans la coloration de la peau. Après le blanc, que 
Ton comprend ne pas se présenter au Wadaï, le rouge et le 
noir sont les couleurs les plus rares. Les traits du visage 
che]s les vrais Wadaïens et les races-sœurs sont ordinaire- 
ment réguliers. On dislingue les gradations suivantes dans la 
couleur de la peau. 

l"* Blanc, abiad, teint des Européens, de beaucoup de 
Berbers, de quelques Arabes, ne se trouve pas au Wadaï. 
S^ Rouge, oAmor, cuivre clair. C'est le teint de la plupart des 
Arabes de la côte et du désert, qui ne se trouve au Wadaî 
que chez quelques individus de pur sang arabe. 3*" Le bronzé 
clair, agmoTy caractérise beaucoup d'Arabes nés au Wadaï, 
issus de tribus non mélangées. 4*" Le jaune, assar, cuivré 
sale, se retrouve chez beaucoup d'Arabes indigènes, de Tib- 
bou^ de^Karuga, etc. K** Le vert, achdar^ c'est-à-dire le 
bronzé sombre se retrouve également chez des Arabes, des 
Tibbous et quelques tribus wadaïennes. ïl en est de même 6* 

r, T. X, 1871. 11 



1S8 BULLETIN. 

du gns-noir, azrek et l'* du noir, assued. » Ces renseigne- 
ments, il faut en convenir, n*éclaircissent guère l'ethnogra- 
phie déjà si compliquée de TAfrique septentrionale. 

Le D' Nachtigal n'a pu se procurer des renseignements 
exacts sur les populations, du Bomou môme, tellement les 
révolutions incessantes, Tanarchie et le désordre ont boule- 
versé les traditions nationales qui ont pu exister, n lui semble 
cependant, d'après des récits conservés chez les Tibbous, 
que le Bornou a été conquis ou colonisé par des peuples 
venus des oasis du désert Qybien), c'est-à-dire par des Ber- 
bers. 

Dans sa seconde lettre, écrite au commencement de jan- 
vier, le docteur annonce que son départ a été retardé par 
l'état de faiblesse et de maladie de ses gens, et par des évé- 
nements politiques qui nous rappellent les scènes du moyen 
âge. Le scheick Omar, souverain du Bomou, préparait une 
grande razzia contré Tanémon, l'orgueilleux sultan de Zin- 
der son vassal, qui à l'improviste avait attaqué et tué le sul- 
tan de Munio dont il avait annexé les États aux siens. D*année 
en année ce sultan de Zinder est devenu plus orgueilleu^L ; il 
s'est bien approvisionné de canons et de fusils, s'est enrichi 
par un commerce d'esclaves étabU sur une vaste échelle et 
menace de devenir avec le temps une puissance que ne 
pourrait dédaigner le souverain du Bomod. Tout le monde 
le sait et comme d'ailleurs le sultan de Munio était le plus 
fidèle vassal du scheick Omar, personne ne doutait que ce- 
lui-ci ne châtiât rigoureusement le rebelle. U y avait d'autant 
moins à en douter que celui-ci envoyait à son suz^ain des 
lettres insolentes, prétendant que l'aflaire n'était qu'un dé- 
mêlé privé entre lui et le Munomia qui ne concluait en rien 
le souverain ; en un mot, il ne donnait pas le moinTb*e signe 
de repentir ou de regret. Déjà le îcheick commençait à 
acheter des armes et à distribuer des chevaux (dont le doo- 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 159 

tenr devait recevoir deux), quand le Rhamadan approcha 
et lui fournit à propos un prétexte pour renvoyer la razzia 
au mois suivant. Dans ce pays, tout sentiment du droit a 
tellement disparu, toute énergie est tellement abattue, la 
souffirance générale ^ a tellement abaissé les hommes, qu'ils 
ne sont plus capables de montrer la moindre force. 

Entre-temps des amis que Tanémon possède dans Ten- 
tourage du scheick. Font déterminé à implorer son pardon 
en raccompagnant d'une espèce d'aveu pénitent, et à éviter 
ainsi une razzia qu'au fond personne ne désirait A la fin du 
Rhamadan le coupable envoya à son suzerain un messager 
avec dix chameaux chargés (on n'a jamais su de quoi), et la 
mission d'exprimer ses regrets pour l'affaire de Mùnio, et de 
prier le scheick de lui infliger pour cela telle punition qu'il 
Youdrait. Le messager s'acquitta de sa mission, répandit^u 
sable sur sa tête, et le scheick bien soulagé, ainsi que son 
Conseil, imposa au coupable une amende de 1500 esclaves, 
dont 1000 pour lui, 300 pour le conseil et 200 pour l'en- 
voyé qui lèverait ce tribut, n est bon de dire que le sultan 
Ténamon se procure des jBsclaves sans peine et sans risque : 
il prend ses sujets et les vend. Ainsi a fini l'affaire. 

Le docteur ne fut pas fâché de ce dénoûment qui le dis- 
pensait d'une campagne désagréable et lui permettait de re- 
caeillir et de coordonner des renseignements précieux sur 
les pays voisins. Il comptait partir d'abord après le Rhama- 
dan ; on lui avait fait les promesses positives à cet égard. 
Hais de nouveaux contre-temps sont venus l'arrêter. 

Des Arabes et d'autres voyageurs arrivant du Wadaï ont 
apporté la nouvelle que le sultan Ali faisait dans le plus grand 
secret des préparatifs considérables. Puis le bruit est arrivé 



1 Une effirayante épidémie et une épizootie qui durait depuis trois 
ans. 



160 BULLETIN. 

de Kanem que des bandes nombreuses de soldats Wadaïens, 
dont la destination était inconnue, campaient vers le Bahar 
el'Ghazal. Enfm sont survenus des voyageurs qui avaient 
assisté au départ de Wara du sultan Ali accompagné de tous 
ses gens de guerre, et qui par des détours à marches forcées 
avaient devancé l'armée. Au moment où le docteur écrivait, 
on n'était pas sans crainte au Bornou sur le compte de ce 
belliqueux voisin. Les derniers rapports mettaient hors de 
doute que le sultan Ali campait dans le Baghirmi avec une 
armée considérable. Ses plans belliqueux se bornent-ils à ce 
pays î Le docteur est porté à le croire ; il regarde Ali comme 
trop clairvoyant pour engager une lutte en tous cas bien 
chanceuse avec le Bornou, surtout dans une année où le 
Chari a énormément débordé. Il a inutilement essayé de 
faille comprendre aux conseillers du scheick que l'envoi d*un 
petit corps d'observation sur la rive occidentale du Chari 
était une mesure de précaution dictée par les circonstances ; 
ils n*ont pu se décider à rien. On s'est contenté depuis les 
derniers avis de tuer tous les chiens de Konka, qui devaient 
avoir des rapports mystérieux et hostiles avec un prochain 
avenir.; puis de se croiser les bras. 

Le docteur comptait faire une excursion chez les Kari, si 
possible jusqu'à un point du Bakar-el-6hazal ou à Mondo. 
Mais comme il devait nécessairement toucher sur son pas- 
sage des pays peu sûrs, le scheick et le puissant Lamino 
ont refusé de l'expédier avant d'avoir reçu des renseigne- 
ments exacts sur le Baghirmi. Le docteur était donc, an com- 
mencement de cette année, condamné à l'inaction, n attendait 
des fonds d'Europe pour faire au moins le tour du lac Tchad 
avec l'approbation et l'aide du scheick, et ne pas avoir perdu 
2 années. A. B. 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 161 



Voyage au SpUzberg de MM. de Heugtin et de Zeil. 

Après s*étre fait un nom comme explorateur des régions 
ëquatoriales de TAfrique où coule le Nil, M. de Heugiin a 
tenu à voir d'autres cieux et un autre climat. Durant Tété de 
1870 et en compagnie de M. le comte de Zeil ^ il s'est lancé 
dans les hasards d'une expédition au Spitzberg. D'après les 
conseils du D' Petermann, cette expédition avait pour but 
principal l'exploration des parties orientales de cet Archipel 
encore si peu connues ; chemin faisant^ on devait s'occuper 
d'observations et de collections zoologiques, botaniques et 
minéralogiques, de levés, de mensurations, de détermina- 
tions astronomiques, de travaux relatifs à la météorologie et 
i la géographie physique, de chasse enfin dont les produits 
pourraient couvrir une partie des frais de l'entreprise. 

Ce programme était bien chargé, eu égard surtout au 
temps qui pouvait être utilisé pour le remplir. Les voya- 
geurs frétèrent à Hammerfest un petit schooner disposé à la 
fois pour la chasse et pour des excursions scientifiques dans 
les parages des Mille Iles et de TEst-Spitzberg, avec les cui- 
rasses à glace nécessaires, les canots, etc. L'armateur s'était 
engagé à réunir un équipage convenable avec un harpon- 
neur, et à approvisionner le vaisseau de tout ce qui était né- 
cessaire, vivres, eau, combustible. Le schooner ainsi pré- 
paré devait être à la disposition des voyageurs du l*'' juillet 
au 15 octobre; mais on avait prévu le cas d'un retard invo- 
lontaire dans le retour et même d'un hivernage. Cétait par 
pore précaution, car le retour était arrêté d'avance pour la 
fin de septembre. Le congé du comte de Zeil, officier dans 

^ Proprement Waldburg-Zeil-Traaclibiirg. 



162 BULLETIN. 

Tarmée wurtembergeoise, expirait le i*' novembre, et le plan 
de ces messieurs comprenait un court séjour dans le Fin- 
mark et en Norwége. On sait d'ailleurs que dès le milieu de 
septembre il règne dans les parages du Spitzberg des vents 
violents du S.-O. 

Partis de Hambourg dans la nuit du 3 au 4 juin, MM. de 
Heuglin et de Zeil abordèrent le K au soir à Ghristiansand, 
où ils devaient prendre un des bateaux à vapeur qui font un 
service régulier enti*e Christiania et Tromsœ, môme Wardœ 
et Wadsœ. Service sûr et commode mais assez lent, à cause 
des nombreuses stations qu*il dessert et qui sont quelquefois 
situées au fond des fiords. 

Le 8 au matin, nos voyageurs montèrent sur le vapeur le 
Haken-Jarl et y trouvèrent entre autres passagers des officiers 
norwégiens qui allaient faire des levés géographiques et ré- 
gulariser des frontières, non point entre les grands États 
limitrophes de la Norwége, mais entre des tribus de La- 
pons qui ne cessent de se chamailler pour des droits de 
pâture, de chasse et de pèche K Beaucoup de renseigne- 
ments furent aussi demandés et obtenus sur Tétat de la 
chasse et de la pèche dans les mers arctiques. 

Le 6 et le 7 épais brouillard qu'une forte brise ne pouvait 
dissiper; ce qui annonçait, au dire du capitaine, Tarrivée des 
glaces flottantes dans des latitudes inférieures. Il fallut rester 
en panne au large pendant 12 heures. Le brouillard se 
changea en une pluie qui accompagna les voyageurs à Ber- 
gen, et les empêcha de faire une excursion sur les montagnes 
voisines '. Le fiord est très-profond et les montagnes <iui 

^ Un de ces officiers a levé tine carte du Finmark, des £rontidre8 
orientaleB du gouTemement de Tromsœ jusqu'à Wardœ; elle est 
en deux grandes feoilles et à l'écheUe de Viooooo. 

* Bergen est tristement renommé pour ses plaies. Il y tombe en 
moyenne 80 on 84 ponces cnbes d'ean par année, et en 1866 ce 
chiffire s'est éleyé à 106. 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 163 

rentourent assez élevées; oh admet en général que la pro- 
fondeur des fiords est proportionnée à Téléyation des hau- 
teurs aveismantes. La brièveté des nuits avertissait sensible- 
ment du voisinage du cercle polaire. Par un temps clair à 
minuit les ténèbres étaient un crépuscule ; le ciel était pâle 
et Ton y distinguait peu d*étoiIes. 

Beaucoup d* Anglais se trouvaient à Çergen : les uns pé- 
cheurs de saumons, les autres touristes. Ces derniers se dis- 
posaient à aller à Drontheim et même plus au nord, tous 
munis de verres à brûler pour allumer un cigare ou faire 
quelques trous à leurs habits et à leurs chapeaux aux feux 
du soleil de minuit. 

Le trajet de Bergen à Drontheim se fit par un t^pps 
assez défavorable et une température que M. de Heuglin 
compare à celle du mois d'avril en Allemagne. Le ciel s'é- 
clah*cit un peu à Drontheim, où les voyageurs arrivèrent le 
12 juin à midi; ils durent y séjourner pour changer de pa- 
qaebot, le précédent ayant besoin de réparations. Jusqu'a- 
lors le voyage avait été peu fructueux au point de vue zoo- 
logique; excepté les canards à édreaon, les oiseaux de mer 
que l'on sait fréquenter ces parages ne s'étaient montrés 
qu'en fort petit nombre. Ces messieurs espéraient se dédom- 
mager par la chasse durant leur halte forcée. Mais ils avaient 
compté sans les lois norvégiennes qui la défendent sur les 
flots (hcrimen) et sur les côtes dans un rayon de demi-mille 
(dn pays), et d'une manière générale et absolue quand la 
nichée a commencé. M. de Heuglin ne s'étonne ni ne se 
jdaint de cette rigueur; il voudrait seulement qu'elle pût 
s*appliquer à la pèche qui en aurait peut-être besoin. Elle se 
fait dans ces parages sur l'échelle I9i plus gigantesque et rap- 
porte chaque année 30 millions de thalers species K II ob- 

• 

^ A raison de 5 fr. 70 le thaler, 171 millioiiB de francs. 



164 BULLETIN. 

tint aassi de carieax détails sur le soin qae ron met à atti- 
rer et à protéger les canards à édredon. Les pécheurs et les 
habitants des]fermes de la céte et des îles choisissent autour 
de leurs habitations de vastes espaces qu'ils recouvrent de 
solives]reposant sur des pierres basses et qui doîvent servir 
de nichoirs aux canards. On a bien soin d*empécher que ni 
chiens ni chats ne viennent dans le voisinage, et on y main- 
tient le plus grand calmé possible surtout le matin et le 
soir. À ces moments de la journée, les oiseaux s'approchent 
avec les plus grandes précautions et finissent par nicher. 
Uiïe fois casés, ils ne sont rien moins' que farouches; ils en- 
trent, comme la volaille domestique, dans les maisons et les 
étables d*oiï Ton se garde bien de les chasser, et ils se laissent 
caresser et prendre sur le nid. On en profite pour enlever une 
partie des œufs et du duvet. Quand ce qui reste des pr^nios 
a été couvé, la mère part avec ses petits. 

Après avoir fait une excursion à la cascade de Lerfossen, 
MM. de Heuglin et de Zeil partirent de Drontheim le 17 juin 
par le bateau à vapeur le Tordenskiold, Le bâtiment était en- 
combré de passagers, son touristes, soit négociants : ces der- 
niers se rendaient aux marchés à poisson des Loffoden et à 
Stokmarksnes dans Tile d*01fœ. Le temps s'était gâté de nou- 
veau; mais il y eut quelques soirées claires, en sorte qu'il fut 
possible d^observer le soleil à minuit. Le 19, 10 ou 16 
minutes après cette heure, on le voyait au N.-N.-E. à 10* au- 
dessus de rhorizon. La lumière avait un caractèce tout {par- 
ticulier; elle ne ressemblait ni à celle de l'aurore ni à cdle 
du crépuscule, et présentait une couleur orangé clair. Les 
ombres des montagnes étaient nettement tranchées. 

Le soir du 19 juin, nos* voyageurs arrivèrent à Tromsœ. 
Us y trouvèrent leur schooner, petit bâtiment du port de 
15 Vi tonneaux auquel on achevait de mettre un doublage 
en bois de chêne avec une garniture en fer, et dont on mo- 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 165 

difiaitla cabine cpii se trouvait infiniment petite. Le capitaine 
était un Finlandais du nom d'Isakson, pilote de la dernière 
expédition suédoise; bon navigateur, mais d'une apparence 
débile et déjà âgé. L'équipage se composait de 7 hommes 
dont un harponneur exercé ; le bâtiment portait un canot à 
harponner et deux autres plus petits. Le schooner était frété 
pour 3 Va mois au prix de 1800 thalers (6750 fr.). Le produit 
de la chasse devait se partager par moitié entre ces messieurs 
et le capitaine avec son équipage. Pour chaque jour de sur- 
plus à partir du 15 octobre, le fréteur devait recevoir 10 
écus spécies (57 fr.). Les voyageurs emportaient, outre leurs 
armes, un chronomètre, deux sextants, des horizons arti- 
ficiels, une boussole à azimuth, un télescope de Fraun- 
hofer; mais il leur manquait.... un préparateur. 
- Ils prirent naturellement tous les renseignements possibles 
sur les régions qu'ils allaient parcourir et, il faut le dire, ces 
renseignements ne furent guère favorables. On avait appris 
à Tromsœ que trois vaisseaux partis pour la mer Blanche 
n^avaient'pu y pénétrer à cause des glaces. Tout le monde 
s^accordait à dire qu'une exploration des Mille Des et des 
c6tes«de l'Est-Spitzberg était une chose toujours difficile, en 
certaines années absolument impossible. C'est cependant là 
que nos voyageurs résolurent de se rendre, bien qu'au point 
de vue zoologique M. de Reuglin eût préféré la Nouvelle- 
Zemble. Us arrêtèrent leur plan en conséquence. Ds devaient 
essentiellement déterminer avec exactitude la position de 
quelques points et établir ainsi une base d'opérations qui 
leur permit de mesurer trigonométriquement et de relever 
la côte et ses environs. Ds devaient en seconde ligne étudier 
les circonstances géologiques, la faune et la flore ; enfin, tâ- 
cha* d'arriver à la terre de Gillis. Dans le cas où les glaces 
et le temps les forceraient à changer ce plan, ils devaient se 
porter au N. le long de l'avant-terre de Stans pour pousser 
ensuite au N.-E. 



166 BULLETIN. 

Le temps s^était remis au beau ; mais la campagne avait 
conservé en partie son vêtement d*hiver, et la neige s*éten- 
dait encore par grandes plaques sur les iles les plus basses. 
Le feuillage frais et vert des bouleaux qui y croissent don- 
nait au paysage un aspect singulier. Les Lapons nomades 
avec leurs nombreux troupeaux de rennes commençaient à 
se rassembler dans les vallées du continent voisin. 

Nos voyageurs quittèrent Tromsœ le 3 juillet ; mais des 
vents contraires les retinrent jusqu'au 8 sur les côtes de 
Norwége. Ils profitèrent de ce retard pour visiter l'île Fugke 
(ile aux Oiseaux) avec ses nombreuses colonies de plon- 
geons-perroquets (Papagaitaucher), de plongeons, de pin- 
gouins et de cormorans-corneilles (Kraehenscharbe). Le 10, 
ils passèrent à la hauteur de Tile aux Ours mais sans la voir, 
à cause du brouillard ou plutôt à cause d'une erreur d'es- 
time. 

Luttant toujours contre des vents contraires et une grosse 
mer, ils arrivèrent dans la nuit du 11 au 12 juillet au bord 
de la banquise à 15 milles (allemands) environ au midi de la 
hauteur du cap Sud (Spitzberg), mais passablement {dus à 
l'est. Partout autour du vaisseau des glaçons poussés j^ir le 
vent; ils s'entassaient de plus en plus, ne laissant çà et là que 
quelques canaux. Leurs surfaces plates et généralement unies 
se montraient couvertes de neige, tandis que leurs arêtes 
étaient entamées de mille manières et ramollies par un com- 
mencement de fusion. Avec les glaces apparurent^ des 
troupes de phoques, tandis que des vols d'oiseaux de mer 
tourbillonnaient en donnant la chasse à d'innombrables'mé- 
duses. 

Après bien des efforts inutiles pour avancer dans la direc- 
tion du N.-E., il fallut rebrousser et s'arrêter au cap Sud, le 
torrent des glaces, au dire du capitaine, venant prédsément 
du Storfiord où il s'agissait de pénétrer. 



« 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 167 

Le 14 juillet, on aperçut les premières baleines, de Tes- 
jgèce appelée Finnwaley faisant jaillir Teau de leurs évents 
à la hauteur des mâts; en même temps les montagnes 
qui environnent le cap Sud, jusqu'alors ensevelies dans la 
brume, se découvrirent aux regards. Le cap lui-môme fut 
doublé le 18 du côté de Touest, et les navigateurs s'avancè- 
rent le long d'une étroite banquise jusqu'au Homsund, sur 
la côte de la Grande-Terre. Là survinrent deux jours de 
calme dont les voyageurs profitèrent pour visiter en canot le 
Rotges-Fiel \ Le 17, le schooner fut remorqué dans un petit 
port qui est entre les îles Dunen et la Grande-Terre ; puis le 
calme persistant pendant plusieurs jours, on s'occupa des 
collections en attendant qu'une brise du nord permit de ga- 
gner les parages de l'est. Elle se leva le 21 et l'on partit. De 
nouveau des calmes prolongés auxquels succéda un violent 
orage du S.-E. Ce ne fut que le 23 et le 24 que le schooner 
put arriver dans les parages des îles méridionales, après 
avoir lutté incessamment contre les glaces. Il en partit pour 
longer la côte occidentale de l'Est-Spitzberg, touchant pour 
les relever les caps les plus saillants de cette région, la pointe 
de la Baleine, le cap Blanco, le cap Lee, la pointe de la Mé- 
prise, mais sans qu'il fût possible nulle part d'entreprendre 
des excursions. 

Le 28 juillet, le schooner était ramené vers l'OuestrSpitz- 

^ berg et jetait l'ancre devant le cap Agardh. Là eut lieu une 

première chasse au renne où quatre de ces animaux furent 

abattus. Nouvelles tentatives pour gagner l'est : trois fois 



^ Cette localité de Rotges-Fiel est remarquable en ce que les 
eràbien-plongeons (Erabbentaacher) y nichent par centaines de 
mille ; tons les oiseaux du Spitzberg y sont aussi représentés. Les 
▼ii^afeors ne pouvaient laisser échapper une si belle occasion de 
coUectiomier. M. de Heuglin mit un soin particulier à recueillir des 
jeunes à tous leurs étages de livrées. 



168 BULLETIN. 

Ton se mit en roate et trois fois il fallat revenir aborder sur 
cette terre occidentale, que M. de Heuglin put relever assez 
en détail au nord du cap Agardh. Le 9 août enfin le bâti- 
ment put arriver au cap Lee (avant-terre de Stans). Le 
comte Zeil fit immédiatement une expédition de chasse dans 
la terre [de Barens au delà du détroit de Walter Thyme, 
pendant que M. de Heuglin du haut des montagnes relevait 
la côte et en partie l'intérieur de Tavant-lerre de Stans. 

Le 14 août, les voyageurs entreprirent dans le bateau à 
harQonner une expédition à Test en suivant le détroit de 
Walter Thyme dans toute sa longueur jusqu'à la côte orien- 
tale de l'avant-terre de Stans. Us relevèrent tout le détroit 
avec les terres voisines et aperçurent la terre de Gillis K La 
mer Glaciale orientale offrait beaucoup de gros glaçons flot- 
tants. La côte N.-E. de l'avant-terre de Stans est assez plate 
et présente de magnifiques pâturages à rennes. Quoique ces 
animaux deviennent de plus en plus rares, les chasseurs en 
abattirent 18 en cet endroit. Le brouillard et la pluie qui 
survmrent empochèrent toute course ultérieure. 

Le 18 août retour au cap Lee. Le vent contraire empê- 
chant de franchir le détroit de Walter Thyme avec le schoo- 
ner, on se dirigea vers le nord, et après des luttes réitérées 
contre les glaces flottantes, on arriva enfin à la pointe de la 
Méprise où M. de Heuglin put reprendre ses mensurations. 
H. de Zeil étant indisposé, son collègue explora seul du 23 
au 25 août la partie orientale de la baie Ginevra et le détroit 
d'Hélis, et les releva aussi bien que le lui permit le mauvais 
temps. Le détroit est bordé de terr&s sauvages, escarpées, et 
s'ouvre à l'est près d'un long promontoire formé de roches 



' Le détroit de Walter Thyme n'est représenté exactement, 
quant à sa configuration^ sur aucune carte. Il y a pluaienra lies à 
son extrémité. 






MÉLANGES ET NOUVELLES. 169 

escarpées d'hypérit. On y tua, avec quelques phoques, 21 
rennes. 

Le 25 août, le schooner revint aux iles Anderson et gagna 
une seconde fois le cap Barkam où M. de Heuglin voulait re- 
lever une langue de terre d'une forme particulière et de 
nombreuses iles d*hypérit et de schiste triasique ; puis il se 
dirigea sur la pointe de la Baleine et T archipel des Mille 
Iles, pour tâcher de gagner par le sud, comme il l'avait fait 
par le nord, la côte orientale de l'avant-terre de Stans. 

Le schooner arriva dans ces parages vers la fin d'août et 
fut retenu jusqu'au 29 par des vents contraires et des calmes 
derafit la baie Deevie, d'où M. de HeugUn se rendit en canot 
à un groupe des Mille Iles et y fit des observations et une 
belle chasse. Un violent orage du nord retint pendant huit 
jours l'expédition dans la baie Deevie où elle était entrée ; il 
ne fut possible de faire qu'une seule excursion en canot sur 
les terres voisines. 

Le moment du retour approchait. Le froid avait considéra- 
blement augmenté avec l'orage ; déjà le 17 août, sur la côte 
N.-EL de l'avant-terre de Stans, on avait observé que la mer 
commençait à geler à marée basse entre les glaçons flottants. 
Le 20, dans le voisinage du grand glacier qui s'étend au 
S.-O. du mont Edlund^ la mer se couvrait d'une glace nou- 
velle qu^un grand canot ne pouvait briser; il en était de 
môme au détroit d'Hélis^ bien qu'à mai*ée haute le courant y 
eût une vitesse de 6 milles à l'heure. Sur les étangs des lies 
de la baie de Deevie, la couche de glace était si forte qu'on 
pouvait passer dessus sans danger. Autre signe précurseur. 
Dans la nuit du 6 au 7 septembre se déchaîna une violente 
tommente de neige qui, au point du jour, dégénéra en une 
tempête tiède de l'est avec des giboulées. Le capitaine qui 
avait d^à une fois changé d'ancrage, déclara qu'Q ne pouvait 
rester où il était. Que faire ? Comme l'ouragan allait aug- 



170 BULLETIN. 

mentant de furie, M. de Heuglin opinait pour qu'on se rendit 
dans Tanse Cailhau au S.-Ë. de la pointe de la Baleine, où 
Ton aurait trouvé un abri sufSsant sans trop s'éloigner. 
M. de Zeil préférait comme plus sûr le port qui est an nord 
de la pointe, bien que M. de Heuglin fit observer qu'il serait 
difBcile d'y atteindre parce que dans le Storflord le yent du 
nord devait souffler avec toute sa violence. 

L'avis de M. de Zeil prévalut, mais les prévisions de M. de 
Heuglin se réalisèrent. Le schooner ne put doubler la pointe 
de la Baleine ; les glaces s'étant accumulées dans les canaux 
des Mille Des et les rendant inaccessibles, il fut chassé v^:s 
le S.-O., dépassa il est vrai l'anse Cailhau, mais ne put tour- 
ner au nord et dut continuer dans la direction du vent Déjà 
dans la nuit du 7 au 8 septembre il passa devant le cap Sud. 
Le capitaine et son équipage auraient voulu battre en re- 
trait dès la pointe de la Baleine ; mais comme l'orage 
avait passé au S.-E., nos voyageurs résolurent d'employer le 
peu de temps qui leur restait à visiter quelques points de la 
côte la plus occidentale du Spitzberg. Le 10 septembre ils se 
trouvaient dans l'Eisflord ; mais H. de Heuglin ne pat en 
explorer comme il l'aurait voulu les pocalités les plus inté- 
ressantes au point de vue géologique. Il fallait revenir : 
l'équipage s'impatientait et le congé du comte de Z^ tirait à 
sa fin. • * 

Dès le 18 septembre le schooner porta directement an 
sud par un vent contraire et une mer fort "grosse. Ce vent 
était un orage du S.-O. qui se déchaîna sans intermption. 
Les voyageurs n'eurent 'pas même l'idée de toucher à Vue 
aux Ours qu'ils dépassèrent le 23 septembre. Les vagues de- 
vinrent si hautes qu'elles enfoncèrent le bastingage à bâbord 
et que quatre jours durant le navire reçut coups de mer sur 
coups de mer. Enfin le 25 les malheureux navigateurs arri- 
vèrent en vue de la côte de Finmark, à l'est du cap Nord. 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 171 

Mais le vent les rejeta encore en arrière, en sorte que ce ne 
fut que Taprès-midi suivante qu'ils purent pénétrer entre 
IngoB et Skibtholm dans le havre de Hammerfest. Sur 29 . 
jooi's de route ils en avaient eu 26 de tempête. 

Le 27 au matin ils jetèrent Tancre à Hammerfest à leur 
immense soulagement. Ils ne pouvaient aller plus loin ; car 
sans parler du temps, ils n'avaient plus ni bois ni eau. Ds 
descendirent à terre et se rendirent chez le consul de la 
Confédération du Nord, qui les reçut avec beaucoup de pré- 
venance et leur communiqua les journaux les plus récents. 
• Nous avions bien eu au Spitzberg, dit M. de Heuglin, de 
vagues nouvelles de ce qui se passait en Europe ; mais elles 
étaient contradictoires et nous n*y avions attaché que peu- 
d'importance. On peut se faire une idée de notre surprise et 
de notre joie en apprenant tant de faits extraordinaires ; 
nous regrettions seulement que les journaux s'arrêtassent au 
commencement du mois. > 

Ces gigantesques événements, pourrait-on le crobe, failli- 
rent donner lieu dans la bourgade polaire d'Hammerfest à 
un incident tragi-comique. Quand MM. de Zeil et de Heuglin 
furent retournés le soir à leur bord où les appelait le soin de 
leurs collections, le consul tira en leur honneur un modeste 
feu d'artifice devant sa maison. Ces messieurs ne se doutant 
pas de l'honneur qu'on leur faisait, s'ingénièrent pour savoû* 
ce que signifiait cette démonstration et finirent par conclure, 
qu*il y avait réjouissance publique à l'occasion de l'achève- 
ment d'une ligne télégraphique entre Tromsoe et Hammer- 
fest; événement vraiment important dont on leur avait 
beaucoup parlé. Désireux de se joindre à la joie publique, ib 
tirèrent une salve de trois coups de canon ; mais ce fut au 
propre et au figuré, mettre le feu aux poudres. Les bons 
bourgeois d'Hammerfest, antiprussiens et antigermains avec 
fanatisme, ne s'imaginèrent-ils pas que MM. les Allemands 



172 BULLETIN. 

du consulat et du schooner célébraient quelque triomphe 
national; et Thonorable corporation des cordonniers, sou- 
tenue des gamins de Tendroit, eut la velléité de donner un 
charivari au consul d'Allemagne et de casser ses vitres. Mais 
heureusement elle ne passa pas à Texécution. Les passions 
politiques, comme on voit, sont de toutes les latitudes. 

Les nouvelles cependant hâtèrent la conclusion du voyage; 
plus de séjour dans le Finmark et en Laponie. M. de Zeil 
partit immédiatement pour TÂllemagRe, laissant à H. de 
Heuglin le soin de régler les affaires à Tromsœ, d'emballer 
et de ramener les collections K M. de Heuglin ne put prendre 
la mer aussi vite qu'il aurait voulu, parce que les tempêtes 
du S.-O. sévissaient toujours. Elles retenaient aussi deux na- 
vires allemands venus d'Arkangel et qui s'étaient réfugiés 
dans le port d'Hammerfest à cause du blocus. Un des canots 
du schooner fut enlevé et brisé contre les roches du rivage. 

Enfin le 4 octobre le vent tomba un peu, passa au N., au 
N.-O. et enfin un peu à l'E., et M. de HeugUn put partir 
d'Hammerfest. Le 6 il débarqua à Tromsœ oà il fut fort bien 
accueilli par M. de Krogh, consul d'Allemagne, n en reçut 
des communications importantes au sujet de la météorologie 
et des navigations arctiques, et des services pour la vente 
des produits de chasse. 

n eut aussi l'occasion de voir l'exposition industrielle de 
Tromsœ. Elle offrait un riche assemblage de tous les pro- 
duits du Finmark, en particulier des modèles de vaisseaux, 
des bateaux, des engins de pèche et de chasse, toutes sortes 
de poissons conservés, des peaux, des fourrures, de Thuile 
des divers animaux qui en fournissent, des costumes, des 

* M. de Zeil est premier lieutenant dans le bataillon des chasBeiirs 
de Wurtemberg. Dès qu'il eut touché le sol européen ^ Hammerfést, 
il partit pour Stuttgard où il arriva le 19 octobre. H eut le 20 une 
audience du roi et reijoignit immédiatement son corps en France. 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 173 

étoffes de laine, des collections zoologiques et minéralogi- 
ques; quelques animaux vivants (aigle royal, gelinotte, etc.); 
une famille laponne avec ses huttes, ses rennes et ses 
chiens ; des antiquités, des livres, des cartes, etc. 

De Tromsœ M. de Heuglin, regagna sa patrie sans autre 
incident par les paquebots de Norwége et d'Allemagne. 

Géologie. Dans les débris rocailleux des innombrables baies 
qui découpent les côtes du Spitzberg, on trouve fréquem- 
ment des grès d'un gris trés-clair avec des empreintes de 
Aicoïdes, qui appartiennent à la formation tertiaire. On les 
retrouve au cap Black et sur les îles de la baie Deevie. 
Celles-ci, ainsi que les innombrables ilôts qui forment Tar- 
chipel dit des Mille Des, sont formés de roches plates d'hy- 
périt L^hypérit est, comme on sait, un produit volcanique 
intermédiaire entre le diorit et le basalte, que le professeur 
Nordenskjôld considère comme une cendre qui a pris une 
contexture cristalline soil§ Tinfluence d'une forte pression. 
Les voyageurs eurent souvent l'occasion d'examiner d'indu- 
bitables coulées d'hypérit et croient pouvoir affirmer que, 
comme le basalte, il s'est répandu à l'état de fusion par-des- 
sus le trias et le terrain jurassique. Cependant, l^es couches 
argileuses sur lesquelles il repose d'ordinaire et qu'il a péné- 
trées le plus souvent en fflons obliques, ne présentent aux 
surfaces de contact que des marques indistinctes de l'effet de 
la chaleur, et quelquefois une espèce de détritus produit par 
le frottement. Us n'ont jamais trouvé non plus de filons 
émptifs verticaux, et, autre différence d'avec le basalte, 
rhypérit ne forme jamais de puissants plateaux ni des times 
isolées et coniques ; mais le plus souvent des tranches dans 
ses parties inférieures, et dans ses parties supérieures des 
bancs de 20, au plus 80 pieds d'épaisseur. Puis, la division 
en prisme est passablement irrégulière. La surface exposée à 

BDLURIH, T. Z, 1871. 12 



176 BULLETIN. 

OQ pouvait le voir dans les gorges profondes des torrents, 
enterrés dans Talluvion avec des débris de tout genre sou- 
vent à plusieurs mètres au-dessus de la surface actuelle du 
sol. Outre les troncs de mélèze, on trouve beaucoup de mor- 
ceaux de récorce de cet arbre, de celle des conifères en gé- 
néral et de celle du bouleau, cette dernière en rouleaux 
épais; enfin un bois que H. de Heuglin croit être du gené- 
vrier. Dans les morceaux d*écorce comme dans les troncs, 
on remarque souvent des trous percés par les larves de dif- 
férents insectes, de deux espèces au moins. Ce bois flotté est 
très-rare dans les Mille Hes occidentales ; plus abondant dans 
tout le Storfiord et môme encore dans la baie Ginevra. 

Quant à la faune, indépendamment de 81 animaux à huile 
et de 70 rennes que donna la chasse, M. de Heuglin pr^ara 
150 oiseaux, collectionna des vers intestinaux et des mallo- 
phages. Le pèche à de grandes profondeurs donna peu de 
poissons, mais des crustacés, des mollusques, des ôchino- 
dermes en grand nombre et en grande variété. Une collec- 
tion de 2000 œufs fort riche en espèces, est peut-ôtre la 
partie la plus importante de ce butin scientifique \ 

Météorologie et Géographie physique. — Les jours qu*a duré 
cette expédition arctique ont été courts et mauvais, ce qui re- 
hausse le mérite des travaux relativement nombreux et im- 
portants auxquels se sont Uvrés les voyageurs. L'état des 
glaces leur fut constamment défavorable. Prenant terre pour 
la première fois le 16 juillet au Homsund et aux îles Donen, 
ils étaient déjà le 16 septembre en pleine mer pour revenir ; 
des deux mois ci-dessus ils passèrent 2K jours à terre ou à 



^ Tous ces objets d'histoire naturelle ont rempli 14 caisses et 
sont le résultat de 20 à 25 jours de trayaux seulement* Ekieore ce 
temps n'y fut-il pas exclusivement consacré. 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 177 

Tancre, mais durant la moitié il y a eu du brouillard» de 
Forage, de la pluie ou de la neige. 

M. de Zeil se livra à des observations spéciales sur la tem- 
pérature de la mer. D les conmiença sur les côtes de Nor- 
wége et les continua aussi souvent que possible; nous ne 
mentionnerons que celles qu'il fit au retour, de TEisfiord 
(Spitzberg) à la côte de Finmark. Comme celles auxquelles il 
s'était livré auparavant, eUes confirment le fait signalé par 
d'autres voyageurs d'une diminution considérable de la 
chaleur de l'eau dans les parages de l'île aux Ours, diminu- 
tion qui se fait aussi sentir dans l'air. Le 17 septembre au 
large du Belsund (Spitzberg), la température de la mer était 
de +1*,2R; le lendemain bien plus au sud, de 4*^%?; le 20 
à SO milles au S.-O. du cap Sud de +3"* à +4» ; le 21, elle 
monta à 6<>; le 22, de 5«,3 à 5%7. Le 23 à midi et à 8 milles 
à rO. de l'île aux Ours, elle était tombée à +1%3 et celle de 
l'air à -f-**»*- Puis à l'approche du cap Nord elle remonta 
brusquement à 3*,3; 4"; 4*,4 jusqu'à 6",2. 

Ces observations nous paraissent importantes à noter, 
comme indiquant la présence d'un courant chaud qui se bi- 
furque et se porte, soit au N. vers le Spitzberg, soit à l'E. 
vers la Nouvelle-Zemble, et d'un courant froid qui vient de 
l'E.-N.-E. 

M. de Heuglin s'est aussi occupé de la couleur que présen- 
tent les eaux de la mer, question des plus actuelles. D n'a 
remarqué aucun changement dans cette couleur du fait du 
Golf-Stream ou du courant polaire; quand le temps était 
beau la mer était toujours d'un bleu foncé. D ne l'a vue d'un 
Y^ à attirer l'attention que dans les parages peu profonds» 
par exemple dans le détroit de Walter Thyme ; puis, sous un 
jour particulier, dans des endroits plus profonds mais plus 
rapprochés de la côte dans le Storfiord dont les eaux sont du 
reste du plus bel azur. La mer Glaciale à l'est du Spitzberg 



178 , BULLETIN. • 

est aussi de cette couleur, et sûrement die n*a pas d'autre 
courant que le polaire; ce n'est que tout près du bord qu'elle 
change de coloration avec le flux et le reflux qui cependant 
ne sont pas très-forts. 

Telles sont les observations de M. de Heuglin et venant de 
lui elles ne sauraient être dédaignées. Cependant, nous 
croyons devoir rappeler à nos lecteurs qu'elles ne concordent 
pas avec celles d'autres observateurs, mieux placés peut-être 
que lui pour traiter cette question. Le doyen des explora- 
teurs éclairés des mers arctiques, Scoresby, dans son ouvrage 
intitulé : < Account af the Arctic Régions, » après avoir parlé 
des causes qui peuvent faire varier la couleur des eaux de la 
mer, s'exprime ainsi : < La couleur de la mer du Groenland 
varie du bleu d'outremer au vert olive et de la transparence 
la plus complète à une opacité frappante. Ces aqpparences ne 
sont point passagères mais permanentes ; elles ne dépendent 
pas du temps mais d'un état particulier de l'eau. Elle se pré- 
sente verte sur une étendue considérable, peut-être le quart 
de la surface de la mer du Groenland entre 74'' et 80^ de lat. 
N. Cette coloration subit des changements dans sa position à 
cause des courants, mais reparait toutes les années dans cer- 
taines locaUtés. L'eau verte forme souvent de longues traî- 
nées allant du N. au S. ou du N.-E. au S.-O., mais de dimen- 
sions très-différentes ; souvent d*une longueur de 2 à 3 de- 
grés de latitude sur quelques milles marins ou 10 à 16 lieues 
de largeur. Elle se présente ordinairement à de hautes lati- 
tudes sous le méridien de Londres. En 1817, on trouva la 
mer bleue et transpareate sur tout l'espace qui s'étend de 
12* long. 0. à 0*12' long. E. sous4es parallèles 74* et 75* lat 
N. Plus à l'est, elle perdait de sa transparence et prenait une 
couleur vert pré avec une légère nuance de noir. Souvent le 
passage de l'eau bleue à l'eau verte est tout à fait insensible 
et l'on navigue pendant 2 à 3 milles à travers toutes les 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 179 

nuances. A d^autres endroits au contraire le changement est 
si subit qu'on distingue une ligne de démarcation parfaite- 
ment tranchée. En 1817 je tombai sur des traînées si étroites 
qa*en 10 minutes nous traversâmes le vert pâle, le vert 
olive, l'eau bleue et transparente. » 

Ajoutons qu'il a été constaté que cette couleur verte est 
due à la présence d'innombrables animalcules, ce qui ex- 
plique la diminution de transparence. Ces animalcules se 
tiennent de préférence (sinon exclusivement) dans les eaux 
venant du pôle et y attirent les baleines. Aussi les baleiniers 
ont-ils étudié depuis longtemps ces changements de colora- 
tion pour se diriger dans leurs chasses. Le capitaine Kolde- 
vrey, dans son rapport sur l'expédition allemande de 1868, 
confirme pleinement les assertions de Scoresby. 

m 

Y a-t-il maintenant opposition absolue entre les assertions 

de M. de Heuglin et celles de ses prédécesseurs ? Nous ne le 

pensons pas. Sans nous arrêter à ce qu'on pourrait dire sur 

la brièveté du temps dont pouvait disposer M. de Heuglin et 

la précipitation qui a pu lui faire négliger certaines mesures *, 

sans insister sur les circonstances atmosphériques au milieu 

desquelles il se trouvait, nous nous contenterons de faire 

remarquer deux choses. La première, c'est que l'eau verte 

constante par ses causes est cependant variable de position 

et d'étendue suivant les saisons et les années, et que M. de 

Heuglin a pu fort bien n'en pas rencontrer dans le temps et 

les endroits où il passait. La seconde, c'est que M. de Heuglin 

«t ceux qu'on lui oppose, ne parlent pas de la même mer. 

H . de Heuglin a essentiellement séjourné dans la mer à l'est 

^ Pour éviter les effets de contraste qui ont une grande inflaence 
sur les phénomènes de coloration de Peau, les physiciens recom- 
mandent toujours d'ohseryer avec un long tube qui écarte la lu- 
xûère diffuse. On utilise pour cela sur les vaisseaux 2a cotime, 
c^flM-à-dire le vide cylindrique où passe le pivot du gouvernail. 



180 BULLETIN» 

du Spitzberg, tandis que Scoresby limite ses observations i 
la mer qui sépare à Touest le Spitzberg du Grœnland, et k 
d*assez hantes latitudes. Or il se peut fort bien que ces ani- 
malcules auxquels parait due la coloration en vert abondent 
dans la seconde et ne se trouvent pas dans la première. De 
ce qu'ils se trouvent surtout dans le courant polaire, on ne 
peut pas conclure en bonne logique qu'ils doivent se trouver 
dans tout courant polaire. 

Un changement non moins curieux à signaler» suivant 
M. de Heuglin, est le passage du bleu au blanc qui se montre 
quelquefois autour des glaces flottantes en fusion rapide. 
C'est que ces eaux sont le séjour favori d'innombrables mé- 
duses, qui arrivent souvent en si grand nombre qu'on croi- 
rait voir une tourmente de neige sous-marine. 

Quant aux diverses nuances de la glace flottante, M. de 
Heuglin a trouvé que les grands blocs qui viennent da N.-E. 
et plongent quelquefois de 15 à 20 brasses, sont le plus sou- 
vent d'une couleur vert-béryl vif, et qu'il se dépose à leur 
surface moins de cristaux de neige venant des nuages, que 
sur les glaçons des fiords à cassure d'un bleu cobalt presque 
pur. 

Un fait très-frappant et très-important à signaler, c*est la 
différence qui se manifeste dans la direction des courants à 
diverses profondeurs, surtout dans le Storfiord et dans les 
parages des Mille Iles. Les grandes montagnes de glace pro- 
fondément immergées cheminent fréquemment, et même 
avec une grande vitesse, dans une direction opposée à ceXle 
des glaçons et des fragments superficiels, même contre le 
vent et la marée. Nouveau détail à ajouter à l'étude Umt 
actuelle des courants superposés. 

Géographie, M. de Heuglin a fait des mensurations géode- 
siques dans le Storflrod, dans la baie Ginevra, dans le détroit 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 181 

d*Hélis ; puis dans celui de Walter Thyme et sur son pro- 
montoire le plus avancé à Test, sur les îles de la baie Deevie 
et sur une des Mille Iles ; c'est-à-dire que par triangulation il 
a relevé une bonne partie des côtes de TEst-Spitzberg et en 
a fait Tesquisse, fournissant des repères pour le dessin et le 
tracé de la configuration des terrains. H a pu ainsi corriger 
quelques erreurs des cartes précédentes, et surtout jeter des 
bases pour d'ultérieures observations. 

Nous ne devons pas omettre ce qui est relatif à la terre de 
Gtifo; voici comment s'exprime M. de Ifeuglin à ce sujet : 
« Nous avons eu le bonheur de voir distinctement (de l'entrée 
orientale du détroit de Walter Thyme) un point important de 
la terre de Gillis dont nous étions assez près. C'est une avant- 
terre ou une île en plateau gisant par 7Sr,S>^ lat. N. et 28*' 
long. E. Assez loin à l'E., au N.-E. et surtout au S.-E. de 
cette avant-terre nous distinguions clairement les sommets 
nombreux, aigus et neigeux de la grande terre qui est der- 
rière et qui, dans le cas où elle se rattacherait réellement à 
cette c terre légendaire à l'est > découverte par Gillis en 
1707 (par 82^,10' lat. N., suivant la carte de van Keulen), 
égalerait au moins le Spitzberg en étendue. La mer Glaciale 
de l'est était parsemée de lourdes glaces flottantes ; mais 
aussi loin que la vue pouvait porter on découvrait des places 
libres et des canaux praticables. Dans de telles circonstances 
je n'aurais pas regardé comme une témérité d'aborder sur la 
terre de Gillis, et j'aurais tenté l'aventure si j'avais été com- 
plètement libre. > A propos de ce rapport, le D' Petermann 
établit une distinction que nous croyons fondée entre les 
terres aperçues et désignées dans les relations par le nom de 
terre de GiUis. D y a la langue de terre vue par l'expédition 
suédoise par 79" lat. N., la grande terre élevée vue par 
MM. de Heuglin et de ZeU en 1870 par 78<' lat. N. et enfin la 
terre énigmatique et insignifiante qu'on trouve sur les an- 



182 BULLETIN. 

ciennes cartes comme signalée par le capitaine Gillis en 
1707. Un avenir prochain, il faut Tespérer, nous appr^idra 
si toutes ces terres existent réellement, si elles sont contiguês 
et forment un continent, ou si ce sont les îles d*un archipel. 

Directions pratiques. — « Si, dit M. de Heuglin, je me trou- 
vais dans le cas d'entreprendre un second voyage dans ces 
régions, je ferais mon possible pour arriver à TOuest-Spitz- 
berg au commencement de juin. Ty passerais 1 Va mois 
ainsi que dans le ]\t^rd-Ouest, et je ne m'-avancerais pas vers 
l'est avant le milieu d'août. Avec l'état constamment variable 
des glaces, il est impossible de déterminer quelle est la meil- 
leure route à suivre pour gagner ces parages orientaux; si 
c'est en passant le détroit d'Hinlopen, en tournant par le N. 
la terre du Nord-Est, en traversant le Storfiord ou en lon- 
geant dans la direction de l'E. l'archipel des Mille Des. En 
tout cas, l'accès de la terre de Gillis doit offirir, si Ton part 
du sud, moins de difficultés que si l'on part du S.-O., dn dé- 
troit d'Hinlopen ou de celui de Walter Thyme. Sur ce der- 
nier du moins il ne se trouve aucun port sûr où l'on puisse 
attendre un moment favorable pour se diriger au N.-E. *. 

^ L'accès par le nord est loin d'être impossible. Dans son expé- 
dition de 1868, le capitaine Koldewey se trouTa sur la c6te de la 
terre du Nord-Est (Spitzberg) en relations avec un Norwégien, le 
capitaine Tobiesen, qui fréquente ces parages depuis nombre d'an- 
nées. Tobiesen loi raconta que dans l'été de 1864, d'une des lies 
de la côte orientale de la terre du Nord-Est, il avait va à l'est 
une mer partout navigable et très-distinctement la terre de Gillis. 
n avait réussi à s'en approcher jusqu'à quelques milles de dis- 
tance. Autant qu'il avait pu en juger, cette terre se compose de 
plusieurs iles, qui s'étendent vers le N. peut-être jusqu'à 8(K lafc., 
mais qui ne dépassent pas au sud les sommets neiges vus par les 
Suédois et consignés sur leur carte. D'autres chasseurs de morses 
avaient assuré que de temps en temps, en partant du détroit 
d'Hinlopen, on peut approcher très-près de cettte terre orientale. 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 183 

L'av^mt-terre en forme de table du Gillisland que nous 
avons aperçue, n*est pas à plus de 60 milles marins (25 
lieues) de la côte la plus orientale du Spitzberg. Hais il sera 
toujours chanceux de s'y rendre avec un grand bâtiment à 
voiles, parce que l'on dépendrait trop du vent, et qu'on ne 
pourrait qu'avec peine se tirer des glaces qui souvent che- 
minent dans un sens opposé. Je préférerais faire le Irsget 
dans un bon bateau muni de rames. Une pareille embarca- 
tion peut mettre à la voile si le vent est favorable ; elle n'est 
gônée ni par le vent contraire, ni par le calme ; elle permet de 
profita des canaux étroits; dans un cas extrême elle peut 
être tirée et mise à l'abri sur la glace ; elle n'aura vraisem- 
blablement jamais à lutter contre une très-grosse mer, la 
glace servant partout de brise-lames. Il faut seulement avoir 
soin d'emporter le plus de provisions et d'engins de chasse 
et de pèche que possible. 

Mais le bâthnent de beaucoup préférable serait un bateau 
à vapeur, petit et solide, pourvu d'une roue à scie; mais uni- 
quement pour débiter le bols flotté dont on pourrait faire 
d'utiles provisions. L'application des scies à la glace me pa- 
rait en effet manquer son but dans la plupart des cas. Le 
plus grand danger que coure un vaisseau c'est d'être en- 
fermé entre des blocs énormes, eu égard surtout à la gran- 



ité caintaine Eoldewey ajoute qu'il n'a aucune raison de douter de 
l'ezactîtade de ses renseignements. Car la constitution seule de la 
l^lace autorise à penser qu'il doit y avoir, quelquefois au moins, 
une mer libre entre la terre de Gillis et le Spitzberg. Toute la 
glace qu'il y yit, à l'exception des grands blocs provenant des gla- 
ciers, n'avait pas plus de 2 à 3 pieds d'épaisseur et ne comptait 
pttsi^as d'un hiver. H est donc vraisemblable que presque chaque 
muée les tempêtes de l'équinoxe, qui se déchaînent en septembre 
et en octobre, brisent complètement la glace déjà ramollie, et ou- 
vrent Paccèa à la terre de Gillis. Peut-être en août est-il d^à pos- 
sible d'y pénétrer avec un vaisseau. 



184 BULLETIN. 

dear de ces masses et à la rapidité de leur marche. Or le 
meilleur préservatif en pareil cas serait peut-^tre on système 
de fortes poutres servant d'éperons, pour empêcher le choc 
d'une montagne de glace contre celle près de laquelle le 
vaisseau se trouverait ou aurait cherché un abri. Il va sans 
dire que de pareilles poutres devraient flotter et ne pas être 
rigidement unies au bâtiment ^ 

Le fait qu'on a jusqu'à présent tiré très-peu de parti de la 
vapeur dans la navigation des mers polaires, ne prouve rien 
contre l'emploi qui pourrait en être fait. Les baleiniers s'en 
servent peu, vraisemblablement par économie, et tout porte 
à croire que des bâtiments à voiles auraient encore moins 
réussi que ceux à vapeur, dans les circonstances où ceux-d 
n'ont pas eu tout le succès désiré. H est dans la nature des 
choses que des bateaux à vapeur donnent de bons résultats 
dans tous les cas où l'on doit profiter du premier moment 
favorable, et chacun sait si ces cas sont rares dans les mesrs 
arctiques. 

M. de Heuglin sgoute qu'indépendamment du résultat 
scientifique, une exploration de la terre de GilÛs serait d*nne 
certaine importance commerciale. On peut prévoir en effet 
l'extinction prochaine des animaux à huiles dans les parages 
du Spitzberg, si les mauvaises affaires qu'y font maintenant 
les chasseurs de morses et de baleines ne met pas forcément 
une pause à leurs entreprises, ou s'ils ne trouvent pas plus 
à l'est un nouveau champ à exploiter. C'est le motif des ex- 
péditions tom'ours plus nombreuses qui se dirigent vers la 
Nouvelle-Zemble. 

^ n nous semble que M. de Heuglin Mi trop peu -de cas de la 
scie à glace, qui doit bien avoir sa raison d'être puisque l'on con- 
tinue à s'en senrir. Sans doute elle ne peut pas sauver un navire 
d'un danger tel que celui dont parle M. de Heuglin ; mail elle 
pourra, par exemple, lui rendre l'éminent service de le dégager 
des étreintes d'un glaçon qui l'entratne, et de lui permettre de ga- 
gner une mer ouverte oh il sera libre de ses mouvements. Voir 
Globe, fasc. préc. Bul. p. 70. 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 185 



Le Grcenland au point de vue géogrqphique^ 
orographique et glaciaire. 

M. le lieutenant Payer, attaché à Texpédition allemande au 
pôle Nord de 1869-70, a publié dans des journaux deux ar- 
ticles relatifs au sujet que nous annonçons. La nouveauté 
des renseignements quMl donne et leur exactitude, nous en- 
gagent à les faire succinctement connaître à nos lecteurs, en 
les prévenant qu'il s'agit spécialement de l'Est-Grœnland, 
bien moms visité et bien moins connu que l'autre. 

Si l'on jette les yeux s sur un globe terrestre ou sur une 
carte des régions arctiques^ le Grœnland apparaît comme 
une grande péninsule dont la partie nord se perd dans l'in- 
connu, et qui semble aussi compacte, aussi peu dentelée que 
l'Afirique australe ; l'intérieur n'est qu'un espace où l'imagi- 
nation peut se donner carrière. C'est que le voile n'est pas 
encore levé qui couvre cette région immense. Sa position 
isolée et reculée vers le pôle, son affreux climat, sa stérilité» 
Phorreur que les rares habitants de la côte occidentale ma- 
nifestent pour l'intérieur de leur pays, tout contribue à 
éteindre le désir ardent de découvertes dont il faudrait être 
animé pour y affronter les privations et les fatigues d'un 
voyage d'exploration. 

Cependant le Grœnland semble devenir depuis quelques 
années l'objectif de nouvelles entreprises scientifiques, soit 
que le champ des découvertes géographiques commence à 
se rétrécir ailleurs, soit que l'intérêt qui s'attache maintenant 
à la question polaire ait rappelé l'attention sur les terres y 
rentrant de la façon la plus naturelle. Sans parler des 
Toyages de Kane, de Hayes, de Whymper, etc., nous dbons 
que dans le courant de l'été de 1871 devait s'effectuer vers 



186 BULLETIN. 

r intérieur du Grœniand une expédition scientifique saédoise, 
entourée de toutes les ressources possibles et de laquelle on 
est en droit d'attendre d'importants résultats K 

La côte occidentale du Grœniand beaucoup plus accessible 
est aussi la seule habitée, et possède, comme on sait, quel- 
ques établissements danois. L'orientale bloquée par les glaces 
depuis plusieurs siècles, n'a été que rarement visitée et sur 
quelques points seulement ; elle figure sur la carte comme 
une simple ligne ondulée. Mais ce dessin est loin de corres- 
pondre à la réalité, et les navigateurs qui ont pu suivre cette 
côte d'un peu près s'accordent à la représenter comme 
beaucoup plus entamée qu'on ne le croit. Os ont dû même 
employer pour désigner ces échancrures, dont ils ignoraient 
la nature et l'étendue, le mot d'entrée (Eintritt, Iiùet) qui ne 
préjugeait rien. Dans le premier quart de ce siècle, le navi- 
gateur anglais Scoresby avait découvert deux fiords dans 
lesquels il a pénétré et qui ont reçu les noms de Davy et de 
Scoresby; et il était arrivé à croire que le Grœniand, si com- 
pact en apparence, n'est qu'un archipel. 11 s'appuyait sur de 
vagues rapports des Esquimaux ; sur l'analogie avec les pays 
situés entre les baies d'Hudson et de Baffln qui ont fini par 
se décomposer en îles; enfin, sur le fait que dans les fiords 
qu'il avait découverts, un courant prononcé portait constam- 
ment àe l'ouest à l'est et semblait indiquer une communica- 
tion entre deux mers. 

Cette opinion de Scoresby vient d'être corroborée par une 
découverte de la dernière expédition allemande an pôle 
Nord. Cette expédition devait, en s'acheminant v^rs le pôle, 
serrer de près la côte de l'Est-Grœnland au nord de 74% 
l'explorer et la relever. Or nos lecteurs savent qu'entre au- 



^ Cette expédition a été modifiée. Voir le fascicule précédent, 
Bulletiii, p. 84. 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 187 

très résultats de cette expédition, on doit compter la décou- 
verte par 73* lat N. d'un nouveau fiord, auquel M. Payer en 
sujet respectueux a donné le nom de son souverain François- 
Joseph. Le vaisseau la Germania a pénétré par là au delà du 
tiers de la largeur du Groenland à cette latitude, et du haut 
d'une montagne on a vu le. fiord se ramifier du côté du 
S.-0. et se perdre à un horizon qui n'avait rien de terrestre. 
M. Payer est convaincu qu'il se réunit avec ceux de Davy et 
de Scoresby (situés plus au sud), et n'hésite pas à admettre 
que le Grœnland est un réseau (complex) d'Iles. 

Aux raisons alléguées précédemment il en <goute deux au- 
tres. La première est tirée de la salure des eaux. On observe 
que tous les golfes étroits d'entrée et qui reçoivent une 
quantité considérable d'eau douce, ont l'eau fort peu salée ; 
le plus connu est le golfe de Finlande. Or le fiord François- 
Joseph, où se déchargent les émissaires d'innombrables gla- 
ciers, a l'eau aussi salée que le reste de la mer Arctique et 
doit par conséquent, pour que la compensation s'établisse, 
communiquer avec elle autrement que par une entrée fort 
peu large. 

La seconde raison, la plus concluante aux yeux de 
M. Payer, c'est qu'on ne trouve pas au Grœnland les grandes 
Yailées longitudinales qui caractérisent les continents, n a 
parcouru sur la côte un espace de 5 degrés de latitude (125 
lieues), là où le Grœnland a 240 lieues de largeur environ de 
Test à l'ouest. Or si l'on fait passer la ligne de partage des 
eaux à peu près par le milieu de cette distance, le Grœnland 
qui a été jadis dans les mêmes conditions climatériques que 
nos contrées, (ce que prouvent. ses fossiles) devrait avoir 
des vallées d'érosion de 110 à 130 Ueues de longueur. Mais ce 
n*est nullement le cas. M. Payer n'a pas rencontré un cours 
d*eaa qui eût plus de 8 à 9 lieues de développement longi- 
tadinal; partout des crêtes voisines de la mer, des vallées 



188 BULLETIN. 

fortement inclinées à parois presque verticales; point de pays 
de transition. Il voit là tous les traits qui caractérisent des 
îles montagneuses. 

Ici nous devons faire des réserves; nous croyons que 
M. Payer va trop loin dans ses hypothèses et sa généralisa- 
tion. Partir de Tidée que la ligne de partage des eaux d*un 
massif continental se trouve vers le milieu de ce massif, 
c*est faire abstraction de faits contraires et bien notoires; 
quand ce ne serait que TAmérique du Sud, dont la côte occi- 
dentale présente du reste un aspect général tout à fait sem- 
blable à celui de la côte de TEst-Groenland, avec les mêmes 
particularités physiques. Pourquoi de courtes vallées d'éro- 
sion n'aboutiraient-ellas pas à un plateau central, comme le 
grand plateau asiatique ? Nous ne pouvons oublier que dans 
le nord et Touest du Groenland existent des glaciers dont 
rétendue correspond à celle de nos fleuves, qu'ils représen- 
tent dans les régions polaires ; tels sont ce glacier de Hum- 
boldt, exploré par Kane et par Hayes ; ce glacier aboutissant 
à la côte occidentale, que le professeur NordensKJôld a re- 
monté pendant deux jours dans le courant de Tété de 1870, 
sans que rien lui indiquât qu'il fût arrivé seulement au mi- 
lieu. En admettant donc qu'il est infiniment probable que 
tout ou partie du Grœnland méridional forme un ardiq>el, 
nous réserverons le septentrional pour lequel l'assertion 
nous parait au moins hasardée. 

Quoi qu'il en soit de ces questions que l'exploration seule 
peut trancher, M. Payer représente la portion dii Grœnland 
qu'il a visitée comme un pays montagneux, à vallées étroites^ 
à crêtes abruptes, à cimes déchirées et élevées (l'une a 
14,000 pieds), formant un ensemble bouleversé où il est im- 
possible de reconnaître un système général. Pour en don- 
ner une idée, il invite le lecteur à supposer que la mer en- 
vahisse nos Alpes jusqu'à une hauteur de 8000 pieds, et à se 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 189 

représenter l'aspect qu'offrirait la contrée : de hauts massife 
épars s'élevant jusqu'à 14,000 pieds, et formant des groupes 
d'Qes dont les contours seraient tracés par des parois gigan- 
tesques ayant jusqu'à 7000 pieds, et surgissant brusquement 
de l'eau bleu foncé de fiords d'une immense profondeur. 
Tel est le Grœnland. 

M. Payer estime que ces montagnes du Grœnland sont 
bien plus considérables que nos Alpes, et il en donne les rai- 
sons suivantes. Au Grœnland, la hauteur absolue se confond 
avec la hauteur relative O'altitude avec l'élévation). Par con- 
séquent des cimes de 12,000 pieds dans les Alpes correspon- 
dent à celles de 7000 pieds dans ces régions arctiques ; car 
de telles cimes chez nous appartiennent à des vallées qui ont 
déjà 5000 pieds d'altitude, et la hauteur relative du Mont- 
Blanc ne dépasse guère 10,000 pieds. Les pentes latérales 
des vallées de nos hautes Alpes ont une inclinaison de 20® 
à 30°, tandis que les fiords du Grœnland sont enfermés à la 
lettre entre des murs énormes de rochers. Toutes les fissures 
et les vallées sont remplies de glaciers dont les émissaires ne 
sont pas de simples torrents, mais des fleuves quelquefois 
aussi grands que le Wéser à Brome. La profondeur des 
fiords est si considérable que souvent à 3000 pieds on ne 
trouve pas le fond. Enfin des montagnes isolées s'élèvent à 
une immense hauteur sur une base relativement très-petite. 
« En regard de pareilles dimensions, dit M. Payer en termi- 
nant, on comprendra que nos Alpes ne peuvent aspirer qu'au 
lUe de montagnes moyennes dans le développement plasti- 
que de la terre. > 

Cette appréciation, peut-être exagérée, fait cependant com- 
prendre l'effet grandiose des montagnes du Grœnland consi- 
dérées dans leur ensemble. Leur aspect est tout à fait celui 
qui se présente au spectateur arrivé au sommet d'une de nos 
hantes cimes un peu reculées : un panorama confus de som- 

BULLETDI, T. X, 1871. 18 



190 BULLETIN. 

mets neigeux et de crêtes abruptes, de toutes formes et de 
toutes dimensions^ mais sans un seul coin du tableau qui ait 
la moindre apparence riante ou pittoresque. Tout est gigan- 
tesque, froid, glacial. 

La nature des roches et la configuration des pentes sont 
pour beaucoup dans cet effet. Aux Alpes, les roches graniti- 
ques, syénitiques et gneisiques qui forment le centre du sys- 
tème de soulèvement, sont bien loin d'occuper la majeure 
partie de la région montagneuse. Au Groenland au contraire, 
ce sont elles qui, associées au basalte encore plus sombre et 
plus abrupte, se montrent partout et dessinent le relief, mal- 
gré les formations postérieures qui les recouvrent. De là ces 
pentes raides, ces immenses parois verticales, ces plateaux 
inaccessibles, cette teinte lugubre dont la neige redouble la 
tristesse. Les îles côtières elles-mêmes semblent des bastions 
dressés au milieu des flots : elles ont toutes la forme de pla- 
teaux à bords abruptes, qui dépassent de peu et rarement 
l'altitude de 2000 pieds. 

Ce que nous avons vu jusqu'à présent doit faire préjuger 
à nos lecteurs qu'une ascension de quelque haute cime du 
Groenland n'est pas chose facile. En effet, M. Payer qui s'est 
acquitté plus d'une fois de cette tâche, n'en fait pas une 
peinture encourageante. Quand le voyageur a débarqué (ou 
a quitté la glace de la mer) et se dispose à gagner le bas des 
pentes, il lui faut d'abord labourer péniblement la vase, tout 
ce qui est plaine grande ou petite devenant un marais durant 
le froid été de ces contrées. Il est fréquemment arrêté par 
des cours d'eau dont nous avons vu plus haut les dimensions, 
et qu'il doit passer à gué sans monture. Les glaciers propre- 
ment dits sont encore, pour des raisons que nous verrons 
plus loin, la partie la plus facile du trsy'et; mais les névés (qui 
occupent habituellement la moitié de leur longueur) sont 
trop souvent inabordables à cause de l'inconsistance et de la 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 191 

profondeur des neiges. Enfin les cimes, pour peu qu'elles 
s'élèvent en se détachant des massifs, sont d'une raideur tel- 
lement uniforme avec leur revêtement de neige qu'on ne 
peut songer à les attaquer. M. Payer aurait voulu tenter Tas- 
cension de la cime de 14,000 pieds qu'il a découverte; mais 
voyant que pour arriver au sommet il lui faudrait tailler 
un escalier de 5000 pieds, il renonça prudemment à rentre- 
prise \ 

Ceci nous conduit à Texamen spécial des glaciers. 

Avant de s'en occuper, M. Payer a cru devoir combattre 
une idée, ou si l'on aime mi^ux, une expression erronée gé- 
néralement reçue en géographie : c'est celle de Umite infé- 
rieure des neiges éternelles. D'après la définition qu'en doi^- 
nent les traités, cette limite serait une courbe commençant 
sous l'équateur à une certaine altitude, s'abaissant par degrés 
à mesure qu'elle se rapproche des pôles, et finissant par at- 
teindre le niveau de la mer. Cette définition implique l'idée 
qn'athdessus de cette limite la neige ne disparait plus des 
endroits oà elle a pu prendre pied ; et c'est cette idée que 
M. Payer trouve en désaccord avec les faits. Dans nos Alpes, 
maint endroit se dégarnit de neige toutes les années qui est 
bien au-dessus de la limite présumée, mais c'est surtout dans 



^ Sur la côte occidentale du Grœnland, on a constaté en cer- 
tains endroits des soulèvements du rivage, et des affaissements en 
d'antres. Sur la côte orientale, M. Payer n'a pu constater que 
des soulèvements, très-prononcés sur la côte N.-E. de la grande 
Ile Shannon et sur la ligne de côtes qui va de l'est à l'ouest du cap 
Brœr Ruys à l'entrée Mackenzie. Dans ces localités, l'effet érosif 
de l'ancienne lame se manifeste dans un système de hautes assises 
superposées, à arêtes distinctes, que l'on reconnaît d'une manière 
finH[>pante quand il y a peu de neige. Les étages isolés sont cou- 
verts de ce fin détritus qui est particulier aux rivages de la mer. 
Ces nombreuses terrasses arrivent dans l'Ile Shannon à la hauteur 
d'environ cent pieds. 



192 BULLETIN. 

les régions arctiques que le désaccord est évident. D'après la 
loi d'abaissement admise, cette limite des neiges atteindrait 
le bord de la mer à peu près à la latitude du cap Nord. Or la 
Nouvelle-Zemble qui est de quelques degrés plus septen- 
trionale et qui a Tun des étés las plus froids que l'on con- 
naisse, perd toutes les années la majeure partie de ses neiges 
et nourrit des troupeaux de rennes. Il en est de même du 
Grœnland plus reculé vers le nord et du Spitzberg par 78* et 
79** lat. N. M. Payer estime qu'il serait plus exact de dire 
qu'au-dessus d'une certaine limite qui varie assez régulière- 
ment avec la latitude, la neige Q^rsiste dans les endroits où 
son accumulation (qui abaisse la température ambiante), des 
(jrconstances locales, l'orientation, etc., l'empêchent de dis- 
paraître durant l'été, et forme ces immenses réservoirs ou 
névés, qui deviennent plus bas des glaciers si la configuration 
du sol et la latitude le permettent. Il voudrait donc qu'on 
substituât à la locution limite inférieure des neiges éternelles^ 
celle de limite iivférieure des névés, qui lui parait plus ration- 
nelle et plus exacte. 

Cela dit, M. Payer constate que le développement des gla- 
ciers du Grœnland est énorme^ dépassant de beaucoup tout ce 
que nous connaissions jusqu'à présent: toute vaHée aboutis- 
sant à des hauteurs de 4000 pieds contient un glacier. Ces 
glaciers, comme ceux de nos Alpes, varient beaucoup de lon- 
gueur et de volume suivant l'miportance des névés qui les 
alimentent et leur distance de la mer. La température 
moyenne de l'année, qui chez nous en détermine la limite 
inférieure, n'a plus aucune influence au Grœnland ; tout Ra- 
cler primaire suffisamment alimenté arrive à la mer. Vu la 
structure des côtes, il aboutit habituellement à une paroi ver- 
ticale d'où tombent ces masses énormes qui constituent les 
montagnes de glace flottantes. D'autres fois il s'avance dans la 
mer à une certaine distance, et il n'est pas rare qu'il enva- 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 193 

hisse des récifs et des ilôts ; Tépoque glaciaire en offre du 
moins des exemples. 

La longueur des glaciers varie beaucoup, comme on doit 
s*y attendre pour les mômes raisons que dans nos monta- 
gnes, en substituant la mer aux basses vallées. M. Payer en a 
vu un qui n*avait pas moins de 16 à 17 lieues dans le déve- 
loppement de son axe longitudinal. 

Étudiant la constitution, la structure intime de ces gla- 
ciers, M. Payer constate d'abord que la glace en est d'un 
blanc verdàtre, où le vert est plus ou moins prononcé. D'a- 
près les rapports des navigateurs, cette couleur persiste dans 
les montagnes flottantes et semble devenir plus vive ; c'est 
du moins à cette coloration combinée avec une certaine opa- 
cité, qu'ils distinguent du premier coup d'oeil la glace de 
glacier de la glace de mer qui est bleue et transparente. La 
glace de nos glaciers est bleue; pourquoi est-elle verte dans 
les régions arctiques ? C'est ce que la science aura à nous 
apprendre. 

Cette glace diffère encore de la nôtre par sa contexture. 
Elle est beaucoup moins compacte et moins dure, le grain en 
est plus grossier, la nature plus élastique, plus plastique. 
Aussi l'aspect des glaciers du Grœnland diffère-t-il notable- 
ment de celui des nôtres, en ce qu'ils sont moins accidentés, 
moins tourmentés. Ils ont sans doute des crevasses et en 
grand nombre, mais ces crevasses ne sont ni bien larges ni 
bien profondes ; on ne remarque pas à la jonction des em- 
branchements, aux accidents de terrain, ces rimaies béantes, 
ces bouleversements, ces chaos si fréquents dans les Alpes. 
Aussi n'est-il ni bien dangereux ni bien difficile de parcourir 
ces glaciers; mais tout change aux névés, La neige y est si 
meuble et si peu profonde, au moins dans la plupart, qu'on 
ne pomTait s'y hasarder sans être englouti. Cette accumula- 
tion tient à une circonstance météorologique particulière à 



194 BULLETIN. 

ces contrées. Dans le courant de Thiver il s'y déchaîne des 
tempêtes du N.-E. dont les tourmentes de nos Alpes pavent 
donner une idée affaiblie. Ces orages balaient la neige fine et 
sèche de la surface gelée de la mer et du continent, et la dé- 
posent derrière les crêtes et autour des cimes qui font obs- 
tacle à leur furie. De là des entassements vraiment formida- 
bles. 

Du reste, les moraines de toute espèce et les diverses par- 
ticularités du genre se retrouvent dans les glaciers du Groen- 
land, qui ont aussi leur mouvement. M. Payer regrette beau- 
coup que la brièveté du temps dont il pouvait disposer ne 
lui ait pas permis de multiplier les observations sur ce point 
important. Il n*en a fait qu'une seule qui accasait une mar- 
che de 5 pouces par jour; encore ne la donne-t-il pas comme 
bien concluante. 

Enfin, un dernier trait et des plus importants : comme ceiix 
de nos latitudes, les glaciers du Grœnland ont énormément 
reculé, et ce pays a eu comme les nôtres l'époque gladaire. 
Voici ce que dit à ce sujet M. Payer. 

< Déjà dans Tautomne de 1869 j'avais remarqué quelques 
dépôts morainiques et des roches polies sans glaciers dans le 
voisinage. Un second et grand voyage avec traîneau d'envi- 
ron 80 lieues, que j'entrepris à la fin d'octobre et au com- 
mencement de novembre, par conséquent dans un temps 
assez restreint, m'a permis de faire de précieuses observa- 
tions relatives à la question glaciaire. Un fiord que nous ve- 
nions de découvrir et que nous avions appelé fiord if/roUen^ 
nous parut tout à coup se terminer à 1 7a lieue au nord du 
point où nous étions parvenus par une barrière d'un blanc 
mat, dont le brouillard nous empêchait de constater la vraie 
nature. Elle se révéla enfin à nous comme la puissante paroi 
terminale d'un glacier. Quelque naturelle que fût cette dé-. 
couverte, elle nous surprit cependant tous ; car malgré la 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 195 

distance nous reconnûmes que nous avions affaire à un gla- 
cier primaire de Tordre le plus relevé. Une exploration fut 
aussitôt résolue. Après avoir marché 1 heure V, d'un pas in- 
certain sur la glace du fiord unie comme un miroir, nous 
arrivâmes à une roche conique de 300 pieds de haut, com- 
plètement isolée, en face et à peu de distance de la gigan- 
tesque paroi. Yis-à-vis, au bord du flord, se dressait un avant- 
corps tout à fait semblable. Derrière, un mur de glace qui 
n'en était séparé que par un lit de décombres se dressait en 
courbes sauvages au-dessus d'une colossale moraine termi- 
nale. C'est là que se sont présentés des spécimens du mou- 
vement glaciaire tels que je n'en avais jamais vu encore et 
que je n'en ai pas vu depuis de pareils. La surface du ro- 
cher conique était complètement polie, et ondulée en un 
système de plis parallèles, de concavités' ayant jusqu'à 
trois toises de profondeur. Ces plis parcouraient le ro- 
cher sous un angle de S*" vers le sud, inclinaison générale 
correspondant à celle du glacier ; des saillies expliquaient 
quelques déviations locales. Parallèlement aux grandes con- 
cavités couraient partout des sillons plus petits qui avaient 
jusqu'à un poucQ de profondeur. Les premières étaient dues 
^ux oscillations du glacier et à l'inégalité de sa retraite ; les 
seconds avaient été produits par des blocs que le glacier en 
passant pressait contre ses parois. 

Partout où un changement favorable dans l'inclinaison du 
rocher le pennettait, il était couvert de blocs erratiques ag- 
glomérés ou épars, mesurant jusqu'à un mètre cube ; le roc 
isolé en était couvert. Au pied des parois du flord s'étendaient 
des moraines latérales, rangi^es en terrasses les unes au- 
dessus des autres; évidemment le grand glacier avait aban- 
donné ces endroits-là depuis longtemps. En traversant une 
plaine de décombres couverte d'étangs gelés, nous attei- 
gnîmes la moraine terminale haute de 180 pieds, par-dess(is 
laquelle descendaient en cataractes gigantesques les émis- 



196 BULLETIN. 

saires alors gelés. Quels déluges doivent se précipiter dans le 
Bord durant les semaines où le soleil ne se couche pas 1 

Du haut de la crête de la moraine terminale, Tamas d!é- 
boulis descendait à une profondeur de 40 pieds sur le bord 
le plus extérieur du glacier. Ce fleuve d'un bleu d'azur (tî) 
et parfaitement net ^ s'élevait en groupes confus, proémi- 
nents^ confluents^ mais sans ces arêtes tranchantes qui carac- 
térisent la dislocation des glaces de nos Alpes; ce qui, avec 
les raisons déjà données, explique l'évaporation rapide de la 
surface durant le long jour polaire. 

La glace était parfaitement unie et j'eus de la peine à ga- 
gner une ondulation élevée; car je portais le théodolite, son 
pied, un album, un marteau, des pierres et des plantes, et je 
devais hisser mon compagnon dont les pieds blessés étaient 
enveloppés de morceaux de peau d'ours en guise de souliers. 

Alors je pus en quelque sorte mesurer de l'œil le 0acier. 
Je comptai cinq grands composants qui, par une pente raide 
et quelquefois dans un désordre sauvage, descendaient entre 
les parois du fiord ^ de crêtes élevées qui semblaient le bord 
d'un plateau. Évidemment ces brèches gigantesques des pa- 
rois s'étaient formées par une érosion de la glace prolongée 
durant des milliers d'années. Ce Pasterze groenlandais avait 
dû rempUr autrefois tout le fiord ; c'est ce que prouvaient 
avec la dernière évidence les magnifiques parois de syénit- 
granit, polies jusqu'à une hauteur de 700 pieds au fond, de 
500 à l'entrée de la vallée, formant un plan régulièrement 
incliné, nettement limité, au-dessus duquel les rochers s'éle- 
vaient rudes et crevassés. Le lendemain, je remarquai au 
pied méridional des roches qui forment le cap Antonia, une 

^ En souvenir de sa patrie, M. Payer appeUe le glacier Pastene 
et la montagne Grossglockner. 

' M. Payer conserve habitaeUement ce nom au prolongement 
d'un golfe sur terre. 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 197 

vieille moraine haute de 500 pieds et bien conservée. La 
crête de ce mur de décombres datant de plusieurs milliers 
d'années, se dressait comme le faite d*un toit au milieu des 
ébouUs. 

Un autre grand glacier plus enfoncé dans Tintérieur du 
Groenland, dont la pente moyenne pouvait être de 8 à 10 de- 
grés et qui possédait 5 moraines médianes distinctes, comp- 
tait 5 moraines latérales que te fleuve de glace en diminuant 
avait laissées sous forme de terrasses, et qui étaient déjà 
partiellement couvertes de quelque végétation. » A. B. 

(Extrait des Mittheilungen.) 



198 BULLETIN. 



NOïïySLLES GÉO&EAFHiaTTES 



Une séance de la Société Royale de Géographie^ à Londres. 
— Le lundi 10 juillet, la Société de Géographie de Londres a 
tenu une séance spéciale dans la salle de TUniversité, séance 
qui a été honorée de la présence de Tempereur du Brésil, 
membre honoraire de la Société depuis 1866. A rouverture, 
le président sir Arthur Rawlinson, a salué le noble étranger, 
non pas tant à cause de sa qualité de Souverain d*un grand 
empire qu'à cause du zélé et de la persévérance avec lesquels 
il s'est prévalu de sa position élevée pour soigner les intérêts 
de la science en général et de la géographie en particulier, 
n a montré déposés sur le bureau trois grands volumes de 
magnifiques cartes et de descriptions topographiques de di- 
verses parties du Brésil, pubUcation qui est due aux soins de 
l'Empereur et qui atteste l'intérêt éclairé qu'il prend aux 
travaux géographiques. Fondateur de l'Institut Historique et 
Géographique de Rio Janeiro, il se montre animé du même 
esprit que son fameux ancêtre le prince Henri le Navigateur. 

Sir H. Rawlinson a lu ensuite à l'assemblée une lettre de son 
ancien président sir R. Murchison, exprimant ses sentiments 
de reconnaissance et de respect pour l'auguste visiteur. 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 199 

En retour d'un accueil si cordial, TEmpereur a adressé 
quelques mots en français à rassemblée. D a dit que Tob- 
jectif des travaux de la Société était pour lui du plus haut 
intérêt ; qu'étant un lecteur et un admirateur assidu des pro- 
ductions littéraires anglaises, il avait toujours suivi avec at- 
tention les délibérations de la Société de Géographie aussi 
bien que celles des autres associations scientifiques de la 
Grande-Bretagne. Aussi avait-il saisi avec empressement 

• 

toutes les occasions qui se présentaient à lui d'assister aux 
séances des corps savants de la grande métropole. Il a re- 
mercié sir H. Rawlinson des sentiments affectueux qu'il avait 
exprimés, se félicitant de les avoir entendus de la bouche 
d*un homme dont il connaissait depuis longtemps la haute 
capacité philologique et les grandes découvertes en archéo- 
logie, n a ensuite témoigné le chagrin que lui causait l'état 
maladif de sir R. Murchison pour lequel il éprouvait une 
grande admiration et dont il avait suivi longtemps la car- 
rière, et formé le vœu que ce savant pût encore assister aux 
séances de la Société. 

1^ G. R. Markham a lu ensuite un mémoire sur < les races 
des Andes péruviennes et sur les communications entre les 
Andes et F Atlantique. » La partie de ce mémoire relative aux 
Incas et à d'autres tribus civilisées des Andes, est un extrait 
d'un ouvrage plus étendu, fruit de recherches originales 
dans les meilleures autorités, et qui sera publié avec une 
nouvelle carte des Andes du Pérou dans le Journal de la 
Société. En parlant de tant de cours d'eau navigables qui du 
pied des Andes coulent vers l'Atlantique à travers de fertiles 
régions, M. Markham a signalé les immenses services rendus 
à la science, au commerce et à la civilisation, par la mesure 
libérale qu'a prise en 1867 le gouvernement du Brésil, d'ou- 
vrir l'Amazone aux vaisseaux de toutes les nations. 

Une discussion animée a suivi la tecture de ce mémoire : 



200 BULLETIN. 

les orateurs ont été le comte de Derby, le capitaine Osbom, 
MM. Gerstenberg, Howard, Searte ( médecin attaché aux éta- 
blissements péruviens du Haut-Maragnon) et Bâtes (célèbre 
comme naturaliste et comme voyageur). Le comte de Derby 
en particulier a dit que, bien qu'il fût allé dans TAmérique 
du Sud, il n'avait pas eu la chance de mettre le pied sur le 

• 

territoire brésilien. Mais tous ceux qui ont joui des aspects 
de ce magnifique continent peuvent se faire une idée de ce 
qu'il y a de gloire et de beauté dans la nature. C'est. un de- 
voir pour l'Angleterre d'être en bons termes avec toutes les 
nations ; mais il y a de fortes raisons pour que ces tennes 
soient les meilleurs avec le Brésil. Chacun des deux pays 
possède ce qui manque à l'autre. L'Angleterre a d'énormes 
capitaux et une habileté sans bornes pour le travail; le Brésil 
d'autre part a un territoire immense avec peu de capitaux et 
une faible population, des ressources considérables mais non 
utilisées. L'Angleterre doit offrir le capital et le travail, et le 
Brésil les employer. Le Brésil est un champ vaste et profitable 
ouvert à l'émigration ; le cUmat en bien des parties convient 
aux Européens. Il y a eu un temps des difficultés diplomati- 
ques entre le Brésil et l'Angleterre ; mais ces difficultés sont 
arrangées depuis longtemps, et il n'y a pas maintenant de 
raisons sociales, politiques ^u économiques pour que les 
deux pays ne soutiennent pas les relations les plus amicales. 

Question du Spitzberg. — On ne se serait guère attendu à 
voir une question diplomatique s'élever à propos de cette 
uttima Thule de nos temps modernes où, pour de bonnes 
raisons, aucun être humain ne séjourne. EUe s'est élevée ce- 
pendant et voici à quel propos. 

Nous avons déjà dit à nos lecteurs que le gouvernement 
de Suède a manifesté l'intention d'établir au Spitzberg une 
station scientifique (observatoire de météorologie) et d'y ad- 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 201 

joindre quelques pêcheurs : un embryon de colonie. Or le 
gouvernement russe s*est ému de cette prétention et a ob- 
jecté, non sans quelque raison au point de vue de ses inté- 
rêts et de sa dignité. Nos lecteurs ont pu s'apercevoir que la 
Russie commence à s'inquiéter des progrès incessants que 
font les pêcheurs Scandinaves dans des eaux qui sont géo- 
graphiquement de son empire, de leur tendance à accaparer 
le domaine utile des mers arctiques. Pour le plus grand profit 
de leur industrie et, disons-le, au grand avantage de la 
science, ces intrépides navigateurs se sont lancés depuis 
quelques années dans les parages de la Nouvelle-Zemble et 
de la mer de Kara, que semblent méconnaître ou abandon- 
ner les populations clair-semées, aussi peu développées que 
peu entreprenantes des côtes russes du voisinage. D'autres 
Russes se sont sentis humiliés d'un pareil état de choses, et 
nos lecteurs savent quels préparatifs ils font pour en sortir. 
En attendant, le gouvernement impérial a protesté contre les 
intentions manifestées par la Suède à l'endroit du Spitzberg, 
en s'appuyant à ce qu'il parait sur le droit de découverte ou 
de premier occupant ; et il est vrai de dire que les marins 
rasses ont été dans les temps modernes d'assidus explora- 
teurs de cet Archipel. La Suède a cédé par convenance si ce 
n'est par conviction. Son ambassadeur à la cour de Saint- 
Pétersbourg, M. de Bjœmstiema, a cru devow réfuter dans 
une lettre, adressée au Journal de Saint-Pétersbourg, les 
assertions qui attribuaient à la marine russe la découverte 
de ces terres glaciales. Suivant le diplomate suédois, le 
Spitzberg a été fréquenté et exploité par des marins de bien 
des nations; mais aucune ne peut s'en attribuer authentique- 
ment la découverte et aucune n'en a revendiqué la possession. 
Géographiquement ce groupe appartiendrait à la Norwége (?) 
En attendant, ces îles lointaines et glacées cesseront d'être 
Fobjet de convoitises basées sur des droits plus que problé- 



202 BULLETIN. 

matiques; elles resteront désertes, libres et n'appartenant i 
personne. Espérons toutefois qu'on laissera la science y exer- 
cer son paisible empire. 



SecHan de Géographie de l'Assodatian britannique. Session 
de 1871 tenue à Êdimbmrg, — Sous la présidence de IL le 
colonel Yule, l'intérêt qui s'attache d'ordinaire aux trayaux 
de cette section s'est soutenu, bien que nul trait spécial n'ait 
donné à la session une importance particulière comme en 
d'autres circonstances. Les cinq jours qu'elle a duré ont été 
remplis par un travail utile et les discussions ont très-bien 
marché. Dans son discours d'ouverture prononcé le 3 août, 
le président a déclaré ne pas vouloir faire une revue géné- 
rale de la géographie, ni môme esquisser les progrès géné- 
raux de la science durant l'année qui venait de s'écouler, un 
mémoire de sir R. Murchison sur ce sujet ayant été récem- 
ment publié. D s'en est tenu à quelques faits remarquables et 
a insisté surtout sur l'Indo-Chine, objet spécial de ses études. 

Après avoir dit quelques mots de Livingstone, qui figure 
aussi naturellement dans ces sessions annuelles que le budget 
dans une session parlementaire, M. le colonel Yule a signalé 
l'important mémoire de M. Marckham sur les < Levés dans 
l'Inde > et a parlé de l'exploitation des forêts dans ces con- 
trées. Sur ce dernier point l'orateur signale la dilapidation de 
matériaux précieux qui a caractérisé la construction des che- 
mins de fer du pays, dilapidation qui a entraîné une perte 
probablement irréparable. Des myriades de troncs de ieaks 
ont été travaillées et enfouies comme traverses (sleepers) de 
rails, position dans laquelle elles seront certainement décom- 
posées en peu d'années, tandis qu'un peu de réflexion et de 
peine y aurait fait substituer le fer bien plus durable. Le co- 
lonel Yule pense que si un Département des Forêts eût 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 203 

existé plus tôt, il aurait épargné une si mauvaise application 
de matériaux de grande valeur. 

En parlant de Tlnde au delà du Gange, le colonel Yule a 
pris ce nom dans son acception la plus étendue. H a fait ob- 
server que si, chez les anciens, le mot India servait à dési- 
gner le Far East (les profondeurs de l'Est) en bloc et impli- 
quait un grand vague dans la connaissance de ces immenses 
contrées, il coïncidait cependant assez bien avec un fait 
essentiel, Texpansion extraordinaire de Tinfluence hindoue ; 
influence dont on trouve des traces dans la religion ,' les 
mœurs, l'architecture, la langue et la nomenclature de pres- 
que toutes les régions de l'Orient auxquelles le nom d' India 
a été appliqué. Le nom & Indo-Chine donné aujourd'hui à la 
partie continentale de ces régions, énonce aussi un fait vrai ; 
que les influences de l'Inde et de la Chine s'y sont ren- 
contrées et pénétrées, bien que, sur la côte orientale, l'in- 
fluence de la Chine ait été uniquement politique et n'ait pas 
affecté, comme celle de l'Inde, les moeurs, les arts et la reli- 
gion. Le colonel Yule a traité cette partie de son sujet d'une 
manière magistrale et complète. Il a décrit la conflguration 
géographique de la région, et a exposé ce qui s'est fait pour 
arriver à la connaître et y nouer des relations commerciales. 
n a montré que ni le Mékong, ni le Salouenne (Thalwyn) ne 
peuYent être utilisés comme des routes nouvelles pour le 
commerce de Chine, tandis que l'Irawaddy tel que l'a fait 
connaître le major Sladen est navigable. Une fois la Chine 
occidentale pacifiée, on peut raisonnablement espérer que ce 
fleuve deviendra un canal naturel pour le commerce ; et le 
colonel Yule voudrait voir l'influence anglaise s'exercer plus 
directement, transporter les explorations et les levés ofiQciels 
au delà de la ligne exacte des frontières, dût-on même exer- 
cer une pression sur les gouvernements indigènes pour leur 
faire sanctionner de pareilles mesures. 



204 BULLETIN. 

Dans le cours de sa remarquable adresse, le colonel Yole 
a protesté énergîquement contre une proposition avancée 
dans une séance du Comité général, que les sc^ets ethnolo- 
giques ne devaient pas être traités dans la section de Géo- 
graphie. < Les champs des sciences même les plus pures, dit 
Torateur, ne sont pas comme les marks de nos ancêtres 
Saxons, des clairières dans une forêt qui les encadre et éta- 
blit une large barrière entre elles. Leurs cercles se coupent, 
et la branche de science que nous appelons géographie -est 
fortement entamée par d'autres, ou plutôt se compose d'ap- 
propriations d'autres sciences à son but. > Il s'oppose à ce 
qu'elle soit partagée comme la Pologne entre les empires li- 
mitrophes ; l'ethnologie d'un pays est intimement liée à sa 
géographie. Si le géographe ne doit pas se plaindre que 
l'ethnologiste dans sa section se livre à des considérations 
géographiques, l'ethnologiste de son côté ne doit pas trouver 
étrange que quelqu'un préfère s'en tenir aux anciennes mé- 
thodes et s'occupe de l'ethnologie d'un pays en même temps 
que de sa géographie. 

Le premier mémoire lu était celui du capitaine Miles « sur 
la côte des Somauli » (Côtes d'Adel et d'Ajan en Afrique). — 
n contenait des informations intéressantes sur le pays et sur 
ses habitants, aussi bien que sur le commerce de gomme et 
d'épices auquel ceux-ci se livrent depuis les temps les plus 
anciens. Le pays des Somauli n'a qu'une population clair- 
semée, les tribus étant purement nomades, ne cultivant 
point de grain, mais vivant de leurs troupeaux et errante 
la recherche des pâturages. 

Un autre mémoire des plus importants a été celui du ca- 
pitaine Elton sur < l'exploration du Limpopo > (Oeuve de 
l'Afrique australe, qui se jette dans l'Océan Indien par 2S* 
lat. S.). Le cours inférieur du Limpopo avait été exploré il y 
a quelques années par M. Saint-Vincent Erskine, fils du se- 



NOUVELLES GEOGRAPHIQUES. 

crétaire de la colonie de Natal Le but du capitaine Elton a 
été d'en suivre le cours supérieur, afin de voir s*il était pos- 
sible d*avoir une route plus convenable et des communica* 
tions par eau entre la côte et rétablissement formé sur la 
rivière Tati, distant d'environ mille milles. Les difficultés na- 
turelles et artificielles contre lesquelles a eu à lutter le capi- 
laine Elton ont été souvent très-grandes; mais ni les obsta* 
des physiques du voyage, ni Thostilité ou la cupidité des in* 
digènes n'ont pu triompher de sa résolution, et il a accompli 
son voyage de plus de 900 milles de manière à exciter Tad- 
miration de tous les géographes. Il espère avoir montré que 
la route qu'il a ouverte est praticable, et l'on a lieu d'espérer 
qu'il a rendu un service essentiel au commerce et à la navi- 
gation. 

Le D' Hooker a ensuite entretenu l'assemblée de son 
c ascension du Haut Atlas » aux environs de Maroc et de 
l'exploration de cette chaîne au point de vue botanique jus- 
qu'à l'Océan. Nous en avons déjà parlé \ et nous n'ajoute- 
rons ici que quelques détails sur l'aspect général et. la struc- 
ture de ces montagnes. Vues de Maroc, elles présentent une 
longue chaîne d'une hauteur assez uniforme en apparence 
(13,000 pieds environ sur toute sa longueur avec de longues 
traînées de neige descendant par des gorges profondes et 
escarpées. Mais on ne voit ni pentes ni sommets neigeux 
* d*ane certaine étendue ; point de glaciers ; les plus hautes 
cimes qui découpent la ligne d'horizon montrent le roc nu. 
L'aspect général est plus joli que grandiose. Le climat de la 
contrée est tempéré et pourtant les habitants des villages in- 
digènes sont très-pauvres, grâce aux impôts iniques tevés par 
te goavemement et les chefs, qui punissent l'insolvabilité en 
dévastant les récottes et brûlant les maisons.... Le D* Hooker 

» Globe, Ih. 1-8, 1871 . ' 

BULLsmr, T. X, 1871. 14 



L, 



208 BULLETHf. 

paraissant se mouvoir plos rapideiaent que las firoides \ 
M. le major Basevi, employé au grand levé trîgonomé* 
trique de Tlnde, a donné une deseripticm de. la petite ile Mi- 
nicoy située à Touest du cap Comorin. Cette, ile» couverte de 
palmiers est de |ormation coralline; elle contient plus de 
2000 habitants de même race que ceux des Maldives et Mu- 
sulmans. M. Basevi avait en sV rendant une mission spéciale: 
il était chargé de comparer Tintensité de la pesanteur dans 
une station insulaire et dans des stations continentales sous 
le même méridien \ Le résultat de ses obiservations est que 
la pesanteur est plus forte sur la céte que dans l'intérieur, et 
dans une station océanique comme Minicoy que sur la côte. 
M. Mossmann a donné des détails sur c Tinondation et le 
reirait des eaux du Yang-tse-Kiang. > Il a décrit les phé- 
nomènes qui se rattachent aux débordements annuels de ce 
grand fleuve, semblables à ceux du Nil mais plus considé- 
rables et plus dévastateurs. Ils ont pour cause les chutes 
de pluie que provoque la mousson du S.-0. de rOcéan 
indien, et la fonte des neiges dans le Thibet oriental ^ le 
Kookoonor où les plateaux ont de 12 à 13,000 pieds d'altitude. 
Quant à son origine, le débordement du Yang-tse-Kiang est 
donc identique à celui du Nil ; mais les phases en sont beau* 
coup plus rapides. Il varie de hauteur d'une année à l'au- 
tre entre 35 et 50 pieds ; la moyenne est de 40 pieds. 

Le pundit Mamphul, Hindou lettré, a fait un rapport sur le 
Badakschan (vallée supérieure du Djihoun). Il a donné une 
description géographique du pays et a conflrmé l'exactitude 
remarquable des levé^ faits par le capitaine Wood de 1838 à 
1840. Les explorations du capitaine Wood furent dignement 

m 

• • 

^ Sur une plus petite échelle, ce phénomèiie dans sa cause et ses 

effets est tout à fait semblable à celui des avalanches de pierres, 
de glace ou de neige de nos Alpes. 
« Voir Ghbe, mai 1870, p.- 198. 



1 

NOUVELLES GÉOGBÂPiflQUES. 209 

récompensées par la Société Royale de Géographie qui dé- 
cerna an voyageur une médaille d'or. Mais une fois cet hon- 
neur conféré^ on ne parla plus de ces travaux remarquables; 
les géographes prussiens et russes les ont ignorés. Mais les 
voyageurs indigènes qui dés lors ont pénétré dans les mêmes 
districts, ont constaté non-seulement que les découvertes du 
capitaine Wood étaient réelles, mais que les positions qu'il 
avait déterminées étaient très-exactes. 

Le récit fait par Ibrahim Khan d*un t voyage de Yassin à 
Yarkand ^ a donné des renseignements intéressants sur la ré- 
gion transhimalayenne. 

Une relation de la seconde expédition allemande au pôle 
Nord par le D' Copeland, a été un des événements impor- 
tants de la session et a excité un intérêt général. Nous n'a- 
vons pas à revenir sur ce récit connu de nos lecteurs ; nous 
dirons seulement qu'on a plein^nent reconnu l'importance 
des services et des découvertes de cette expédition. Sur la 
proposition du président, l'assemblée a donné un vote una- 
nime d'admiration au courage et à la persévérance du capi- 
taine Koldewey et de ses collègues, et à la grande valeur des 
observations scientifiques et des découvertes géographiques 
qu'ils ont faites. 

M. Qements Markham, l'un des secrétaires de la Société 
Royale de Géographie, a présenté un mémoire important sur 
« les Andes orientales et la navigation de la Madeira. » Per- 
sonne n'est mieux qualifié que M. Markham pour parl^ sur 
ce siyet S et il a montré l'immense importance qu'a pour le 
eaomierce et pour- la sci^ce l'ouverture de la navigation de 
TAinazone et de ses tributaires. Les produits du versant 



^ C'est lai qui, par de longs voyages, à travers mille dangers et 
iniBe Datigaes, a transporté l'arbre à quinquina du Pérou dans 
llnde. 



210 BULLETIN. 

oriental des Andes sont mamtenant transportés à travers les 
montagnes pour ôtre embarqués sur la côte du Pacifique; 
voyage par terre aussi long que dispendieux. De Guzco, ca- 
pitale des Incas ou de la Paz, capitale commerciale de la Bo- 
livie, une tonne de marchandises coûte L. St 40 de fret et 
5 mois de temps pour arriver à Londres ; dans de telles con- 
ditions il n*y a que Tor, Targent et le quinquina qui paient 
les frais du transport. Par la voie de la Madeira et de TAma- 
zone ce voyage de 5 mois se réduirait à 6 semaines. 
M. Markham a fait aussi observer que la politique éclairée du 
gouvernement brésilien non-seulement aide au progrés mais 
eu prend la direction, en ouvrant au commerce du monde 
la route des Andes à TAtlantique et de TAtlantique aux 
Andes. Les difficultés matérielles qui gênent la navigation de 
la Madeira sont en voie de s'aplanir, et la statistique montre 
avec quelle rapidité le commerce de l'Amazone s'est déve- 
loppé ces dernières années. M. Markham voit dans ces ré- 
gions le pays de l'avenir ; pour le moment il n'y a nulle part 
de champ plus étendu pour les recherches et .les découvertes 
géographiques, et où les travaux de l'explorateur soient plus 
vite rémunérés. 

Le môme sujet a été traité par don Arthur Werthmann, 
ingénieur haut placé dans le Pérou. En traitant de c Texplo- 
ration des sources du Maragnon, > il a montré quels pas ont 
été faits et quelles propositions ont été mises en avant dans 
le but d'établir une route entre l'importante ville de Ghaca- 
puyas dans la partie N.-O. du Pérou, et un point navigable 
du Maragnon, bras principal de l'Amazone. La région qu'a 
visitée M. Wirthmann n'a jamais été explorée scientifique- 
ment, et cet ingénieur distingué a rendu un grand service à 
la géographie en l'étudiant comme il l'a fait. 

Enfin, M. le major Sladea a lu un mémoire sur c les roules 
de commerce entre le Burmah (empire Birman) et la 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 211 

C!hine. Il a exposé que le but de toutes les explorations en- 
treprises par le gouvernement et ie commerce dans le Bur- 
mah, était de constater la possibilité d*établir une route con- 
tinentale du golfe du Bengale à la Chine du centre et du 
S.-0. Le ma^jor Sladen a rappelé l'expédition qu'il a dirigée 
il y a deux ou trois ans en remontant l'Iraouaddy, et a 
montré qu'il est possible dé naviguer sur cette rivière jus- 
qu'aux frontières de la Chine, ou au moins très-près. À 
Bhamo éloigné de la mer de 900 milles et de 1000 probable- 
ment de la source du fleuve, l'Iraouaddy a 4 milles de large 
quand il remplit son lit ; durant un tiers de l'année et plus, 
il pourrait être très-aisément remonté jusqu'à Bhamo par 
des bâtiments aussi grands que ceux qui remontent le Yang- 
tse-kiangde Shanghaï à Hankow. En prenant l'Iraouaddy 
comme voie de transit et Rangoon comme port d'exporta- 
tion des produits de la Chine du S.-O., le voyage jusqu'en 
Europe serait réduit de distance et de durée, les frais de 
transport seraient diminués, les risques et les dangers qui 
accompagnent la navigation difficile du détroit de Malacca et 
des mers de Chine seraient évités, de cotflèuses assurances 
seraient'diminuées (Extrait du jourruU l'Athenœum), 

ExploraHan de la mer Baltique. — Les événements de 
Tannée dernière ayant montré que sur certains points la 
Baltique n'était pas connue comme elle devait l'être, le gou- 
vernement prussien l'a fait explorer cette année avec un soin 
particulier. Dès le 6 juillet l'aviso à vapeur Pomerania a pris 
la mer pour remplir cette mission et est rentré le 24 août. 
Yoici un résumé très-succinct de ses opérations. 

Après avoir parcouru dans trois directions différentes (de 
Stockholm à Gothland,'de Gothland à la céte russe et à 
Memel) les parties les plus profondes de la iner Baltique* la 
f^omerania a exploré la côte de Memôl à Dantzig et la met* 



214 BULLETIN. 

trer jusqu'à un poste de commerce assez important, situé 
par l(y*ify lat. N. sur Tile Bfjochow dans un élargissement 
du fleuve renfermant un archipel. Il s*y fait du commence- 
ment de juillet au milieu d'août un cqmmerce actif. Là se 
rendent tous les colons russes du bas lénisséi à partir de 
Dudinskoje (69 Va* Isi^- N.), il y vient aussi une quantité de 
Samoièdes et de Jurakes pour prendre du poisson et l'échan- 
ger contre les marchandises qu'apportent les négociants de 
lénisséisk. Ces négociants descendent le fleuve sur des ba- 
teaux à vapeur et des barques à voiles, et remportent du 
poisson et des fourrures. Cette île Brjochow est en juillet 
une véritable foire. ' 

L'ei({)édition patronée par M. Rosenthal est sous la direc- 
tion du capitaine norwégien Jacob Helsom; il a avec lui 2 
pilotes, 15 matelots d'élite (car il y a eu concurrence pour ce 
service), M. Stille neveu de M. Rosenthal, subrécargue; et un 
interprète pour le russe et le samoiède. Le navire est la Ger- 
mania que montait le capitaine Koldewey en 1869-70; il est 
approvisionné poui' 18 mois. La partie scientifique est confiée 
à M. de Heuglin déjà connu de nos lecteurs et à M. Aagard, 
jeune savant norwégien d'Hammerfest, chargé spécisHement 
des observations physiques et magnétiques. Tous les instru- 
ments nécessaires ont été mis à la disposition de ces mes- 
sieurs. 

L'exploration des côtes de la Sibérie et l'ouvertàre (en 
quelque mesure) de la navigation dans ces parages sont 
d'une haute importance pour le développement de cet 
immense région, dussent les résultats se borner aux embou- 
chures de l'Obi et du lénisséi. Dès longtemps en Russie, on 
se donne du mouvement dans ce but. M. Sidoroff, négociant 
bien connu qui possède en Sibérie d'abondantes mines de 
graphit, a déjà offert en 1862 une prime de 14,000 thalers 
(plus de 50,000 francs) au premier navigateur (fui amterait 



NOUVELLES GÉOORAPfflQUES. 215 

par mer à ces embouchures. Il garantissait à tout vaisseau 
qui viendrait ensuite un chargement complet de graphit et 
le paiement du fret pour Taller et le retour. 

L'importance scientifique n*est pas moins grande. Il s*agit 
de savoir d'une manière plus précise à quoi s'en tenir sur 
Texistence et l'étendue de cette Polynja ou mer libre, si sou- 
vent signalée dans ces parages et toi^'ours contestée. Il s'agit 
surtout de déterminer d'une manière satisfaisante la confi- 
guration des côtes de la Sibérie, si hypothétique malgré les 
travaux des Russes *. 

Tout fait bien augurer de cette expédition si le temps et 
la mer la favorisent. L'expérience du capitaine Melsom, la 
capacité dont M. de Heuglin a dès longtemps fait preuve 
comme savant et comme explorateur, capacité à laquelle a 
rendu le témoignage le plus flatteur sir R. Murchison, sont 
une garantie de succès pour tout ce qui dépend de la volonté 
humaine. Ajoutons que S. M. l'Empereur de Russie, informé 
de cette entreprise et sollicité de lui accorder sa protection, 
a immédiatement envoyé pour être remise à M. de HeugUn 
une circulaire ouverte, où il est ordonné à tous les fonction- 
naires d'administration et de police de seconder l'expédition 
par tous les moyens possibles. 

Les voyageurs ont quitté Bremerhaven le 25 juin. Le 
6 juillet M. de Heuglin a écrit de Tônsberg au D' Petermann 
pour lui annoncer l'achèvement de ses préparatifs et le grand 
intâ'ét que le public norwégien prenait au voyage projeté. 
Une seconde lettre datée de Tromsœ, 21 juillet, a annoncé le 
départ définitif pour le 23. 

La seconde expédition que nous devons signaler ici est 

' n y a au minimum tme^différence de qwj^e degrés de kmgiiude 
entre les estimations des cartographes relativement aux estuaires 
de l'Obi et du léidssél, soit en largeur, soit en position. 



216 BULLETIN. 

celle de M. Octave Pavy, Français instruit et riche qui tit 
dans rAmérique du Nord, s'intéresse depuis bien des années 
aux expéditions arctiques, et en a entrepris cette année une 
à ses frais. Voici son plan. 

De San-Francisco M. Pavy se dirige sur Jokohama au Ja- 
pon, y frète un navire pour Pétropaulowsk au Kamtscha&a 
et y fait ses approvisionnements. A Pétropaulowsk il doit 
acheter 200 rennes et 50 chiens et se rendre au cap Jakan 
par terre, en traîneau attelé de rennes. Arrivé au cap Jakan il 
compte abattre la moitié de ses rennes et laisser le reste à la 
garde des Tchouktchi. C'est à partir du cap Jakan que les 
chiens doivent servir de botes de trait. 

Pour le cas où dans Tintervalle qui sépare le cap Jakan de 
la terre de Wrang^l il ne se trouverait pas de glace solide et 
propre au trainage, H. Pavy s'est pourvu d'un bâtiment 
d'une structure particulière, d'un radeau monUor modifié^ 
pour effectuer le passage par eau en tout ou en partie. Ce 
bâtiment porte un poids de 10,000 livres et fera deux fois le 
trajet du cap Jakan à la terre de Wrangel pour transporter 
toutes les provisions et les instruments. Avant que l'expédi- 
tion quitte pour la seconde fois le cap Jakan, elle donnera de 
ses nouvelles par la voie de Russie. 

En arrivant à la terre de Wrangel, M. Pavy s^occupera 
d'abord à y établir un dépôt de provisions. Puis il continuera 
son voyage vers le pôle Nord, soit avec deft traîneaux, soit • 
avec le bâtiment sus-mentionné. Son intention est de revenir 
par le Groenland, la Nouvelle-Zemble ou le Spitzberg; ce 
n'est qu'éventuellement qu'il regagnerait le cap Jakan. 

n prend 8 hommes avec lui la plupart baleiniers expéri- 
mentés, dont 3 Européens, 1 ftusse et 3 Kamtschadales. L*é- 
quipement est fait avec beaucoup de soin et comprend entre 
autres instruments un appareil photographique. 

M. Petermann, qui transmet ces détails 4*apnto les jour» 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 217 

naux américains, fait observer qa'en somme ce plan de 
voyage n*est autre que celui de feu Lambert \ plan qu*il a 
toujours approuvé et auquel il ne voyait d'autre inconvé- 
nient que rénorme dépense de temps et d*argent qu'exigeait 
le trajet de France au détroit de Bering. Une fois que Texpé- 
dition part de San-Francisco cet inconvénient est presque 
annihilé. Seulement M. Petermann s'étonne avec raison 
qu'au lieu de se rendre directement de San-Francisco à la 
côte sibérienne par le détroit de Bering, M. Pavy fasse un 
long détour par le Japon et le Kamtschatka. Quant à nous, 
tout en faisant des vœux pour la réussite de l'entreprise, 
nous ne pouvons nous dissimuler qu'elle est singulièrement 
hasardée, et nous n'aurions pas été fâché d'avoir quelques 
détails sur le radeau monitor modifié. 

La troisième expédition, sur laquelle nous n'avons aucun 
détail, est celle d'un Anglais, M. Smyth, qui a acheté un bâti- 
ment dirigé par le capitaine norwégien Dlve. Il est parti 
d*Hammerfest pour les terres de Gillis et du roi Charles. 
Cette nouvelle est transmise par M. de Heuglin. 

Expédition de MM. Payer et Weyprecht. — Dans notre pré- 
cédent fascicule, nous avons annoncé en quelques mots l'ex- 
pédition projetée de MM. Payer et Weyprecht dans les mers 
arctiques; nous pouvons maintenant ajouter à ce que nous 
avons dit quelques détails complémentaires. 

Les deux expéditions allemandes des années 1868 et 
1869-70 avaient pour objectif principal le pôle et la côte 
orientale du Grœnland; les parages du Spitzberg ne venaient 

^ Ko8 lecteurs Bavent sans doute que l'expédition de M. Lam- . 
bert n'est point abandonnée ; que les préparatifis s'en continuent 
m Havre, et qu'elle sera dirigée par un autre M. Lambert. 



218 BULLET]DV. 

qu'en troisième ligne malgré Tintérét qui s*y attache. En 
prévision de voyages qu'il faudrait y faire un jour, le D* Pe- 
termann avait réservé comme une pierre d'attente une faible 
portion des sommes destinées aux expéditions antérieures. 
Il s'est entendu l'hiver dernier avec M. Payer, ofScîer du 
génie en Autriche déjà connu de nos lecteurs, et M. Wey- 
precht ofiQcier dans la marine du même pays ; puis grâce à 
des dons du gouvernement autrichien, de cercles et de 
corps savants de Vienne, de la Société de Géographie de 
Francfort s/M. qui sont venus s'^^outer î la réserve du D' 
Petermann, une expédition austro-germanique dans les pa- 
rages orientaux du Spitzberg est devenue possible, et s'est 
effectuée sous la direction de deux officiers autrichiens. 
M. Weyprecht est parti le premier et est arrivé vers b fin 
de mai à Tromsœ où il à été rejoint quelques semaines plus 
tard par M. Payer. Il y a frété pour 5 mois Y Ours Bhmc^ 
petit bâtiment du port de 20 tonneaux gréé en cutter, neuf, 
solide et bien construit. Il a enrôlé un équipage de 7 mate- 
lots, 3 de plus que ne l'exige la grandeur du bâtinient, aux- 
quels il a promis 300 thalers de haute paie s'ils atteignaient 
la terre de Gillis, et 1 Va thaler pour chaque mille nautique 
au nord de SO"* lat. N. et à l'est de 25'' long. E. 6r. Blalheu- 
reusement les gens de l'équipage, jeunes et robustes, sont 
assez novices ; mais M. Weyprecht compte sur sa propre ex- 
périence pour suppléer à ce qui pourra leur manquer. Il a 
eu soin de prendre des avis et des renseignements auprès 
de tous les marins expérimentés qu'il a pu voir; mais il n'en 
a rien obtenu d'encourageant. Tous sont d'accord pour re- 
garder une expédition à la terre de Gillis sur le plan de 
M. Weyprecht comme très-chanceuse. Ils ont dépeint les 
glaces à Test de l'île Hope ^ comme formant une banquise 

^ Au sud de la terre de Stans, Est-Spitzberg. 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 219 

lourde et impéDétrable, mais qui va en diminuant d*épaisseur 
à mesure qu'an se rapproche de la Nouvelle-ZenUfle, Queiques- 
vtm ont vu la terre de Gillis et s*accordent à la représentcâr 
comme une île de 30 milles de longueur, escarpée au nord 
et s*inclinant doucement vers le sud ; mais pas un n*a con- 
naissance de cette terre vue par M. de Heuglin et qu*il a ap- 
pelée terre du Roi Charles. Ils aflOrment qu'en automne, les 
glaces qui existent entre ces parages et ceux du Spitzberg 
s^étendent surtout vers le sud, tandis que vers le nord et le 
nord-est la mer est beaucoup plus navigable. Chose singu- 
lière I Parmi ces marins qui passent une partie de Tannée sur 
rOcéan Arctique et dont quelques-uns ont vieilli dans le mé- 
tier, M. Weyprecht n'en a pas trouvé un seul qui pût le ren- 
seigner pour Vavoir vu sur Tétat général des glaces entre le 
Spitzberg et la Nouvelle-Zemble; ils ne rapportaient que des 
ouï-dire. Voici maintenant le plan du voyage. 

De Norwége MM. Payer et Weyprecht se dirigent droit au 
nord vers File Hope, et suivent dés lors la banquise jusqu'à 
45"* lat. E. 6r. environ pour chercher une trouée. S'ils ne 
peuvent réussir à gagner par cette voie la terre de Gillis, ils 
remonteront au nord le long de la côte occidentale du Spitz- 
berg pour le doubler. S'ils ne trouvent pas là une mer navi- 
gable, ils feront (ce qui est peu probable) une tentative par 
la côte orientale. Si le chemin leur est encore fermé de ce 
côté, ils gagneront le détroit de Walter Thyme de manière à 
s'y trouver à la fin d'août, pour se diriger à l'est au com- 
mencement de septembre, sur un bateau manœuvré par 
4 hommes. 

S'ils ne reviennent pas en automne, éventualité fort pos- 
sible, c'est dans le détroit de Thyme qu'il faudra les chercher 
Tannée prochaine ; c'est ce détroit qu'en cas de naufrage ils 
tâcheront de gagner avec leurs chaloupes. S'ils y arrivent 
assez tôt, ils essaieront d'aller jusqu'à la pointe la phis méri- 



220 BULLETIN. 

dionale du Spitzberg pour y guetter les bâtiments de pèche 
en route pour rentrer dans leurs ports. Sur ce cap Sud ite 
élèveront un caim de même que dans le détroit de Walter 
Thyme. Les points ultérieurs objets de leurs recherches sont 
Textrémité méridionale de la terre de Gillis, et la saillie la 
plus occidentale signalée par les Suédois. t 

M. Weyprecht a vu M. Smyth qui se dirige aussi vers la 
terre de Gillis, mais par une autre route. Il compte gagntf 
par Vùuest Textrémité nord du Spitzberg^ doubler la terre du 
Nord-Est ou passer le détroit de Hinlopen, et arriver de là au 
but de son voyage. Le public a donc double chance d*ap« 
prendre enfin quelque chose de ces régions ènigmatiques. 
Du reste ces messieurs sont convenus de combiner leurs 
opérations le plus que possible, d*élever partout où ils sé- 
journeront des caims contenant des renseignements, de ma- 
nière à s'informer réciproquement de ce qu'ils ont fait et de 
ce qu'ils comptent faire. 

M. Weyprecht paraissait plein de zèle et de détermination 
bien que les circonstances ne se présentassent pas sons* un 
jour bien favorable. La saison était fort retardée, la neige 
tombait encore à Tromsoe (an milieu de juin) et beaucoup de 
bâtiments de pèche regagnaient les ports, n'osant sortir des 
passes de l'archipel cètier à cause du vent. 

H. Petermann à qui nous empruntons ces détails, n*a pas 
de peine à montrer l'importance de ces expéditions pour la 
solution des problèmes géographiques que posent les terres 
contestées. Il exprime aussi l'espoir que si les voyageurs 
avaient la chance malheureuse d'être pris par les glaces, ib 
seront bien plus vite dégagés que s'ils étaient dans les mers 
duGrœnland. Un bâtiment qui se trouve pris dans ces mers par 
le courant polaire à 1^"* lat. N. doit suivre les glaces }iisqa*à la 
latitude du cap Farewell (60*), tandis que le bras qui passe i 
l'est du Spitzberg a ses glaces disloquées par le Gulf-Stream 



NOUVELLES GEOGRAPHIQUES. 221 

déjà dans les parages des Mille lies, ou au plus tard dans 
ceux de l'île aux Ours, 

Expédition polaire américaine dirigée par le capitaine Hall. 
—•Comme la précédente, nous l'avons déjà annoncée en 
quelques mots. Mais les c Mittheilungen > donnent, d'après 
les journaux américains, des détails si intéressants sur ce su- 
jet, que nous croyons devoir les communiquer à nos lec- 
teurs, ne fut-ce que pour leur faire connaître la figure ori- 
ginale du promoteur de Tentreprise, le capitaine Hall. 

Le capitaine Hall n'est ni un marin ni un homme de science 
dans le sens que nous attachons à ces mots. En 1850 il était 
graveur à Cincinnati. Son attention fut alors attirée sur les 
recherches polaires par l'intérêt général qu'excita aux 
États-Unis la première expédition organisée par Grinnell. Il 
se mit à étudier avec zèle la géogi'aphie arctique ; pendant 
des aimées consécutives il employa ses moments de loisir à 
s'instruire de tout ce qui avait été publié en anglais sur l'ex- 
iréme Nord, et à suivre en esprit et sur la carte les expédi- 
tions dirigées de ce côté. 

Quand le D' Rue revint en 1854 avec des débris de la 
malheureuse expédition de Franklin, le gouvernement an- 
glais se montra peu disposé à poursuivre- les recherches. 
Mais lady Franklin ne se tint pas pour satisfaite, et sur le 
refus du gouvernement elle équipa à ses frais le vapeur Fox 
commandé par le capitaine Mac-Klintock pour faire de nou- 
relles explorations. Hall éprouva la plus vive sympathie pour 
cette entreprise; il ne doutait pas que le voile qui couvrait le 
sort de Franklin et de ses compagnons ne pût être levé, et 
dans son désir de voir les États-Unis coopérer à ces recher- 
ches, il résolut de se rendre de son côté dans les contrées 
qui en seraient le théâtre et il exécuta son projet. 

Le capitaine Hall a écrit lui-même la relation de son premier 

BULLBTIS, T. X, 1871. 15 



222 BULLETIN. 

voyage qui a duré de 4860 à 1862. Il partit de New-London 
(Connecticul) sur un bâtiment baleinier qui devait le déposer 
à la côte occidentale du détroit de Davis muni d'un canot et 
d'un traîneau. La perte de son canot coupa court à tout pro^ 
jet de voyage vers l'ouest, vers les parages où Franklin a^il 
péri; mais ses explorations eurent néanmoins des résultats 
de quelque valeur. Il trouva des débris intéressants de l'ex- 
pédition de FrobLsher, qui 300 ans auparavant avait fait voile 
vers ces parages par ordre de la reine Elisabeth ; le sort de 
5 matelots qui avaient abandonné ce célèbre marin fut 
éclairci, et il fut constaté que le détroit de Frobisher n'était 
en réalité qu'une bate,)M\ revint aux Ji^tats-Unis le il sep- 
tembre 1862 avec un couple d'Esquimaux. 
, Il n'a point encore paru de relation complète de la seconde 
expédition du capitaine Hall, qui n'embrassa pas moins de 
5 Va ans consécutifs (1864-69) dont 5 hivers. Il quitta New- 
London avec le baleinier Monticello, accompagné seule- 
ment de ses deux Esquimaux. Le MonticeUo entra dans la 
baie d'Hudson, déposa la petite compagnie sur la ^ôte sep- 
tentrionale et l'abandonna à son sort. Pendant les 5 ans qui 
suivirent Hall se dénationalisa complètement : il se confondit 
avec les Esquimaux et vécut comme eux de chair crue et 
d'huile animale (excellent préservatif contre les effets du 
froid). Il mit le temps à profit pour acquérir à fond la con- 
naissance de leur langue, de leurs usages et de leurs tradi- 
tions; et surtout pour se préparer à la grande expédition 
qu'il dirige actuellement. Avec une persévérance admirable, 
il s'est tenu, durant ce long période, principalepient à la baie 
Repuise et dans ses environs ; il a poussé jusqu'à la terre du 
Roi Guillaume, au détroit de l'Hécla et de la Furie ; U a ex- 
ploré le théâtre de la perte de Franklin et de son équipage 
et en a trouvé encore bien des débris. 
Le 26 septembre 1869, Hall était de retour avec ses deux 



I • 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 223 

Esquiiuaux et leur enfant. Son projet d'une expédition au: 
pôle nord s'était mûri durant son séjour dans les régions 
arctiques, et il revenait aux États-Unis avec la résolution 
bien arrêtée de mettre tout en œuvre pour le réaliser. 

Dès son arrivée à New-York, il fut invité à narrer ses 
aventures devant la Société américaine de Géographie et de ' 
Statistique. Il fut si bien accueilli qu'il se disposa à répéter 
publiquement son exposé à Steinway Hall. Le succès dépassa 
son attente et des invitations à donner des < lectures > lui 
arrivèrent de tous les côtés du pays. Il eut ainsi les moyens 
de subsister avec sa petite famille pendant les préparatiJEs de 
son nouveau voyage. 

Le capitaine Hall avait Tintention de solliciter l'appui du 
gouvernement des États-Unis. Quoique ses amis craignis- 
sent qu'une démarche auprès du Congrès ne fût injructueuse, 
il se décida à présenter une pétition et la session de 1869-70 
le trouva à Washington sur le pied de soUu^iteur. Le prési- 
dent Grant l'accueillit ainsi que ses plans avec beaucoup de 
fayeur, et il devint un hôte assidu de la i Maison Blanche. > 
Son temps se passa en conférences avec des délégués et des 
comités, em négociations, en sollicitations, comme doit s'y at- 
tendre quiconque personnellement demande n'importe quoi 
au Congrès. La besogne n'était pas facile, et le capitaine Hall 
se sentit plus d'une fois découragé ; mais il avait une ma- 
nière toute spéciale de se consoler dans ces coi^jonctures. 
Rentré chez lui, il prenait son édition portative de la vie de 
Qiristophe Colomb et parcourait les pages relatant les amer- 
tumes, les réponses dilatoires et les tracasseries que le grand 
découvreur avait dû supporter. < Quand je lisais, dit-il, qu'a- 
vant de réussir et durant 19 années consécutives Colomb 
fit entendre d'incessants appels pour qu'on l'aidât à accom- 
plir son voyage, je sentais que je n'avais pas le droit de dés- 
espérer pendant une session du Congrès. > Enfin le succès 
couronna ses efforts et l'appui du Congrès lui fut assuré. 



324 BULLETIN. 

Dès lors les préparatifs furent poussés avec une rapidité et 
une largeur vraiment américaines. Le Département de h 
Marine fit arranger pour l'entreprise un vapeur brise- 
glace du Delà ware du port de 400 - tonneaux, qui a reçu le 
nom de Polaris, et y a prodigué les appareils, les aménage- 
ments, les instruments et les provisions avec un véritable 
luxe *. 

L'équipage se compose de 20 hommes, officiers et mate- 
lots. Le capitaine est M. Bodington de New-London, marin 
expérimenté qui a passé sa vie sur mer, doublé le cap Horn 
cinq fois, le cap de Bonne-Espérance trois fois et participé i 
treize expéditions de pèche à la baleine dans la baie de 
Baffin. A teneur de l'acte du Congrès, le progi*amme des tra- 
vaux scientifiques a été dressé d'accord avec l'Académie Na- 
tionale des ^Sciences; les notabilités dans chaque branche y 
ont prêté leur concours. Le chef de la section scientifique est 
M. le D' Bessels gui, en 1869, a fait sur Y Albert une expédi- 
tion au Spitzberg et à la Nouvelle-Zemble ^; il lui est adjoint 
un astronome et dn météorologiste; sans préjudice des rap- 
ports scientifiques, tout membre de l'expédition qui sera en 
état de le fairc^ tiendra un journal; tous ces journmx senmt 

^ Voici quelques détails. L'ayant est arrangé de manière à loger 
commodément 12 hommes. Le navire emporte quatre canots balei- 
niers et 2 canots en toile patentés : ils peuvent facilement être mis 
démontés sur un traîneau, et quand on arrive à une eau libre être 
déchargés, remontés et recouverts d'une toile à voile imperméable 
pour transporter traîneaux et équipage ; ils ne pèsent que 260 li- 
vres et peuvent porter 20 hommes. Au-dessous de la chaudière est 
un appareil qui permettra d'employer l'huile animale en guise de 
combustible Une bibliothèque, renfermant presque tous les ou- 
vrages publiés en anglais sur les expéditions polaires, pins un orgue 
serviront à la distraction de l'équipage. On emporte également du 
bois et du fer pour fabriquer des traîneaux ; toutes les pièces de 
rechange qu'on peut désirer, etc. 

* Voir Globe, t. YIII, BuU. p. 237, fasc. jniUet-décembre 1869. 



NOUVELLES GÉOGBAPHIQUES. %8S 

remis au secrélaire de rinstitut Smithsonien qai s'en servira 
pour rédiger et publier une relation du voyage. 

Voici maintenant le plan que le capitaine Hall, d*accord 
avec le Département de la Marine, compte suivre dans son 
expédition. 

Le Pokuis partira de New-York pour se rendre directe- 
ment au port de Disco au Grœnland par Saint-Jean, Terre- 
Neuve et Holsteinborg. Là un bâtiment de transport pour- 
voira le Polaris de charbon, de vivres, etc. De là, le capi- 
taine Hall se portera au nord le long de la côte du Grœn- 
land jusqu'à Upernavik où il achètera les chiens nécessaires 
aux attelages; puis enfin traversant la baie Melville, il cher- 
chera à atteindre le cap Dudley Digges. 

La baie de fiaffin présente à son extrémité deux passages 
importants menant à Touest : le détroit de Lancaster et le 

détroit de Jones. C'est par celui-ci, le plus septentrional dos 

If 

deux, que le capitaine Hall compte avoir l'accès le plus facile 
à l'archipel qui est au delà sous la même latitude que le cap 
Dudley Digges. Un seul explorateur l'y aura précédé; c'est le 
capitaine Inglefield qui, en 1852, a relevé sommairement la 
côte jusqu'à 77"* lat N. A 75 milles à l'ouest de l'entrée cette 
côte tourne brusquement au nord. C'est par ce détroit jus- 
<iu^à présent inexploré que le capitaine Hall se flatte de pé- 
nétrer jusqu'à 80", ou il espère trouver un anbrage sûr pour 
don vaisseau, durant l'hivernage et son voyage d'été au pôle. 
S*il ne réussit pas à pénétrer dans le détroit de Jones, il re- 
iriendra dans la baie de Baffin et se portera directement au 
nord par le détroit de Smith ; route qu'ont suivie Rane, 
Hartstein et Hayes. Les glaces flottantes que l'on rencontre à 
rentrée du détroit de Smith y rendent la navigation assez 
ifitBcHe et ont arrêté au retour l'expédition de Kane; c'est 
j;>oiirqQ0i le capitaine Hall préfère chercher un accès au pôle 
par le détroit de Jones. De plus, comme il est diflBcile ou peu 



228 BULLETIN. 

néral. Cinq traîneaux, dont chacun sera attelé de 12 à 16 
chiens et accompagné par 2 hommes, seront chargés d'au- 
tant de provisions que possible. La distance au pôle sera di- 
visée en 5 étapes. En commençant le voyage toute la troupe 
se nourrira des provisions d'un seul traîneau, jusqu'à ce qu'il 
n'y reste plus que les provisions de deux étapes. Les deux con- 
ducteurs de ce traîneau le ramèneront alors au bâtiment et lais- 
seront la moitié des rations à un endroit désigné dans un but 
qui sera indiqué plus loin ; ils consommeront l'autre moitié. 
Les 4 traîneaux restant continueront le voyage sur le même 
plan : à la deuxième étape un second traîneau reviendra au 
bâtiment en laissant un second dépôt de provisions. La cin- 
quième étape sera parcourue par un seul traîneau dont la 
petite escorte, en revenant du pôle, doit se nourrir des pro- 
visions laissées en dépôt en allant. Toutefois l'exécution de 
ce plan ne sera strictement nécessaire que si la chasse ne 
produit rien ; ce qui est invraisemblable. Le capitaine Hall a 
le ferme espoir que sur toute la route il rencontrera au 
moins des ours blancs et des canards. Dans ce cas, toute la 
troupe poussera en avant jusqu'à ce qu'elle ait c Tétoile po- 
laire au-dessus de sa tête et le pôle nord sous ses pieds. » 

Tous les prédécesseurs du capita^ie Hall ont apporté dans 
ces régions glacées les habitudes de la zone tempéi*ée et ré- 
clamaient pour vivre les ressources de la civilisation. Mais 
lui, s' appuyant sur son expérience personnelle, prétend qu'il 
est possible à un habitant de nos latitudes d'accepter le genre 
de vie des Esquimaux, de s'en bien trouver et par consé- 
quent de subsister en dedans du cercle polaire partout où la 
vie est possible. Aussitôt qu'il sera arrivé dans les terres arc- 
tiques, il veut habituer ses compagnons à se nourrir de 
chair crue, et à se procurer ainsi cette chaleur animale qui 
protège l'Esquimau contre le froid. Il pense que cette ma- 
nière de se nourrir sera adoptée par tous sans diiBculté, et 



NOUVELLES GÉOGRAPEflQUES. 1S9 

qu'avant la nuit polaire la vie civilisée ne sera plus pour eux 
qu'un souvenir. 

Les instructions données au capitaine Hall lui prescrivant 
seulement de tâcher d'atteindre le pôle, en lui laissant carte blan- 
che pour le temps à y mettre et les voies à suivre, il en résulte 
que si tout le favorise le Polaris pourra être de retour à 
New-York en août 1872. Mais comme on ne peut raisonna- 
blement compter sur un pareil succès, un séjour de cinq ans 
est entré dans les prévisions des voyageurs. 

L'expédition a quitté New-York le 29 juin 187L Le 25, la 
Société américaine de Géographie a donné en son honneur 
une fête à laquelle assistaient le vénérable H. Gnnnell qui a 
organisé à ses frais les deux expéditions de Haven et de 
Kane, le juge Daly, le capitaine Hall avec ses Esquimaux, le 
D' Bessels, etc. '. 

Il ne nous reste plus qu'à faire des vœux pour qu'une en- 
treprise organisée avec tant d'ampleur et de prévoyance, di- 
rigée par des hommes si dévoués et si expérimentés, obtienne 
tout le succès qu'elle mérite et prenne place à côté de celles 
de Haven, de Kane et de Hayes (Extrait des < Mittheilungen » 
de Petermann). A. fi. 



Nouvelle conquête des Russes en Asie, — Nous lisons dans 
une correspondance du Times (12 octobre 1871), les détails 
suivants : 

Les Russes viennent de s'emparer de la Songarie chi- 
noise *. Cette province, que les Chinois appellent Thian-Km- 

^ Parmi les personnes attachées à l'expédition sé^trouve M. Jos. 
Hauch, frère du voyageur Ch. Mauch qui parcourt maintenant 
l'Afrique Méridionale. 

^ Voir à propos de la Songarie russe, l'histoire et l'état de ces 
contrées, Ghhe, t. YIII, BuUetin, p. 64 et soiv. 



230 BULLETIN. 

pe-lo, est sitaée sur le versant nord des monts Thian Chian, 
mène directement et facilement au cœur du Haut Plateau 
asiatique, et a jusqu*en 1864 appartenu à la Chine. Cette 
année-là les Mongols (Turcs ou Tatars) qui sont la popula- 
tion indigène, atteints de Tesprit de rébellion dès longtemps 
mûr chez leurs voisins plus méridionaux, se soulevèrent 
contre les autorités chinoises, massacrèrent les garnisons et 
se déclarèrent indépendants. Le gouvernement de Pékin ne 
fit aucune tentative pour rétablir son autorité da^ns cette 
province excentrique; ayant à étouffer des révoltes sur tant 
d'autres points de Tempire, il ne pouvait donner une atten- 
tion bien pailiculière à ces Mongols. Ceux-ci diffèrent des 
Chinois de race, de langue, de œligion : ils sont parents des 
Tatars et Mahométans, tandis que les habitants du Céleste- 
Empire sont d'une race sui generis et païens. Il n*y a donc 
rien d'étrange à ce qu'au moment où l'Empire chinois com- 
mença à être agité par des convulsions intestines, les tribu- 
taires Mongols qui jusqu'alors avaient été courbés sous une 
main de fer, aient vu dans les embarras de leurs domina- 
teurs une ocxîasion favorable de recouvrer leur indépen- 
dance, et se soient soulevés en masse pour secouer le joug 
étranger. Comme c'est l'ordinaire en Asie, la révolte fut ac- 
compagnée d'un réveil religieux. Islamisme! devint le cri de 
guerre de l'insurrection et le nom de Dungen — porté dans 
ces contrées par les Mahométans — devint bientôt synonyme 
d'ennemi de la grande monarchie orientale qui avait si 
longtemps exercé sur ses voisins une suprématie rigou- 
reuse, et qui maintenant avait perdu tout son prestige. 

En *864 ce mouvement politico-religieux qui s'était d'a- 
bord manifesta dans ITunnan sur les confins du Burmah et 
s'était de là étendu au nord jusqu'au Kansu et au Cbeosi» 
passa la chaine du Thian Chan, pénétra dans la Songarie, la 
province la plus reculée au N.-O. de l'empire de la Chine. 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 231 

Une fois qu*elle fut arrivée dans ce coin écarté, les suites en 
furent effrayantes. Suivant les rapports officiels de la cour de 
Pékin, 130,000 individus d'origine chinoise, une moitié à peu 
près soldats et les autres colons établis, furent massacrés 
dans les murs et aux environs de la seule ville d'Unîmtchee. 
Une croisade dans les règles fut dirigée contre tous ceux qui 
portaient le costume chinois; un grand nombre s'enfuirent 
ou se cachèrent dans les montagnes pour laisser passer 
l'orage. La valeur du thé détruit dans cette première et 
sauvage explosion de la révolte monte à un chiffre fabu- 
leux; car la province était le grand marché de cette denrée 
pour l'Asie centrale. 

Les Chinois évincés, les Dungen songariens procédèrent à 
l'élection d'un chef national. Abel Oghlan le nouveau souve- 
rain a eu dès lors pour résidence la ville de Gouldja dans la 
vallée de l'Ili, et étant universellement reconnu de ses su- 
jets, semble avoir eu assez longtemps d'agréables loisirs. 
Mais tout récemment il s'est mis en tête de rompre avec les 
Russes et mal lui en a pris. 

Des informations venues de différents côtés permettent de 
se faire une idée de l'origine du différend. Les Russes se 
plaignent depuis plusieurs années d'incursions déprédatrices 
effectuées sur leur territoire par des Songariens. La plainte 
est incontestablement fondée. Tant que les Tatars seront des 
Tatars, ils regarderont ces brigandages comme un passe- 
temps fort naturel, si ce n'est comme l'occupation légitime 
d'un homme. A ce grief est venu s'en joindre un autre beau- 
coup plus important : le Khan Abel n'a pas respecté le traité 
de commerce conclu il y a 20 ans. Par la convention de 
6oul(]ya signée le 6 août 1851^ la Chine ouvrait ses frontières 
occidentales aux caravanes russes; un commerce lucratif 
arec les villes frontières de Tchugutchak et d'Urumtchee 
fut le résultat de cet airangement. En 18K4 la Russie im- 



232 BULLETIN. 

porta de Tchugatchak pour 1,600,000 roubles de thé et ex- 
porta dans cette place pour plus de 500,000 roubles de pro- 
duits de ses manufactures. Ce commerce dont les progrès 
rapides annonçaient pour Tavenir un développement consi- 
sidérable, fut interrompu par une émeute de la populace 
musubnane qui détruisit la factorerie russe de Tchugutchak 
en 1855. Quoique ranimé en partie en 1856, c^ trafic ne re- 
prit jamais son premier essor, et quand les Chinois eurent 
été chassés il cessa complètement. 

Le gouvernement de Saint-Pétersbourg ne pouvait voir de 
bon œil un pareil état de choses. C'était le premier échec du 
système qu'il suivait d'importer des produits bruts de* l'Asie 
centrale en les payant autant que possible avec les prodoits 
de ses manufactures; c'était le premier obstacle sérieux op- 
posé à un trafic qui a pour but de tirer du Turkestan le co- 
ton, la soie et loute espèce de substances tinctoriales, et de 
développer les manufactures nationales àl'aide de ces achats 
faits à bon marché. Mais quelque mécontents que fussent les 
Russes de voir les Duugen leur fermer leurs frontières, 
ceux-ci ne s'en préoccupaient guère, et il devenait évident 
qu'ils n'adopteraient pas une politique plus libérale^ à moins 
d'y être forcés. On ne pouvait s'attendre à ce qu'après avoir 
vu tant d'États indigènes tomber sous le joug des étrangers à 
la suite de traités de commerce, un jeune royaume, jaloax 
de sa nouvelle indépendance et plein de haine pour des in- 
fidèles, soutiendrait des relations semblables à celles qoi 
avaient été fatales à ses voisins. La Russie y voyait encore 
un motif pour recourir à la force. Il reste maintenant à taire 
connaître le casus beUi mentionné dans les rapports oiBcieb. 

Depuis quelques années les Kirghises des steppes adja- 
centes sont dans un état chronique de rébellion contre le 
czar. Ils n'ont jamais eu sans doute l'outrecuidance d^affroiif* 
ter les troupes russes ; mais pour échapper aux dâices peu 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 233 

enviables du tribut et de la conscription auxquelles on vou- 
lait les initier, ils ont quitté leurs pâturages ordinaires et, se 
dispersant dans les déserts sans bornes de la steppe, ils font 
une guerre de guérillas aux patrouilles, aux courriers et aux 
caravanes. Cette rébellion anodine dure depuis des années 
sans amener de résultats ; les Russes ne peuvent atteindre 
les Kirgbises, et les Kirghises trop avisés pour lutter de pied 
ferme, se contentent d'arrêter les voyageurs isolés de la race 
ennemie.... n paraît qu'au mois d'avril dernier une borde 
d'un millier d'âmes qui campait d'ordinaire près de Vernoje 
sur les bords du lac Issik Kul, fut sommée de payer le tribut. 
Cette cérémonie n'étant précisément pas du goût de ces noma- 
des, ils répondirent à la sommation à leur manière : ils pri- 
rent la faite et disparurent. Les autorités russes, ayant appris 
(Qu'ils s'étaient réfugiés en Songarie, demandèrent leur extra- 
dition au Khan de Gouldja. Al^el refusa. Pauvre Abell quand 
il aurait eu le courage de livrer ceux que leur sauvagerie 
native recommandait à sa sympathie, son peuple ne l'aurait 
pas voulu. C'est là-dessus que les Russes ont déclaré la 
guerre. 

Au commencement de mai, la campagne fut ouverte par 
an détachement qu'on envoya reconnaître le pays au delà de 
la rivière Borochudsir qui forme la frontière. Il marcha dans 
la direction de la ville de Mazar et eut plusieurs engage- 
ments avec l'ennemi qui accepta hardiment la lutte. Voyant 
que les bandes hostiles allaient toujours augmentant en 
nombre autour de lui, le major Balitski qui commandait le 
détachement se retira éventuellement vers la rivière Chor- 
gos, et retourna le 24 sur les bords du Borochudsir. Pour le 
lecteur européen il y a un contraste amusant entre la longue 
liste des escarmouches et le total des pertes. Quoique le 
corps russe se fût battu tous les jours- du 18 au 24, il n'eut à 
accuser à son retour en fait de pertes que 2 blessés. 



234 BULLETIN. 

Tandis qae le brave major reconnaissait ainsi les districts 
septentrionaux du pays ennemi, d*autres troupes exécutaient 
la môme opération dans le sud. Partant de Musart sur la rive 
occidentale de Tlli, elles s^avancérent vers le gué de Ketmen, 
mais rencontrèrent ce qu'on peut appeler une résistance sé- 
rieuse. Dans une escarmouche avec un corps ennemi de 
3000 hommes, elles eurent 3 morts el 8 blessés — nombre 
considérable dans une bataille russo-tartare, à peine com- 
pensé par la mort de 300 Songariens. Pour dégager ce 
corps, on en fit partir un second de Tchun Dzin sous les or- 
dres du colonel Michalowski ; la jonction s'opéra après trois 
engagements, les 26, 27 et 29 mai. 

En même temps des renforts envoyés de Taschkend mi- 
rent les Russes en mesure de commencer sérieusement la 
guerre. Le 7 juin le mayor Balitski se remit en campagne 
avec 2 compagnies d'infanterie, 2 canons et J50 cavaliers. 

Le 10 juin il s'établit sur les bords de la rivière Ak Kent : 
ayant été rejoint par un renfort, il remit le commandement 
au colonel de Hilder. Le 25 juin le colonel fut à son tour 
remplacé par le général Kolpakowski gouverneur du Tur- 
kestan, qui était arrivé avec 4 compagnies d'infanterie, 400 
cavaliers, 4 canons et quelques escouades de soldats du génie. 
Deux joui's après le colonel Michalowski arrivant du sud se 
réunit au corps principal. Après un nombre prodigieux d'en- 
gagements dans lesquels il avait tué 700 hommes à Tennemi 
et en avait perdu environ 50, il avait réussi à s'ouvrir un 
chemin vers le nord, à traverser l'IU et à parvenir au ren- 
dez-vous. Une partie des forces ainsi rassemblées furent 
laissées en arrière pour garder les communications de l'ar- 
mée d'opération. Cette dernière, quand le général Kolpa- 
kowski se porta en avant, se composait de 6 Va compagnies 
d'infanterie, de 4 Va sotnia de cavalerie, de 10 canons et de 
quelques soldats du génie, c'était en tout un effectif de 1785 



NOUVELLES GÉOGRAPfflQUES. 238 

soldats et sous-ofBciers avec 23 ofiBciers et un géDéraL Le 
service de messagers et d'ordonnances était fait par 40 Chi- 
nois et 50 Kirghises. 

L'ennemi attendait Tattaqae sur les bords de la rivière 
Ctiorgos. Au nombre de 4000 les Dungen avaient posté leur 
infanterie sur des collines, tandis que la cavalerie galopait 
au-devant dans la plaine. L'issue du combat ne pouvait être 
douteuse. Comme il ai^rive d'ordinaire dans ces rencontres 
inégales entre des Groupes européennes et des hordes asiati- 
ques, ces dernières ne chargèrent impétueusement que pour 
fuir un instant après. Elles n'eurent pas plus tôt éprouvé la 
justesse et la portée des fusils à aiguille qu'elles lâchèrent 
pied. Sur des hommes ayant l'habitude de juger de l'effet 
des armes à feu d'après leurs fusils à la vieille mode, les 
frreecA-/oad^5 produisaient la même impression que les ar- 
quebuses de Fernand Cortez sur les archers du Mexique. Ils 
cédèrent laissant derrière eux 50 morts et 46 prisonniers. 
Leur camp entier avec 28 canons de gros caUbre tomba 
entre les mains dû vainqueur, qui n'eut que 3 hommes bles- 
sés. Ceci se passait le 28 jum. 

Le lendemain les Russes s'avancèrent jusqu'à la forteresse 
de Tchin-na-tcho-dsi. Ils délogèrent l'ennemi de sa position 
en avant du front des ouvrages, prirent encore 3 can.ons et 
empoftèrent la ville d'assaut. Ce succès décisif, qui fut l'af- 
faire de deux heures, ne coûta à l'armée victorieuse que 14 
hommes, dont un seul positivement mort. Le 1" juillet une 
autre ville forte se rendit : Snidum peuplée de 5000 âmes. 
Cette fois les assaillants n'eurent pas même à faire une dé- 
charge : les mdigènes commençaient à reconnaître l'hnpos- 
sibiUté où ils étaient de tenir tête aux Russes, et ils y renon- 
cèrent comme à une mauvaise plaisanterie. Poursuivant sa 
marche le général Kolpakowski eut le 4 juillet la satisfaction 
de voir dans son camp le malheureux Abel ; de son propre 



j 



y 



236 B0LLETIN. 

aveu le sultan vaincu était venu se rendre volontairement 
n s'était confié, dit-il dans une adresse qui ne manque pas 
de dignité naturelle, dans la justice de sa cause et dans Vaide 
de Dieu. Vaincu il s'inclinait devant le décret du Tout-Puis- 
sant et priait le vainqueur d'épargner son peuple. S'il y 
avait un crime dans ce qui s'était passé, que le général le 
punit mais épargnât ses innocents sujets. Dans sa réponse, le 
général russe éclaira le malheureux chef sur la différence 
qui existe entre la morale des Chrétiens ef celle des Dungen, 
et promit protection à tous ceux qui mettraient bas les 
armes. Sur cette déclaration satisfaisante, les 2000 hommes 
qui formaient le. reste de l'armée indigène furent licenciés 
par ordre de leur Souverain et retournèrent jubilants dans 
leurs foyers. Tolite crainte d'une résistance ultérieure étant 
ainsi écartée, le général Kolpakowski entra dans 6onl(|ja le 
5 juillet à la tête de ses braves troupes. 

Ainsi se termina cette campagne qui avait duré juste une 
semaine à partir jdu jour où les divers détachements s'étaient 
trouvés réunis. 

Si l'on tient compte des nombreux engagements et de la 
distance qui sépare Gouldja de la frontière du Borochudsir, 
point de départ des Russes, 90 milles, la marche a été assez 
rapide. Le butin fut considérable. Sur les murs et dans l'ar- 
senal de la capitale seule, 359 canons (}e gros calibre, 57 
pièces de campagne, 13 fauconneaux, 2 mortiers, 1681 ftisils 
à mèche, 675 lances, etc., sont tombés au pouvoir du vain- 
queur. Comme reconnaissance formelle du fait que la souve- 
raineté du pays avait passé au Czar blanc, les insignes royaux 
du dernier Souverain, son épée, son sceau et son éten- 
dard, ont été solennellement remis entre les mains du gé- 
néral Kolpakowski. Deux heures après l'occupation, la ville 
avait son aspect ordinaire : les boutiques étaient ouvertes et 
les artisans à leur ouvrage. Dans l'Asie centrale les popul»- 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 237 

lions sont habituées à être conquises, et Ton ne doit pas 
s'attendre à ce qu'elles soient émotionnéas par la répétition 
du procédé. 

Le vaste territoire qui vient de s'ajouter ainsi aux posses- 
sions russes est un pays montagneux, avec de fertiles vallées 
sur le flanc de pentes abruptes. Il est environ deux fois 
aussi grand que l'Irlande, et l'on en estime la population à 
1,800,000 indigènes et 500,000 Chinois et autres habitants 
bouddhistes. Il abonde en houille, en bétail, en chevaux ; il 
a de l'or, de l'argent, du cuivre; il peut produire en quantité 
des céréales et des fruits. On croit que ses richesses miné- 
rales sont considérables; mais grâce à l'inertie des gouver- 
nements précédents elles n'ont jamais été constatées. Il n'y a 
point d'activité industrielle, excepté dans la fabrication des 
cuirs destinés aux vêlements et à d'autres usages. 

L'occfipalion de la Songarie rend les Russes limitrophes 
de Yakoob Bey, l'Atalik Ghazee de Kashgar. Comme Abel 
le détrôné, ce prince gouverne un territoire tatar récem- 
ment soustrait à la domination chinoise. Pour se préserver 
de la destinée de son malheureux voisin et allié, il a deux 
sauvegardes : la chaîne du Thian Chan, et une rare pru- 
dence qui lui apprendra à se garer de la Scylla russe après 
avoir échappé à la Charybde chinoise. > 

Voilà donc un nouveau changement à apporter à la géo- 
graphie politique de l'Asie, après tant d'autres qui sont sur- 
venus ces dernières années. Sera-t-il durable ? Si le vain- 
queur était un potentat asiatique, nous n'hésiterions pas à 
répondre par la négative, ces brillantes conquêtes n'ayant 
d*égal à leur rapidité que leur instabilité. Mais le vainqueur 
est Européen, et la thèse en est complètement changée. 

A. B. 



BUUJETUI, T. z, 1871. 16 




238 BULLRTIN. 

Expédition arctique de MM, Peyer et WeypreclU. — Les 
journaux nous ont transmis il y a quelque temps un télé- 
gramme de TromsoB, annonçant en quelques mots que ces 
messieurs étaient heureusement de retour après avoir réussi 
dans leur tentative. 

En même temps M. Peyer adressait à la Société Statistico- 
Géographique de Francfort s/M. une lettre plus développée 
quoique trop courte encore, et cette Société a bien voulu la 
reproduire et renvoyer sous forme de circulaire à ses mem- 
bres et aux diverses institutions qui s*occupent de géogra- 
phie. En voici la traduction. 

c A la Société Statistico-Géographique de Francfort s/M. — 
Côte de Norwége — à bord du Harald Harfager^ le .9 octo- 
bre 1871. 

En soumettant à la Société Statistico-Géographique de 
Francfort s/M., ville qui a si généreusement contribué à Pex- 
pédition préparatoire de 1871, un rapport sur le résultat de 
cette expédition, nous ne croyons pouvoir mieux faire que 
de nous en tenir à un narré très-succinct, en omettant tout 
ce qui ne va pas directement au but et en n'insistant que sur 
les expériences faites et sur les résultats obtenus. Mais 
comme un pareil rapport ne peut toucher que les points 
principaux, M. le lieutenant de vaisseau Weyprecht, en pas- 
sant par Francfort pour se rendre dans son pays natal (Kônig 
dans rOdenwald), s'empressera de témoigner notre profonde 
reconnaissance à tous ceux qui favorisent les progrès de la 
géographie, et tiendra à honneur de donner toutes les ex- 
plications possibles sur les changements essentiels sunrenns 
dans rétat de la question polaire ; ou même, si on le juge 
désirable, de faire une exposition du voyage qui vient de se 
terminer. 

Cette expédition préparatoire, consacrée à l'exploration de 
la mer qui sépare le Spitzberg de la Nouvelle-Zemble et qui 



i 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 239 

doit élre suivie Tannée prochaine d*une expédition plus con- 
sidérable^ a eu un résultat inattendu et dépassant toutes les 
prévisions. Pourquoi un des buts proposés : atteindre la terre 
du Roi Cbarles, n'a-t-il pas dû et pu être poursuivi? c*est ce 
que le lieutenant Weyprecht expliquera en personne. Mais en 
revanche, la découverte A'une vaste mer polaire ouverte dans 
des régions qu*on tenait pour absolument innavigables» oà 
les Russes, les Suédois et l'expédition allemande de 1868 se 
sont vainement débattus, et le fait seul d'avoir pénétré dans 
sa partie la plus méridionale, sont des résultats destinés à 
donner une tout autre direction à la question polaire et une 
base beaucoup plus avantageuse à tous les voyages à faire 
dans cette direction. 

D est infiniment regrettable que la grande expédition alle- 
mande au Pôle Nord de 1869-70 n*ait pas été dirigée vers 
les parages de la Nouvelle-Zemble, qui avaient été signalés 
dans Torigine par le D' Petermann conmie la meilleure voie 
à suivre pour pénétrer dans le cœur du bassin polaire. 

Tandis que, jusqu'à ce jour, des autorités imposantes se 
prononçaient catégoriquement contre l'existence d'une voie 
à l'est du Spitzberg; tandis que les nombreuses expéditions 
faites par les Russes en ce siècle n'avaient pas réussi une 
seule fois à doubler la Nouvelle-Zemble par le nord; tandis 
que la navigation du Norwégien Johannesen, effectuée l'an- 
nAe dernière le long des côtes de cette double île, était con- 
sidérée comme un fait insoUte et révoquée en doute par plu- 
ôeurs, l'expérience nous révélait l'existence d'une vaste mer 
muoerlê au nord de la NouveUe-Zemble. Comme d'ailleurs la 
mer de Kara a été trouvée complètement libre de glace, cette 
année comme les autres, par les marins Simonsen, Mattie- 
sen» etc. ; comme le premier n'a pu réussir à trouver, même 
dans le voisinage de l'île Blanche * la glace dont la présence 

^ Non loin des bouches de l'Obi. 



240 BULLETIN. 

est indispensable pour la chasse aux morses, on peut ad- 
mettre qu'en automne la mer ouverte de la Nouvelle- 
Zemble se joint à la Polynia du nord de la Sibérie. Ainsi dis- 
paraît de nos cartes une immense région de glaces. 

n ne faut pas non plus oublier que Tannée 1871 a été si- 
gnalée comme singulièrement peu propice aux expéditions 
arctiques. Sans doute on a déjà et souvent parlé sans droit 
et sans preuve d'années extraordinairement défavorables ; 
mais dans tolite la Norwége il n'y a qu'une voix parmi les 
chasseurs de morses et les pécheurs pour^dire que Tété der- 
nier compte parmi les plus mauvais que l'on ait vu depuis 
longtemps. La Germania de l'expédition allemande n'a pas 
réussi à pénétrer même dans la mer de Kara. Ici l'on attribue 
cet insuccès du navire à vapeur, là où des navires à voiles 
ont réussi, à l'agencement défectueux de la Germania comme 
bâtiment à vapeur et comme bâtiment à voiles ; il est de 
l'intérêt de l'entreprise de soumettre à un examen impartial 
ce vaisseau qui cependant a fait ses preuves en 1869-70 ^ 

Comment expliquer ces résultats du voyage qui vient de 
s'accomplir, résultats qui diffèrent tellement de ce qui avait 
été admis jusqu'à ce jour. Que nous ayons agi avec plus d'é- 
nergie et de résolution que nos prédécesseurs, c'est une 
présomption que nous ne saurions avoir ; pas plus que celle 
de représenter notre petit voyage comme une enureprise 
proprement dite montée sur le même pied que les précé- 
dentes. La clef de cette énigme la voici : presque toutes les 
eoopéditions dirigées vers ces parages ont commencé et fini 
trop tôt; car la période la plus favorable à la navigation 
tombe en automne. En outre, toutes ces expéditions se sont 



^ lies journaux ont apporté la nouvelle que la Oermania est 
venue en Allemagne et que l'expédition en est restée là, pour le 
mommt^ il faut l'espérer. 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 241 

tenues trop près ou de la côte de la Nouvelle-Zemble ou de 
celle du Spitzberg; tandis que, selon toute apparence, Tespace 
qui s*étend de 40*" à Vt long. Or. est, dans les parages de la 
Nouvelle-Zemble, la place la plus favorable pour gagner le 
nord. C'est par là que nous sommes arrivés presque sans 
peine jusqu'à 79*lat. N.; le manque de vivres nous a seul 
empêchés d'aller plus loin. 

Cet état des glaces si singulièrement favorable en autonine 
dans les eaux de la Nouvelle-Zemble, état qui diffère telle- 
ment de celui des côtes du Grœnland, a pour cause vraisem- 
blable le Gulf-Stream ; du rapprochement et de la comparaison 
de toutes les observations que nous avons faites, on peut si- 
non l'affirmer du moins l'admettre comme infiniment pro- 
bable. Nous pouvons mentionner comme faits à l'appui : 
température de l'eau qui, à ces hautes latitudes et au mois 
de septembre, dépasse de 2* à 3°C. celle de l'air; la fréquence 
des brouillards, l'état du ciel particulier à la région des ali- 
ses, le courant portant au N.-E. constaté sur les côtes de la 
Nouvelle-Zemble, la couleur bleu foncé de l'eau, qui carac- 
térise le Gulf-Stream, l'abondance extraordmaire des ani- 
maux inférieurs, etc. Il paraît cependant qu'au commence- 
ment de l'automne le Gulf-Slream quitte la côte de la Nou- 
velle-Zemble, et se dirige à l'O. ou se répand sur une plus 
vaste étendue. Cette couche d'eau chaude est inégalement 
profonde et diminue vers le nord. 

Au point de vue matériel, nous pouvons signaler le nom- 
bre prodigieux de baleines que recèle cette mer de la Nou- 
vdle-Zemble jusqu'à présent inexplorée. 

Les travaux scientifiques effectués durant le voyage se 
composent d'une série continue d'observations sur la. tempé- 
rature et la densité de Teau à la surface et à diverses profon- 
deurs; d^observations météorologiques régulièrement faites ; 
de remarques aor les bancs, le bois flotté, les courants qui se 



242 BULLETIN. 

présentaient ; de sondages en double ou même triple série ; 
d'une collection d'échantillons du fond de la mer; de dét^- 
minations de latitudes, de levés, de recherches géologiques, 
de collections de pierres et de plantes. > 

Julius Peyer, Oberlieutenant 

Sir Roderick Impey Murchison, — La science en général et 
la Société royale de géographie de Londres^en particulier, 
ont à déplorer la mort récente, mais depuis longtemps pré- 
vue, de sir Roderick Murchison, décédé le 22 octobre der- 
nier, à rage de 82 ans environ. 

Sir Roderick Murchison, Écossais de naissance, se voua 
d'abord à la carrière militaire, dans laquelle il débuta fort 
jeune. En 1807, âgé de 16 ans à peine, il entra dans Tannée 
et fit toute la guerre de la Péninsule ; à 17 ans, il avait déjà 
assisté à trois grandes batailles. Il se maria en 1815, et, dés 
lors, se consacra exclusivement à la scieuQe. A l'instigation 
d'Humphrey Davy, il suivit les cours de l'Institution royale et 
corrobora ses études par des recherches personnelles. Le 
midi de l'Angleterre fut l'objet de ses premières observations 
relatives à l'étude des terrains, et, en 1825, il lut devant la 
Société Géologique, dans laquelle il venait d'entrer, un mé- 
moire sur les formations de l'extrémité nord-ouest Avl comté 
de Sussex et des parties adjacentes des comtés de Hamp et 
de Surrey. En 1826, il étudia les couches carbonifères du 
comté de Sutherland, qu'il prouva être une branche de la 
série oolithique; et en 1827, accompagné du professeur Sedg- 
wick, il explora de nouveau les Highlands d'Ecosse, et mon- 
tra que le grès primitif de Mac CuUoch n'était que le viera 
grès rouge, maintenant appelé Devarden. L'année soivanle, 
en compagnie de M. Lyell, il examina les terrains volcani- 
ques d'Auvergne, les couches tertiaires du midi de la France 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 243 

et expliqua, d'après ses observations combinées avec celles 
de son collaborateur, le mode d'excavation des vallées. Puis 
il traversa seul la chaîne orientale des Alpes et, de concert 
avec le professeur Sedgwick, publia les résultats de ses tra- 
vaux en 1829 et 1830. En 1830, sur l'avis du doyen Auck- 
land, sir RoderickMurchison entreprit l'examen systématique 
des dépôts sédimentaires d'époque reculée, tels qu'on les voit 
dans le midi du pays de Galles^ dans les comtés d'Hereford et 
de Shrop ; introduisant l'ordre là où avait régné la confusion, 
il en forma un système unique qu'il nomma Silurien, et qui 
est une des grandes divisions géologiques qui caractérisent 
l'Angleterre. 

En 1831, il exposa les résultats de ses recherches à la pre- 
mière session de l'Association britannique, qu'il avait contri- 
bué à former avec le D' Brewster et dont il fut secrétaire 
général pendant plusieurs années et président en 1846. 

En 1840, sir Roderick Murchison engagea M. de ^Yemeuil 
à étudier avec lui la structure géologique de la Russie, alors 
très-peu connue; et en 1841, l'empereur Nicolas chargea ces 
deux savants de diriger les travaux du levé géologique de 
Tempire. Accompagnés du comte Keyserling et du lieutenant 
KotcharofT, ils explorèrent les monts Ourals^ les provinces 
méridionales de la Russie et les districts carbonifères situés 
entre le Dniepr et le Don. 

En 1842, sir Roderick Murchison traversa seul une grande 
partie de l'Allemagne, de la Pologne et les Carpatbes. En 
1844, il explora la formation paléozoïque de Suède et de 
Norwége. S'étant convaincu que la série supérieure des ro- 
ches paléozoïques (que l'on connaissait d'abord en Angleterre 
sous le nom de nouveau grès rouge inférieur), le calcaire ma- 
gnésien et le schiste marneux constituent un seul groupe na- 
turel, il avait déjà proposé en 1841 qu'il reçût le nom de sys- 
tème Permien, à cause de son vaste développement dails 
rancien royaume de Permie, en Russie. 



244 BULLETIN. 

En 1845, il publia, coiyointement avec H. de Verneuil, sa 
Géologie de la Russie et des mo^its Durais (2 vol. in-4*). Un 
résaltat de ses explorations en Russie qui aurait suffi à lui seul 
pour fonder sa réputation, c'est sa découverte théorique des 
champs d*or de TAustralie ; ses connaissances en géologie 
comparée lui en firent déduire l'existence de l'analogie de 
leur constitution physique avec celle des monts Onrals. 

En 1855, sir Roderick Hurciiison succéda à M. H. de la Bê- 
che dans les fonctions de directeur général du levé géologi- 
que de TAngleterre. En 1854, il résuma ses travaux sur le 
système silurien dans son grand ouvrage intitulé SUuria^ et, 
en 1856, il fit paraître son magnifique Atias gé(4ogique de 
l'Europe (in-4'»). 

Voilà pour la carrière géologique de Murchison ; mais dans 
quel esprit son nom et celui de la Société royale de géogra- 
phie ne sont-ils pas inséparables ? A la dernière séance an- 
niversaire de la Société, quand la maladie avait forcé à la re- 
traite son ancien président, sir Bartle Frère, en présentant 
la médaille du Fondateur à sir H. Rawlinson au nom de sir 
Roderick Murchison, résuma fort bien les rapports de ce 
dernier avec la Société dans les termes suivants : 

i S'il y a quelque difficulté à rendre les sentiments de la 
Société sur le sujet qui nous occupe, elle provient unique- 
ment de la connexion intime qui a existé dès l'origine entre 
sir Roderick et l'institution qu'il a eu Thonneur de fonder, 
sur les destinées de laquelle il a veillé depuis quarante ans 
avec une sollicitude plus que paternelle, et qu'il a enfin placée 
parmi nos sociétés scientifiques les plus populaires et les plus 
renommées. Son nom se distingue parmi ceux du petit groupe 
de géographes qui, en 1830, se constituèrent en société dans 
le but de favoriser le développement de la science géogra- 
phique, et qui furent ensuite incoiporés par une charte 
royale. Il entra d'abord dans le comité en 1831 et fut élu 



NOUVELLES GÉOGRAPHIQUES. 245 

vice-président en 1836; il devint président la première fols 
en 1843, pour le terme de deux ans (1843-44), et fut itérati- 
vement réélu en 1851-52 et 57-58. Depuis 1862, et d'un con- 
sentement unanime, il a toujours été réélu, et la Société 
n*aarait pas même eu ridée de lui chercher un successeur, 
si sir Roderick lui-même, au commencement de sa dernière 
maladie, n'avait senti que le repos dont il avait besoin était 
incompatible avec les obligations constantes et ardues incom- 
bant au président d'une société si nombreuse et si active. 

Durant les quinze années de sa présidence, il a préparé et 
la quinze rapports annuels, dont chacun présente une his- 
toire très-complète des progrès de la science géographique 
et des découvertes de Tannée précédente ; ces rapports 
cependant ne représentent qu'une partie de ses travaux 
originaux comme géographe. De temps en temps et sous di- 
verses formes, il a publié des mémoires et des écrits isolés 
qui sont probablement au nombre de 150 et plus ; ils sont en 
msgeure partie purement géographiques ou ont un rapport 
plus ou moins direct avec la géographie. Quarante au moins 
portant ce caractère ont été publiés sépai^ément avec son 
nom comme celui de l'unique ou principal auteur. 

Une simple énumération des honneui*s conférés en divers 
temps à sir Roderick Murchison, en récompense de ses tra- 
vaux scientifiques, su£Bra pour montrer de quelle haute es- 
time il jouissait dans son pays et à l'étranger. Son souverain 
le créa chevalier en 1846, chevalier de l'ordre du Bain en 
1863, et baronnet en 1866. L'empereur de Russie lui conféra 
la dignité de chevalier de Sainte-Anne de 2"' classe, et plus 
tard celles de grand-croix du même ordre et de celui de 
Saint-Stanislas. Il a reçu d'autres souverains d'Europe ie& 
distinctions semblables, dont la dernière a été celle de grand 
oflDcier de Tordre de la Couronne d'Italie. En lui conférant 
ces honneurs, les souverains n'ont fait que confirmer le té- 



246 BULLETIN. 

moignage rendu à son mérite par les sommités scientifiques 
et les sociétés les plus renommées du monde civilisé. Dans 
son pays, les universités d*Oxford et de Cambridge lui ont 
conféré les grades de docteur et de maître es arts. La Société 
Royale, la mère de toutes nos sociétés scientifiques, a rendu 
justice depuis bien des années au mérite de sir Roderick 
Murchison, en le recevant parmi ses membres (F. R. S.), ea 
le nommant plus tard vice-président, et en lui décernant la 
médaille de Copley. D'Edimbourg, il a reçu la médaille d'or 
de Brisbane et le titre de membre honoraire de la Société 
Royale. Il était encore vice-président de la Société Géologir 
que, membre de la Société Linnéenne,des académies dé Saint- 
Pétersbourg, Berlin, Copenhague, Bruxelles, Stockholm et 
Turin, membre correspondant de l'Institut de France, admi- 
nistrateur (trustée) du British Muséum, du Musée Hunté- 
rien et de l'Association Britannique pour l'avancement des 
sciences. Il a reçu aussi le prix Cuvier de l'Institut de France, 
la médaille de Wollaston et d'autres honneurs semblables 
qu'il serait presque impossible d'énumérer complètement 

Nous cédons à un plaisir un peu égoïste en nous détour- 
nant de ce qu'a fait sir Roderick Murchison vers ce qu'il était. 
Par leur nombre et leur valeur, ses travaux scientifiques té- 
moignent de la vigueur de sa constitution physique et intel- 
lectuelle ; nous voulons maintenant parler de son caractère. 
Les qualités qui ont assuré les succès de la vie de sir Rode- 
rick et lui ont gagné l'admiration et l'affection de ceux qui 
l'entouraient, étaient un courage à toute épreuve uni à une 
grande prudence; le bon sens pratique, combiné avec le tact 
et le goût, un caractère affectueux et beaucoup de courtoisie. 
Tout en étant dévoué à la science, sir Roderick remplissait 
tous ses devoirs sociaux avec une aisance cordiale et gra- 
cieuse, n était roi au milieu des honmies éminents dont il 
était entouré dans les divers comités qu'il présidait Dire que 



OUVRAGES REÇUS. 24^7 

sa Tolonté était une loi pour des personnes d*iui caractère in- 
dépendant, ayant le sentiment de lenr responsabilité, serait 
absurde; mais Tassertion est strictement vraie en ce sens qu*un 
profond respect déterminait ces hommes à une invariable 
déférence. Mais s*il est dans le caractère de sir Roderick un 
noble trait encore plus saillant que tous les autres, c*est Té- 
tonnante persévérance avec laquelle il soutenait les intérêts 
de ses amis. Les noms de Franklin et de Uvingstone suffiront 
pourje rappeler à la mémoire de la généralité des lecteurs; 
mais ceux qui connaissaient plus intimement sir Roderick 
dans sa vie privée, trouveraient de nombreux exemples de 
la sincérité et du sérieux avec lesquels il remplissait les de- 
voirs de Tamitié. L'ingratitude même n'a pas réussi à éloi- 
gner de ses bienfaits ceux qui avaient une fois gagné son 
bon vouloir. * (Atbenaeum du 28 octobre.) 



Ouvrages reçus, 

PÉRIODIQUES. 

Mittheilungen du D' Petermann. Mai-novembre 1871. — 
Cahiers complémentaires. N"" 29 et 30. 

Société Royale de Géographie de Londres. Slips. Janvier-fé- 
vrier 1871. 

— Proceedings. T. 18. N" 1 et 2. 

— Journal. 1870. 



248 BULLETIN. 

Société Impériale de Géographie de Saint-Pétersbourg. Slips. 
1871, 7 avril-7 mai. 

— Mémoires. T. 6, n-- 7-8. T. 7, n«- 1-3. 

— Comptes rendus. 1870. 

Société de Géographie de Vienne. Mittheilungen. T. 4, n** 

4-10. 
Société de Géographie de Paris. Bulletin. Mars-octobre 1871. 
Société de Géographie de Berlin. Zeitschrift. T. 7, nr 1-3. 
Annales des Voyages. Août et septembre 1870. 
Société de Texpédition allemande au Pôle Nord. Berichte. 

13-20. 
Club Alpin de Genève. Écho des Alpes. N*" 2 et 3. 1871. 
Bureau topographique de Saint-Pétersbourg. Mémoires. 

T. 22. 
Meteorological Office. Quaterly Weather Report. Juillet 1869- 

juin 1870. 
Société d'Anthropologie de Vienne. Mittheilungen. T. 1, n* 

8,9. 
Société d'Anthropologie de Paris. Bulletin. Mars-juin 1870. 
Journal Asiatique. Septembre 1870. Mars-avril 1871. 
Institut Lombard. Mémoires. T. 11, fasc. 3. T. 12, fasc. 1. 
» Comptes rendus. T. 2, fasc. 17-20. T. 3, fasc. 1-15. 
» Rapports sur les progrès des Sciences. N* 1. 
Institut Vénitien. Actes. T. 16, fasc. 5-9. 
Société Vaudoise des Sciences naturelle. Bulletin. T. 10, o** 

64 et 65. 
Revue Orientale (actuellement Athénée Oriental). Bulletin. 

T. 2. 1869-70. 
Société Statistico-Géographique de Francfort. Beitrâge, T. % 

cah. 3. — Circulaire relative à l'expédition de MH. Payer 

et Weyprecht. 



OUVRAGES REÇUS. 249 



NON PÉRIODIQUES. 

Adrian von Riedl. Reise-Atlas von Mûnchen, 1796 (don de 
M. Le Fort-Naville). 

Malte-Brun. Géographie complète et universelle. 16 tomes 
en 8 volumes in-8*», pi. et cartes (don de M. Le Fort-Na- 
ville). 

Scheuchzer. Carte de la Suisse en 4 feuilles collées sur toile 
et en étui, 1712 (don de M. Sarasin-Diodati), 

Scott, R.-H. Barometer manual. London, 1871 , in-8% pi. 
(don du Meteorological OflQce). 

Becker, M. A. Wilhelm Haidinger. Wien, 1871, br. 8**(don de 
Fauteur). 

De Regny, E. Statistique de l'Egypte. 2* année, Alexandrie, 
1871, br. in-8° (don de l'auteur). 

Von Hellwald,T. Ueber Colonien und ûber die hoUândischen 
Niederlassungen in Ost-Indien insbesondere. Wien, 1871, 
br. in-8* (don de l'auteur). 

Blydone, Ed. Appendix to Benj. Anderson's joumey to Mu- 
sadie. New-York, 1870, br. in-12 (envoi de l'Institut Smith- 
sonien). 

Smithsonian Institution. Annual report of the Board of Ré- 
gents for the year, 1869. Washington, 1870, 1 vol. in-8* 
don de l'Institut Smithsonien). 

Contributions to the knowledge of the meteorology of cape 
Hom and the West Coast of South America. London, 1871, 
br. in-4^ pi. (don du Meteorological Office). 

Grad, Cb. Examen de la théorie des systèmes de montagnes 
dans ses rapports avec les progrès de la stratigraphie. Pa- 
ris, 1871, br. in-8« (don de l'auteur). 

Traité de l'éducation des vers à soie au Japon, traduit du ja- 



250 OUVRAGES REÇUS. 

ponais par Léon de Rosny (Mémoires de TAthénée Orien- 
tal). 

Benoit, Victor. Le canton de Neuchâtel, notice historique 
et descriptive. Neuchâtel, 1861, in-12, carte (don de M. Pe- 
titpierre). 

Société Helvétique des sciences naturelles. Discours d*ouver- 
ture, Annales, Actes, Catalogues de membres, etc. 20 an- 
nées, de 1818 à 1855 — 23 broch. fasc. in-8* (don de H. 
Petitpierre). 



MÉMOIRES 



MAMonoB, t. zi, 1872. 



i 



'I 



INTRODUCTION 



En commençant la publication du tome XI des Mé- 
nmres et htiUetins Ae là Société de géographie de Ge- 
nève, dont notre journal géographique le Globe s'est 
fait Torgané, nous pensons devoir rappeler à nos lec- 
teurs les principaux articles que renferment les dix 
premiers volumes en en signalant les traits principaux 
par un compte rendu sommaire et laissant de côté, 
dans cette rapide revue, une foule de travaux int^es- 
sants pour lesquels nous renvoyons à la table générale 
des matières, que nous publions en même temps. 

Dans un travail très-approfondi et érudit de M. le 
prof. Chaix sur V Ethnographie de V Afrique, accompa- 
gné de trois cartes d'une belle exécution, Fauteur 
présente avec clarté les données fournies à la science 
par les recherches des habiles voyageurs qui nous 
ont révélé ces contrées ou nous les ont fait mieux 
connaître. — M. Chaix divise ce grand sujet en trois 
parties : Afrique septentrionale ^ dans laquelle se dé- 
veloppent sans conteste et au plus haut degré sur ce 
vaste continent les peuples d'origine caucasienne; 



4 INTRODUCTION. 

« 

Afrique orientale y ou vallée du Nil ; Afrique ocdden^ 
tde^ Afrique équatoriaie et Afrique OMstrcie. Sur cha- 
cune de ces parties, Fauteur porte la lumière la plus 
étendue de la critique sur les documents scientifiques 
et historiques qu'il rassemble avec abondance. — Deux 
citations seront suffisantes pour faii*e comprendre l'in- 
térêt de cette étude : « Nous avons montré comment, 
dans cette Afriqve, le berceau reconnu de la race 
nègre, un gtarïd' ifombt^ de hâti(mi$ ddivent être mises 
à part comme formant une série d'échelons liés entre 
eux par des analogies de langage et de traits physi- 
ques, rattachés à leur tour aux races asiatiques. Elles 
occupent une si fofte portion du c(mtinent afiricain 
que les deux cinquièmes doivent êtr^ retranchés d'em- 
blée pour s'ajouter au domaine déjà si vaste des races 
asiatiqjies. » — Le type nègre, tel que nous nous le 
représentons^ n'existe d'une manière absolue à. peu 
près nulle part q|ie sur les côtes de la Guinée et sur 
le Nil Blanc. Partout ailleurs il n'est qu'un fait excep- 
tionnel^ et la plupart des nations lui échappent, tantôt 
par la couleur de la peau, tantôt par d'autres traits 
physiques, de manière à former une multitude d'éche- 
lons créés par la sécheresse ou l'humidité du climat, 
par le froid ou la chaleur, par le s^our de la ^aine 
ou des montagnes-, par l'alimentation végétale ou 
animale. » — « Lorsque nous voyons l'Angïo-améri- 
cain différer déjà de la souche d'où il est sorti, et 
même l'Anglais d'Australie se distinguer de ses ancê- 
tres par quelques traits physiques. . . , £Buit-il s'étonner 
si les peuples étrangers à une civilisation qui semblé 
tout égaliser, restent entièrement soumis à rinfla^Du:e 
d'agents extérieurs par lesquels ils sont prctfondément 
modifiés. » 



INTEODUCTION. 5 

Des FeoBoigaeviente 6ttr les Ufftm de eomêwroe entre 
Akxamdrie, Suejsf et tes côtes de to mer Meuge^ «draoés 
bien ava&t la création di eaual, qui a <)oupé «Â heu- 
reosemefit la barrière de l'iBtàme4e Suez, ^nt mo^ 
tré d'avance les resBOunees et les grands avantoges 
vers lesquels devait tendre la eréàticafi 4e ce^te gigan- 
tesque entreprise. 

Dans le travail de M. de Beaumont sur ies Skme 
é^ agriculture faUa a/u Kamkii/atiGa^ noits lisons avec 
intérêt la relation des efforts considérables et conti- 
nus faits par le gouvernement russe pour conquérir 
quelque culture dans ce vaste pays, mais leur peu de 
réussite. La chasse et le commerce des fourrures res- 

• 

tant encore pour ce pays le plus sûr rendement. 

Les ea^plaraliûus ardiques semblent devoir rendre 
célèbre, dans les fastes de la navigation et de la 
science, la seconde moitié du XIX""* siècle. Nées, 
pour ainsi dire, de l'élan donné par les expéditions à 
la recherche de Franklhi, elles n'ont pas cessé d'être 
depuis lors un des principaux buts des recherches géo- 
graphiques, ayant comme point de mire la découverte 
du pôle, et comme route l'étude d'une nature si ex- 
ceptionnelle et nouvelle à tant d'égards. La publica- 
tion de la Société de Géographie de Genève commence 
cet important sujet à la seconde expédition de Grin- 
nel à la recherche de sir J. Franklin, par le D' Eli- 
sée Kane. De retour à New-York le 30 septembre 
1851 , après une absence de seize mois, dont neuf pas- 
sés dans les glaces, Kane, met son activité dévoraofe 
à organiser une seconde expéditiim. U cherche les 
fonds nécessaires pour cela, il sollicite les chefe et 
les sociétés de l'Amérique, et tandis qu'il écrit la re- 
lation du premier voyage, il prépare le second. En- 






6 INTRODUCTION. 

fin, au mois de décembre 1868, il reçoit des ordres 
spéciatix du secrétaire de la marine pour prendre le 
commandement de l'expédition. Lia relation de son 
voyage fut publiée au mois de septembre 1856, et mit 
le public à même de connaître l'importance des décou- 
vertes qu'il avait faites, pendant plus dedenxans de sé- 
jour dans les glaces polaires. Nous n'entreprendrons 
pas ici d'entrer dans plus de détails sur cette expédition 
si remarquable, dans laquelle l'existence de la mer po- 
laire libre, recherchée de nos jours, a pris pour la pre- 
mière fois une apparence de certitude ; ainsi que sur 
le récit de toutes les souffrances endurées par ces 
hardis pionniers et par leur intrépide chef. Nous 
renverrons plutôt nos lecteurs à la lecture si palpi- 
tante de ces articles successifs auxquels des cartes 
dressées exprès pour cette expédition donnent un at- 
trait de plus. 

Nous signalons à nos lecteurs, à l'entrée du tome 
second, l'importante notice de M. le général Dufonr 
sur la carie de la Suisse ^ dressée par l'état-major fé- 
déral. C'est une bonne fortune pour la publication de 
la Société d'avoir de la main même qui a présidé 
pendant plus de trente années consécutives au levé 
trigonométrique, à son transport, au dessin de la carte, 
à la gravure, etc. , etc.^ à tous les travaux du Bureau 
fédéral topographique créé à cet effet, d'apprendre 
par la plume même de l'illustre auteur, les procédés 
employés pour arriver à la plus exacte mensuration 
du plan et des hauteurs, et les difficultés sans nombre 
qu'il a fallu surmonter pour arriver an résultat ob- 
tenu. C'est, eii effet, une des plus belles œuvres car- 
tographiques , la plus complète, la plus exacte, qm a 
valu à l'illustre général les témoignage les plus éle- 



INTRODVCTION. 7 

Tés et les pins nombrenx d'une sincère féltcitation. 
La carte da levé trigonométriqne qni acc<Hi]pague 
cette notice permet de suivre cet intéressant travail 
dans ses détails et d'en comprendre la valeur. 

Une Notice sur îa province de Queendand, Austra- 
lie septentrionale, âne à la plome facile de M. £. 
Marcet, qui a habité et parcouru ces nouvelles ré- 
gions, pendant bien des années, offre un grand intérêt 
de nouveauté. L'auteur passe en revue la fondation 
de la colonie de Qaeensland, son gouvernement, sa^ 
population. — L'agriculture et la végétation naturelle 
du Qneensland. — La configuration du pays, son cli- 
mat et son influence sur le corps humain.— Le règne 
animal, avec une étude sur les sauvages du pays. — 
Les villes et la société européenne. — Cette intéres- 
sante narration faite par un homme qui ne parle que 
de ce qu'il a observé lui-même, présente des détails 
curieux sur une quantité d'objets nouveaux pour nos 
connaissances géographiques. 

Dans an mémoire étendu sur VMhmgn^hie de la 
ÏWffuû d'Durcpe, M. A. Boue, savant renommé de 
l'Académie de Vienne, tâche de préciser, autant que 
la science le permet encore, les différentes races que 
renferme la Turquie d'Europe et leur force relative. 
Noos ne pouvons le suivre dans tous ses détails, ni 
reproduire même quelques-unes des données intéres- 
santes qu'il renferme, cela nous entraînerait trop au 
del& du cadre de ce rapide aperçu. Si dans d'autres 
contrées, dit M. Boue, la distribution des races est 
suffisante pour en pouvoir saisir les rapports politi- 
ques intérieurs et extérieurs, dès qu'on dépasse l'Au- 
triche, une carte d'après les religions forme le com- 
plânent nécessaire à tout coup d'ceîl 90- cm poiHdft- 



8 INTBODUCTIOM. 

tiQEfi llélii^g^Qd^. fin ,^qt, a#8 ^m i^gllMs gF^Vm^ 
romm 4 twrqu^ fie PfWtfW^ jie f^grs ;Ae AeU# i*ar 
nièf^ qu'eUes sembLeat i^^rAtni^r n^AC^A^W t»«>flkfr- 
tur des diverses racc^ qui ^r #^| ^^PiRl^j ^( ^ 
ii4n$r les ,(U)ppLl>iiiaiâoi^f po)jjl%^si Pftflii^i^ pçtW iin 
m/eilleur avenir de ces peuple^... » A((. tPîQflé iflf^me 
ensuite, p^r les donnée les fl^v^ j^fiçré^tfs^j }^ %çe 
prpl)ïtble de cbacume de c^ r^U^/m^ U Aw<^ 4l^ 
mio^urs j^e ces dijQférentes r^P^es i(^ jEiiiiailli^, i^n^n^ 
gUgQ pfl^, en passant, tou^ 1^ ^^s f^op^ ik.q(^- 
ror la géographie physique 4^ (^ eof trée^ €ffSW9 îs^ 
peu connue. Une carte de rt^^^egovi^p, ^iii ^^çiQom- 
pagne cette intéressante étud^, dp^ f^ti i^fi/0L fifdrtfi- 
graphique de M. H. Bouthillier 4^ Bef^mjWjt q^ tra- 
cée sur les données des derni(S^s. voyage^ ^e ^Vl. 
Boue et YiquesneL 

Plus loin, dans le vohiqie sviv^t, M. ^om§ dcmpe, 
conune suite intéressaojte à ce pr^^pti^f* inémoifre, m 
travail important qu'il intitule : Emi »MF f^ UnnHw 
des provinces de la Twquie (f E^€jf»^ d%p ]li4iuiel, 
passant en revue les dispositions Qi:Qgjr;ap)iifl|M^ A^ 
cette grande péninsule et les diffiéi)eutes vv^ 4^ 
peuples qui l'habitent, en en étu^ifint ]i^ grpuy^PMPt^^ 
il compare l'influence relative djç jces jpe^pl^ 4 4i- 
v^rs, leur développement re^tif' ajwi Qjo^ \9W in- 
fluence politique sur les de^t^né^ 4e frettf RfMWP- 
C'est avec raison qu'il peut d^e, çomqie syaiWttJty 
ainsi que comme voyageur, étant icçlttji q[W ^ ^ ^Ip 
parcouru et connaît le mieux cette grioide pénwfMJIl^ - 
« La Turquie est un des États de l'Ij^op^ 4SI^ (W 
connaît encore le moins les divisions nft^nniU^* D^ 
toute antiquité, des accidents orogr^phjqoM <Bt 99^ 
mographiques ont forcé les boitants 49 4SftV JffUltrtff 



*'jS^x^ 1. 



INTHOI>DCT10N. 9 

à 86 grouper de certaîae8 foçans, et il ne peut pas 
ètTB permis, même à des hommes d'État, d'établir 
dw «^mbiiiaisoas en dehws de ces groupements Wr 
torels. — On oublie trop les siècles écoulés, les ré- 
«rolotiims politiques effectuées, en désirant des déU- 
mitations impossibles, ou du moins exposée anjour- 
d'bui aux plus grands inconvénients, et n'oifirant au- 
ome garantie de stabilité. » — Ne pouvant suivre 
ici l'auteur nous nous bornerons à reproduire encore 
les quelques lignes qui expliquent les motifs de son 
travail.... « Ces considérations m'ont engagé, moi, 
un d'entre le petit nombre des pionniers géographes 
de ces contrées^ à exposer de nouveau nies idées sui* 
ce sujet, avec les couleurs qui leur conviennent ae- 
toellement et qui n'étaient pas encore à Tordre du 
jour lorsque je publiai, en 1840, ma Turquie cP Eu- 
rope. » — Une grande carte, dressée à dessein par 
les soins de M. B. de Bea^uiout, accompagne ce 
mémoire. 

Coup d'œil sur l'hydrologie du Mexique, lel est le 
titre d'un grand et important travail de M. U. de 
Saussure, accompagné de deux belles cartes sui* une 
grande échelle qui donnent les plus grands détails 
géogi*aphiques sui* cette vaste région parcourue ou 
étudiée par l'auteur : — « Quqique je me sois surtout 
attaché à l'exposé des phénomènes hydrologiques, on 
trouvera cependant dans ce mémoire quelques digres- 
sions purement physiques et géologiques, mais qui 
tiennent de près à l'hydrologie et qui forment, à cause 
de cela, un utile complément. Il m'aurait été facUe 
de les étendre davantage, mais c'eût été sortir du 
cadre de cet aperçu. » Après avj^ir ainsi parlé dans 
^ùBL avant-propos et donné an lecteur les raisons pour 



10 INTRODUCTION. 

lesquelles il n'a pu parcourir comme il l'aurait désiré 
la région occidentale du pays fitisant face à l'Océan 
pacilSque, M. de Saussure, dans son introdiietic»i, 
passe en revue la configuration orographique du 
Mexique, les sa^isons, la météorologie. des latitudes et 
les courants atmosphériques influaiçant la météore- 
logie générale du pays, pour aborder, après ces 
détails, l'exposé nourri et serré des phénomènes mé- 
téorologiques. 

Dans une première partie de son travail, intitulée : 
De la chute des eaux, il étudie successivement: La 
distribution des pluies et l'état atmosphérique des 
différentes régions pendant les saisons. — L'état de 
l'atmosphère sur le plateau pendant l'hiver, avec les 
particularités de cette position. — L'effet des montor 
gnes, de leurs groupes et de leurs pics. — Des neiges 
perpétuelles. — Puis M. de Saussure résume cette 
étude approfondie, à laqjielle un grand nombre de 
tableaux d'observations servent de base, par un ex- 
posé du résultat de ses recherches sur Vinfiiuence 
de la végétation sur la température du pays et 
par suite sur son état hydrologique ; sur les pimes 
tropicales régtUières et sur les pluies basses non tropi- 
cales; celles des chaînes de montagnes et des pics. — 
Sur les régions que ces divers éléments dessinent sur 
la surface de ce grand pays, en constatant, comme 
conséquence de cette première étude, l'immense in- 
fluence des météores sur l'hydrologie du Mexique. 

Un appendice volumineux à la suite de cette pre- 
mière partie contient, en outre, tous les détails que 
l'auteur a pu recueillir sur la côte occidentale. — 
Une étude plus particulière de la végétation sur les 
hautes montagnes du Mexique, comparée avec celle 



"introduction. Il 

des Alpes d'Europe. — Un exposé des tremblements 
de terre ainsi que tons les documents à Fappni de la 
confection des deux cartes qui accompagnent ce grand 
travail. 

G(mime suite à la première communication que 
M. Marcet avait faite à la Société de géographie, sur 
la province de Queensland, nous trouvons maintenant 
dans le tome suivant la notice du même auteur sur la 
partie nord-est de VAuslraMe. L'auteur raconte ici 
son voyage d'exploration et même de découverte, vers 
le pays le plus avancé alors de la colonisation de ces 
vastes régions qui s'étendent le long de l'Océan en 
s'avançant vers le nord. — « Dans le dernier volume 
des mémoires de la Société de géographie de Genève, 
dit M. Marcet, je donnais, dans une courte notice, 
quelques détails sur la partie déjà colonisée, et, jus- 
qu'à un certain point, civilisée, de la nouvelle colonie 
australienne de Queensland. Je lis alors connaître à 
la Société mon projet de m'enfoncer, l'année suivante, 
dmis l'intérieur du pays, et de me mettre ainsi en 
état de lui communiquer mes observations person- 
nelles sur cette partie de la Nouvelle-Hollande en- 
core inhabitée par les blancs. » C'est en effet la 
description de ce voyage que M, Marcet donne dans 
ces pages, pleines des détails les plus curieux sur le 
pays et sur les aventures qui obstruent la route du 
hardi pionnier, dans des régions que l'homme n'a 
point encore traversées. — Une carte itinéraire, 
dressée par M. B. de Beaumont sur les matériaux 
personnels de M. Marcet et sur les meilleurs docu- 
ments officiels, accompagne cet intéressant récit. 

Dans le même volume et dans son Bulletin, nous 
devons attirer l'attention sur l'extrait du voyage d'ex- 



12 INTBODUGTIONr 

fiaration àjfravers VMistraiie, du sud au nord, par 
O'Hara Burke et Y. WiUs, qui, comme l'on sait, fftt 
si désastreux pour les explorateurs, mais si fertile m 
domiées géographiques. Nous rapporterons ici ce^ 
seules paroles d'une dépêche du gouvernement de la 
province de Victoria adressée au Secrétaire d'Étet 
pour les colonies : « Indépendamment du vif intérêt 
que l'on devra toi\jours ressentir poiur le tfiste avt 
de ces courageux voyagews, les résultats de leur w- 
pédition sont de la plus grande importance, 8<»ît pmif 
les progrès de la science géographique, aoit pour 
ceux de la civilisation en Australie. » 

L'étude des peuples qui habitent le nord de H'Alri- 
que acquiert toujours plus d'importance par les pro- 
grès mêmes qui lui sont acquis. Aussi est-ce avec eop- 
sidération que nous mentionnons la notice coubetm 
dans ce volume, de M. le baron Aucapitaine : Hûtiarn 
eihfwgraphiques sur les Berhers Taïuiregs. Ce pçufl^ 
tout particulier par ses mœurs, ses coutiimes, sa lan- 
gue, sou organisation sociale et politique, attire l'at- 
tention de3 ethnographes et spécialement celle je 
l'auteur, qui, par son service militaire prolongé prà8 
de la contrée du désert qu'habite cette grande tribu, 
a pu l'étudier particulièrement^ aidé qu'il était par ai 
grande érudition sur les données historiques du sé- 
jour de tant de peuples divers dans ce pays et 4e 
leurs luttes intestines aboutissant à l'exterminatiioPf 
à l'esclavage ou à la fuite. — « Belliqueuse et atti^ 
de l'indépendance, la race berbère, au sud comme la 
' nord de l'Algérie, semble appelée à jouer un graad 
rôle dans l'économie sociale du continent africain.» -* 
« Par ces Berbers, une civilisation déjà remargvable 
à plus d'un titre bouleverse les royaumes n^gre9 ^ 



rtniiHHirTBw. i;j 

r ftnbstitaei' nn ordre de choses supériear à l'é- 
f Ifartwrie dans lequel its sont aetaelleneiit 
i^; » .^ . L'êtode des Tottai^s va donc ooas 
# n&e TériCt^le nationalité berbère, dj^agée 
te inflnence étrangère, ayant conservé sa lan- 
elle, ses mœurs propres' et portant le âr^>eau 
ciTilisatlon bienfaisante dans les contrées bar- 
de l'Afrique anté-équatorîale. » — L'anteor 
l'or^ne du nom- des Touaregs, lenr histoire 
ondelle on l^ndsire, lenrs mœara^ le nombre 
Httie&clatiire de lenra tribus-; et, en domiaïkt 
II' BOB traTâil dés bases d'obserratâons persoa- 
bte» conduites et une critique guidée par une 
ï coifliBissance de son sujet, M. le baron An- 
ine fait de cette étude une importante donnée 
fiqoe. — MalheiR'eaBemeDt, peu d'années après 
donné ce mémoire et quelques autres études 
inportautes h. la pnblicftt^n de la Société de 
iphie de Genève, dont il était membre corres- 
fit, il fiit enlevé de ce monde, brusquement, ù 
r de r&ge, an grand regret de tous ses araia et 
collègues de la Société, 
tw^n^e à la Gnmbie, pitf M. L. Borel, donne 
les péripéties d'un séjour passé daiu les régions 
id chaudes et les plus malsaines de l'Afrique 
nbUe, L'auteur décrit avec détails les cultures 
rs-et les mceurB des habitants ainsi que leurs 
ntes ^bus. Par 1& cet intérrasant récit se lie 
noire suivant de M. le professeur Chaix sur le 
il et la Gambie, avec deux cartes ^»écialément 
) sur les meilleurs documents, pour acoompa- 
oit le voyage de M. Borel, seit le travail de 
profeesenr Chaix. Dans ces deux cartes, nous 



14 INTH(>f)U4mON. 

voyons particulièrement la dispersion des di?erse8 
tribus qui habitent ces contrées malsaines et les di- 
visions des bouches de ces grands fleuves en estuaire, 
d'un niveau très-peu élevé et s'étendant profondémeot 
dans rintérieur des terres. 

M. le baron Henri de Maltzaû, voyageur si connu 
par ses intrépides explorations et par la science 'qui 
préside à ses recherches, rend compte ici, à la So- 
ciété de géographie, de son pèierinage à la Mecque, 
une des choses les plus aventureuses à tenter dans le 
domaine des recherches des traditions et légendee 
turques. Aussi n'est-ce pas sans une vive appréhen- 
sion que l'on suit le récit détaillé de ses aventures, 
toujours dans la crainte de quelque subite catastro- 
phe, et sans une vive satisfaction que Ton arrive 
enfin à voir le trop hardi et trop entreprenant explo- 
rateur en lieu de sûreté, en se réfugiant à la hâte sur 
un navire anglais, pour se soustraire au poignard qui 
touche presque sa poitrine. 

Aujourd'hui que le passage N.-O. au travers des 
glaces circumpolaires est trouvé et que le sort dn 
capitaine Franklin est fixé, la question primitive de 
l'exploration des régions polaires dans un intérêt plos 
général et dans un but purement scientifique revient 
au jour. Après ces paroles de M. de Morsier, nous 
pourrions le suivre dans l'exposé qu'il lait de la dis- 
cussion amenée par le capitaine Schérard-Osborn 
à la Société de géogmphie de Londres sur rotilité et 
l'intérêt que présentent ces expéditions. C'est soos 
ces rapports multiples de philanthropie, de sdence, 
de commerce, de navigation, que cette utilité se pré- 
sente à l'intelligence des savants et à la curiosité pu- 
blique. La question scientifique se divisant elle-même 



INTIMHHHITIDM. 15 

en questions ethnographiques , géographiques, physi- 
ques, astronomiques, cosmiques, etc. Le point de vue 
atmosphérique et géographique occupe ici particu- 
ti^mrat M. de Morsier. L'éminent auteur montre, 
d'après les dernières découvertes, la dépendance des 
races du Nord (appartenant à la grande famille des 
Esquimaux), de la dispersion des races humaines et 
d0 leurs tribus sur la surface du globe. U passe en- 
suite à la discussion de Texistence probable de la mer 
libre du pôle, entrevue lors du célèbre voyi^e d'ex- 
ploration du D' Kane, puis s'étend sur la valeur à 
ses yeux des différents projets pour atteindre le pôle, 
et des différentes voies proposées dans ce but par 
les Anglais, les Allemands, les Américains, les Rus- 
ses et les Français. Nous ne pouvons retracer ici ce 
sujet si vaste, mais, en recommandant à Tattentiou 
de nos lecteurs cette importante étude, nous les ren- 
voyons en même temps aux nombreux rapports et 
aux comptes rendus des expéditions qui ont eu lieu 
depuis lors, contenus 4&ns le Bulletin de cette pu- 
blication. 

Souvemrs d^un séjour en Méscpotamie, est le titre 
d'une très-remarquable relation de M. Clément, qui, 
jointe à celle d'un voyage d'exploration de Kerkout à 
Rayandouz, dans le Kourdistan ottoman, avec une 
carte sur documents originaux de ce pays encore si 
peu connu, donne lieu à une des plus importantes 
communications de la publication de la Société de 
géographie de Genève. L'auteur, M. Clément, d'ori- 
gine suisse, a été élevé dans le midi de la France, il 
n aimé ce pays connue une patrie et, en lui donnant 
son cœur, a voulu aussi lui rendre tous les services 
qu'il lui serait possible, dans une position exception- 



16 INTRODUCTION. 

néO/èi, qu'il amt conquise par son travail et par scm 
mérite personnel. En effet, conune le Terra le lectemr, 
M. Clément accepta avec plaisir une des plus impop- 
tantes missions que le gouvememmt françaia poavait 
confiera un homme entendu et dévoué. Pendant dix 
années M. Clément a Iiabité et traversé de part en 
part la Mésopotamie. Ses relations avec les plus grands 
personnages du pays montagneux, à demi soamis, du 
Konrdistan, lui ont permis d'acquérir sur cette ré- 
«^ion, dans laquelle aucun Européen n'avait osé péné- 
ti*er, des notions certaines et nouvelles, qui détiiaisttit 
bien des choses fausses dans nos connaissances géo- 
(^phiques antérieures. 

Le Tigre et l'Euphrate, les villes et les vilkges, 
les ruines de Babylone et de Ninive, la tour de Babel, 
sont le sujet de ses descriptions; sans oublier les 
conditions climatologiques de ces localités et les phé- 
nomènes très-intéressants du Sam ou Simoun de6 Ara- 
bes. La naiTation d'une de ces épouvantables tempê- 
tes de vent transportant des sables à de grandes 
hauteurs, est une page vraiment remarquable du 
narrateur. Il décrit les fouilles fi&ites dans tous ces 
lieux célèbres de l'ancienne Chaldée et les grandes et 
précieuses trouvailles faites, par M. Y. Place, k 
Khorsabad. Invité à diriger le transport de oes im- 
menses matériaux, chefs-d'œuvre de l'art ninivien, 
le long du fleuve, pour qu'ils puissent être expédiés 
à Paris pour le superbe ornement du Loayre, 
M. Clément, que ses connaissances de* la langue et du 
pays, que ses relations intimes avec les chefs recooi- 
mandent au plus haut degré, accepte cet honorable rt 
périlleux mandat, périlleux plus qu'il ne pouvait le 
craindre, car il tombe, avec ses bâtiments précieiise- 



INTRODUCTION. 17 

ment chargés descendant le fleuve, entre les mains de 
populations en révolte, qui se saisissent de lui, pour le 
laisser entièrement nu sur la grève de l'Ëuphrâte. 
Et lés gigantesques taureaux ailés, pesant chacun 
200,000 kil., les grands génies de 4'",80 de hau- 
teur, jetés dans le fond du fleuve et perdus pour tou- 
jours ! — Une table des tribus arabes de l'Irak- Arabi, 
et une autre des principales tribus de Nedjed, don- 
nent à l'ensemble de cet ouvrage une très-grande im- 
portance. La carte de la contrée du Kourdistan 
explorée par l'auteur est aussi une nouveauté géo- 
graphique. 

Dix jours à Singapaure : narration gracieuse et 
vivante de M. de Molins sur l'aspect, la vie et les 
moeurs de ce vaste entrepôt du commerce de la Chine, 
du Japon et de l'Europe. 

Nous ne pouvons passer sous silence, ici, quoique 
donné sous forme de lettre, le compte rendu descrip- 
tif de la mer intérieure du Japon , par M. Aimé 
Humbert, envoyé plénipotentiaire de la Suisse dans 
cet empire. Le lecteur suit jour par jour les détails 
d'une navigation facile le long des côtes de cette mer 
spacieuse comprise entre les îles de Nippon , de 
Sikoke et de Kiousiou. Il suit avec plaisir la descrip- 
tion de ces côtes riches et variées , ou s'intéresse 
aux luttes intérieures des grands princes entre eux, 
dont les immenses propriétés présentent des fortifi- 
cations sur ces bords. Une carte très-détaillée de 
l'empire du Japon sur des documents rapportés par 
M. Humbert et due au travail précis de M. Ghaix, 
accompagne cette narration. 

Si nous avons jusqu'ici trouvé, dans la publication 
de la Société de géographie de Genève, de riches ma- 

MtMonutt, T. XI, 1872. 2 



19 INTRODUCTION. : 

tériaux sur des contrées bien éloignées de FEurope, 
nous trouvons, en ouvrant le sixième tome de ses mé- 
moires, une étude qui se rapporte au centre de notre 
continent, en s'occupant d'un de ses plus grands fleu- 
ves, k Damtbe^ et dans laquelle M. Chait passe en re- 
vue rhistorique des travaux sur cette importante 
artère de navigation européenne, les caractères hy- 
drologiques du fleuve, les particularités de son par- 
cours et celles de ses embouchures dans la mer Noire; 
en accompagnant ses recherches d'une carte sur une 
grande échelle. 

Uhypsométrie de la Suisse et l'orographie des Aipes, 
est une notice écrite en allemand par le célèbre géo- 
graphe Ziegler, membre correspondant de la Soci^, 
et dont la traduction, faite par M. le prof. O. Boorrit, 
si estimé dans tous ses travaux, a été gracieusement 
autorisée pour Le Globe par l'auteur. Après un avant- 
propos, dans lequel M. Ziegler donne les sources où 
# il a puisé les données de son grand et consciencieux 
travail, il divise ce dernier en quinze titres ; autant 
de chapitres traités avec les détails et les chiffres à 
l'appui que peut donner la grande érudition de l'au- 
teur, mais dans lesquels nous ne pouvons entrer ici. 
La condimon à elle seule est un mémoire important 
<]ui met en relief les disparates et les analogies de 
nos grands groupes de montagnes, et qui, en trou- 
vant les lois qui les séparent ou celles qui les réunis- 
sent, montre quel est l'ensemble qu'ils doivent con- 
stituer si ce n'est entièrement à nos yeux au moins aux 
yeux de la science. — Une jolie carte de la Suisse, 
finement gravée, accompagne cette importante notiee. 
DescriplAon et statistique des coUmies angfiaiaea^ par 
M. P. Chaix, notice dans laquelle l'éminent profes- 



INTRODUCTION. 19 

seur étudie les origines ou les créations des colonies 
en général, dans les temps modernes et dans les 
temps anciens, chez les différents peuples. Les colo- 
nies anglaises ont commencé en Afrique, comme cel- 
les de toutes les autres nations ; partant de là l'au- 
teur, poursuivant l'établissement de ces colonies sur 
les pas des fispagnols, des Portugais, montre qu'il 
était réservé aux Anglais et à leur colonisation du 
XIX- siècle de savoir convertir en régions riches les 
déserts glacés du bord du St-Laurent. C'est le résul- 
tat des efforts d^un gouvernement et d'une race d'hom- 
mes persévérants et habiles, que M. Ghaix fait res- 
sortir d^ane manière remarquable en étudiant et 
passant en revue la naissance et l'histoire des colonies 
de i'£mpire britannique. 

Un article sur Améric Vespucciy du même éminent 
auteur, se lie avec le précédent ^ en parlant du pays 
qui ùÀt une des plus grandes gloires du génie coloni- 
sateur de l'Angleterre, et en mettant en relief les 
circonstances qui ont donné le nom de cet Améric à 
ce vaste continent qui méritait bien celui de Colomb. 

M. Kaltbrunner tait une étude très-étendue de VÊtat 
de OoeUhBicay en la divisant en nombreux chapitres : 
Sikêatiùit, limites^ étendue. — Ckmfiguration générale. — 
Mamtognes. — Lacs, fleuves et rivières. — Gates etjpoHs. 
— CUmat. — Saisons. — ÉrupHms. — Tremblemmts de 
terre* — Nature du sol. — Minéraux. — Végétaux. — 
Aiùmaux. — Aperçu historique. — Population. — Villes 
prmdpaks. — Caractère de tapqpulation. — Langue, 
éekicatkm. — Gouvernement. — BdigUm. — Instruc- 
tion publique. -^ Voies de communication. — AgrU 
culture. — Commerce. — Industrie. — Indiens. — 
JmUquités^ — Nombreux chapitres par lesquels l'au- 



20 LNTRODUOTION. 

teur donne une idée exacte de toutes les ressources 
de cet heureux État. Une jolie carte accompagne 
cette notice. — L^ Isthme de V Amérique cenbrtUe^ par 
M. le prof . ChaiXi se lie au précédent article en se 
servant de sa carte et en élucidant un des grands 
problèmes qui intéressent le plus le grand commerce. 

L'Élude du périple d'Annan^ par M. Taoxier, en 
vue de répondre à la question : quel fut lepremier pei^ 
euwpéen qui décauwU le Sénégal? est une recherche 
intéressante, basée sur des arguments serrés pour 
arriver à résoudre cette question importante' de géo- 
graphie historique. 

Les slqppes de la mer Ivoire et leurs princgMux 
fleuves est un extrait des notes de feu M. J. Demole, 
consul suisse à Odessa, rédigées et complétées par 
M. B. de Beaumont, auquel un long séjour dans la 
Russie méridionale a rendu ces contrées familières. — 
Ces pages sont un exposé des caractères physiques de 
la contrée, de la fertilité du sol, de la culture, de sa 
formation géologique, etc. 

Nous ne pouvons passer sous silence, au Hioins 
pour les indiquer, les notices contenues dans le Bul- 
letin, sur Vile de Corfbu et les Nouvelles décfmvertes 
en Californie de M. Berton, membre correspondant 
de la Société. Les lettres d'Alexandre de Bumboidià 
Marc-Auguste Pictet, dues à la générosité de M. le 
prof. Rilliet, sont une intéressante partie de la cor- 
respondance de Tillustre savant allemand avec le cé- 
lèbre professeur de Genève, sur des recherches scien- 
tifiques qui occupaient alors le monde savant. S<m 
prochain voyage en Amérique occupait Alexandre 
Humboldt. « Je me prépare à mon grand tour des 
Indes, que je compte commencer en autonme 1799. 



INTRODUCTION. 24 

Je me hftte de passer avant ce temps à Naples pour 
étudier les volcans ; c'est une grande force que ce feu 
volcanique qu'il faut atoir vu agir avant que de quit- 
ter l'Europe. J'ai passé l'été dans le jardin botanique 
de Schônbrunn, etc. » 

Dans une notice sur les derniers travaux sur le Bas- 
sin deV Amazone y M. le prof. Chaix fait un, résumé 
des divers et nombreux voyages d'explorations faits 
sur ce fleuve. * Qu'il me soit permis de citer le voyage 
du P. Texeire en 1638 ; de Gaspard de Carbajal ; du 
P. Fritz, sur l'Orellana, en 1811 ; celui du jésuite 
Rieter • sur l'Ucayali , -en 1756 ; la descente et l'ex- 
ploration savante du fleuve, en 1743, par La Conda- 
mine; du vénérable M. de Martius, dont nous nous 
proposons de parler au long ; du prince Adalbert de 
Prusse, en 1842, en compagnie de M. Théremin, du 
comte de Bismarck et du comte Oriola ; de Smyth et 
de Pœppring ; les trois années d'exploration nautique 
du capitaine Tardy de Montravel; la descente du 
comte de Casteinau en 1846 ; les belles observations 
et l'intéressante narration de Sh.-H.-W. Bâtes ; l'ex- 
ploration toute récente de la rivière Purus, par 
M. Ghandless ; enfin le voyage de notre compatriote, 
M. Agassiz. » — Sur une base aussi riche, comme 
Où le voit, de précieuses observations, M. Chaix con- 
duit une dissertation serrée sur les caractères de 
l'Amazone, sur son volume d'eau, son courant, l'ori- 
gine de ses tributaires, sur le commerce considérable 
auquel il donnerait cours par une navigation mieux 
^itendue, etc., etc., ainsi que sur les peuples qui 
habitent ses rives. Objets du plus haut int^t que 
nons ne faisons qu'indiquer en passant. 

Sous le titre de La terre de Basçtm et les vittes des 



22 INTRODUCTION. 

Jt^haïm, M. A. Lombard présente, à la Société de 
géographie etr aux lecteors^du Globe on travail sérieux 
sur la terre de Canaan et son- ancienne population. 
Il s'attache particulièrement à l'étude de cette race 
géante qu'eurent àr combattre les Israélites et il en 
cherche la principale demeure , dans cette partie 
montagneuse de la Palestine,, où peu d'Européens 
ont pu encore pénétrer et où se trouvent et apparais- 
sent de nos jours, aux yeux de quelques entrepramnts 
et hardis voyageurs, des cités anciennes, remarqua- 
bles par la grandem* de leurs constructions et la force 
des matériaux employés à leur édification, « grandes 
villes closes de hautes murailles se dressant jusqu'au 
ciel, » qui servaient de refuges aux impurs sectateurs 
de Baal et d'Astarté. — Ce sont les antiques cités 
du Hauian, de ce pays élevé et montagneux, la clef 
du désert syrien comme celle de la Palestine. — C'est, 
aidé par de nombreux matériaux et fondé sur une 
saine critique de leur valeur, que M. Lombard guide 
son lecteur dans ce pays mystérieux et à tant d'é- 
gards à si juste titre digne de toute l'attention des 
géographes. Une caite du Haurau et de la Trachoni- 
tide, dressée avec soin sur les meilleurs documents 
par M. Chaix, ainsi que plusieurs dessins des con- 
structions si particulières du Hauran, accompagnent 
cette importante notice dont nous trouvons la suite 
dans le même volume et dont nous pouvons encore 
annoncer une continuation du même auteur pour une 
prochaine livraison. 

Dans le Bulletin qui suit nous ne pouvons nous em- 
pêcher de mentionner à l'attention de nos lecteurs un 
nouvel article sur le Danube provenant d'un ingénieur 
consommé, directeur des travaux du chemin de fer 



INTRODUCTION. i3 

qui relie ce fleuve à la mer Noire, et un article d'ex- 
trait du voyage de M. Âgassiz au Brésil. 

La aynquêle du Chili poA- VcUdMa, — notice de 
géographie historique de M. le prof. Chaix, — nous 
montre, avec toutes les couleurs animées de l'époque, 
les difficultés rencontrées par les conquérants euro- 
péens, les combats répétés,' parmi lesquels les traits 
de mœurs et les descriptions du pays, théâtre des 
luttes de la rivalité et de la conquête, donnent à la 
plume de M. Chaix les tableaux les plus expressifs 
et les plus vivants. Une jolie carte très-détaillée, des- 
sinée aussi par l'auteur, permet de suivre avec faci- 
lité les nombreux détails du récit. 
* Au commencement du tome huitième , nous signa- 
lons avec plaisir une notice de M. de Beaumont sui' 
Arcachùn et les Landes de Gascogne. Cette première 
partie est une introduction que l'auteur, le Président 
de la Société de géographie, donne à un travail assez 
étendu qç'il se propose de faire sur les caractères 
particuliers de l'ensemble de la contrée des Landes. 
Après avoir traité de l'aspect général du pays, de ses 
ressources commerciales et agricoles, M. de Beau- 
mont se propose de traiter successivement du Bassfai 
d'Arcachon comme port de mer, et de la formation 
géologique de ces terrains, particulièrement des Du- 
nes qui constituent l'objet saillant de cette région de 
l'Europe . Après avoir entendu l'exposé de la première 
partie de cet important travail, dont les données ont 
été puisées sur place par l'auteur, nous espérons pou- 
voir bientôt en présenter la suite promise à nos lec- 
teurs. 

Une notice sur le chemin de fer pour Punion de 
fAttatUique avec le Pacifique , avec une carte du 



24 INTRODUCTION. 

parcours projeté, quoique d'un intérêt déjà relégué à 
quelques années en arrière, présente, néanmoins, 
toujours celui de la discussion des travaux intéressants 
qui ont servi de base à cette gigantesque entreprise, 
la relation des épisodes singuliers qui ont présidé à 
son établissement, les efforts et l'habileté qu'ont dû 
mettre les directeurs de ces immenses travaux pour 
arriver à l'étonnante rapidité de leur exécution. 

La Visite au canal maritime de Suez et observa- 
fions sur ses derniers travaux est le récit d'un témoin 
oculaire, M. Duval, de la réalisation de cette grande 
entreprise, dans lequel l'auteur^ en décrivant la con- 
trée pittoresque que ce canal traverse, donne l'ex- 
posé des travaux qui s'exécutent sous ses yeux et des 
moyens considérables employés pour arriver à une 
prochaine et heureuse réalisation d'un projet dont 
l'audace même devient le plus grand mérite de sou 
auteur, M. de Lesseps. 

Les expéditions au centre de l'Afrique et la recher- 
che des sources du Nil ont souvent donné lieu à d'in- 
téressants extraits de voyages dans le Bulletin et 
dans les Mémoires de la publication de la Société. 
Ici nous trouvons dans le huitième tome une analyse 
ou étude faite par M. le colonel Pictet de Rochemont, 
accompagnée d'une carte des derniers voyages d^An- 
tinori et Piaggia dans V Afrique centrale, publiés par 
la Société italieni^e de géographie. — Les voyageurs 
parcourent des contrées sur lesquelles l'on n'avait 

• 

jusqu'à présent que de vagues données, ils en étudient 
les populations curieuses (entre autres celle des Niàm- 
Niàm) ainsi que le système hydrographique, particu- 
lièrement pour ce qui se rapporte à la partie occiden- 
tale du bassin du Haut-Nil, c'est-à-dire à son cox^ent, 



INTRODUCTION. Î5 

le Gazai. Ij6S conclasions auxquelles ils arrivent sont 
d'une grande valeur; une seule, comme citation, le 
prouvera suffisamment : « Que l'on ne peut plus ad- 
mettre, comme on Ta fait, l'hypothèse d'une communi- 
cation entre le bassin du Tchad et celui du Gazai. » 

Une étude bien originale, et qui prend de l'intérêt 
par la grande curiosité qu'elle fait naître, est celle de 
M. le marquis Onifroy de Thoron sur V Antiquité de h 
navigatùm de V Océan et les Voyages des vaisseaux rf/' 
Saicmon au fleuve des Amazones^ ces deux objets se 
complétant l'un l'autre. En effet, selon les recherches 
historiques et philologiques auxquelles* se livre M. de 
Thoron, les flottes de Salomon naviguaient aussi sur 
rOcéan atlantique. Les trésors de Parvaïm, d'Ophyr 
et de Tarchis, se trouveraient même en Amérique aux 
hauts confluents de l'Amazone. M. Onffroy de Thoron 
discute . les opinions des auteurs précédents qui ont 
voulu trouver ces villes soit dans l'Inde, soit sur la 
côte orientale de l'Afrique. Il a habité longtemps le 
haut Amazone, connaît la langue de ces populations 
indiennes et a fait des rapprochements curieux avec 
la langue hébraïque. Sans pouvoir suivre Fauteur 
dans ses diverses appréciations, nous dirons qu'il at- 
tire l'attention des lecteurs sérieux par l'originalité 
des sources auxquelles il s'attache, et par le dévelop- 
pement qu'il croit pouvoir leur donner. Une carte, 
dres^ et dessinée par M . Onffroy de Thoron sur des do- 
coments personnels recueillis pendant son long séjour 
sur les hauts affluents de l'Amazone, est une nou- 
veauté géographique que nous tenons à signaler. 

M. le prof. Desor, de Neuchâtel, donne une notice 
intéressante sur les Effets du d^oisement dans les 
pagfs méditerranéens, dans lequel il fait voir par des 



26 INTRODUCTION. 

faits historiques que cette question, qui préoccupe 
si fortement notre pays, n'est pas seulement une ques- 
tion d'actualité pour la Suisse, mais qu'elle est, à 
plusieurs égards, une question européenne, une ques- 
tion sociale. Il appelle, par cette étude, la sérieuse 
attention du gouvernement et des savants sur nne té- 
méraire exploitation des forêts qui peut amener à la 
longue des perturbations de climat et d'état social 
par suite des modifications atmosphériques qu'elle 
entraîne et d'un manque de pluie et d'eau qui eu e&t 
la conséquence. Aussi pouvons-nous recommander cet 
inté!ressant document à l'attention de nos lecteurs. 

Donnant suite à sou travail sur la Terre de Bosçûh 
et les vMes des Béjjhaim, M. A. Lombard traite, dans 
l'article qui commence le tome 9 des Mémoires de la 
Société de géographie, dans des chapitres nouveaux : 
des Gémits bibliques^ de l'origine des Réph{Am^ tes 
Jtéphaïm du Maurcm^ les Hanakim. Puis, consoli- 
dant sa sérieuse étude par des notes justificatives, 
l'auteur montre l'importance de cette race particulière 
par la beauté et la grandeui^ de sa stature, par son 
degré de cultm*e, ainsi que par les nombreuse» rela- 
tions qu'elle a formées, et teimine cet article par ces 
mots : * Ces relations du reste ne se bornèrent p*^ 
au simple trafic, mais, sous la conduite des che& b^' 
dis et guerriers qui s'étaient installés dans la ccmtré^) 
elles prirent de bonne heure un tout autre caractère '« 
c'est ce qui nous reste à examiner. » 

Une notice sur le canal de Suez^ de iL R. Pic5t^^» 
vient confirmer, après la terminaison de cette i^ 
mense entreprise, les aperçus de M. Duval que I^ 
6r/o6e donnait dans un précédent article.. M. Pî^c*^ 
entre, comme ingénieur ^ dans le détail du travail 4^ 



INTRODUCTIOiN. 27 

été fsÀtj et dans l'exposé de celui encore néces- 
ire, si faible à l'heure où il écrit, pour terminer, à 
Qtière satisfaction du commerce, cette œuvre colos- 
se des temps modernes. Plus loin, dans le même 
[urne, une étude du même auteur sur la crue du 
i et les ptié}wtnènes météorologique qui Vacœmpa- 
entet la détermineni arrête encore notre attention 
ine manière captivante sur cette Egypte, terre cé- 
ire des premiers âges de l'histoire, terre célèbre 
nos jours par les grandes œuvres qui se poursui- 
it sur sou sol, et par les trésors que la science y dé- 
ivre. En sept chapitres différents, M. Pictet traite 
ïcessivement du régime météorologique de^s sour- 
du NU, de la crue du Xil de Gondokoro à Kliar- 
>>, de la crue du Nil à KJuirtum, dr la crue du NU 
GakrCy des hauteurs numéruiues de la cru^ du NiL 
la baisse des eaux, des phénomènes météA}rologiques , 
imiques et généraux des pays travei'sés par le Nil . 
C'est avec plaisir que nous revenons à Livingstoue et 
^sentons aux lecteurs une étude de M. le prof, 
laix, sur un tracé conjectural de Liimigstone aux 
trces du NU. S'aidant de toutes les données four- 
BS par Livingstoue lui-mènie dans ses voyages pré- 
dents, et de toutes celles que peuvent donner les 
lelques lettres que l'on a eu le bonheur de recevoir 
i lui jusqu'à présent, l'auteur, avec une grande 
ibileté, que conduit son grand savoir, tâche de dé- 
rminer, aussi approxhnativement que possible, un 
erçu du système orographique et hydrogmphique 
pays qu'a traversé Livingstoue, ce qui lui. permet 
dresser une carte de cet aperçu, en rehaussant son 
tvail d'une comparaison avec les données qu'il peut 
er de Ptolémée. 



38 INTRODUCTION. 

Noos ne pouvons passer ^oift silence l'importante 
relation de M. Hayward de son voyage d^eajaioraticn 
de Leh à Yarkand et à Kaschgar. Quoique étant un 
extrait du Bulletin de la Société de géographie de 
Londres, ce travail présente toute l'importance et 
tout l'intérêt d'un mémoire. Nous ne pouvons mieux 
faire que de donner les propres paroles d'éloges que 
donnait, à cet intrépide explorateur, feu sir R. Mnr- 
chison, devant la Société géographique de Londres 
assemblée : « Cette relation a un mérite de premier 
ordre, l'auteur a réussi admirablement à débrouiller 
les traits naturels d'une région si imparfaitement 
connue jusqu'à nos jours. . . . Quand M. Hayward n'a- 
jouterait à nos connaissances rien de plus que ce 
qu'il nous a communiqué aujourd'hui, il aurait déjà 
des titres au plus grand honneur que nous puissions 
conférer. » 

Dans le précédent chapitre de son travail sur h 
terre de Basçcm et les miles des Réphaîm, M. A. Lom- 
bard a rappelé qu'Hébron, la cité des Hanakim fut 
bâtie sept ans avant Tsan ; maintenant, dans l'article 
que nous avons sous les yeux, M. Lombard continue 
l'étude de ce peuple par ses migrations, recherchant 
sou passage où sa présence en Egypte^ en Ocddemt^ 
en Grèce et dans la fondation des vïUes du désert 
Hauranien^ en discutant les données historiques, ar- 
chéologiques, ethnographiques qui se présentent en 
abondance, et rendent sa route intéressante et claire 
à tous les lecteurs. 

L'effet de la vue des ruines de Basçan sur les ex- 
plorateurs, nous transporte aussi d'admiration et de 
curiosité : « Que dût être la civilisation qui noua a 
légué de tels monuments et combien nous sommes pe^ 



INTRODtCTKIN. 29 

tits près d'elle ! * s'écrie M. Key en face de ces éton- 
nantes demeures,.... « Ton se demande ce que sont. 
près de cela, les misères si vantées d'Herculanum et 
dePompeï^... » et Ritter, le fameux géographe, laisse 
échapper ces poétiques paroles : « Ces bâtiments de- 
meurent comme les témoins éternels de la conquête 
de Basçan par Jehova. 

L'érudit^ notice de M. le prof. Chaix sur les ex- 
plorations africaines et les migrations allemandes attire 
notre attention par l'historique de la colonisation de 
TAngleterre, sur ces côtes où de nos jours la fertilité 
exubérante du sol est comme entièrement voilée par 
la découverte des diamants? Toutes les richesses 
couvrent à l'envi ce sol de Natal! — Et ce n'est 
pas sans un grand intérêt que nous lisons ces pages 
qui nous montrent plus clairement, soit la constitution 
physique de ces contrées, soit la fondation et le dé- 
veloppement de ces colonies. 

Les Progrès des découvertes en Chine, du niéme 
éminent auteur, nous montrent la France et l'Angle- 
terre rivaliser sur ce terrani si difhcile à parcourir 
et si précieux pour nos connaissances. « La conquête 
sicientijfique du globe, dit M. Garuier, est la seule qui 
doive exciter aujourd'hui l'émulation des peuples. Le 
monde appartient à qui l'étudié et le connaît le mieux, 
et, comme Français, je ne puis m'empécher d'envier 
à l'Angleterre et de souhaiter à mon pays cette ar- 
deur de découvertes, ce besoin d'extension, qui fait 
flotter le pavillon britannique sur tous les rivages, 
et a fait de son commerce le premier commerce du 
monde. » 

Quelques pages de M. de Rail sur la région du lac 
BdSkàl, d'après les récentes communications faites à 



Ml INTRODlCtlON. 

* 

la Société de géographie de St-Pétersbourg, oavreaa 
le dixième tome de la publication du Globe. Elles r^ 
soment avec clarté les observations de M. Orloff s^j 
le régime hydrographique de cette grande région 
Envoyé par la Société de Pétersbourg, à la sul^ 
d'une épouvantable inondation, qui avait submer^ 
une très-grande partie de ce pays en 1869 et £si. 
(Taindre même pour l'existence de la ville d'Irkouts1< 
M. Orloff explique les singulières crevasses et les Gi 
forts souterrains de l'eau, qui renversèrent les po 
teaux de routes avant de pouvoir prendre leur cours 
sur terre. Les faits qu'il a recueillis déjà lui permet- 
tent de constater ce fait important en météorologie, 
que les inondations se sont reproduites jusqu'ici avec 
une certaine périodicité, à des intervalles de 34, 
48, 39 années. Il dénote aussi une remarquable coïn- 
cidence entre les tremblements de terre fréquents de 
cette contrée et une perturbation dans le régime des 
(»,aux souterraines. 

Une notice sur Oosta-Rica, par M. Peralta, citoyeï^ 
de Costa-Rica comme il se signe ici pour certifier 4^ 
ses titres à parler de son pajrs, entre dans beaucoup 
(le détails sur la nature diverse de cette grande ré- 
gion, son administration, sa population, ses richesse 
naturelles et la fertilité de son sol, montrant ain^* 
l'essor que peut prendre,- en peu d'amiées, un iMif* 
libre qu'un gouvernement sage et éclairé dirige dam^ 
les voies d'un progrès sain, dans la science, l'industrî^ 
et les arts. 

Les Beclierches sur V origine des Kabyles ^ p»-'^ 
M. Kaltbruuner, nous, montrent que les Kabyles o* 
Kabylies s'étendent non pas seulement comme Kab^' 
lie représentée en Algérie mais qu'on retiV>uTe de c^- 



introi)L'i:ti(»n. M 

rèanionsou confédérations au Sennaar, en Arabie, 
dans l'Âfganistan et ailleurs ; que cette dénomination 
est relativement récente et qu'il se propose de recher- 
cher, dans ces pages, à quel peuple appartiennent ces 
Kabyles d'Afrique et quel nom ils portaient à l'ori- 
gine. C'est ce travail plein d'intérêt (pi'il présente aux 
lecteurs. 

Sous le titre modeste* de : Une excursion en Irlamk. 
^ï. le prof, de Lahai'})e fait un exposé des particula- 
rités de cette île remarquable sous bien des rapports, 
^ décrivant les caractères hydrologiques dus à sa 
position géographique et à la nature phj'sique de son 
^1» les mœurs de sa population, son caractère et les 
données historiques qui s'y rapportent. Parcourant le 
P&ys dans divers sens, il est frappé de la multitude 
de cours d'eau qu'il rcncontr(;, de l'absence de hautes 
DMmtagnes (remplacées par la présence universelle 
d'ondulations), de la grande quantité de lacs, étangs, 
iiuiTais, de la puissance de la formatûmde la tourbe, 
et attire l'attention sur ces phénomènes particuliers 
ainsi que sur les vestiges ou monuments de l'ancienne 
population de cette île. 

Des reinarqnes sur le climat de la CalifiïnWy de 
M. le D' James Blake, président de l'Académie des 
wâences de San-Francisco, nous sont envoyées par 
^otre zélé membre correspondant, E. Berton. C'est 
••▼«c plaisir que nous y lisons une étude sérieuse des 
phénomènes météorologiques qui influent sur la di- 
^^^on des vents et la déterminent suivant les degrés 
de latitude. 

-Notes de i^oyage sur les régions du sud de r Arabie, 
^ est le titre d'une grande nouveauté géographique 
flPeM. le baron H. de Maltzan, déjà connu par son 



'M IMHdDtOTlO.N. 

pèlerinage à La Mecque, dont nous venons de parler 
à nos lecteurs, offre à la Société de géographie de 
Genève, dont' il est un des actifs membres correspon- 
dants, (.'est avec un grand intérêt que le lecteur suit 
tous les travaux et les démarches assidues auxquelles 
doit se livrer Fauteur, dans sa précieuse persévé- 
rance, pour arriver à connaître, d'une manière asseac 
complète, l'intérieur de ce pays mystérieux fermé 
aux yeux de l'Européen. Les données orographiqnes 
qu'il obtient sont importantes et révèlent bien des ca* 
ractères ' inconnus jusqu'alors qui relient cette con- 
trée au continent africain. Un croquis, dessiné par 
M. de Beaumont sur les données mêmes de l'auteur, 
accompagne cette notice et donn^ une idée de la con- 
tiguration du pays. 

Nous finissons ici ce compte rendu sommaire de la 
publication de la Société de géographie. Nous n'ay<ms 
voulu le faire qu'en considération de l'intérêt qu'elle 
présente dans son ensemble et dans ses détails, s'é- 
tendant sui* un nombre de sujets assez grand et varié 
}>our attirer l'attention des savants ou le désir d'une 
saine cui'iosité. Nous ne ferons point ici de compte 
rendu du Bulletin, quelque sommaire qu'il puisse être, 
cai' cela nous entraînerait trop loin, et nous ne sau- 
rions indiquer particulièrement quelque article à no 
lecteurs, car tous, dans les nouvelles, dans la coi 
respondauce, dans les extraits d'ouvrage et la 4i 
bliographie, contiennent des sujets intéressants pa 
lesquels nous renvoyons à la table des matières. 




m^mÊi^^t m *^** ■■ ■' **" 



ARCAGHON 



SON BASSIN 



ET LES LANDES DE GASCOGNE 



Par M. H. BOUTHTLLIER DE BEAUMONT 



(Suite') 



Après ce rapide exposé , qui doit servir d'intro- 
duction à Tensémble de mon travail sur les Landes 
de Gascogne, je désire m'arrêter quelques moments 
sur le sujet spécial du bassin d'Arcachon comme port 
de mer," et consacrer ces quelques pages à cet objet 
important dont la réalisation doterait certainement 
la France du plus beau port de mer de l'Europe occi- 
dentale. Je faisais déjà remarquer précédemment la 
valeur de la position centrale de ce bassin, entre 
l'embouchure de la Garonne et les frontières d'Espa- 
gne, ainsi que les facilités que le chemin de fer du 
Midi donne à ses relations, à tel point que la dis- 
tance qui le sépare de Bordeaux est moindre que celle 
qui sépare Bordeaux lui-même de la mer, en remon- 
tant le fleuve, et qu'un canal de navigation pour relier 
ses eaux avec le canal du Languedoc et du Midi ne 
serait point difficile à faire et donnerait lieu à un 
passage rapide de l'Océan à la Méditerranée. 

Les avantages de cette position, sans parler de 

* Voir Le Ghbe^ tome Vni, 1" livraison. 

MÉM0IBB8,T. XI, 1872. 3 



34 ARCACHOy . 

ceux que lui domie encore la beauté de son climat, 
comme je Tindiquais aussi, ont attiré depuis long- 
temps l'attention vers ce point si bien doté de la na- 
ture. Des cartes et des projets particuliers ont été 
faits et présentés à l'administration par des personnes 
démérite, déjà depuis 1768, jusqu'à ce que le gouver- 
nement fortement sollicité, reconnaissant enfin toute 
l'importance du sujet, vint lui donner les gages de 
sa sollicitude en décrétant d'office l'exécution d'une 
étude complète de cet objet par des ingénieurs bien 
qualifiés pour cela. A la suite de cet ordre et par déci- 
sion de M. le Ministre de l'agriculture, du conunerce 
et des travaux publics, en date du 18 février 1856, 
les documents fournis par cette étude définitive ont 
été publiés avec un avant-projet des travaux proposés 
pour V amélioration de Vefnbrée du bassin d^Arcachon. 
Cette publication étendue et détaillée, écrite à un très- 
petit nombre d'exemplaires pour les besoins seuls de 
l'administration, est très-peu connue. Elle renferme 
avec les renseignements, mémoires et cartes^ depuis 
1768 jusqu'à ces dernières années , des observations sur 
les variations des rives du Bassin et les changements 
de la passe, qui ont mérité l'attention des ingénieurs 
préposés et méritent aussi la nôtre sous le point de 
vue géographique. 

Le point principal pour l'établissement du port, 
celui qui domine tous les autres, est la sécurité de la 
passe ^ c'est-à-dire le libre passage, à une profondeur 
constante, en tout temps, soit pour entrer soit pour 
sortir^ de l'ouverture du bassin qui donne à la mer. 
La marche des sables, intérieurement ou extérieure- 
ment, c'est-à-dire du côté du bassin ou du côté de 
l'Océan, est donc l'objet d'étude le plus important. 



ET LES LANDES DE GASCOGNE. 35 

CMT toates les rives ou grèves sont composées (exclusi- 
vement du sable le plus fin et le plus mouvant, aussi 
est-ce à cette étude du mouvement des sables que se 
rapportent exclusivement tous les travaux très-nom- 
breux qui ont été consultés et condensés, dans les 
pages intéressantes du mémoire auquel j'emprunte de 
nombreuses doimées, comme je vais le montrer tout 
it l'heure par des chiffres assez exacts donnés par 
l'observation. C'est aussi à ce mouvement des sables 
•que nous devons attacher la plus grande importance, 
*car c'est lui qui, jusqu'à présent, est le maître de la 
position, et c'est lui dont il s'agit de devenir maître 
pour l'avenir. Ce n'est qu'en le dirigeant et le fixant 
-dans des limites voulues, que la sécurité de la passe 
peut être acquise et que le port se trouvera créé par 
ce seul &it; car les profondeurs actuelles, dans l'in- 
térieur du bassin sont déjà suffisantes sans améliora- 
-tion pour recevoir de nombreux navires de haut 
-bord chargés ou armés. 

Cette question du mouvement des sables est celle 
qui nous intéresse particulièrement. C'est celle par 
laquelle la création du port d'Arcachon se lie avec 
nos recherches géographiques. 

Le sable fin par sa légèreté est susceptible d'un 
•déplacement très-facile et rapide. Des tableaux de ces 
déplacements nous en présentent des résultats si 
étonnants, qu'il serait difficile de leur accorder. con- 
fiance s'ils n'étaient donnés par des honunes d'un 
grand crédit et certifiés par des témoins oculaires. 

En 1791 le cap Ferret, rive droite de la passe, 
iivait avancé de 400 mètres vers le sud; en 1807 il 
avait avancé de même de 1160"" vers le sud; de 
1808 à 1810 de 420», en 1813 de 780», en 1825 



36 AaCAfiHON 

de 1600». Tandis qu'en 1835 et 1854 senlem^t, 
il avait changé de direction, et avancé vers le nord 
de 480 et de 320». La différence de cette marche 
vers le snd et de celle rétrograde vers le nord, don- 
nerait donc en £aveur de la première direction 3860" 
de déplacement pendant l'espace de temps de moins 
d'un siècle. 

A quelle cause doit-on attribuer ces prodigieux 
déplacements ? Aux courants de l'eau qui entraînent 
les sables, sans doute. Mais qudle est l'origine de 
ces courants? Sont-ils dus à l'action générale de 
grands courants marins ou scmt-ils dus à des actions 
locales? Une fois la conviction acquise sur La cause 
de ces déplacements et des grandes forces qui les 
produisent, les moyens à prendre pour les aider ou 
pour lutter contre eux seront plus faciles à établir 
sur une base certaine. 

D'après plusieurs tableaux sur les variaticms des 
embouchures d'autres cours d'eau, venant des Landes 
à l'Océan, je trouve que le canal de Mimizan se serait 
porté vers le sud pendant les années 1853 et 1854 
de 312 mètres., celui de Contis de 810°, celui d'Hu- 
chet de 2000», celui du vieux Boucau de 620». Mais 
nous devons reconnaître ici des conditions assez dif- 
férentes de celles qui dominent les changements de la 
passe d'ArcachoD, car nous n'y trouvons plus Faction 
de la grande eau du bassin lui-même avec ses cou- 
rants intérieurs, et nous ne pouvons donner comme 
agent unique de ces étonnantes translations d'embou- 
chures que l'actiou seule des eaux de l'Océan sur la 
grève. 

Existe-il donc un courant océanien le long de la 
côte tendant avec puissance vers le sud, et suscep- 



ET LES LANDES DE GASCOGNE. 37 

tible dans des circonstances spéciales de prendre 
exceptionnellement une direction inverse vers le 
nord? 

Cette question, importante pour l'objet que nous 
étudions sous le point de vue géographique, a fait 
aussi partie de l'étude approfondie des ingénieurs. 

D'après Bremontier (1790), la mer aurait empiété 
«lors sur les terres. II en cite comme principal témoi- 
gnage la destruction d'un ancien fort par les eaux, 
mais ce fort étant situé sur la rive méridionale du 
bassin, le fait de sa submersion ne prouverait rien en 
faveur de son dire pour la rive de l'Océan. Les autres 
preuves qu'il donne sur les changements locaux sur- 
venus à l'embouchure de la Gironde ne s'appliquent 
pas au reste de la côte que nous étudions. D'autre 
part il paraîtrait au contraire que la côte éprouve 
un déplacement dans le sens opposé. ,Les marins de 
. la Teste sont de cet avis. Il a été trouvé même dans 
les sables près de la mer des carcasses de navires 
qui avaient fait côte dans de gros temps. Ce mou- 
vement de retrait de la iper m'a été aussi confirmé 
par le dire d'un meunier dont le moulin, du temps de 
son père, recevait l'eau à toute marée dans le bas- 
sin^ d'éclusement, et qui maintenant se trouve bien 
souvent sans emploi, les marées ne venant plus à la 
hauteur du bassin et s'en tenant de un à deux mètres 
en contre-bas. Mais si l'on pouvait invoquer plusieurs 
faits de cette nature bien avérés, l'on arriverait à 
formuler une opinion plus positive sur ces retraits 
des eaux de la mer. Il ne me parait pas possible d'af- 
firmer aujourd'hui une opinion sur l'empiétement ou 
le recul de l'Océan, quoique les meilleures et les plus 
nombreuses observations tendent vers ce dernier fait ; 



38 ARGAGHON 

et je ne saurais assez réclamer d'observations des 
administrations des ports et des phares snr la hau- 
teur des eaux moyennes de cette côte. 

Y a-t-il un courant marin qui apporte les marées 
sous une direction plus ou moins constante? D'après 
les marins dont nous venons de citer les observationsf 
il y aurait en effet un courant qui se dirigerait vers 
Je N.-N.-O. Suivant eux, Torigine de ce courant, 
qui se remarque pendant ou après les grands vents 
d'ouest, serait due à l'inflexion donnée au nord par 
le golfe de Gascogne, à ces grandes eaux pous* 
sées dans les gros temps le long des côtes d'Es- 
pagne. Mais ce courant est plus variable et moins 
sensible à mesure qu'on approche de la côte, et sur 
la grève il ne dépend plus alors que de la direction 
des vents. On a bien prétendu qu'il se formait un cou- 
rant local à l'endroit et au moment qui sépare le flux 
du reflux, mais il n'existe pas de raison pour ce phé- 
nomène particulier, et les marins admettent, eux- 
mêmes, qu'il n'existe pas de courant marin au bord de la 
grève. Cependant il ne serait pas impassible que dans 
les plus hautes marées d'hiver les courants donnant 
au N.-N.-O. dont nous avons parlé, ne fussent amenés 
jusque sur la grève. Ce qui tendrait à le fitire suppo- 
ser, c'est que c'est justement dans les mois de dé- 
cembre et de janvier, d'après les tableaux d'observa- 
tions dont j'ai donné les chiffes, que le rare et très- 
exceptionnel retrait des sables vers le nord a eu 
lieu. 

Ce n'est donc pas à des courants marins de fond on 
de surface que nous pouvons attribuer les défdtace-^ 
ments des embouchures vers le sud, et nous devons 
reconnaître comme seul agent de ce phémmièwln 




ET LES LANDES DE GASCOGNE. 311 

lame elle-même de l'Océan soas l'impulsion des grands 
vents d'onest et de nord-ouest. Nous regarderons 
comme un fait acquis de la puissance de cette force 
un déplacement de 2050" observé dans l'espace d'un 
mois! 

Comme je l'ai dit précédemment , l'embouchure du 
bassin d'Arcachon se trouve dans des conditions assez 
différentes. Ces conditions ont permis à la passe de 
subsister jusqu'à nos jours, elles ont empêché qu'elle 
ne fdt bouchée, mais elles arriveront si elles ne sont 
dominées par des travaux efficaces à la rendre telle- 
ment incertaine qu'elle en de\iendra dangereuse et 
impossible. La principale de ces conditions se trouve 
dans la quantité d'eau amenée par la rivière la Leyre, 
qui se jette à l'exti-émité Est du basshi, et à la gran- 
deur même de la nappe d'eau dans laquelle elle se 
verse. Ces deux circonstances donnant au Jusant, soit 
courant de reflux, une beaucoup plus grande force 
que le courant de flot, lui permettent de lutter avan- 
tageusement contre le travail incessant de la haute 
mer, et constituent un courant constant, après marée, 
sortant du bassin sous une vitesse qui , d'après les ob- 
servations des marins et des ingénieurs, peut varier 
de 2 à 4 mètres par seconde près de la passe. 

D'autre part cette étendue même du bassin permet 
aux vents d'agir assez fortement sur les eaux, et de 
travailler avec le concours de la vague de la mer sur 
les grèves qui l'entourent du côté du sud et de 
l'ouest. 

Dans un espace d'eau aussi grand, des courants 
particuliers doivent se former sous l'influence du cou- 
rant général de Jusant et de celle des grands vents 
de terre. Tous ils tendent avec le courant principal 




A.. 



40 AROAGUON 

à sortir du bassin , mais selon la rive qu'As cotoyent 
et la faculté d'érosion qu'ils y rencontrent ils pro- 
duisent des effets partiels souvent favorables à l'en- 
sablement de la passe. 

D'après ce que je viens d'exposer, je crois pouvoir 
affirmer que ce ne sont pas les apports de la mer qui 
sont les vrais et les plus grands facteurs de ces trans- 
ports de sable, mais que ces derniers proviennent, 
presque exclusivement des sables enlevés aux grèves 
de l'intérieur du bassin amenés à la passe, pins ou 
moins directement, par les courants dont je viens de 
parler. 

L'étude de ce sujet, avec les documents anciens 
sous les yeux, me fait voir ainsi la formation succes- 
sive de l'entrée du bassin d'Arcachon ' . Au commen- 
cement cet estuaire avait une large embouchure sur 
rOcéan, ainsi que la carte l'indique par le eontour 
des dunes qui s'infléchissent à la pointe sud de cette 
vaste ouverture. Le cap Ferret se trouvait moins au 
nord. Mais les vents d'ouest poussaient les flots les 
plus violents contre la rive du sud du bassin, dont le 
pied des dunes forme la grève. Le sable fin détadié 
de ces bords était apporté par le Jusant contre la 
lame de l'Océan où il se déposait en grande partie, 
tandis qu'une autre partie refoulée dans le fond du 
bassin y était déposée par divers remous et contre- 
courants. Peu à peu la rive du sud, de droite qu'elle 
était, s'étendant directement de la pointe d'Arcachon 
à l'extrémité du sud, sur une distance de 25^ en- 



^ La jolie et excellente carte qui accompagne cette notice a été 
droBsée et dessinée par MM. Wurster et Randegger, à Winther- 
thur sur les documents officiels, d'après la carte spéciale annexée 
au mémoire des ingénieurs. 



ET LES LANDES DE OASGOCmC. 41 

TiroD, a été «reosée et les eaux prqetées contre cette 
rive devenae cintrée en recevaient une direction cir- 
cnlaire par laquelle elles devaient nécessairement 
venir déposer les sables qu'elles portaient, en partie 
à la pointe du cap Ferret, en partie à l'extrémité sud 
de la passe vis-à-vis les dunes du Pilate. Le comble- 
ment ]H*ogreBsif de la partie sud de la passe donnant 
aux lames de flot une direction toujours plus directe 
contre le milieu de la rive du sud en augmentait beau- 
coup Faction d'érosion, et la direction du courant, 
provenant de cette résistance toujours plus cintrée, 
devenait toujours plus circulaire, facilitant ainsi le 
dépèt des sables. J'ai observé, dans tous les effets 
analogues, que la forme circulaire des courants est 
celle qui occasionne le plus les dépôts, ce qui s'expli- 
que tout naturellement par la continuité des points 
morts par frottements qu'elle présente, et que cette 
forme est celle sous laquelle presque toutes les embou- 
chures des cours d'eau sur ce littoral ont été comblées. 
£n suivant sur la carte les explications que je viens de 
donner, on remarquera ce mouvement circulaire des 
dépôts de sables à diverses profondeurs parfaitement 
indiqué à l'embouchure du bassin, par des chiffres et 
par la teinte plus ou moins foncée de l'eau. 

Je pense avoir établi, par les lignes qui précèdent, 
sur des observations positives et des documents four- 
nis par les marins et les ingénieurs, que l'encombre- 
ment de la passe ne provient pas des apports de 
sable de la mer , mais qu'il est dû presque exclusive- 
ment aux sables de l'intérieur du bassin apportés par 
les courants qui y agitent les eaux. Devant ces con^ 
ditions posées par la nature, quels sont les remèdes 
dont le rapport que je cite propose l'emploi? — Je 



42 ARGAGHON 

passerai rapidement en revue son Examen des moyens 
à employer pour VtMnélioraUon du bassin d'Arcachan. 

n étudie d'abord les moyens précédemment pro- 
posés, dont les principaux seraient de fixer les 
rives du bassin et les dunes au nord et au sud, et 
de pousser à l'ensablement de la passe du sud, qui 
est beaucoup moins favorable pour l'entrée des na- 
y^-es que celle pei*pendiculaire à la côte, telle qu'elle 
se produit depuis quelques années. Passant à l'étude 
des moyens nouveaux, il les divise en trois objets : 

P Placer le long de la côte des points de recon- 
naissance destinés à faire connaître aux navigateurs 
leur position et à les guider jusqu'au port. 

2"" €ompléter le balisage à l'entrée et dans l'inté- 
rieur du bassin pour permettre aux navires étrangers 
au port de la Teste d'entrer et d'aller jusqu'au mouil- 
lage sans pilote. 

3"" Fermer toutes les passes secondaires, donner 
à la principale une direction normale à la côte et la 
maintenir constamment dans cette direction. 

Nous ne nous arrêterons pas aux détails des deux 
premiers objets. Il est évident que, s'ils revêtent au- 
jourd'hui le caractère de la plus grande utilité, ils 
deviendront nécessaires lorsque le port d'Arcachon 
bien établi recevra un nombre considérable de na^ 
vires dans son beau bassin. Mais l'important est la 
troisième de ces conditions à remplir, car c'est de sa 
réalisation complète que dépend l'établissement de ce 
grand port. C'est aussi par elle que nous touchons 
aux données dynamiques des courants d'eau que je 
viens d'esquisser. Sa réalisation exigera les seuls 
grands travaux indispensables ; car, suivant le projet, 
elle doit entraîner : 



j 



ET LES LANDES DE GASCOGNE. 49 

1^ La fixation de la rive sud du bassin. 

2^ La fermeture de la passe du sud par une digue 
continuant celle de la rive du sud. 

S"" L'établissement d'une seconde jetée sur le banc 
qui prolonge en ce moment la pointe du cap Ferret 
du côté du S.-S.-O. 

4^ La construction d'épis 'd'ensablement pour pro- 
longer le côté extérieur du cap Ferret. 

Le premier de ces travaux emporte sans opposition 
l'approbation de tous. J'ai fait voir par les lignes 
précédentes toute l'importance d'empêcher de nou- 
velles érosions de cette rive déjà si creusée par les 
eaxLx. La fermeture de la passe du sud, quoique fa* 
vorablè dans bien des cas, ne me parait pas néces- 
saire. L'établissement de la jetée en prolongement 
du cap Ferret aurait l'inconvénient de rejeter plus 
en dedans l'arrivée du courant venant du nord le long 
de la rive intérieure du cap. La construction d'épis 
d'ensablement en dehors de la rive du cap Ferret ne 
me parait pas d'une grande utilité. 

Je laisserai donc de côté ces trois derniers tra- 
vaux, ne les considérant pas comme nécessaires, et 
croyant que l'on peut en faire l'économie, ce qui ne 
serait pas peu de chose dans la dépense totale, et je 
reporterai ainsi toute l'importance du travail à ac- 
complir, dans la fixation de la rive du sud du bassin, 
dans son redressement; et, comme corollaire, dans la 
fixation des courants qui doif ent eux-mêmes faire le 
travail de draguage des hajuts fonds. 

En suivant les divers travaux proposés qui sont 
exactement reproduits par le dessin eijt brun sur ma 
, carte, je discuterai quelques-unes de leurs disposi- 
tions par mes observations personnelles. La digue 



44 ARGAGHON 

s'étendant le long de U rive des aunes de. la Grave 
ne devrait pas être, suivant moi, en maçonnerie 
pleine ; elle devrait être de pierres et de rocs super- 
posés laissant sur toute la longueur et la profondeur 
de leur entassement le plus grand volume de vide 
possible pour la retenue des sables. Les pins de la 
forêt voisine seraient précieux à mêler, comme liens, 
entre les moellons. L'emmagasinage de ces sables, si 
je puis m'exprimer ainsi, est de la plus haute impor- 
tance. Il ne suffit pas de protéger une certaine partie 
de grève, mais il s'agit encore et surtout d'empêcher, 
si ce n'est immédiatement tout au moins peu à peu, 
l'apport continuel des sables mouvants, en les fixant 
et les mettant à l'abri de Faction de la vague. I^a 
direction de cette digue, telle qu'elle est proposée 
par le projet, ne me parait pas assez rectiligne; elle 
devrait s'étendre jusqu'à l'angle intérieur du bassin, 
en face de la chapelle d'Arcachon, pour enlever par 
le courant le grand banc de sable qui a été le pro- 
duit de l'érosion de la rive du sud. En effet, le cou- 
rant venant du nord le long de la rive ouest du 
bassin, rencontrant le courant venant de l'est,* pro- 
duit un remous dont la résultante est une courbe por- 
tant tous les dépôts sur ce long banc de sable. D en 
est de même plus près de la passe, où les deux mteses 
courants se rencontrant de nouveau sous des inclinai- 
sons un peu différentes, produisent le banc B, dont 
la création moderne, qui a fait suite à celle des bancs 
plus rapprochés de l'intérieur du bassin, est le pré- 
curseur de l'ensablement de la passé et son véritable 
ennemi. 

Pour détruire ces obstacles, ces bancs qui se sont 
formés par suite de la négligence avec laquelle on a 



ET LES LANDES'dE GASCOGNE. 45 

cru JQsqa'à aujourd'hui pouvoir traiter ces change- 
m&atè dans.le r^iine des fonds et des eaux, je ue 
trouve pas de meilleur agent, de plus belle force que 
celle des courants eux-mêmes, de ce courant de Ju- 
sant surtout qui dans les hautes marées redescend à 
la mer avec toute la puissance d'un immense torrent. 
Je voudrais que Ton pût profiter de cette force, la 
dirigeant pour lui faire exécuter les déplacements et 
creusements de fonds nécessaires, et pour lui donner 
après son travail une direction voulue, normale, qui 
lui ôte toute possibilité de nuire. 

Le long de la rive ouest du bassin , les travaux se- 
raient bien moins grands ; il suffirait de fixer la rive 
par quelques pérés ouveils qui la mettraient dans une 
direction plus droite ; arrivé à la hauteui* de la grève 
d'Ëyrac, un endiguement à claire-voie empêcherait 
les deux courants perpendiculaires de se heurter. 
]jes sables amenés pendant les hautes eaux y seraient 
retenus. Entre les deux parties de cet endiguanent, 
je laisserai un passage pour diriger le courant du 
nord vers celui de l'est de façon, en augmentant sa 
force, à modifier un peu sa direction et à venir avec 
lui enlever le banc dont j'ai précédemment parlé. Les 
sables seraient déposés tout le long de la rive du sud, 
dans la digue à jour qui se prolongerait en obliquant 
un peu sur le courant.. Celui-ci se réunissant entiè- 
rement plus bas vers le courant du nord , serait par- 
tagé dans son ensemble par un épi d'ensablement sur 
le banc B dont le sable serait peu à peu reporté sur 
les pérés d'ensablement plus considérables placés sur 
les deux côtés de la passe en G et en D. Ces différents 
travaux sont indiqués sur ma carte par un pointillé 
rouge. 



46 ARGACHOM 

L'utilisation et le bon établissement de Faction des 
courants me parait être la manière la plus certaine 
et la plus économique d'obtenir le meilleur résultat. 
Je n'irai pas plus loin dans l'examen de ces courants; 
je ne parlerai pas de ceux qui circulent dans l'étendue 
du bassin et qui lui donnent, pour les plus gros ba- 
teaux, des canaux dç navigation dont les branches 
s'étendent jusque tout près de ses rives intérieures 
et jusqu'à l'embouchure de la Leyre. Je ne mention- 
nerai même pas les travaux peu coûteux qui sentent 
nécessaires pour améliorer les conduits où canaux de 
basse mer afin d'agrandir les eaux profondes du bas- 
sin et leur donner une meilleure et plus complète 
tenue. 

Avant de terminer, cependant, je reproduirai ici 
en partie le résumé du compte rendu de la Commis- 
sion nommée pour examiner le projet d'établissement 
du port, en date d'Arcachon 16 juillet 1856. 

« £n ce moment l'entrée du bassin d'Arcachon est 
praticable par tous les bâtiments et dans des condi- 
tions naturelles au moins égales à celles de beaucoup 
d'autres ports incessamment fréquentés. H importe 
donc de saisir cette occasion de rassurer les naviga- 
teurs en général, en relevant la localité de l'abandon 
dans lequel elle est par l'établissement même exagéré 
de tous les moyens pratiques de sécurité nécessaires 
à la fréquentation des ports ; puis d'y entreprendre des 
travaux qui, en fixant les bancs dans la position qu'ils 
occupent, donnent toutes les chances de conserver au 
moins ce qui existe, s'ils ne parviennent pas à l'amé- 
liorer. 

« Quant à la condition qui consiste à fixer l'état des 
lieux, la Commission reconnaît la grande utilité de la 



ET LES LANDES 0E GASCOGNE. 47 

jetée du sud, qai, en bouchant la passe qui suivait 
autrefois la côte, maintiendra au chenal sa direction 
à l'ouest, favorable à la navigation et de l'endigue- 
ment des dunes, depuis Fenracinement de la jetée 
projetée jusqu'au poste du MouUo, pour enlever à la 
barre un aliment nuisible, la grande quantité de sable 
que le courant y porte. ... 

« Passant ensuite à l'examen de la jetée du nord et 
des épis d'ensablement qui l'accompagnent, la Com- 
mission n'a pas reconnu à ces travaux le degré d'ur- 
gence des premiers, à moins qu'avant la fin de ceux-ci 
le cap Ferret ne montrât des signes évidents d'éro- 
sion. Encore alors il n'a pas paru nécessaire que la 
jetée dût avoir et sa direction et sa longueur de 2000 
mètres, parce qu'il importe de ne pas donner au cou- 
rant une force qui tendrait à éloigner la barre. 

« Ainsi donc, la fixation de la côte du sud, telle que 
la proposent MM. les ingénieurs du département de 
la Gironde, doit être entreprise dans le plus court 
délai possible, en commençant par les parties qui 
paraissent devoir exercer le plus d'influence sur les 
résultats définitifs du travail, c'est-à-dire par l'enra- 
cinement de la jetée et de la partie d'endiguement 
qui le relie. Mais les ouvrages du cap Ferret, avec 
les modifications précitées, peuvent être retardés jus- 
qu'à ce que l'expérience, que les travaux de l'autre 
rive auront fait acquérir, vienne se joindre aux espé- 
rances d'aujourd'hui. C'est parce qu'elle n'a que des 
espérances dé succès très-fondé, il est vrai, que la 
Commission ne peut être plus absolue dans son opinion 
sm* la nature des travaux projetés. Il faut toute l'ha- 
bileté et en même temps toute la prudepce des ingé- 
nieurs des ponts et chaussées pour mener l'entreprise 



48 ABGACHON, ETC. 

à bonne fin tant elle a pour base des éléments multir 
plé» et changeants. 

« Cependant, dans l'état où sont les passes, la Com- 
mission est unanime pour proclamer qœ jamais cir- 
constance n'a été plus favorable poor commencer 
l'amélioration du bassin d'Arcachon, port aussi né- 
cessaire à la prospérité du littoral qu'à sa défense. » 

Si j'ai déjà allongé cette notice bien au delà de ce 
que comporteraient ses conditions géographiques, je 
pense que mes lecteurs voudront bien me le pardon- 
ner en reconnaissant dans l'importance du sujet une 
excuse valable et justifiante. Je leur rappellerai seu- 
lement encore à ce sujet, en terminant, que le bassin 
d'Arcachon présente à haute mer une surface de 
15,259 hectares, et à basse mer de 4,867; que, d'a- 
près les appréciations les plus basses, données par le 
rapport des ingénieurs, il pourrait contenir actuelle- 
ment plus de 21 navires de guerre de premier rang 
armés, et 7,500 navires de commerce d'un tonnage 
moyen de 800 tonneaux. Je pourrai leur dire, sans 
entrer dans aucun détail, que des bassins de radou- 
bement et des docks pourraient être construits avec 
la plus grande facilité au niveau et près du chemin de 
fer et du canal des Landes ; mais je leur dirai surtout 
que l'emploi de ces précieux avantages dépend de 
quelques travaux et leur conservation même de la 
certitude de l'établissement de la passe. Dans, quel- 
ques années le travail des eaux aura rendu celui de 
l'homme plus difficile, et un des plus grands objets 
de la richesse maritime de la France court le risque 
d'être perdu! 



TABLE DES MATIÈRES 

DE LA PUBLICATION DE LA 

SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE 

DE GMÈVE 

continuée par Le GLOBE 

journal paraissant 6 fois par an par livraisons de 4 à 5 feuOles, 

AVJE30 C'ARTKS 

contenant les mémoires las ou commtmiqaés A la Société 
ainsi que les procéfl-verbanx de ses séances et rendant compte des ouvrages 

qui sont envoyés â sa rédaction 

A L'ATHÉNÉE A GENÈVE 

^ 

TOME L— 1860-1861 



Étude sur TEthnographie de TAfrique, par H. le professeur Chaix, 

avec 3 cartes. 
Lignes de commerce. Alexandrie, Suez et la mer Rouge, par M. F. 

Chappuis, avec carte. 
Essais d'agriculture dans le Kamtchatka , par M. H. 

B' de Beaumont. 
Explorations arctiques (Première partie), par M. le professeur 

Chaix. 
Notice sur les lies Hawaï. par M. Ch. Galopin. 
La Zaouîa de Chellita, par M. le baron Aucapitaine. 
Explorations arctiques (s^nde partie), jpar M. le professeur Chaix. 
Visite à l'Iman de Hascate, par M. F. dhappuis. 

BuiiiiEarur 

COMPTES RENDUS. 

Extrait des procés-verbaux des séances. 

Observations sur les travaux topographiques faits dans la Russie du 

nord. 
Extraits des Mémoires de la Soc. Imp. et R. de Vienne. 



t TABLE DES MATIERES. 

Relevé des tableaux de population de Fempire russe. 
Mémoires publiés par le D^ Petermann dans lès Mittheilungen. 
Extraits des Sociétés géographiques de Paris, Londres, Pétersboarg 

et Vienne. 
Ouvrages envoyés à la Bibliothèque. 

NOUVELLES ET CORRESPONDANCE. 

Californie. — Description physique de TUtah Occidental et dernières 
découvertes métallurgiques dans cet État, avec carte. 

Cap de bonne Espérance. — Àperçii statistique agricole et météo- 
rologique. 

Afghanistan et Perse orientale. — Observations géographiques et 
botaniques. 

Caucase. — Exploitation d'une mine de plomb argentifôre. 

Japon. — Labrador. — Californie. 

TOME IL— 1860-1861 

iHÉllIOIRfiS 

Notice sur les ti*avaux de la carte suisse (avec une carte de trian- 
gulation). 

Notice sur la province de Queensland (Australie septentrionale), de 
son gouvernement, de son sol, climat, joature et population, 
par Ed. Marcet. 

Coup d'œil sur TEthnographie de la Turquie d'Europe, la configu- 
ration de la Bosnie et de l'Herzégovine, par M. A. Boue. 

Appendice sur l'état actuel du Montén^ro et de l'Henu^ovine, par 
le même, avec carte, par H. B' de Beaumont. 

Notice sur Ouaregla et son oasis, par le baron Aucapitaine. 

BUIiIi«TIN 

COMPTES RENDUS. 

Extrait des procès-verbaux des séances de la Société. 

Extrait des Sociétés géographiaues et savantes de Paris, St-Péters- 

bourg, Berlin, Londres, Vienne, Anthropologique de France, 

Institut égyptien. Institut lombard. 
Extrait de la revue géographique du D' Petermann, et des ouvrages 

envoyés à la Bibliothèque par MM, Thomassy, Troyon, Kantz, 

Martin de Moussy, Ch. de Sabir, Schiagintwéit, Jomard, de 

la Roquette, Boue, Ayer, etc. 

NOUVELLES ET CORRESPONDANCE. 

Extrait de voyage dans les Karpathes. 
Notice sur la Sonora. 



TABLE DES MATIERES^ 3 

Détails sur la pose du télégraphe électrique transcontinental amé- 
ricain. 

Observations météorologiques an Labrador. 

Dernières nouvelles d'Australie, de l'expédition de Heuglin en Afri- 
que, et sur le Kilima-n-Scharo. 

Notice nécrologique sur M. le D' E. Ritter. 

TOME 111.-1862-1863 

Coup d'œil sur l'hydrologie du Mexique, principalement de la par- 
tie orientale, accompagné de quelques observations sur la na- 
ture physique de ce pays, par M. Henri de Saussure. (Avec 
deux cartes.) 

Essai.sur les limites des provinces de la Turquie d'Europe, par A. 
I3oué. (Avec carte.) 

Notice sur la partie Nord-Est de l'Australie, récemment colonisée, 
par M. Ed. Marcet. (Avec carte.) 

BUliliUTlJif 

COMPTES RENDUS. 

Extrait des procés-verbaux des séances de la Société. 
Extrait d'ouvrages reçus à la bibliothèque de la Société. 

CORRESPONDANCE ET NOUVELLES. 

Notice sur Tétat actuel de la Sonora (seconde partie^, par M. Berton. 

Guide et carte du district minier de Cariboo dans la Colombie bri- 
tannique, par M. Jules Fery. 

Télégraphe transpaciGque. 

Nouvelles d'Australie. 

Nouvelles importantes sur le sort de E. Vogel. 

Extrait et traduction d'une lettre écrite des confins du district de 
Peak-Downs, par un ancien colon. 

Les sources du Nil, par P. Chaix. 

TOME IV.— 1864-1865 

MÉniOlREfl 

Notions ethnographiques sur les Berbers Touaregs, par M. le baron 

H. Aucapitame. 
Les Serbes et les Croates, par Jtf. A. Boue. 

BlIlilillTUr 

Voyage d'exploration du Colorado» par le lieutenant Ives, en 1857 
et 1858. — Avec carte. 



4 .TABLE DES MATlËRRS. 

Extrait du recensement de la population de la Suisse, exécuté le 10 

décembre 4860, publié par le bureau fédéral de statistique. 
Atlas de géographie moderne, par J.-M. Ziegler. (Winterthur.) 

CORRESPONDANCE ET NOUVELLES. 

Note sur les sources d'huile de pétrole dans l'Amérique du Nord. 

Reconnaissance géologique dans les montagnes de la Californie, ex- 
trait d'une lettre de M. de Whitney, chef du Survey géologi- 
que, à M. Desor. 

Notice sur la Rretague, en France. 

Rapport et discours de M. Bouthillier de Beaumont, président, à la 
séance générale de la Société de géographie. 

Discours sur la géographie de la Palestine, par H. van de Velde. 

COMPTES RENDUS. 

Extrait des procés-verbaux des séances de la Société. 

Notes d'un voyage au travers de l'intérieur de l'Arabie, par G. 

Palgrave, avec carte. 
Sur les caractères des races noires africaines : — Observations de 

M. Tremeaux présentées à l'Académie de Paris. 
Institut Royal Lombard. 
Le docteur Schaefli. (Nécrologie.) 
Atlas des inscriptions cunéiformes du British Muséum. 
Chronique du Club alpin Suisse,. 1864. 
Excursion à TObersandalp et au Tœdi Rusein. 
Société Imp. géographique de Russie. 

CORRESPONDANCE ET NOUVELLES. 

Cyclone de Masulipatam (10 décembre 1864). 

TOME V. — 1866 

HÉinOIRl» 

Voyage à la Gambie. Description des rives de ce fleuve, par H. M. 

Borel. TA vec carte.) 
Pèlerinage à la Mecque, par M. le baron de Maltzan. 
Le Sénégal et la Gambie, par M. le professeur P. Chaix. (A^rec 

carte.) 
Expédition au Pôle Nord, par M. de Morsier. 
Souvenirs d'un séjour en Mésopotamie, par A. Clément. 
Transport des antiquités niniviennes de Bagdad à Bassorah, par le 

même. 
Excursion dans le Kourdistan ottoman de Kerkout à Ravandouz, 

par M. A. Clément. (Avec carte.) 
Tribus arabes de l'Irak-Arabi et principales tribus arabes du Ned^ 

jed dans l'Arabie Heureuse, par le même* 



TABI.R DBS MATIRRKS. 5 

ExcarsioD dans le Kourdistan ottoman de Kerkoalà Ravandouz^par 

le même. 
Vocabulaire Kourde, par le même. 
Dix jours à Siogapoure, par M. A. de Molins. 
La Mer intérieure du Japon, par Aimé Humbert. (A^ec carte.) 

Biiiiiiinmr 

COMPTES RENDUS. 

Extrait des procès-verbaux des séances de la Société de Géogra- 
phie. 

MÉLANGES ET NOUVELLES. 

Dernier voyage d*exploration vers les sources du Nil de S. Baker. 
(Avec carte.) ^ 

Nouvelles du baron Von der Decken. 

Exploration anglaise de la Palestine. 

Des puits artésiens dans le Sahara. De Tlnde, en général. — Nou- 
velles de Nagpour et de Lahore. 

Expédition anglaise dans TYémen méridional. 

Lettre de M. Desor à M. Liebig sur le Sahara. 

Bureau topographique du ministère de la guerre de Saint-Péters- 
bourg. 

Société de Géographie de Berlin. 

Société royale géographique de Londres. 

-Gerhard Rohifs, ses voyages et ses dernières nouvelles. 

Société de Géographie de Paris. — Dernières explorations dans 
TArabie. 

Indes anglaises. — Abondance des pluies. 

Correspondance d'Afrique. 

Anthropologie calédonienne. 

Essai sur la Numismatique mérovingienne comparée à la Géogra- 
phie de Grégoire Je Tours, par le vicomte de Ponton d*Amé- 
couft, président de la Société française de numismatique et 
d*archéologie. 

Nouvelle-Zélande et sa colonie de Canterbury. 

Exploration de la Palestine (Suite). 

Dernières nouvelles de Texpédition du baron Von der Decken. 

Carte hypsométrique de la Suisse et Notice sur l'hypsométrie et l'o- 
rographie des Alpes, avec index, par J.-M. Ziegler. 

Congrès international paleoethnoiogique. 

D^* A. Petermann. -^ Expédition nord-polaire allemande. 

Exploration de la Palestine (Suite). 

Le Minnesota comme but d*émigration. 

Australie. 

Russie méridionale. 

Egypte. 



8 TABLE DRS MATIÈRKS». 

Bi;iiI<ETIl¥ 

COMPTES RENDUS. 

« 

Extrait des procès-yerbaax des séances de la Société de Géogra- 
phie. 

MÉLANGES ET NOUVELLES. 

L'Albert Nyauza, ou le grand bassin du Nil, par J.-V. Baker. — 

Résumés géographiques de cette découverte, extrait du récit 

des voyages de 1 auteur. (Avec carte.) 
Recherches sur la longitude de la côte orientale de TAmérique du 

Sud, par M. ErjQCst Mouchez. « 
Catalogue des cartes de la Suisse, de M. Ch. Maunoir. 
Histoire des Kaïmenis. — Coup d*œil général sur la topographie et 

la géologie du Mexiaue^siir la salure de certains lacs da Mexi- 
que, par M. Virlet d'Aoust. 
Introduction à la topographie enseignée par des plans-reliefs, etc., 

par M. Bardin. 
Bibliographie géographique. ~ La vie souterraine ou les Mines M 

les Mineurs, par L. Simonin. 
La capitale du Taïkoun, narration d'un séjour de trois ans au Ja* 

pon, par Sir Rutherford Alcook. 
Villes ruinées de Tancienne Numidie et de TAfrique carthaginoise. 
Communications de la Société imp. roy. de Géographie de Vienne. 
L*tle de Crète, par Georges Perrot. 
Statistique métallurgique. 
Ethnographie. 
Climatologie de la France. 
Population de la Cité de Londres. 
Statistique. — Population. 
Statistique de la colonie de la Nouvelle-Galles du Sud (Australie), 

pour Tannée 1865. 
Allemagne. — Les pays de Brunswick et de Hanovre, en rapport 

avec les territoires voisins ; exposition géographique, par H. 

Guthe, D>^ philos Hanovre, 1866. 
Sibérie orientale. — Lettre du chef de l'expédition du t^égraphe 

russo-américain, M. Abaza. 
Asie. — Nouvelle du Syr-Daria. 
Nouvelle de Livingstone. 

Compte rendu de la Société de Géographie de Paris. 
Mort du baron von der Decken. (Extrait d*un article du supplément 

scientifique de la Gazette ae Leipzig, du 19 mai 1867, par 

M. le D' H. Lange.) 
I^es captifs d'Abyssinie. 



TABLB DES MATIRR8S. 9 

i4ngsloiie. 
^oigraphie phfsimie. 

)s Glaciers* par M. W. Huber, msyor du génie de la Confédéra- 
tion suisse (par M. A. Achard). 
Yingstone. 

site d'une dame à Manille et au Japon, par Anna d'A. 
Kîiété géographique italienne. 
Sérologie. — M. le baron Aucapitaine. — M. C. 
lisse, 
igleterre. 
des orientales, 
ilestine. 
Tique. 

^n PaciGque. 
)sta-Rica. 

nériqne. — Antilles, 
inada. 
lîli. 

BIBLIOGRAPHIE, • 

Dyage en Algérie, par G. Carteron. 

ulletin de la Société archéologique de TOrléanais. 

dmmnnications de Tlnstitut géographique Justus Perthés, ete.vdu 
docteur A. Petermann. 

remiéres livraisons de la nouvelle édition de TAtlas Stieler, par 
MM. Berghaus et Petermann, 1867. 

année géographique, itvue annuelle, par M. Vivien-de Saint- 
Martin, 1 vol. 1866. 

es Catacombes et les inscriptions chrétiennes de Tancienne Rome, 
par Etienne Cbastel. Genève, 1866, par P. C. 

issertation sur la province romaine de Galatie, par Georges 
Perrot. 

urkestan. 

frique. 

ulletin de la Société d*Anthropologie de Paris. 

CORRESPONDANCE. 

otice sur Gorfou. — Extrait d'une lettre adressée k la Société de 

Géographie de Genève, 
ettre sur les tremblements de terre à Argostolion. 
e San-Francisco, par M. F. Berton. — r M. C. 

CARTOGRAPHIE. 

» Carte géolodque de la Suisse; 2* Carte de la Basse-Engadinè; 
3® Carte de la frontière Nord-Ouest des Etats-Unis ', i<^ CuleB 



10 TABLE DES MATIÈABS. 

hydrographiques, routières, administratives, etc., de h Bdgi- 
que; 5* Cartes de TEpire, de la Thessalie et de la Macédoine. 

CARTES. 

Carte des Bouches du Danube, par M. le professeur P. Chaix. 
Carte hypsoinétriqoe delà Suisse, par M. J.-M. Ziegler. 
Carte de la Colombie britannique, par H. le professeur P. Chaix. 
Carte de l'Etat de Costa-Rica, par M. D. Ksdtbrunner. 

TOME VII. — 1868 

MÉlflOIRES 

Amérique méridionale. — Derniers travaux sur le bassin de l'Ama- 
zone, par M. le professeur P. Chaix. (Avec carte.) 

La terre de Basçan et les villes des Réphaîms, par M. Alex. Lod- 
bard. (Avec carte.) 

Conquête dut^hili par Valdivia, par M. le professeur P. Chah. 
(Avec carte.) 

La terre de Basçan, et les villes des Réphaîms, par H. Alex. Lom- 
bard. (Avec dessins.) 

Lettres d'Alexandre de Humboldt & Marc- Auguste Pictet (1795 — 
I82i), publiées par les soins de M. Albert Rilliet. 

BVIiliETIM 

COMPTES RENDUS. 

Extrait des procés-verbaux des séances de la Société de Géogra- 
phie. 

MELANGES ET NOUVELLES. 

Société de Géographie de Paris. 

Société géographique de Saint-Pétersbourg. 

Société italiemie de Géographie. 

Institut Lombard. — (Reale Instituto Lombarde, Rendiconti). — 

Comptes rendus. 
Chine. — Esquisse d'un, voyage dans l'intérieur de la Chine, de 

Canton à Hankow, par M. A. -S. Bikmore, de Massachussets. 
Abvssinie. 

Indes anglaises. — Les Karens. 
Nouvelle-Zélande et Australie. 
Statistique. — Eglise catholique romaine en Angleterre. 
La population irlandaise en Angleterre. 
Nouvelles géo^phiques. — Liviogstone. 
Iles du Cap-Vert. 



TABLE DKS MATIERES. Il 

Société de Géographie de Paris. 

Société royale de Géographie de Londres. 

La Migration des peuples américains, par Frédéric de Heliwald. 

Le Danube, son cours et ses embouchures (nouveaux détails), par 
P. Chaix. 

Ile de Melos. 

Ile de Chypre. 

Turkestan. 

Mort du radjah Brook. 

Les Expéditions au Pôle Nord, nouvelles extraites des MittheUun- 
gen du D' Petermann, n^ VIII, 1868. * 

Bassin de 1* Amazone (Extrait du voyage de M. le prof. Agassiz). 

Mort de M. Le Saint. 

L'Alesia de César, prés de Novalaise, sur les bords du Rhône, en 
Savoie» par Tn. Fivel, architecte à Chambéry. 1866, par P. 
Chaix. 

Carte fédérale de la Suisse. 

Développement des voies ferrées de la Russie. 

Une carte de l'Amérique du seizième siècle, par M. le professeur 
P. Chaix. 

Ambassade du sultan de Zanzibar à Sa Majesté britannique. 

Afrique, Guinée supérieure. 

Bulletin de la Société d'Anthropologie de Paris (Tome III, Janvier- 
Juin 1868), par M. le professeur Chaix. 

Dernière correspondance reçue de Livingstone. 

Nouvelles terres polaires au Nord de la Sibérie, par A. B. 

BIBLIOGRAPHIE. 

Cartes nautiques du moyen âge. 

Cartes japonaises. 

V Economiste français. 

Australie. — Un voyage à travers le Bush, par Ed. Marcet. 

Le Nicaragua et le Canal interocéanique, par Félix Belly. 

Haut^Thibet. ~ Lhassa. 

CORRESPONDANCE. 

Lettre d'Australie. 

P.-S. — Nouvelles de Livingstone. 

Phénomènes volcaniques dans Ttle d'Hawaï. 

DESSINS. 

N* 1 . Chambre carrée du Hauran. 
N* S. Portes de pierre du Hauran. 
N** 3-i. Vues d intérieur de maison du Hauran. 

CARTES. 

Carte de l'Amérique méridionale. — Bassin de l'Amazone. 
Carte du Hauran et de la Trachonitide. 
Carte do Chili. 



12 TABLR nRS MATfRRRS. 

TOME VIIl. — 1869 

HéinOIRES 

ÂrcachoD, son bassin et les landes de Gascogne, par H. H. B. de 

Beaumont, président de la Société de Géographie de Gené?e. 
Chemin de fer pour Tunion de l'Atlantique et du Pacifique, par M. 

le prof. P. Chaix. 
Visite au canal de Suez et observations sur ses derniers travaux, 

par M. E. Duval. 
L*Afriaue centrale. ~ Derniers voyages d'Antinori et Piaggia« par 

M. Th. Pictet de Rochemont 
Antiquité de la navigation de TOcéan. 
Voyages des vaisseaux de Salomon au fleuve des Amazones, par M. 

le marquis OnfTroy de Thoron. 
Les effets du déboisement dans les pays méditerranéens, par E. 

Desor. 

BUIiliETIJ» 

COMPTES RENDUS. 

Extrait de^ procés-verbaux des séances de la Société de Géogra- 
phie 

MÉLANGES ET NOUVELLES. 

La Chine et sa capitale. 

Expédition au Pôle Nord (trad. de M. lé D' Pétermann). 

Compagnie de la baie d'Hudson. 

Le 1)'' Livingstone. 

Un orage dans les montagnes d*Arménie. 

Quelques mots sur la Songarie russe. 

Le Caucase. — Ascensions du Kasbek et de l'Elbrous. 

Canal interocéaniaue. 

Télégraphie dans VOrient. 

Réservoir du Furens à Saint-Étienne. 

Glacière naturelle en Californie. 

Volcan de Santorin . 

James Emmerson Tonnent. 

Election du radjah Ch. Brook. 

La Société italienne de Géographie. 

Société de Géographie de Londres. 

Explorations récentes dans la Péninsule du Sinaî, par le révérend 

F.-P. Holland. 
Voyage à travers le grand désert Salé de Hanlila, jusqu'au pied des 

Alpes abyssines, par M. Werner Munzinger. 
Abyssinie. 



TABMC IIIÛS MATIKHISS. 13 

Inde. 

Instructions pour la deuxième expédition aa Pôle Nord. 

Nouvelles des expéditions polaires. 

Expédition du baron Maidel dans le pays des Tchouktchi. 

Steppes de la Sibérie occidentale. 

Les indiens de la Valdivia. 

Statistique. — L*observatoire de Greenwicb et le Britisb Muséum. 

Le pays de TAniur. 

Régions polaires. 

Nouvelles des expéditions polaires 

Canal de jonction entre le Haut-Nil et la mer Rouge. 

Cartes indiquant pour chaque mois la température de la surfiice de 

rOcéan Atlantique méridional. 
Nouvelles de Livingstone. 
Télégraphe sous- marin indo-britannique. 
Statistique. ^ 

BIBLIOGRAPHIE. 

L'année géographique, de M. Vivien de Saint-Martin. 

Topographie d*Athénes, de M. Phocion Roque. 

Variétés orientales, de M. de Rosny. 

Spécimens de gravures de MM. Vvurster et C^ 

Carte de l'Ile de Crète de M. Kateloosoo. 

Mission scientifique au Mexique et dans l'Amérique centrale. 

Campagne du navire l* Espoir de Honfleur, 1503^-1505. 

CORRESPONDANCES. 

Découverte de minerais argentifères dans l'État de Nevada et le 

territoire de l'Utah, par Francis Berton, M. C. 
Lettres de San- Francisco, de M. Berton, M. C. 

CARTES. 

Croquis de la carte du chemin de fer du Pacifique, par M. le prof. 

P. Chaix. 
L'Afrique centrale. 
L'Amérique équatoriale. 

TOME IX. — 1870 
luÉinoiiti» 

La terre de Basçan et les villes des Réphaîms, par H. Alex. Lom- 
bard. 

Notice sur le canal de Suez, par R. Pictet. 

La crue du Nil et les phénomènes météorologiques qui l'accompa- 
gnent et la déterminent. 



14 tABLE DES MATIÈRBS. 

Tracé conjectural de Titinéraire de Livin^tone dans la région des 

sources du NU, par M. le prof. Chaix. 
Explorations africaines et émigrations allemandes, par M. le prof. 

Chaix. 
Progrès des découvertes en Chine, par M. le prof. Chaix. 



BUIiliETUr 

COMPTES RENDUS. 

Extrait des procés-verbaux des séances de la Société de Géogra- 
phie. 

MÉLANGES ET NOUVELLES. 

Nouveau tunnel sous la Tamise. 
Fleuve Hoang-ho. 

Statistique commerciale des Indes orientales. 
Nouvelles géographiques. 
Livingstone. 
Territoire d'Âliaska. 
Isthme de Corinthe. 
Les sources du Nil. 
Nouvelles géographiques. 
Exploration dans rAmérique du Sud. 
Levés et explorations dans Tlnde. 
Linguistique. 
Les Bulgares. 
Isthme de Darien. 
Statistique. 
Canal de Suez. 

Congrès géographique d'Anvers. 
Expédition de sir S. Baker. 
Société de Géographie de Londres. 
Canal du Darien. 

Un subway (chemin souterrain) dans T Afrique centrale. 
Nouvelles observations sur le pendule dans Tlnde. 
Expédition militaire aux confins du Sahara. 
Rapport annuel du commissaire du bureau général des Terres pu- 
bliques aux États-Unis. 
De Leh à Yarkand et à Kashgar, voyage de M. Hayward. 
Le passage des Alpes par Annibal, par Edouard Secrétan. 
Nouveaux détails sur PAlaska. 

Retour de Texpédition au Pôle Nord, le 10 et le 11 sept. 1870. 
Mers polaires — Navigation dans la mer de Kara» 
L*tle hollandaise d*Aruba. 
Bollettino dell* Istituto Veneto. 



TABI.K riKS MATIKRBS. 15 

Production du soufre en Sicile. 

Collines euganées. 

Monuments des découvertes des Portugais en Afrique. 

Section de Géographie britannique pour Tavancement des sciences. 

BIBLIOGRAPHIE. 

Publication de rétablissement topographique de Wurster, Randeg- 

ger et C', à Winlerthur (Suisse) 
The Yosemite Book. Le livre de la vallée de Yosemite. Extrait de 

Texploration géologique de la Californie, par J.-D. Withney. 
M. le baron Henri de Maitzan : Sittenbilder ans Tunis und Algérien 

(Leipzig, 1869). Reise in den Regeotschaften Tunis und Tri- 

KDlis (Leipzig, 1870). 
ution géographique des Conifères et des Gnétacées, par R. 

Brown. 
Discours du Président de la Société géographique italienne, comm. 

C. Negri. 
Géographie des écoles primaires, par A . Pinet. 
De m Géographie dans ses relations avec Fhistoire, par W. Hughes. 
Voyage autour du monde, par Je comte de Beauvoir. 
Carte de la Gaule sous le proconsulat de César, par P. C. 
Statistique des journaux anglais aux États-Unis. 
Mémoires de la Société géographique de Vienne. 

CORRESPONDANCE. 

Lettre de San-Francisco, de M. Berton, M. C 

CARTE. 

Tracé conjectural de l'itinéraire de Livingstone dans la région des 
sources du Nil. 

TOME X. - 1871 

MÉMOIRKMI 

Détails sur la région du lac Baïkal, par M. de Rail. 
Costa- Rica, par M. Peralta. 

Recherches sur lorigine des Kabyles, par M. D. Kaltbrunner. 
Une excursion en Irlande, par M. de Laharpe. 
Remarques sur le climat de la Californie, par M. J. Blake. 
Notes de voyage sur les régions du Sud de T Arabie, par M. H. de 
Maitzan. 

BUIiliETllV 

COMPTES RENDUS. 
Extrait des procès- verbaux des séances de la Société. 



W XABLIÙ DRS MATIÈBBS. 

MÉLANGES ET NOUVELLES. " 

M. Raynal et «on naufrage aux ties Auckland. 

Canal du Darien. 

Voy4^e dans l'Asie centrale. 

D** LiYÎngstone. 

Ascensions de 1* Atlas. 

Expéditions arctiques. 

Expédition allemande au Pôle Nord en 186^70. 

Sur la température (et la vie animale) dans les profondeurs de la mer. 

R^ltats des cino expéditions norwégiennes clés capitaines Torkild- 

sen, Uive, Mack, Nederwaag et Quale dans la mer de Kara. 
Expédition russe dans les mers arctiques. 
Voyage du docteur Nachtigal à Bornou. 
Voyage au Spitzber^ de MM de Heuglin et de Zeil. 
Le Gr<enlana au pomt de vue géographique, orographiqoe et gb- 

ciaire. 
Une séance de la Société royale de Géographie à Londres. 
Section de G^graphie de l'Association oritannique, session de 1871 

tenue à Edimbourg. ^ 

Exploration de la mer Balti(|ue. 
Encore des expéditions arctiques. 
Expédition de MM. Payer et Wejfprecht, i'^ partie. 
Expédition polaire américaine dirigée par le capitaine Ha). 
Nouvelle conquête des Russes en Asie. 
Expédition de MM. Payer et Weyprecht, t^* partie. 
Sir Roderick Impey, Murchison, * 
Ouvrages reçus. 

CARTES. 

Carte du Spitzberg. 



MÉMOIRES 



KÂMOIBIS, T. XI, 18'72. 



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LE DANUBE 

ABIÉLIORATION DE SON E^CBOUCHURE 



Si le Volga est, par sa longueur et par l'étendue 
de son bassin, le plus grand des fleuves européens , 
le Danube , qui ne lui est en longueur inférieur que 
de cent lieues , en est le premier, à cause de la fer- 
tilité de son bassin et , par cette circonstance que, 
situé au centre de l'Europe , il arrose le territoire et 
importe au commerce d'un plus grand nombre d'Ëtats. 
De là l'établissement d'une commission internationale 
formée des représentants de sept puissances avec le 
but d'améliorer la navigation de cette artère impor- 
tante et d'en surveiller la police, en imposant à la 
Turquie une tutelle nécessitée par son incurable né- 
gligence. 

Le jaugeage des eaux du fleuve, exécuté par l'in- 
génieur anglais sir Charles Hartley , aux crues ordi- 
naires de mai et de juin de 1857 , a été le prélude 
obligé des travaux à entreprendre. 

D a donné un débit de 325,333 pieds cubes anglais 
ou 9038 mètres cubes par seconde , qui se répartit 
entre les trois embouchures de manière qu'il en passe 
les *7i7 P^r celle du nord ou de Kilia, •/,, par celle 
du sud ou de "Saint-Georges et seulement Vt i P*r le 
bras intermédiaire de Soulina. Ce dernier présente 



52 LE DANUBE. 

de brusques détours et huit bas-fonds où la profon- 
deur est réduite à 9 pieds , tandis que le débit de 
24,000 pieds cubes n'y dure que trois mois pour des- 
cendre plus tard à 9350 pieds' cubes par seconde. 
La branche de Saint-Georges, au contraire, roule dans 
un chenal unique un volume d'eau toujours suffisant; 
mais elle est obstruée à son entrée par une barre qui 
lui a toujours fait préférer celle de Soulina. 

L'embouchure de Soulina a toujours été , de mé- 
moire d'homme, la plus profonde des trois et la seule 
fréquentée par la navigation, tandis que celle de Saint- 
Georges est entièrement déserte. Il n'existe pas de 
renseignements sur l'état de l'embouchure de Soulina 
antérieurs à l'année 1856, sauf que, pendant les cinq 
ans qui l'ont précédée, la profondeur y a varié entre 
10 et 1 1 pieds, avril, mai, juin et juillet étant l'époque 
des grandes eaux, tandis qu'on les a vues descendre 
à 6 y, pieds pendant l'étiage exceptionnel de 1853. 

La commission européenne chargée par le traité 
de Paris d'améliorer cet état de choses, s'étant con- 
stituée à Galatz, à la fin de 1856, l'embouchure de 
la Soulina devint l'objet des observations de l'ingé- 
nieur en chef sir Charles Hartley. Par suite de la 
mobilité des dépôts vaseux annuellement formés par 
les eaux , la largeur de la passe à franchir variait 
entre 5,200 et 350 pieds de largeur, et la distance 
à franchir dans une eau de moins de 12 pieds variait 
de 1270 pieds à 1900. 

Les digues destinées à prolonger les deux rives du 
bras de Soulina jusque sur les bas-fonds qui en ob- 
struaient l'entrée, et à produire l'approfondissement 
de ces bas-fonds par un rétrécissement du courant 
fluvial, furent commencées le 21, avril 1858^ mais 



AMÉUORATION DE SON EMBOUCHURE. 53 

leurs effets ne devinrent sensibles qu'au bout de deux 
ans. En 1866, 1857, 1858 et 1859 la profondeur 
avait varié entre 9 y, et 11*/» pieds. Elle atteignit 
13 pieds en 1860 et 17 7t &u ^ois d'août de l'année 
suivante, époque de l'achèvement des digues. De 1864 
à 1868, la moyenne a été de 16^4 pieds, et de 19 
pieds aux hautes eaux de 1871. 

Dans l'intérieur du bras même de Soulina le dra- 
gage a procuré un approfondissement de quatre pieds 
sur les pires bas-fonds de Monodendri, de Gorgova 
et de Batmich-Kavak ; résultat suffisant, car on ne 
peut comparer les difficultés d'une navigation fluviale 
avec les résultats auxquels elle est exposée en fran- 
chissant la barre formée devant son embouchure. 

Le plus grand nombre des navires employés à l'ex- 
portation des céréales devait, suivant le rapport de 
la commission (Galatz 1869), s'alléger souvent delà 
totalité de leur cargaison pour prendre la mer, et 
durant le temps nécessaire pour recharger la mar- 
chandise mise à bord des allèges, ils restaient exposés 
à toutes les éventualités du temps, sur une rade com- 
plètement ouverte et avec une côte basse sous le vent. 
Par les coups de vent du nord et du nord-est , ils 
étaient condamnés à un naufrage inévitable, et leurs 
allèges partageaient souvent le même sort. Les sinis- 
trea, d'ailleurs, étaient d'autant plus fréquents que le 
principal mouvement de l'exportation a lieu pour les 
blés aussitôt après le battage et le transport de la ré- 
colte, c'est-à-dire durant les mois toujours orageux 
de septembre et d'octobre. — Le 6 novembre 1855, 
trente bâtiments étaient occupés en rade à reprendre 
leur cargaison d'une soixantaine d'allégés ; un violent 
ouragan éclata subitement vers le soir et, le lende» 



86 LE DANUBE. 

à en bénéficier, tandis qu'il a été importé d'Angle- 
terre 13,322 tonneaux de charbon en 1866, il en est 
arrivé 63,000 en 1868. P. C. 

6 mai 1872. 



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MÉMOIRES 



MÉMOIRES, T. XI, 1872. 



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LA TERRE DE BASCAN 



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LES VILLES DES RÉPHAiM 



CHAPITRE X 

Les deux capitales dn Boyanme de Basçan K 

Ou sait que la Bible jneutiouue deux capitales de 
cet antique royaume: l'une est Astarotli, l'autre Édreï, 
deux cités dont les destinées semblent jusqu'à un cer- 
tain point connexes. Ce sera vers les villes qui ijarais- 
sent aux yeux des géographes avoir le plus de droit 
à porter ce titre, que nous dirigerons notre explo- 
ration. Toutefois, avant d'aborder le côté descriptif, 
quelques détails historiques et géographiques sont 
indispensables. Mais ceux de nos lecteurs qu'une dis- 
sertation nécessairement aride n'intéresserait pas fe- 
ront bien de passer outre. 

^ Voir le Globe, livraisons nov.-déc. 1870. 



(H) LA TERRE DE BASÇAN. 



§ 1. Astaroth d Asturoth-Carnaim. 

Il existait sur la terre de Basçan plus d'une localité 
consacrée au culte de la divinité syrienne, Astaroth 
ou Astarté. Deux d'entre elles seulement étaient des 
villes fortes et puissantes, et ont joué un rôle histo- 
rique: Astaroth-Caniaïm et Astaroth. iPeut-être 
n'étaient-elles qu'une seule et même ville, comme 
plusieurs auteurs Font affirmé, mais la question est 
restée douteuse. Quant à l'épithète de Camaïm que 
porte l'une d'elles, elle rappelle simplement les deux 
cornes ou croissants de la lune qui ornaient le front 
de la statue d' Astarté, et elle pouvait être aussi 
un symbole du dualisme qui prévalait dans les reli- 
gions antiques * . 

Jetons maintenant un rapide coup d'œil sur les des- 
tinées de ces deux cités. La première dont le nom 
figure dans les annales sacrées est Astaroth-Carnaïm. 
On sait qu'au temps d'Abraham, le roi Kedpr-Laho- 
mer et ses alliés assiégèrent et défirent sous ses murs 
la puissante tribu des Réphaimites qui s'y était ré- 
fugiée, et dont elle paraît avoir été alors la principale 
forteresse*. 

Environ quatre siècles et demi plus tard, sous le 
règne du célèbre roi Hog, qui faisait de cette ville 
ainsi que d'Édreï ses résidences, Astaroth contenait 
encore, est-il dit, un reste des Réphaimites. Dès les 
débuts de la guerre que Josué fit aux Cananéens, 
elle subit un siège et tomba au pouvoir des Hébreux. 

^ Porter Giant Cities, p. 43. 
^ Genèse XIV, 5. 



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ET LES VILLRS DES RÉPHAIM. Gi 

Ses habitants furent extenninés et passés au fil de 
l'épée '. Cette même ville d'Astaroth, après la con- 
quête de la terre promise et lors du partage qui fut 
fait de Canaan, passa avec Édreï et la moitié de Ga- 
laad aux mains des descendants de Makir, de la 
demi-tribu de Manassé *. On a supposé que c'est la 
même cité qui, sous le nom corrompu de Behestera, 
aurait été attribuée avec sa banlieue comme ville 
de refiige, en même temps que Golan de la terre de 
Basçan, aux Lévites de la famille des Gersonites\ Ce 
qui a pu autoriser cette supposition, c'est que Behes- 
tera n'est qu'une abréviation ou corruption de Beth 
Astaroth ou maison d'Astaroth. Or, le temple étant 
ou devant être le monument principal de la ville cou- 
sacrée à la divinité syrienne, on comprend qu'on ait 
pu la désigner ainsi. A moins d'une licence de copiste, 
il serait singulier que l'auteur sacré se fût servi de 
deux noms différents à deux époques si voisines l'une 
de l'autre. 

Quoi qu'il en soit, nous voyons Astaroth reparaî- 
tre au temps des Macchabées, mais cette fois dé- 
signée seulement par son épithète de Carnaïm ou 
Camion. Ce qui ne peut laisser aucun doute qu'il 
ne s'agisse ici d'Astaroth-Carnaïm, c'est qu'elle est 
indiquée par Josèphe comme étant la ville de I{a- 
pha, l'ancêtre présumé de ces mêmes Réphaimites 
que la Genèse nous a montrés comme possesseurs de 
la ville au temps d'Abraham. A l'époque des 
Macchabées, Astaroth-Carnaïm était encore une for- 
teresse importante et capable de contenir une armée 

» Deut. I, 4; Josué IX, 10 ; XII, 4 ; XHI, 12. 
« Jo8. XIII, 31; 1 Chron. VI, 71. 
» J08. XXI, 27. 



62 LA T£liR£ DE BASÇAN 

de 25,000 hommes; c'est ce qu'on peut inférer da 
nouveau siège qu'elle subit alors. Elle était, est-il dit, 
d'un accès difficile, bordée de ravins, voisine d'un 
torrent, et elle avait un temple dans une enceinte for- 
tifiée'. 

Après cette existence qui embrasse un espace 
de près de dix-huit siècles, cette ville ou ces 
villes paraissent avoir subsisté longtemps encore. 
Il en est fait mention, en effet, dans Eusèbe de Cé- 
sarée et dans l'Onomasticon de Jérôme, où elle 
est citée tantôt sous le nom d'Astaroth, tantôt sous 
celui d'Astaroth-Carnaïm. Ces auteurs la signalent 
comme étant à l'époque où ils écrivaient un bourg im- 
portant d'Arabie et ils la désignent à la fois comme 
l'une des capitales du roi Hog, et couune ayant été 
habitée par des géants ' . Eusèbe y place aussi une des 
demeures de Job, mais aucune des assertions de ces 
auteurs n'est assez claire pour qu'on puisse en con- 
clure que Astaroth et Astaroth-Caniaïm soient deux 
villes différentes. 

Quant à l'emplacement qu'occupait Astaroth-Car- 
naïm, les données précises manquent. Nous savons 
seulement qu'il faut le chercher, suivant les indica- 
tions très-vagues de Jérôme, à l'angle de la vallée 
batanéenne et à 6 milles d'Adara (Édreï?), laquelle 
était à son tour à 25 milles rom. de Botzra. La 
question serait très-simplifiée, si l'on était parfaite^ 
ment certain de la position d'Adara. En admettant 

' 1 Macchab. V, 26, 43,44; 2Macchab. XII, 26; Josèphe, Hist 
anc, liv. XII, chap. XII. 

* Astaroth antiqua civitas Og régis Basan, in qua habitaTenmt 
gigantes, quse postea cecidit in sortem tribus Manasse regîonis 
Bataneae et 6 millib. ab Adar urbe Arabise separata est. Porro Adar 
ab Ostra 25 millib. distat. (Euseb. OnainasHoon.) 



J 



ET LES VILLES DES RÉPUAIM. (53 

toutefois rhypothèse dont il sera question à propos de 
cette dernière ville, on pourrait se rallier à l'opinion 
de Tun des géographes de la Palestine, M. Van de 
Velde, qui la place sur une éminence près de la 
terre de Golan, à l'ouest du Wady AUan, et à quel- 
ques milles au nord-ouest de Dera, qu'il suppose 
devoir être Édreï. Cette localité parait tolérable- 
ment correspondre d'ailleurs aux indications du Tal- 
mud, qui signale Astarotli-Carnaïm comme placée 
« entre deux montagnes qui y répandaient beaucoup 
d'ombre. * 

Observons encore que le capitaine Newbold * parle 
aussi d'un Tell-Astareh à deux heures environ d'A- 
drah, et qui pourrait bien être notre ville. Le voyageur 
y a trouvé des rochers assez élevés, mais son opi- 
nion a été contestée plus tard, par le fait de l'ab- 
sence en ce lieu de toute ruine importante. 

En résumé, mais sans y trop insister, et en adop- 
tant les indications de la carte Van de Velde, nous 
placerons Astaroth-Camaïm à proximité de Dera^ 
sur le Tell-Ashâri, à l'ouest du Wady du même nom, 
et nous admettrons que l'autre localité plus au nord, et 
qui porte le nom de Tell-Astereh ou Tell-Astareh 
pouvait être l'un des temples consacrés à Astaroth. 

Nous ne poursuivrons pas plus loin cette enquête 
qui a beaucoup occupé les géographes de la Palestine, 
et qui ne nous parait pas destinée à trouver une solu- 
tion pleinement satisfaisante. 

§ 2. Êdrd. 
Édreï, nous le rappelons, était une des capitale» 

^ J<mmàl (tf ihe Boy, Qeogr. Soc. 1845, t. II. 



64 LA TERRE DE BASi^AN 

du roi Hog ; c'est près de cette ville qu'il se ré- 
fugia avec toute son année et qu'il attendit les Israé- 
lites, mais, il fut tellement battu que ses ennemis, dit 
Moïse, ne laissèrent personne de reste V II est ajouté 
qu'Édreï était au nombre des 60 villes fortes de Bas- 
4;an, qu'elle était entourée de hautes murailles, et mu- 
nie de portes et de barres' . Cette capitale passa dès lors 
aux mains des Hébreux qui la possédèrent pendant 
un temps qu'on ne peut préciser, car il n'est plus 
question d'elle dans la Bible. A en juger toutefois 
par les indications de Jérôme, elle existait encore au 
temps des Romains, mais sous le nom d'Adara et 
se trouvait être le siège d'un évêché d'un rang égal à 
celui de Botzra. Au temps des croisades, en 1143, 
une armée sous les ordres de Baudoin lU fit une 
attaque soudaine contre Édreï (Adratum), mais les 
Croisés rencontrèrent de tels obstacles qu'ils furent 
forcés à la retraite. Telles sont les principales don- 
nées historiques que. nous avons pu recueillir sur 
cette ville jadis si importante. 

Quant au site qu'occupait Édreï, quoique les indi- 
cations paraissent d'une nature plus précise que celles 
relatives à Astaroth, elles ne nous permettent pas de 
le déterminer d'une manière positive. On peut cepen- 
dant conclure de Deut. m, 10, que, tandis que Salka 
gardait la frontière orientale du plateau, Édreï en 
protégeait l'extrémité occidentale. Cette base adr 
mise, deux opinions se trouvent en présence, cha- 
cune patronaut par de nombreux et plausibles motife 
une localité différente. Essayons de résumer, pour 
l'intelligence de ce qui va suivre, les principaux 
traits de ce débat topograpliique. 

^ Deut. III, 1, 4. 

^ Josué Xn, 4, 5; Nomb. XXI, 33. 



ET LES VILLES DES RÉPHAIM. 05 

D'un côté, voici le célèbre géographe Ritter ' et 
toute la savante cohorte d'explorateurs sur lesquels 
il s'appuie, Seetzen, Burckhardt, Robinson auxquels 
se sont joints plus tard MM. Wetzstein et Van de 
Velde qui placent cette ville sur une éminence au 
milieu d'une plaine située au Sud-Ouest du massif du 
Ledja. Cette même opinion est'patronée par Burck- 
hardt qui dit qu'entre les villages de Daal et de 
Mazareib*, mais plus à l'Est, se trouve le village 
arabe de Draa (Dera), l'ancien fidreï. 

Ce village, bâti sur d'antiques ruines, est situé sur 
la partie nord d'une colline de quelque importance, 
• indiquée sur les cartes sous le nom de Zumlé. Un 
ravin (Wady) Zêdy la cerne en partie. C'est à ce 
village, quoique la racine de son nom semble ne pas 
se rapporter à une cité royale {der en arabe signifie 
couvent) j que la plupart des géographes assignent 
l'honneur d'avoir été jadis la seconde capitale du 
royaume de Basçan. Voici les principaux motifs qu'ils 
invoquent en leur faveur. C'est V le témoignage de 
Jérôme, mentionné tout à l'heure, qui parle d'Adara, 
ville d'Arabie en Galaad, située à 25 milles rom. de 
Bostra (Botzraj ; 2^ l'itinéraire de Peutinger qui la 
place, sous le nom d'Adraha, sur la grande route de 
Tibériade à Gadara et à Bostris ; S*" l'existence d'une 
route romaine dont on retrouve les traces près de 
Dera et qui paraît être celle dont il vient d'être 
question ; 4^ enfin, le témoignage de Guillaume de 
Tyr qui désigne cette ville sous le nom d' Adratum et 
aussi, on ne sait pourquoi, sous celui de ville de Ber- 
nard de Stampis. 

* Art. Syrie, p. 835 et suiv. 
' Burckhardt, p. 241. 



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66 LA TERRE DE BASÇAN 

Là plupart des géographes concluent de ces diver* 
ses données, et non sans quelque apparence de raison , 
que rÉdreï de la Bible, TÂdraha et l'Adora d'Ëosèbe 
et de Jérôme, l'Adratum de Ptolémée et de l'his- 
torien des croisades sont une seule et même ville qui 
ne saurait être plus sûrement placée que sur le site 
du village de Draa ou Dera. Ce qui les confirme dans 
cette opinion, c'est l'importance de la colline de 
Zumlé qui présente sur Tun de ses côtés de forts es- 
carpements d'environ 200 pieds de haut, fait qui leur 
semble correspondre à la signification du mot Édreï: 
« montagne de force. » Cela expliquerait qu'elle ait 
pu être choisie pour servir de refuge et de lieu fort 
au monarque de Basçan. Les casemates creusées 
dans la colline, et dont nous donnerons tout À l'heure 
la description, pourraient servir au besoin de preuve 
additionnelle. 

Tels sont les principaux arguments en faveur de 
la thèse favorable à Dera. 

Voici à son tour notre ami, M. Porter, qui émet 
une opinion toute différente. U prétend qu'Ëusèbe, 
trompé par certaines apparences, a été induit en er- 
reur sur l'emplacement de, la ville du roi Hog, et qu'il 
Ta confondue avec une autre cité du même diocèse, 
ayant un nom pareil ou seulement analogue. Suivant 
M. Porter, on peut d'autant mieux croire à la possi- 
bilité d'une telle erreur que les connaissances géo- 
graphiques de ce Père d# l'Église (le célèbre Ritter 
le reconnaît) se trouvent souvent en défaut; elles 
étaient évidemment très-limitées en ce qui concerne 
la terre de Basçan. A l'appui de son opinion, 
M. Porter fait remarquer que le mot grec AipoLOL 
semble indiquer l'idée du pluriel, d'où l'on peut in- 



ET LES VILLES DES RÉPHAIM. 67 

férer l'existence simultanée dans la même contrée de 
deux villes ou villages ayant le même nom ou désignés 
par une appellation assez semblable pour que les 
auteurs ecclésiastiques des premiers siècles aient pu 
les confondre. 

Ce qui ôte tout caractère étrange à une telle hypo- 
thèse, c'est la signification du nom qui, ainsi que nous 
venons de le dire, servait à caractériser la configura- 
tion du lieu et pouvait s'appliquer ainsi à plusieurs lo- 
calités. On trouve, en effet, une autre ville d'Édreï 
attribuée à la trîbu cisjordauique de Nephtali. 

En conséqiience, et tout en admettant l'existence 
probable d'un autre Édreï en Basçari, M. Pbrter af- 
firme que la cité du roi Hog, de même que l'A- 
dara épiscopal devait être le village actuel d'É- 
dhr'a, autrement dit Ezr'a. Cette localité, au temps 
des Romains, a porté le nom de Zora ou Zoroa, ville 
qu'il ne faut pas confondre avec la cité voisine de Do- 
roa, maintenant Dur, et qui se trouve à quelques kilo- 
mètres plus au Sud * . 

L'opinion de M. Porter a pour elle trois arguments. 
Le premier est une plus grande identité de l'intona- 
tion arabe avec le mot hébreu, ainsi qu'avec l'en- 
semble des données ecclésiastiques sur le nom de l'an- 
cienne Édreï. Le second, c'est qu'elle est d'accord 
avec les indications du célèbre géographe et histo- 
rien arabe du moyen âge, Aboulfeda. Cet auteur 
cite une ville d'Édraa dont l'emplacement corres- 
pond à celui d'Édra, et qui de son temps était une 

^ Ce nom de Doroa vient d'une inscription existant dans le village, 
et que Seetzen a relevée. Les ruines qui s^y trouvent montrent que 
c'était une ville de quelque importance et qu'elle était riche en 
•œuvres d'art. 



68 LA TERRE DE BASÇAN 

des capitales de l'Hauran, circonstance qui parait 
plaider en faveur du rôle qu'elle a dû jouer dans les 
temps antérieurs. Enfin, le troisième argument est 
tiré du caractère escarpé du site. Bien que peu élevée, 
environ 30 pieds au-dessus de la plaine, cette ville 
présente un accès difficile par suite de la multitude 
des crevasses du sol volcanique qui lui servent comme 
de fossés et de remparts. 

Telles sont en abrégé les deux manières de voir 
relatives à la position d'Édreï. En présence d'opi- 
nions aussi contradictoires et d'autorités qui, à tant 
de titres, méritent la confiance, on comprendra que 
nous évitions dé nous prononcer d'une manière trop 
absolue. Nous dirons toutefois, en attendant que de 
nouveaux témoignages viennent confirmer Tune ou 
l'autre de ces hypothèses, qu'en raison des indica- 
tions assez claires de l'itinéraire de Peutinger, c'est 
Dera qui nous paraît devoir répondre le mieux aux 
données géographiques qui en font la cité royale 
d'Édreï. 

Nos lecteurs étant ainsi renseignés, nous nous 
laisserons conduire par M. Porter dans cette ville 
d'Édhr'a; puis afin de nous faire une idée complète 
de la question, nous irons avec d'autres guides juger 
de l'importance comparative de sa rivale, Draa ou 
Dera. 



;s: t'jJL^f 



^ 3. Une excursion à FAhr'a et à Dera. 

* Suivant le cours du WadyKunawat, nous traver- 
sâmes, dit Porter, les villes désertes de Kir&tah * 

* Ghmt Cities, p. 93. 



ET LES VILLES DES RÉPHAIM. 69 

(l'ancienne Coreatha), Taârah et Duweireli, con- 
struites chacune sur la rive droite du torrent, et nous 
en laissâmes un grand nombre, tant dans la plaine, 
sur notre gauche, qu'à droite au milieu des rochers 
du Ledja. 

* Arrivés dans la ville de Busr el-Harîry, nous 
fûmes reçus avec des menaces et des malédictions par 
les habitants, et nous nous estimâmes heureux d'en 
sortir sans autre malheur. Alors nous commençâmes 
à sentir péniblement qu'en quittant le territoire des 
Druses (car l'autorité de ces protecteurs militaires du 
pays ne s'étend pas à toute la montagne), nous avions 
laissé derrière nous leur bienveillance et leur hospi- 
talité, et que nous pouvions avoir tout à craindre du 
fanatisme des Musulmans. 

« Peu après avoir quitté cette ville, nous vhnes les 
tours d'Édrei se dresser devant nous, leurs lignes s'é- 
tendant le long d'une crête saillante de rochers... Tra- 
versant un ravin profond et montant un chemin tor- 
tueux, pareil à un sentier de chèvres , nous nous 
trouvâmes tout à coup eu face des ruines de l'an- 
tique cité. La situation qu'elle occupe est des plus 
singulières. Son abord est presque inaccessible, ex- 
cepté par des rocs ou par des défilés à peu près sans 
issue. On n'y trouve aucune source; il n'y a ni rivière, 
ni cours d'eau à portée. On n'y voit ni arbres, ni jar- 
dins pour récréer la vue... En faisant choix d'un tel 
site, évidemment on avait tout sacrifié à la sécurité 
et à la solidité des constructions. 

« Peu après notre arrivée, je marchai sur le toit 
d'un édifice pour juger de l'ensemble de la ville. Son 
aspect n'avait rien de flatteur. Tout était sauvage ou 



70 LA TmiRE DE BASÇAN 

désolé. Ruines, édifices, rochers, tout était noir et 
comme frappé du feu du .ciel... 

« Je vis quelques tours, quelques restes de temples, 
d'églises chrétiennes et de mosquées. Le^ maisons 
particulières sont basses, massives, mornes et mani- 
festement de la plus haute antiquité. Les habitants en 
sont pour la plupart mahométans ; il y en a cependant 
un petit nombre de chrétiens, ejt c'est dans la maison 
de leur scheick que nous choisîmes notre gtte tem- 
poraire. 

« Sous la conduite de notre hôte, nous allâmes vi- 
siter les principaux édifices. Une foule fanatique s'as- 
sembla bientôt autour de nous, nous suivant par- 
tout et cherchant par tous les moyens à nous contra- 
rier et à nous insulter. D'abord, nous n'y fîmes pas 
attention, espérant endormir leur malveillance, mais 
malheureusement notre espoir fut trompé. Soudain, 
comme je tâchais de copier une inscription, je fus 
frappé d'un coup violent. 

« La foule alors se jeta sur nous à coup de pieux, 
de bâtons et même d'épées et de couteaux. 9e fus sé- 
paré de mes compagnons et poursuivi par 50 ou 60 
sauvages avides de mon sang. Après une lutte éner- 
gique, à laquelle je ne puis penser sans terreur, je 
réussis à regagner la maison de notre hôte. J'y trou- 
vai M. Barnett , l'un de mes compagnons , comme 
moi assez gi-ièvement atteint et presque défaillant par 
la perte de son sang * . 

* Notre garde-guide druse défendit vaillamment 
la maison jusqu'à minuit, et, grâce à la bonne Provi- 

* Fice Years in Damascitë, clu XIV. Criant Cities^ p. 93. 



ET LES VILLKS DES KÉPHAIII. 71 

dence, nous pûmes enfin opéi%r notre retraite. Mais 
quelle retraite, grand Dieu ! » 

Ici, M. Porter raconte comment il dut Taccom- 
plir, avec pille difficultés, par une nuit obscure, 
poursuivi par des chiens féroces, et entouré de bêtes 
sauvages, hôtes des lieux déserts de la montagne. Ces 
farouches carnassiers, dont les yeux brillaient dans 
Tombre au travers des fissures des rocs, s'enhardis- 
sant petit à petit, finirent par s'approcher d'une ma- 
nière inquiétante de la caravane, mais sans oser pour- 
tant l'attaquer. 

Enfin parut l'incomparable et pur crépuscule d'O- 
rient. Avec lui l'espoir revint aux voyageurs: ils 
avaient cru périr, ils étaient sauvés. Quelles ac- 
tions de grâces durent alors s'élever du cœur du fer- 
vent missionnaire, et combien les belles paroles du 
22"** Psaume durent lui revenir à l'esprit, paroles tout 
empreintes des détresses qui avaient environné le roi 
prophète dans cette même terre de Basçan, et qui 
expriment si bien les joies de la délivrance! 

On se représente aisément aussi le chagrin de 
notre ami de n'avoir pas accompli le but de son 
pèlerinage. Ce qui est fort regrettable surtout, c'est 
la perte que M. Porter fit de ses notes, ce qui prive 
le public des observ^ations recueillies avant cet acci- 
dent. 

Mais puisque nous voici en sécurité, cherchons à 
compléter, d'après le récit d'un autre voyageur, les 
données qui précèdent. Nous ferons cet emprunt à 
l'ouvrage de Burckhardtqui, plus heureux que Porter, 
put tranquillement relever quelques inscriptions et 
visiter plusieurs édifices intéressants, tant de l'épo- 
que chrétienne que des temps antérieurs. 



72 LA TERRE DE BASÇAN 

Il nous dit que Ezra/c'est ainsi qu'il r,appelle ', con- 
tient environ 150 familles turques et druses, et envi- 
ron 50 de chrétiens grecs. Ses habitants fabriquent 
des étoffes de coton et des meules qu'ils taillent dans 
les rochers du Ledja, et*dont le débit s'étend jusqu'à 
Alep et à Jérusalem. 

Les ruines de cette ville autrefois florissante ont 
3 à 4 milles de circonférence. Ses habitants vivent 
dans les anciens bâtiments qui, grâce à- la force et à 
la solidité de leurs murs, sont, ajoute-t-il, pour le 
plus grand nombre, en état parfait de conservation. 

En général, dit-il encore, chaque bâtiment a une 
entrée conduisant à une cour autour de laquelle sont 
les appartements. L'intérieur des chambres est con- 
struit de larges blocs carrés, avec une arche au cen- 
tre qui supporte le plafond, et dans le même genre 
d'architecture que nous avons précédemment décrit. 
Ces chambres ont ordinairement de 9 à 1 pieds de 
hauteur; elles sont parfois superposées, formant jus- 
qu'à 2 et 3 étages reliés entre eux par un escalier. 
La plupart de ces édifices ont conservé leurs portes de 
pierres. Parmi ces maisons, quelques-unes paraissent 
avoir été des palais dont les murs épais et solides 
s'étendaient le long d'une rue qui ^^'offre plus aujour- 
d'hui que des ruines. Les habitants du pays les dési- 
gnent sous le nom de palais du Roi jaune. 

Burckhardt a vu aussi les restes de plusieurs édi- 
fices publics, églises chrétiemies et anciens temples. 
Dans l'une de ces églises, celle de St-Élie, malgré un 
toit effondré, le culte grec se célébrait encore. Sur les 

^ p. 56 et suivantes. 



ET LES VILLES DES RÉPHALV. 73 

entrées se lisent plusieurs inscriptions, parmi les- 
quelles on voit gravée une croix grecque. 

Un autre bâtiment, de 85 pieds de long, est dédié 
à St-Georges. Son toit voûté- est soutenu par 8 co- 
lonnes carrées ; sa porte , empruntée à quelque antique 
édifice, est de pierre. Burckhardt ajoute avoir vu plu- 
sieurs portes pareilles, tournant sur des gonds de pier- 
re, et dont quelques-unes ont plus de 9 pieds de haut. 

Ailleurs est un vaste édifice consacré autrefois au 
culte chrétien et maintenant converti en mosquée. 
C'est un rectangle ayant à chaque extrémité deux 
rangs de colonnes reliées par des cintres ; au centre 
estune cour entourée de deux rangs de colonnes dori- 
ques, hautes d'environ 15 pieds. Partout se trouvent 
des inscriptions grecques. 

Le même voyageur constate, comme 31. Porter l'a 
fait après lui, combien l'aspect de ces lieux a quelque 
chose de sombre et d'attristant. Mais il est temps de 
les quitter et de reprendre le chemin de la plaine. 

Nous avons dit que sur la partie nord de la colline 
de Zumlé se trouve le village arabe de Dera. M. G. 
Ilobinsonqui a visité la localité en 1830, et dont 
nous extrayons le récit puisé dans Ritter * , signale 
deux édifices seulement dignes de quelque attention 
et datant, croit-il, de l'époque chrétienne. La descrip- 
tion qu'il en fait ne saurait être indifférente comme 
indice de Tétat religieux d'une contrée qui, l'une des 
premières, s'ouvrit à la voix de l'apôtre Paul et 
compta jusqu'à 33 évêchés. Pour arriver à Dera, dit 
ce voyageur, il faut passer par-dessus mi pont à 

* Ritter, Syrie 834. 

M&Moniss, T. XI, 1872. 6 



74 LK TERRE DE BASÇAN 

5 arches, de construction turque. Sur le côté de ce 
pont court un parapet portant un aqueduc qui con- 
duit à un réservoir d'une longueur de 160 pieds et 
d'une profondeur de 20 pieds. Non loin de là se trou- 
vent les ruines des deux constructions mentionnées et 
que Seetzen croit aussi avoir été des églises. Leur 
forme est rectangulaire, de 130 pieds de longueur sur 
96 de largeur. Une colonnade aux deux tiers détruite, 
aux chapiteaux tantôt ioniques, tantôt corinthiens, 
règne tout autour. Au centre est une citerne ornée 
de colonnes qui sont déplacées en majeure partie. 
Dans la cour est un sarcophage avec deux têtes de 
lion. Tout près d'un de ces monuments se dresse une 
haute tour carrée. Beaucoup de décombres de plu- 
sieurs petits bâtiments couvrent le reste de la ville. 
Dans le nombre se trouvaient quelques maisons, ori- 
ginairement de basalte, mais leurs matériaux, utilisés 
par les Arabes, ont servi à créer d'autres demeures 
(jui n'ont qu'une misérable apparence. Cette localité, 
du reste , ne possède à l'extérieur aucun vestige im- 
portant, et si elle ne se reliait pas à la voie romaine 
qui conduit à Botzra, on n'aurait guère de motif de 
lui assigner une valeur historique. 

Après cet examen du sommet de la colline, visi- 
tons, guidé par l'un des explorateurs cité déjà 
maintes fois dans notre travail, M. Wetzstein, les 
curieux et vastes souterrains qui s'étendent squ§ le 
village. Ils donneront une idée de ces antiques ci- 
tés troglodytiques creusées dans les rochers, en fa- 
çon de casemates * , et auxquelles la Bible fait de 
fréquentes allusions. 

* Voir en particulier 1 Sam. XIII, 6; Jérem. XLVUI, 28; XLIX, 
16. 



ET LES VILLES DES RÉPHAIM. 75 

« Sous la conduite, dit M. Wetzstein, de deux 
jeunes Arabes et munis de deux cierges et d'une 
torche de bois résineux , nous fîmes notre descente 
en suivant la direction d'un couloir creusé dans 
une couche d'ardoise, et nous arrivâmes d'abord à 
une douzaine de chambres qui servent maintenant de 
remises et d'étables à chèvres. Bientôt le passage se 
rétrécit considérablement, et nous ne pûmes plus 
avancer qu'en rampant sur notre ventre , procédé fort 
angoissant et qui dura environ huit minutes. Puis nous 
parvînmes à un mur perpendiculaire, haut de quelques 
pieds, au bas duquel il fallut sauter. 

« Ici, je remarquai que la crainte avait empêché le 
plus jeune de nos compagnons de nous suivre... 

« Nous nous trouvâmes alors dans une rue large, 
ayant de chaque côté des habitations dont l'élévation 
et l'étendue ne laissaient rien à désirer. La température 
était agréable et sans odeur, et je ne ressentais au- 
cun saisissement. 

« Plus loin, un entre-croisement de plusieurs rues 
se présenta à nous, puis nous arrivâmes à un marché 
où, sur une grande étendue, des boutiques nombreuses 
étaient disposées des deux côtés , tout â fait à la ma- 
nière des bazars des villes syriennes. 

« Nous tournâmes ensuite dans une rue latérale où 
mon attention fut captivée par une salle très-grande 
dont le plafond était soutenu par 4 piliers. Ce pla- 
fond était formé d'une seule pierre de jaspe, dans la- 
quelle je ne pus découvrir aucune figure La plu- 
part des chambres n'avaient pas d'appui. Les portes 
•consistaient d'ordinaire en blocs de pierre. Ici et là, 
je remarquai des colonnes basses. 

* Nous fîmes encore quelques circuits dans ces som- 



76 LA TEHRE DE BASÇAN 

bresaveuues, mais nous n'étions pas parvenus au cen- 
tre de la ville souterraine, quand la lumière de mou 
guide s'éteignit. Je la rallumai aussitôt à la mienne. 
Mais alors la pensée me vint que nos deux lumières 
pourraient s'éteindre à la fois, et je demandai à mon 
compagnon s'il avait des allumettes. — Non, me ré- 
pondit-il, mon frère les a gardées. — Retrouverais-tu 
ton chemin, si nos deux lumières venaient à s'éteindre? 
— Impossible, répondit-il. Alors, l'avouerai-je, je me 
sentis chanceler de terreur dans ce monde de ténèbres, 
et dès ce moment je pressai le retour. 

« Nous atteignîmes sans difficulté la place du mar- 
ché d'où rissue n'était pas éloignée, et après un sé- 
jour d'une demi-heure dans ce labyrinthe, je saluai 
de nouveau la lumière du jour. * 

Le jeune déserteur toutefois ne fut pas quitte : 
une main fraternelle lui administra une volée de coups 
pour peine de sa lâcheté. 

Plus tard, notre voyageur eut lieu de regretter de 
s'être donné une peine inutile pour atteindre ce qu'il 
eût pu visiter bien plus commodément. En effet — avis 
aux futurs explorateurs — on lui montra sur la pente 
d'un vallon voisin la vraie porte qui servait d'entrée 
à ces souterrains. 

Telles sont les deux seules localités où, d'après les 
données actuelles, il paraisse loisible de chercher 
l'antique Édreï. 

^5 4. La conquête (VÉdrei par les Hébreua\ 

Quelle que soit la solution que doive recevoir la 
question qui vient de nous occuper, qu'on nous per- 



ET LES VILLES DES RÉPHAIM. 77 

mette, pendant que nous sommes encore en vue des 
lieux où se passa le saillant et tragique épisode de la 
défaite des Réphaïm, de jeter un coup d'œil rétro- 
spectif sur cet événement. 

Que de souvenirs se rattachent pour lès fidè- 
les à ces sites lointains et si peu connus ! Là, dans 
la même plaine que nous venons de parcourir, et au 
pied de ces mêmes coteaux arrivaient, il y a 33 
siècles, les cohortes Israélites. Tout émues encore 
de la sanglante exécution qu'elles avaient dû ac- 
complir sur la population amorrhéenne, elles appro- 
chaient troublées et silencieuses, mais pourtant plei- 
nes de confiance dans le souverain Maître des ba- 
tailles, dont elles avaient à rétablir les droits : * Ne 
crains point, avait dit TÉteniel à Moïse, je les ai li- 
vrés entre vos mains, et tu leur feras comme tu as fait 
à Sihon, roi des Amorrhéens *. * 

Il leur fallait bien, comme aux Suisses de Morgarten 
et de Momt, comme à nos pères dans leurs luttes 
avec un puissant voisin, cette foi en la justice et en 
la sainteté de leur cause, pour affronter les dangers 
de l'entreprise. N'était-ce pas, à vues humaines, 
une audace bien téméraire que celle d'aller attaquer, 
dans un repaire aussi fortement retranché, un peuple 
redoutable, autant par sa renommée que par sa sta- 
ture, et muni de ces terribles chariots de fer qui 
étaient un des grands sujets d'épouvante des guer- 
riers hébreux? Un passage de Josué nous montre 
qu'il se trouvait de ces véhicules de guen-e jusque 
dans les villes de la montagne '. 



> 2 Nomb. XXI, 33. 
« Josué XVn, 17, 18. 



78 LA TERRE DE BASÇAN 

« Ils montaient donc, et, contournant, comme dit 
le texte, le chemin de Basçan, bientôt ils se trou- 
vèrent en face du roi lui-même , sorti contre eux avec 
tout son peuple pour les combattre en Édreï ' . » 

Quelle lutte que celle qui s^engagea alors entre la 
fidèle légion et ces impurs descendants de Cham! 
Quelle ardeur et quel désespoir dans les combattants ! 
Comme à la bataille du pont Milvius, où le labarum 
de Constantin et Taigle païenne de l'ancienne Rome 
se trouvaient aux prises, là aussi, deux principes op- 
posés étaient en présence. C'était évidemment uu 
combat à vaincre ou à périr. 

Et ce n'est point à la légère que nous exaltons ainsi 
l'importance de ce fait d'armes. A Édreï se trou- 
vait le poste avancé, le Malakoif en quelque sorte 
des idolâtres. Aussi Moïse avait-il donné à l'un de ses 
plus vaillants généraux l'ordre de s'en emparer. Cette 
conquête était nécessaire pour que le gros de l'armée 
Israélite gût s'aventurer au delà du Jourdain et aller 
camper dans les plaines de Jéricho, ce qui eut lieu 
aussitôt après. Tant il est vrai que les miracles de la 
Bible sont des faits exceptionnels, et que la stratégie 
et la politique n'étaient point exclues des conseils du 
conducteur des Israélites. Et quel résultat que celui 
de cette victoire! car de la conquête d'Édreï s'en- 
suivit non-seulement l'annihilation de la puissante et 
hostile tribu des Réphaïm, la mort d'un roi ^ magni- 
fique, » comme le qualifie le psalmiste, mais ce n'é- 
tait rien moins que la possession de la Palesthie 
et la réintégration aux mains des enfants de Jacob 
de l'héritage que l'Êtenu»! avait promis à ce pa- 

' Nomh. XXI, a:î; Dont. Ill, l. 



ET LES VILLES DES HÉPHAIM. 79 

triarche. Aussi, que de souvenirs laissés par cet évé- 
nement chez les Juifs, et que d'allusions des histo- 
riens sacrés à ce triomphe sur les descendants de 
Rapha ! 

Déjà l'on peut remarquer combien était grand, au 
moment même de la conquête, l'étonnement que cau- 
sait le lit de fer du roi de Basçan, ce colossal trophée 
de 9 coudées de long, d'après ces naïves paroles de 
Moïse: « Voici, n'est-il pas dans Rabba des enfants 
de Hanunon * ? * 

Mais ce ne sont pas seulement le^ livres de Moïse 
et de Josué qui ont signalé un tel fait. Longtemps, bien 
longtemps après, il était encore chanté par les bardes 
d'Israël, témohi ce qui en est dit aux ISô"*** et 136"^ 
Psaumes. Et au retour de Babylone, c'est-à-dire en- 
viron 900 ans après Tévénement, Néhémie, au milieu 
des difficultés qu'il avait à vaincre, en appelait encore 
à cette victoire, Tune des phis grandes preuves, selon 
lui, de la fidélité de Dieu envei's les fils d'Abraham. 

Qu'advint-il, après la défaite de Hog et l'exter- 
mination de son armée, de la ville forte des Cana- 
néens? On ne le sait qu'imparfaitement. On lit seule- 
ment au récit de Moïse, comme nous l'avons rappelé 
tout à l'heure, que sa population, condamnée à la fa- 
çon de l'interdit, fut entièrement passée au fil de 
l'épée. 

On a toute raison de croire cependant qu'Édreï ne 
tarda pas à se repeupler. Tous les habitants du 
pays ne furent pas exterminés, car, contrairement à 
l'ordre de l'Éternel, et pour leur malheur, les Israé- 
lites en laissèrent subsister un certain nombre, se 

* Deut. Iir, 11. — Quant à la valeur de la coudée, voir rliap. IV, 
note A. 



80 LA TERRE DE BASÇAN 

bornant, est-il dit au livre de Josué, « à se les assu- 
jettir comme tributaires *. * Miséricorde fatale qui, 
en tolérant au milieu d'eux les dieux des Amorrhéens 
et le culte infâme qui leur était rendu par une po- 
pulation profondément perverse et corrompue, fat la 
cause primordiale des malheurs qui fondirent plus 
tard sur la nation. 

Le saint homme Josué, vers la lin de sa carrière, le 
leur avait bien déclaré au moment même où il pro- 
nonçait les nobles et mémorables paroles qui ont été 
en édification dès lors à tant de fidèles : « Pour moi et 
ma maison, nous servirons l'Étemel... Sachez, dit-il 
encore, sachez que ces nations que vous avez laissées 
de reste vous seront en piège et en filet et comme 
un fléau à vos côtés jusqu'à ce que vous périssiez 
de dessus cette bonne terre que l'Éternel vous avait 
donnée ' . * Sinistre prophétie qui dut paraître fort 
étrange lorsqu'elle fut prononcée, mais qui ne- s'est 
que trop réalisée. 

Ij'opinion qu'il demeura encore quelques descen- 
dants de Rapha dans la contrée, est d'autant mieux 
fondée, que lorsque les enfants d'Éphraïm'etdeMa- 
nasse se plaignirent à Josué, après le partage de 
Canaan, de n'avoir pas été assez richement dotés, 
le général des Hébreux leur répondit : « Montez et 
allez vous faire place au pays des Réphaim ; » et il 
ajoute avec une certaine ironie : « Si tu es un si grand 
peuple, et si la montagne d'Éphraïm est trop étroite 
pour toi, monte à sa forêt et coupe-là* ! » D'où Ton 

' Josué XVII, 13. 
» DitXXni, 13; XXIV, 15. 

^ Dit XVII, 15. — Rappelons ici ce qui a été dit dans notre cha> 
pitre Vn sur les descendants de Rapha demeurés à Gath. 



ET LES VILLES DES RÉPHAIM. 81 

peut conclure que quelques restes des Réphaïm vi- 
vaient retirés dans les portions ardues de la mon- 
tagne. 

Ce fait expliquerait aussi , d'un côté, l'état désolé ac- 
tuel de la contrée, conséquence naturelle du déboi- 
sement et de la chute des terres entraînées par les 
eaux, et d'autre part la possibilité de l'existence d'une 
ville importante dans un lieu qui, avant la conquête, 
jouissait apparemment d'une attrayante végétation. 

Mais en voilà assez sur une cité qui, malgré son 
rôle au temps des Réphaïm, ne saurait être de na- 
ture à captiver longtemps l'attention des archéolo- 
gues. 

Poursuivant notre exploration de hi t^rre de Bas- 
çan, nous nous rendrons ;iux autres villes de la 
plaine déjà plusieurs fois signalées dans ce tra- 
vail, et dont les remarquables ruines ont provo- 
qué l'admiration de tous ceux qui les ont visitées. 
Elles nous ramèneront à des souvenirs d'une date 
plus récente, mais non moins dignes de Tintérêt des 
chrétiens et des hommes d'étude . 

Là, en effet, près des massives demeures des peu- 
ples forts de l'ancien Basçan et des élégants vestiges 
de la domination des Séleucides, se voient de nom- 
breuses et imposantes traces de la puissante civi- 
lisation qui, marchant à la suite des légions de Pom- 
pée et de Trajan, avait soumis au joug romain toute 
la contrée limitrophe de l'Arabie. 

Puis, tout à côté des débris de temples élevés aux 
divinités des Cananéens, nous contemplerons debout 
encore, mais à quelques rares exceptions près si- 
lencieuses, des basiliques datant des iv% v* et vr 



82 LA TERRE DE BASÇAN 

siècles de l'ère actuelle. Ces édifices, abrités sous 
Taigle impériale et rougis parfois du sang des mar- 
tyrs, comme le prouvent certaines inscriptions, fe- 
ront toucher au doigt la transformation commencée 
il y a plus de quinze siècles, de la religion Esprit et 
Vérité que saint Paul prêchait, en cette pompe 
imitée du culte hébraïque dont l'Église grecque a doté 
les Églises d'Orient. 

Enfin, au-dessus des ruines laissées par toutes ces 
dominations diverses, on verra planer le croissant 
de Mahomet, symbole frappant de l'accomplissement 
de cette prophétie d'Ézéchiel contre les Ammonites, 
les anciens possesseurs du sol : « Voici, je m'en vais 
te donner en héritage aux enfants d'Orient ; ils bâ- 
tiront des palais dans tes villes et ils demeureront 
chez toi; ils mangeront tes fruits et boiront ton 
lait ' . * 



Ézéch. XXV, 4. 



Alex. Lombard. 



MÉMOIRES 



^MOIBXB, T. XI, 1872. 






^1 



/ ' 



î*- 



ni 



NOTICE 



SrB LA 



ROUMANIE 



1 



La Roumanie, qui occupe aujourd'hui la partie de 
la Dacie trajane, qu'on appelait la Dâcie transalpine, 
comprend actuellement les anciennes Principautés de 
Moldavie et de VcUachie avec une partie méridionale 
de l'ancienne province moldave de Bessarabie, partie 
qui longe le Danube et qui a été annexée de nouveau 
à la Moldavie en 1858, à la suite du traité de Paris 
de 1856. 

Le nom de Moldavie (en roumain Moldova) vient 
d'une rivière du même nom , qui prend sa source dans 
les Carpathes, en Bucovine, et qui est un affluent du 
Sereth, dans lequel elle se jette un peu au-dessous de 
la ville de Romane. 

M. Vaillant (La Romanie, tome I, p. 76) prétend 
que le mot Moldavie vient du latin, soit parce que la 



88 NOTICE 

masse des Daces ou Daves (moles Dava) vint s'y re- 
traucher après ses revers, soit parce que, après avoir 
été le rempart des Daves (moles Davorum) contre les 
Romains, elle servit de digue à ces derniers contre les 
Daves (moles Davis). 

Nous avons encore vu une étymologie du mot Mol- 
davie dans un ouvrage anglais (Ad. NealSj voyage en 
Allemagne, en Pologne, en Moldavie et en Turquie; 
tome II, p. 31). M. Neale, qui a traversé la Moldavie 
au commencement du siècle, rappelant Ja tradition de 
Zamolxis, lequel après son retour de Grèce et d'Egypte 
parmi les Scythes, s'était retiré dans une caverne du 
mont Cogœon, ajoute que « c'était l'usage des rois de 
Scythie de se retirer sur cette montagne sainte ]mx 
consulter le prêtre éternel, ou Mollah, et c'est delà, 
dit-il, que vient le nom de Moldavie, qui fut primi- 
tivement appelée Mollah Divia, ou territoire de l'im- 
mortel Mollah. * N'étant pas juge compétent dans la 
question de savoir si les Scythes, qui ont occupé an- 
ciennement ce pays, donnaient le nom de Mollah à 
leur divinité, qualitication que les Turcs donnent aux 
hommes recounnandables par leur savoir ou leur piét<'\ 
et ne pouvant affirmer que ce pays se soit appelé pri- 
mitivement Mollah-Divia, nous laissons la responsa- 
bilité de cette étymologie à son auteur. 

Quoi qu'il en soit, la légende populaire raconte que 
Dragos, seigneur du pays de Marmoros (pays au delà 
des Carpathes à l'Ouest de la Bucovinej, étant venu 
chasser avec une suite très-nombreuse, sa chienne 
Molda, qui avait tué un bœuf aurochs, se noya dans 
une rivière. Il donna à cette rivière le nom de Mol- 
dova et prit pour armoiries une tête d'aurochs. C^est 
encore aujourd'hui l'écussou de la Moldavie. 



SUR LA ROUMANIE. 89 

La principauté de Moldavie, de même que la 
Valachie, n'a pas toujours occupé le même espace 
qu'aujourd'hui. Elle s'étendait des Carpathes au 
Dniester avec les villes fortes de Hotine, Tighina 
(auj . Bender) et Cetate-Alba (auj . Ackermann) ; ses 
frontières au sud ne dépassaient guère cette dernière 
ville non plus que Berlad et Bakéu * . Ce n'est qu'à 
partir de 1462 qu'elle gagna sur la Valachie ses fron- 
tières du Danube à la mer, avec les villes de Galatz 
et de Kilia' ; et, à partir de 1475 qu'elle transporta 
ses frontières sud-ouest du Sereth sur le Milkov, 
s'annexant ainsi la ville de Focshani avec le district 
de Putna\ La Bucovine avec Suceava, l'ancienne 
capitale de la Moldavie, fut détachée de cette der- 
nière et donnée par la Porte à l'Autriche en 1775. La 
Bessarabie fut également cédée à la Russie en 1812. 
Le pays au Nord de la Bucovine, actuellement en Gal- 
licie, pays connu sous le nom de Pocutia, avec les vil- 
les de Coloméa, Sénatine, etc., a fait alternative- 
ment partie de la Moldavie et de la Pologne *. 

Quant au nom de Valachie (en roumain Valahia) et 
de Vainques^ il est à remarquer que les nationaux ne 
s'appellent et ne se sont jamais appelés entre eux que 
Romani. Les Moldaves, qui s'appelaient Romani din 
Md<1<nm ou Moldcyi^éni, ont toujours appelé les Va- 



^ Laurianu Istoria Romanilor Baccuresti 1869, et Hasdeu, Isto- 
ria critica a Romanilor fasciora I, Buccuresti 1872. 

' Voyages et ambassades de Messire Guillebert de Lannoy en 
1399-1450, Mons 1840. 

' € Si a luat Stefan- Voda cetate Craciuna eu tinutu eu tôt, ce 
« se chiama tinutul Putnei, si la lipit de Moldova. » Cronic. lui 
Ureche edit. CogcUmceauu. . 

* A. Treb. Laiirian. ist. Roman. 



90 NOTICE 

laques Romani dm terra murUénesca ou Muntm^ 
c'est-à-dire montagnards. 

Selon M. £lias Regnault (Histoire politique et so- 
ciale des Principautés danub., p. 5, Paris 1855), la 
dénomination de Valaque viendrait du mot slave Vlah 
(Italien), Wlasko (Italie). Mais dans ce cas, disent 
d'autres, le mot vlasco ne viendrait-il. pas lui-même de 
vciscus ? de ce peuple dont la civilisation s'était épa- 
nouie en Italie avant les Romains. La désignation de 
citoyen romain du temps de la conquête de la Dacie 
n'eût pas plus désigné la nationalité spéciale des con- 
quérants que celle de sujet autrichien de nos jours. 
Ceux qui hasardent cette dérivation du mot valaque 
invoquent un phénomène analogue dans l'histoire : les 
Hellènes, chez qui l'antique dénomination de rpd'tw 
(Graïi) était tombé en désuétude depuis des siècles, 
sont désignés par les Romains du nom de Grraeci. 

Entin M. B.-P. Hasdéu *, établissant comme pomt 
de départ que les Allemands ont connu les anciens 
Romains avant la fonnation des peuples néo-latins et 
bien avant les Slaves, soutient que ces derniers n'ont 
pu tenir que des Allemands le mot voloh (italien), txh 
loczyn (valaque) et les différentes transformations du 
radical v-l-h par lequel les Slaves désignent les diffé- 
rents peuples néo-latins. Remontant au IV"* siècle de 
notre ère, à la bible d'Ulfila, M. Hasdéu déduit le 
terme v-l-h du radical val qui signifie : dominer^ régir; 



^ Historia critica a Bomamhr. Bucuresti 1872. Ouvrage remar- 
[juable par Pérudition et la sagacité de l'autear, non moins que par 
la richesse des documents inédits qu'il a consultés dans les biblio- 
thèques de TAlIemagne, de la Russie^ de la Hongrie et de la Oal- 
licie. Nous regrettons de ne pouvoir consulter que la {Hremière li- 
vraison de cet ouvrage, la seule qui ait paru. 



( 



SUR LA ROUMANIE. • 9i 

aimi, contiuue M. Hasdéu, les Scandinaves appelaient 
les Français et les Italiens Val-r^ l'Italie ou la France 
VaUand ; dans l'allemand moyen : Vatr-hes et Val- 
holandy d'où l'adjectif Val-hesc et le moderne Welsch^ 
WaUis^ VdUon^ etc. En vieux slavon, vohti signi- 
fierait géant. 

La Valachie a été connue successivement sous les 
divers noms de Transaipina , de Bassarabia (du nom 
de la dynastie des Bassarabes) , de Valachia de Alpi- 
bus (traduction du roumain Mounténia) et d' Ouggro ou 
Oungr&vlachia depuis l'annexion du duché de Faga- 
rache, situé en Transylvanie, qui faisait politique- 
ment partie intégrante de la Hongrie. 

L'archevêque métropolitain de Valachie conserve 
encore aujourd'hui le titre de métropolitain d'Oun- 
gro- Valachie à cause du droit qu'avaient, depuis le 
moyen âge, les archevêques de cette principauté de 
consacrer les évêques du rite oriental de la principauté 
de Transylvanie. Dans un atlas en langue italienne 
de 1375 ', on voit figurer la Valachie sous le nom de 
Bu/rgaria^ tandis que, sur cette même carte, le nom 
de Bulgaria est conservé à la Bulgarie sise sur la rive 
droite du Danube. 

La Valachie, ainsi que nous l'avons dit, n'avait 
pas anciennement les limites qu'elle présentait dans 
ces derniers temps. 

L'État de Valachie comprenait anciennement : le 
Banat de Séverine formé d'une partie du Banat actuel 
de Témesvar (Témisiana) et du district roumain de 
Méhedinti ; — le duché à^Andas aux environs de 



* Lelewel, Géographie du moyen âge, Bruxelles 1852, in-8, 
t. m, p. 142, note 55. 



92 NOTICE 

Méhadia, dans la partie orientale du banat de Te- 
rnes var; — le duché de Fogarachej dans la partie de 
la Transylvanie comprise entre les Garpathes et l'Olto 
(anc. Aluta); — le pays de Vrancia (Varancensis) 
qui comprenait tout le pays montagneux depuis la ri- 
vière le Milkov jusqu'à la rivière le Trotus, et à 
l'Ouest jusqu'aux confins de la Transylvanie; enfin 
toute la Valachie actuelle, en deçà et au delà de 
l'Olto, s'étendant entre la Moldavie et le Dsmube, 
avec Galatz et la forteresse de Kilia (anc. Achilleïa) 
jusqu'à la mer Noire * , un peu au-dessous d'Acker- 
mann, avec toutes les îles du Danube. 

Le pays connu actuellement sous le nom de Do- 
broudja (entre le dernier coude méridional du Bas-Da- 
nube et la mer Noire), avec la ville forte de Dorastor 
(aujourd. Silistria). a également appartenu longtemps 
à la Valachie. 

Relativement à la troisième partie constitutive de 
la Roumanie, nous voulons dire la Bessarabie^ son 
nom vient de celui des Bessarabes qui ont régné en 
Valachie, de même que la Moldavie a été appelée 
pendant fort longtemps Bogdanie, du nom de Bog- 
dan, premier prince de ce pays connu par certains 
actes publics. Le nom de Bessarabie n'était donné 
anciennement qu'à cette partie du territoire connu 
aujourd'hui sous ce nom qui appartenait aux Bessa- 
rabes, c'est-à-dire à la Valachie, conmie on Ta vu 
plus haut. Elle s'étendait depuis Ackermann au Da- 



^ Laonici Chalcocondylïe Historiarum libri decem, rec. Bekker; 
Bonnse, 1843, p. 77, lib. IL « ^ir,xei ^'àurcov -h X"P*» •'«^ Xf^r/ww 
(Transylvanie) rwv naio'vcav Aaxla; àpx^f**'"*^» îwars twi *E6^tvcv «orro"», 
«XEi ^t itzi ^e^ià U.8V xaftr.xouda ini ôaXaaaav tov 'larpcv 77CTau.ov 8-ic*«pi«- 



SUR LA ROUMANIE. 93 

nube, et depuis le Pruth à la mer; elle ne s'éten- 
dait guère au nord au-dessus de 46* 2 ' de latitude 
environ, et était comprise dans cette partie du terri- 
toire appelée par les Tatares et les Turcs : Boud- 
jiak. 

Aujourd'hui, la principauté de Roumanie est bor- 
née : au Nord, par la Transylvanie, la Bucovine (Au- 
triche) et la Bessarabie russe ; à l'Est, par la Bessa- 
rabie nisse, la mer Noire et la Dobroudja (Turquie); 
à l'Ouest, par le banat de Temesvar (Hongrie) et la 
principauté de Serbie, et au Sud par la Bulgarie (Tur- 
quie), le long de la rive droite du Danube. 

Tous les pays limitrophes de la Roumanie, en deçà 
(lu Danube, sont habités par des peuples de race rou- 
maine. La Dobroudja elle-même, qui est sur la rive 
droite du fleuve, est occupée en grande partie, de- 
puis plusieurs siècles, par des Roumains; au point 
qu'une population roumaine aussi nombreuse que celle 
de rÉtat roumain Tentoure presque de tous côtés. A 
propos (le la Dobroudja, il faut noter une immigration 
assez considérable de Tartares expulsés de Crimée à 
la suite de leurs connivences avec les Turcs pendant la 
guerre de 1854. Il y a peu d'années, le gouverne- 
ment turc y établit aussi des colonies de Circassiens 
chassés par les Russes après la dernière soumission 
du Caucase. Le plus grand nombre cependant de ces 
Circassiens, dont on porte le chiffre à quatre cent 
mille, a été établi en Asie, sur les bords de la mer 
Noire. 

On trouve encore, sur la rive serbe du Danube, 
une population roumaine évaluée à cent vingt-huit 
mille âmes. Ce sont probablement des restes de l'an- 
cienne population de la Dacie aurélienne et des émi- 



94 xNOTlCK 

grés de l'aucieii banat de Sévérin où, selon de§ docu- 
ments historiques du moyen âge, la population était 
excessive. A ces émigrants seraient venus s'ajouter, 
dans le siècle passé, des émigrés de Valachie et de 
Moldavie à la suite des exactions exorbitantes des 
gouvernements de cette époque. 

Les Roiunains avec les Hongrois (dont la race est 
complètement distincte, comme l'on sait) sont encla- 
vés au milieu d'océans de populations slaves et germa- 
niques, en sorte que Texisteuce de la nationalité rou- 
maine et celle de la nationalité maghyare paraissent 
devoir être solidaires dans l'avenir. 11 y a cependant 
en Hongrie une population roumaine de trois millions 
environ réclamant avec persistance certains anciens 
privilèges autonomiques, quoique faisant partie inté- 
grante du royaume de Hongrie depuis bien des siècles. 
Le refus de toute concession de la part du gouverne- 
ment hongrois entretient un ferment de discorde entre 
les deux races. Il faut espérer que le sens politique 
(lui distingue à un si haut degré les hommes d'État 
hongrois triomphera, avec le temps, des tendances 
excessives du maghyarisme et fera disparaître cet 
antagonisme qui pourrait aboutir, un jour, à de gra- 
ves mécomptes pour les deux peuples. 



II 



Après avoir esquissé sommairement la géographie 
ancienne des différentes parties constitutives de la 
principauté actuelle de Roumanie, avec ses diflféren- 
tes dénominations à travers l'histoire, ainsi que ses 



. ■ ^ ^m- 






SUR LA ROUlHANIi!:. 9o 

frontières politiques, il ne serait peut-être pas super- 
flu (le dire ({uelques mots sur l'origine de ses habi- 
tants. 

Les Roumains, ainsi que leur nom l'indique, des- 
cendent de colons militaires établis par l'empereur 
Trajan dans la Dacie, après la conquête définitive de 
ce pays, l'an 105 de J.-C. 

Ces colonies prirent, en peu de temps, un immense 
développement. Flav. Eutropiiis * relate l'importance 
de cette colonisation de Trajan : « ex toto orbe romano 
» infinitas eo copias hominum transtulerat ad agros et 
» urbes colendas. * Cette affluence de colons qui n'a 
fait qu'augmenter pendant un siècle et demi s'explique- 
rait, je crois, facilement. Les plaines et le plateau 
avoisinant la partie orientale des Carpathes étaient lé 
seul pays au pouvoir des Romains qui réunit à l'avan- 
tage d'une position forte et de riches mines d'oi', d'ar- 
gent et de cuivre, celui d'une fertilité sans pareille 
dans le reste de l'empire, fertilité due à la ccmche de 
dilivium noir, connu par les géologues russes sous le 
nom de tzérnœ zemlé, formation qui ne se trouve 
qu'entre l'Oural et les Carpathes, depuis les monts 
Valdaï à la mer Noire. 

On sait que l'empereur Aurélien, l'an 274 de notre 
ère, abandonna à leur propre sort les colons de la 
Dacie trajane, menacés par les Goths. De ces colons, 
une partie se retira sur le plateau des Alpes Bastar- 
niques (les Carpathes), une autre repassa le Danube 
et alla s'établir entre la Mœsie supérieure et la Mœ- 
sie inférieure, dans la province créée à cette même 

^ vni, 6. 



9tt NOTICE ^ 

époque en faveur de ces colons et qui prit le nom de* 
Bacia auréîiana. 

Les descendants de ces colons, inquiétés par les 
hordes barbares qui envahissaient continuellement 
leur pays, et fatigués de leurs incursions, s'allièrent 
aux Bulgares et fondèrent avec eux l'empire ^Haho- 
Bulgare, sous les Assanides (1186-1280), qui fiit 
plus tard détruit par les Grecs. Rétabli peu après 
pour quelque temps, cet empire fiit renversé par les 
Turcs pour ne plus se relever. 

Dans ime carte, dressée pour l'intelligence de 
Y Histoire de la prise de Constanlinople ^ de Ville-Har- 
douin, M. Auguste Longnon désigne ce royaume (situé 
sur la rive droite du Danube et s'étendant depuis la 
Morava à la mer), sous le nom de Valachie {Blaqnk 
dans Ville-Hardouin). Les Oommains occupaient à 
cette même époque, d'après cette même carte, la 
Grande- Valachie, c'est-à-dire la partie comprise en- 
tre rOlto et le Séreth. 

I^es débris roumains de ce royaume valaque-biil- 
gare se réfugièrent sur le plateau du Pinde * , en 
Thessalie et en Macédoine, où ils continuèrent à \ivre 
en tribus au milieu des Grecs et des Bulgares qui oc- 
cupent généralement les plaines. Ils parlent le rou- 
main avec qu(»lques transformations de langage, et 



' Die Wlachen Thessaliens nennen sich wie ihre Sprach- und 
Stamnigenossen in den Donaufûrstenthûmern ebenfaUs Bomaimn^ 
sprccben ein verderbtes Italienisch und haben ihren Haaptâti auf 
dem Kamm und den beiden Seitenabh&ngen des Pindus, in den 
Quellschluchten des Peneios und seiner Nebenâûsse, vo die Byzan- 
tinische Geschichte des elften Jahrbunderts ihrer zum ent^imal 
gedenkt. Faltmereyer^ Fragmente aus dem Orient. Stuttgart, 1845, 
t. II, p. 240. 



daiiu leurs chiiuts populaires le uoiu d'Âurel (Auré- 
lien) revient souvent encore aujourd'hui'. 

L'origine latiue des Kouuiains (comme ils s'appel- 
lent) ou Valaques (ainsi que les nations étrangères les 
appelaient) est at'tinnée sans interruption depuis que 
la déuomiuation de valaque ou vlaque a fait son appa- 
rition dans l'histoire. Ainsi le voyageur italien Fran- 
cescodallaValle, de Padoue,quiavait séjourné à Ter- 
govesté (Valachie)eu 1532, dit, en parlant des Vala- 
ques': • La liugua loro è poco diversa' dalla uostra 

• Italiaua, si diuiandano in lingua loro Romeui perche 

• (iicouo esser veuuti aiiticaïuj da Koma ad liabitar in 

- quel paese ; > et plus loin : * Ne racontano tutta 

- l'historia délia venuta di quelli popoti ad habitar 

• in quel paese che lu questa : che liavendo Trajauo 

• impre debellato ed acquistato quel paese, lo divisa 
> a suoi soldati, et lo t'ece corne culonia de Romani, 

- dove esseudo questi discesi da quelU antichi, con- 

• servano il uome de Romani, etc. > 

De même l'historien grec Chalcondjlas, au XV"" 
siècle, et avant hii, pendant le XII"" siècle, Ciuna- 
mus, contemporain et ami de l'empereur Emmanuel 
Comnène, qu'il accompagna dans sa guerre contre 
les Hongrois, en parlant des Valaones rénnia àTnnA 
des armées de Comnène, affir 

Eivai '/.è/tvrai. * ; » c'est-à-dire : 
Valaques qui se disent être d' 

' Bolintiniano. 

' Narraàone delta infelice jsarte detl 
d'après un nuuinwrit de la bibliothËq 
le Magyar Tortenclmitar, t. UT, p. 33 
tie, p. 9. 

■ CiDnami Epitome, rec. Memecke, 



98 NOTICE 

On voit donc que, même d'après les écrivains étran- 
gers , la prétention des roumains à la latinité de leur 
race, loin d'être toute récente, ainsi que quelques 
écrivains modernes, et notamment M. Rossler', le 
prétendent , remonte au contraire à plus de sept siè- 
cles. 

Le nom de Roumains que les habitants de la Mol- 
davie et de la Valachie se donnent ne suffirait pas, 
cependant, à établir leur descendance latine. Les 
Grecs aussi s'ajipelaient entre eux Pw|uuxroc, et com- 
munément Pw/uwjoi, jusqu'il y a à peine trente ans, 
dénomination qui leur est restée depuis l'empire ro- 
main d'Orient, et par opposition aux peuples barba- 
res qui les entouraient. Ils comprenaient sous cette 
dénomination tous les chrétiens du rite grec-oriental 
de la Turquie d'Europe et de l'Anatolie qui parlaient 
le grec ; et il y a trente ans c'était encore la langue 
de tout le monde dans ces contrées. Tout ce qui n'ap- 
partenait pas au peuple des campagnes la parlait éga- 
lement dans les principautés danubiennes. Les Grecs, 
par opposition au monde chrétien oriental, donnaient 
et donnent encore le nom de Frangi <po<r/)cw indistinc- 
tement aux Français, aux Anglais, aux Allemands et 
à tous les peuples chrétiens de l'Occident. D'ailleurs 
on sait que l'empire de Constantinople était appelé, 
l^arles Croisés, la Romanie*. 

C'est la langue des Roumains surtout qui atteste 

* Homuuische Studicu. 

^ Et Johannis li rois de Blaquie et de Bougrie ne 8'obUa mie,qni 
miilt fu riches et poestéis d'avoir ; ainz porchaça grant gent de 
Commains et de Blas. Et quant vint à trois semaines après Noël, si 
les envoia en la terre de Romenie, por aidier cela d'Andrenople et 
cels del Dimot, etc. Geoffroi de Ville-Hardouin, La conque de 
Constantinople, XCIII, 404. 



SUR LA ROUMANIK.' 9^ 

leur origine italique. Naturellement cette langue a 
subi, sous les influences daces, gothiques, slaves et 
grecques, des transformations différentes de celles des 
autres langues romanes de l'Occident, mais pourtant 
beaucoup moindres que ne le pensent généralement 
ceux qui n'en ont pris connaissance que par quelques 
publications étrangères. En effet, il arrive souvent 
qu'à l'aide de l'examen étyroologique appliqué aux 
seules langues littéraires, sans tenir compte des évé- 
nements politiques et surtout des langues intermé- 
diaires, on tire des conséquences ethnologiques inex- 
actes. Ainsi, pour ne donner qu'un exemple en pas- 
sant, nous avons entendu faire dériver le mot glus. 
qui veut dire, en roumain, voix, ton, du slave golos, 
tandis que dans le patois provençal on emploie le mot 
glas avec la même signification, d'où le mot français 
glas, le son d'une cloche. Également le mot roumain 
iful (enfer), qui a la même signification en russe, se 
retrouve avec ce sens dans le patois provençal ; en 
grec ISnç, 

Toutes les langues indo-germaniques en sonmie 
sont parentes et se rencontrent dans le sanscrit, mais 
il est essentiel d'établir l'ordre de leur filiation lors- 
qu'il s'agit de tirer des conséquences ethnologiques. 

D'ailleurs, avec le réveil de la vie nationale, de- 
puis une trentaine d'années surtout (pour ce qui con- 
cerne la Moldavie et la Valachie, car en Transvlvanie 
le mouvement littéraire remonte plus haut), la langue 
roumaine a subi une transformation analogue à celle 
du grec moderne, qui a écarté tous les mots étrangers 
qui s'y étaient introduits, au contact du turc et de 
l'italien, langues dominantes dans le bassin de la Mé- 
diterranée orientale. 



iOO NOTICE 

Ainsi, malgré les dénégations de quelques auteurs 
allemands, hongrois et slaves, on ne peut nier le ca- 
ractère néo-latin de la langue roumaine. On ne pour- 
rait avec vraisemblance alléguer à l'égard des Rou- 
mains quelque chose d'analogue à ce que M. Fallme- 
reyer a dit des Grecs, vu qu'en Roumanie le peuple 
ne parle, d'un bout du pays à l'autre, qu'une langue 
que tout le monde comprend, tandis que nous voyons 
qu'il n'en est pas toujours ainsi, même au sein des 
nationalités les plus compactes, comme en France par 
exemple, quoique la littérature française ait atteint 
depuis longtemps un haut degré de développement. 
11 y a bien moins de différence entre les idiomes mol- 
dave et valaque qu'entre les différents dialectes ita- 
liens. 

Depuis que la philologie, par les immenses progrès 
qu'elle a faits dans ce siècle, a pris une importance 
politique, £n fournissant aux nationalités leurs lettres 
d'enregistrement, la politique, à son tour, ne dédaigne 
pas de faire parfois des incursions dans le domaine de 
la philologie. Ainsi il n'est pas étonnant qu'eu face 
d'une nation limitrophe, dont la langue et les tradi- 
tions étaient presque inconnues, il y a trente ans, à 
l'Occident et dont la littérature vient à peine de naî- 
tre, il n'est pas étonnant, disons-nous, que quelques 
auteurs slaves ne voient dans les Roumains que des 
Slaves, et certains auteurs allemands que des Deut- 
ches (transformation légère du mot Daces). 

C'est ainsi que M. Fallmereyer conteste aux Grecs 
leur origine hellénique ; il ne voit en eux que des Sla- 
ves et des Roumains, dont il constate cependaat l'ori- 
gine latine. M. Rossler, contestant aux Roumains 
leur origne latine, ne voit en eux que des Rhutaiies 



_j 



SUR LA ROUMANIE. 101 

et des Grecs, dont il constate ipso facto l'origine 
slave et hellénique. Tel autre enfin contestant aux 
Slovaques leur origine slave, n'y voit que des Vala- 
ques slavonisés. Nous estimons tous ces auteurs de 
même force; mais, pour être persuadé de la vérité 
de leurs affirmations, nous attendrons qu'ils se soi(*nt 
préalablement entendus entre eux, afin que les efforts 
de l'un ne viennent plus contrecarrer ceux de l'autre. 

Cependant, pour n'invoquer ici qu'un seul nom 
parmi la pléiade des hommes éminents qui se sont 
occupés en Allemagne de la philologie comparée, 
l'illustre maître de la philologie romane, Frederick 
Dietz, n'hésite pas à classer le roumain parmi les six 
langues romanes. La découverte du roumainia fourai 
même les plus puissants arguments contre la théorie 
de Renouard, qui voyait dans le provençal la langue 
mère des langues romanes de l'Occident. 

Ce qui fit confondre très-longtemps le peuple rou- 
main dans le monde slave, c'est la langue slavone 
qu'il a adoptée dans son culte, depuis sa conversion 
au christianisme, opérée par Cyrille et Méthodius. 
Le slavon fut employé également dans les actes pu- 
blics des anciens princes jusque vers la fin du 
XVP siècle*. 

Ce qui déteimina la traduction des livres ecclé- 
siastiques en roumain, à l'époque dont nous parlons, 
ce fut la propagande de la Réforme de Luther parmi 



^ Le plus ancien incunable roumain qu'on connaisse date de 1577, 
c'est un Psautier du diacre Goressi, imprimé à Brachov (Cronstadt) 
en Blavon et en roumain. On a encore une traduction roumaine du 
Ncmocemon par Nastourel de 1632 ; enfin en 1650 fut imprimé le 
code du prince Matthieu Bassaraba (Carte romanesca pentm legile 
imperatesci), etc. 

uiatomEti^ t. xi, 1H72. 8 



102 xNOTICE 

^ 

les colonies saxonnes de la Transylvanie, où Racotzi. 
le prince de ce pays, dans un intérêt de prosélytisme, 
lit traduire la Bible et les livres des réformés dans la 
langue du peuple. Les princes de Moldavie et de 
Valachie, de leur côté, pour arrêter cette propagande, 
liront traduire les livres de leur Église (grecque 
orientale) en roumain. 

Mais ce seul fait de la nécessité pour lès princes 
de Moldavie et de Valachie de faire traduire en rou- 
main les livres du culte, au moment du danger d'une 
crise religieuse, ne jette-t-il pas une lumière com- 
plète sur la nationalité réelle du peuple dans les 
principautés ? 

D'autlJ^ part, il (»st assez probable que, de même 
([u'en plusieurs pays , et notamment en Angleterre, 
où l'aristocratie est d'une autre race que le' peuple, 
beaucoup de boyards anciennement n'étaient pas de 
la même origine que le peuple des Principautés. Il 
est possible que les Serbes, qui s'y sont établis pen- 
dant assez longtemps avant de passer sur la rive- 
droite du Danube au VII"^ siècle, ainsi que, plus 
tard, les Rutènes, dans une partie du nord de la 
Moldavie (en Bucovine), aient laissé plusieurs familles 
de boyards de race^ slave et que d'autres s'y soient 
établies successivement; dans ces temps, l'idée de na- 
tionalité, dominée par celle de religion et de caste, 
ne revêtait guère la forme ni les nuances qu'elle revêt 
de nos jours, et n'était point une raison irexclusion 
(les affaires publiques. 

Ces mêmes boyards cependant, dès le XVI™* siècle, 
(levant Tenvaliissement toujours croissant des Grecs 
dans les charges publiques, se sont naturellement 
rapprochés du i)euple pour se fortifier contre les in- 



SUR LA nOUMANIK. 103 

tnis leurs concurrents, et cela d'autant plus facile- 
ment, que la boyarie était un patriciat et non une no- 
blesse héréditaire, telle qu'elle était instituée dans 
les pays de l'Occident. 

' Sans nous arrêter davantage sur ce point, jetons 
un coup d'œil rapide sur le développement politique 
et social du peuple de la Roumanie à partir du moyen 
âge, depuis le temps où ce peuple commence à dé- 
nouer les liens lédératifs qui le rattachaient aux di- 
vers peuples voisins ou envahisseurs, Bulgares, Co- 
mans, etc., c'est-à-dire depuis son établissement en 
États à part, vivant de leur propre vie nationale, soit 
en Moldavie, soit en Valachie. 

Nous passerons ensuite à la description géologique 
et topographique du pays et nous en ferons la géo- 
graphie physique et politique. 



Léon-Th. (tHYKa, 



(A suivre,) 



104 LES Mm-HA(;s de sardaigne 



LES 



NUR-HAGS DE SAROAIGNE 



ET LES 



VIEILLES TOURS D'IRLANDE 



On a beaucoup discuté sur l'origine de certains édi- 
fices mystérieux et massifs très-nombreux en Sardai- 
gne et dans les îles Baléares, mais bien qu'on puisse 
former diverses conjectures, aucune solution défini- 
tive n'a encore été présentée des problèmes qui s'y 
rattachent. 

Ces monuments, évidemment d'une haute antiquité, 
et qui étonnent le voyageur par leur solide et bizarre 
structure, ne sont pas sans quelque lointaine analogie 
avec les vieilles tours coniques et d'autres antiques 
ruines qu'on remarque dans les îles voisines de l'An- 
gleterre et de l'Ecosse, notamment en Irlande, et 
dont l'histoire est non moins incertaine. 

Nous essayerons de décrire successivement ces 
édifices, puis après avoir présenté quelques données 
relatives aux migrations qui, avant les temps histo- 
riques, paraissent avoir peuplé la Sardaigne et ITr- 



',tt. 




ET LES VIEILLES TOURS D*IRLANDE. • 105 

lande, nous exposerons, en l'appuyant, Topinion 
émise par quelques auteurs qu'il existe probablement 
un lien entre ces migrations et les constructions dont 
il vient d'être parlé. 

Ce sera par l'examen des monuments de la Sar- 
daigne que nous commencerons cette étude et, pour 
introduire le sujet, nous emprunterons à un érudit et 
consciencieux touriste anglais, M. John-W. Tyndale, 
les poétiques réflexions suivantes : 

« Les monuments assyriens, babyloniens, égyptiens, 
étrusques, romains, » dit cet auteur, * frappent peut- 
être davantage par leur étendue, par le fini du tra- 
vail, ainsi que par les souvenirs qui s'y rattachent, 
mais aucun d'eux n'a le charme du mystère qui plane 
au-dessus des ruines des nur-hags, et les enveloppe 
comme d'un halo * . » 

^ The iàkmd çf Sardinia. London, 1849. 




106 LES NUR-HAGS DE SARDAIG^E 



SKCTIOxN PREMIÈRE 
Des nur-hags de Sardaigne. 

§ I. Description. 

Disons d'abord quelques mots des appellations di- 
verses par lesquelles ces singuliers vestiges du passé 
ont été désignés au travers des siècles. Laissant de 
côté plusieurs des anciens noms qui n'ont plus d'in- 
térêt maintenant, il nous suffira d'indiquer ceux don- 
nés par Diodore de Sicile et par l'auteur de l'ouvrage 
de MiràbUibus. Le premier de ces écrivains appelle 
ces monuments daedodiques en souvenir de Daedalus, 
héros carien ou philistin et que Diodore de Sicile sup- 
pose, mais sans en donner les motifs, avoir été leur 
architecte * . Le second qu'on présume n'être rien 
moins que le prince des philosophes, Aristote, a bap- 
tisé ces édifices d'un nom qui les caractérise mieux, 
c'est celui de tholi (0oioi ) mot qui était spécialement 
appliqué à Tancien Prytanée des Athéniens et qui si- 
gnifie voûte, dmne et coupole. 

Quant aux désignations modernes, citons celles de 
norracheSj norhags^ ourags, mais la plus usuelle est 
celle de nur-hags. C'est celle qui a pris pied dans la 
science, par suite de l'usage constant qu'en ont £ait 
deux savants archéologues auxquels nous ferons de 
fréquents emprunts, l'abbé Arri de l'académie royale 
des sciences de Turin et le comte Albert de la Mar- 
mora, ci-devant major général au service de Sardai- 

^ De Rougemont, L*àge de bromCf p. 278. 



i 



KT LES VIEILLES TdURS D'IRLANUE. 107 

gne. Nous sommes d'autant plus disposé à admettre 
un tel nom qu'il répond, ainsi que nous l'expliquerons, 
à l'idée qu'on est conduit à se faire de la destination 
de ces édifices ; cette explication sera plus satisfai- 
sante en tout cas (lue l'opinion fort hypothétique d'a- 
près laquelle on a voulu les rattacher à la mémoire de 
Norra, liéros mythique qui selon Pausanias aurait été 
le ccmducteur de l'émigration ibérienne. 

Essayons maintenant d'entreprendre, à l'aide sur- 
tout des remarquables et nombreuses planches four- 
nies par M. de la Marmora, la tâche assez difficile 
de décrire les nur-hags. 

l -n des traits qui les caractérise presque uniformé- 
ment est celui-ci, c'est que leurs murs sont construits 
de larges assises horizontales de pierres taillées à an- 
gles droits et unies sans ciment, et non en blocs irré- 
guliers comme ceux qu'on remarque dans les construc- 
tions comnmnément appelées cyclopéennes. Si dans 
guelques cas ce dernier système a été adopté en Sar- 
daigne, ce n'a été qu'^ titre d'exception. 

Le second caractère qui leur est propre est qu'ils 
sont bâtis en forme de cône surbaissé et tronqué ayant 
d'ordinaire l'apparence d'une tour, mais au lieu d'ê- 
tre toujours circulaires, ils revêtent souvent les figu- 
res les plus diverses. Tantôt ils sont elliptiques ou 
en forme de trèfle; d'autres fois ils se présentent 
comme un massif flanqué de redoutes et garni de 
tours. Ces tours se terminaient, bien que leur état de 
destruction ne permette pas de l'affirmer, par une 
plate-forme plus ou moins large, à une hauteur qui 
pouvait atteindre 10 à 15 mètres. Il est vrai qu'un des 
nur-hags, désigné par le fait de sa hauteur exception- 
nelle du nom de Longu, s'élève jusqu'à 18 mètres; 



108 LES NUR-HAtiS DE SARDAIGNB 

mais tout porte à croire qu'âne addition postérieure a 
été faite à la tour primitive. 

La base des nur-hags simples est très-variable, 
tant à regard de sa forme qu'à celui de la superficie 
qu'elle occupe. Cette base mesure en diamètre de 8 
à 10 mètres et au delà. Quant à la circonférence, si 
Ton y comprend l'enceinte extérieure, elle atteint, 
dans les nur-hags agrégés du moins, jusqu'à 200 
mètres ' . 

Les entrées des nur-hags sont presque uniformé- 
ment orientées vers le sud-est et le plus souvent très- 
basses V Dans plusieurs cas, on n'y peut pénétrer qu'à 
plat- ventre ; mais après la première ou la seconde ar- 
chitrave, le corridor s'élève et permet au visiteur de 
se redi'esser. Ces cas exceptés, la porte a les dimen- 
sions ordinaires pour le passage d'un homme. 

L'intérieur des édifices n'est guère plus uniforme 
que leur extérieur. Ils renferment pourtant d'ordi- 
naire, dans l'énorme épaisseur de leur structure, une 
chambre centrale avec quelques cavités accessoires. 
Les nur-hags importants ont souvent deux chambres 
superposées. Ces chambres, de forme conique ou demi- 
ovoïde, se terminent, d'après M. de laMarmora, tantôt 
par une clef de voûte parfaite * , tantôt par des pierres 
disposées de plat et allant en se rétrécissant, selon le 
système du tombeau des Atrées, et connu en termes 
de l'art sous le nom <ï encorbellement. -La dimension 
de ces chambres varie selon les étages auxquels elles 
appartiennent. Celles de l'étage inférieur ont à peu 
près 6 à 7 mètres de hauteur sur 5 à 6 de largeur. 

^ La Marmora, p. 57, 66. 

* là. p. 74. 

* Voir pi. 14 de Palbum joint à l'ouvrage de M. de la Marmort. 



ET LKS VIEILLES TOURS D*IRLANDE. 109 

Dans la muraille de ces dernières se trouvent ordinai- 
rement pratiquées des niches variables dans leurs di- 
mensions et faites avec beaucoup d'art ; elles ont de 
1 mètre à 1 mètre */« de hauteur sur à peu près au- 
tant de profondeur et de largeur. En aucun cas elles 
ne peuvent contenir un homme, soit debout, soit 
couché. Quelquefois elles se terminent en ogive ; le 
plus souvent leur sommet est plat et finit par une 
dalle placée en forme d'architrave. 

Comme moyen de pénétrer au second étage, il a été 
ménagé, au dedans des murs, une sorte de passage 
en spirale qui conduit, soit par une rampe, soit par 
des escaliers de forme irrégulière, au second étage, 
lors du moins qu'il en existe un, et en suivant l'incli- 
naison du mur extérieur. 

Dans la paroi de ce corridor, qui se trouve toujours 
du côté de la campagne, on voit souvent de petites 
ouvertures qui traversent la muraille dans toute son 
étendue. On les prendrait d'abord pour des espèces de 
meurtrières; mais comme elles sont horizontales, elles 

r 

ne permettent de voir que le ciel; elles n'ont guère 
que deux décimètres de largeur sur trois de hauteur 
et ne peuvent avoir eu d'autre destination que celle de 
donner de l'air et un peu de lumière *. 

On peut diviser les nur-hags en .3 catégories prin- 
cipales : 

P Les nur-hags simples ; 
2"" Les nur-hags agrégés ; 

3* Enfin ceux qui sont groupés dans une enceinte 
ou avec des ouvrages extérieurs. 

^ La Marmof a, p. 44. 



f 10 LES NUR-HAGS DE SARDÀIGNE 

Les premiers ressemblent à des tours isolées, mais 
si Ton observe bien le sol, on remarque qu'il existe 
presque toujours à Tentour une sorte de mur bâti en 
très-grosses pierres. Un petit nombre de ces encein- 
tes portent des loupes pareilles à des tours d'obser- 
vation. 

Les nur-hags agrégés S(mt une sorte de faisceau 
formé de plusieurs corps de bâtiments sans disconti- 
nuité entre eux. Ils couronnent habituellement la cime 
d'une colline ou d'un monticule, mais on en trouve 
aussi dans les vallées. Quelques-uns sont composés 
d'un édilice principal flanqué de satellites. Ils offrent, 
au surplus, une telle variété de détails qu'on ne sau- 
rait en trouver deux absolument identiques. 

Quant aux nur-hags réunis par une enceinte, ils 
sont également très-divers, et ces enceintes sont quel- 
quefois multiples. Plusieurs d'entre elles ressemblent 
îi des ouvrages bastionnés et munis de toui-s. La plu- 
part de ces sortes de ttur-hags en ont, dans leur voi- 
sinage, d'autres plus petits, mais simples et isolés, 
qui sont, pour ainsi dire, au nur-hag principal ce que 
des satellites sont à une planète. On a cru observer 
que des souterrains les relient entre eux * . 

Selon M. de la Marmora, le nombre des nur-hags 
s'élève à plus de trois mille, mais il a dû être, à Tori- 
gine, beaucoup plus considérable '. 

Une circonstance mérite d'être remarquée, c'est 
que très-souvent se trouvent dans le voisinage des 
pierres levées ou pierres fîtes dont la hauteur varie 
de 2 à 6 mètres. Parfois ces ])ierres sont brutes, d'au- 



' La Marinora, p. 40, 81. 
* Ici. p. 46. 



.^ 



ET LES VIEILLES TOURS D'IRLANDE. lii 

très sont taillées au ciseau et ont la forme d'une >tt 1;^ 
ou d'un cylindre conique qui rappelle les monuments 
phalliques de l'antiquité. Quelques-unes, à l'instar de 
celles que l'on voit en Corse, dans l'Asie Mineure, 
dans la Tartane et dans bien d'autres lieux, portent 
la trace de deux mamelles * . Nous reviendrons tout h 
l'heure sur ces monolithes qui entourent d'ordinaiiv 
les caveaux funéraires. 

Ainsi que' nous l'avons dit, ce n'est pas seulement 
en Sardaigne qu'im trouve des éilitices de l'espèce 
de ceux qui nous occupent. Les îles Baléares en pré- 
sentent d'analogues, quoique en moins grand nom- 
bre. Là ils portent le nom populaire de tuluyotS^ du 
mot aiodaya (tour de garde). Mais leur construction est 
beaucoup moins parfaite et ne comporte pas plus d'un 
étage. S'ils sont l'œuvre du même peuple qui a bâti 
les nur-hags, ils révèlent, eu tout cas, un degré in- 
férieur dans le talent de leurs^ architectes. 

Ce qui les différencie encore des édifices de la Sar- 
daigne, c'est que les petites tours coniques qui entou- 
rent Tes plus grandes ne sont pas reliées entre elles, 
comme cela est le cas dans les nur-hags agrégés. 
Malgré ces différences, il est difficile de ne pas re- 
connaître un rapport assez étroit entre les talayots 
et les nur-hags. 

A côté des talayots se trouvent, aux Baléares 
comme auprès des monuments de la Sardaigne, et eu 
apparente connexité avec eux, des pierres levées; 
mais elles y prennent surtout la forme des menhirs et 
des cromleks. Quelques-unes en portent une autre 
en forme de T. Ces pierres, moins travaillées que 

^ La Marmora, p. 10, 562. 



114 LES NUR-HAliS DE SARDAIGNE 

assimiler en quelque mesure aux nur-hags. Néan- 
moins, le fait de leur absence en Italie, en Corse, 
sur la côte de Carthage et dans l'ancienne Cyrénaïque, 
n'en reste pas moins un sujet de perplexité pour l'ar- 
chéologue. 

Deux hypothèses seulement peuvent être avancées 
comme explication. La première, c'est que dans ces 
contrées très-peuplées et plus exposées que d'autres 
au passage des armées conquérantes ainsi qu'aux 
excursions asiatiques, ces monuments auraient été 
^détruits et leuis énormes pierres taillées employées 
à d'autres usages. Mais une telle explication se 
trouve infirmée par la présence dans ces pays de 
plusieurs édifices, d'une époque probablement aussi 
ancienne, si ce n'est plus; aussi préférons-nôus nous 
langer à la seconde hypothèse émise par d'autres au- 
teurs, M. de la Marmora en particulier, c'est que 
les nur-hags émanent d'une race spéciale, d'origine 
orientale, qui aurait évité les autres localités, la Corse 
entre autres, et se serait jetée sur la Sardaigne et 
les îles Baléares, moins peuplées alors *. 

Nous reviendrons, au reste, sur ce sujet; mais 
avant de le faire, essayons d'aborder les problèmes 
lelatifs à l'usage des nur-hags. 

§ II. Destinaiion des nur-hof/s. 

D'innombrables suppositions ont été faites sur la 
«lestination originelle des nur-hags. Nous jie rela- 
terons que les suivantes, qui se présentent avec 
quelque degré de probabilité. Citons d'abord, pour 

' La Marmora, j). ir>B. 563. 



. J 



ET LES VIEILLES TOUHS d'IRLANDE. 1 1» 

récarter tout de suite, celle avancée par plusieurs 
archéologues qui ont voulu y voir des trophées éle- 
vés après des victoires. Une telle opinion, en effet, 
ne mérite pas qu'on s'y arrête longtemps, car l'éten- 
due des nur-hags et leur nombre considérable d<ans 
une île relativement peu importante, ne permettent 
guère d'admettre qu'ils aient pu avoir le but commé- 
moratif qu'on leur attribue. Aussi cette opinion a-t-elle 
bientôt fait place à d'autres hypothèses d'une nature 
plus sérieuse. 

Les uns ont considéré les nur-hags comme des mo- 
numents à la fois religieux et funéraires, élevés à des 
chefs antiques; d'autres n'y ont vu que de simples 
vigies; quelques-uns en ont fait des forteresses. Le 
baron de Malzan, en dernier lieu, a cru avoir trouvé 
la solution du problème, en disant qu'ils servaient de 
demeures ou de châteaux-forts aux chefs héréditaires 
de la contrée. Citons enfin l'avis émis par l'abbé Arri, 
par le comte Albert de la Marmora, par M. Tyn- 
dale, l'auteur anglais que nous avons cité en com- 
mençant, enfln par l'abbé Emmanuel Domenech dans 
son écrit récent sur la Sardaigne intitulé Bergers ef 
Bandits, c'est que ces nur-hags seraient simple^ient 
des édifices publics construits dans un intérêt surtout 
religieux. 

Examinons rapidement ces diverses théories. 

Les nur-hags sont-ils des tombeaux ? voilà la ques- . 
tion qui doit être abordée la première. Qu'ils aient 
parfois servi à un pareil usage, cela est incontestable, 
car des ossements ont été trouvés dans les caveaux et 
dans les niches placées au fond de leurs sombres cor- 
ridors. Mais une telle destination parait avoir été • 
limitée ou accidentelle, et, ce qui le prouve, c'est 



La ai «fit « 



116 LES NUR-HAC.S DR SARDAIGNE 

* 

Texistence à proximité, comme nous Tavous indiqué, 
de sépulcres dont la présence peut être envisagée 
dans beaucoup de cas comme liée au monument prin- 
cipal . 

On est en droit d'en conclure que les ossements en 
<luestion devaient être les restes de quelques prêtres 
ou prêtresses*, et cela est d'autant plus probable, 
([u'il est rare, assure M. de la Marmora, qu'on y ait 
trouvé des armes, tandis qu'on y a rencontré fré- 
quemment, mêlés à ces divers débris humains, des 
colliers, des bracelets et divers ornements féminins, 
ainsi que des idoles grossières en bronze rappelant les 
cultes bahalins. Une exception toutefois à cette règle 
mérite d'être mentionnée, c'est le fait suivant cité 
l)ar l'abbé Domenech. Cet auteur dit, en effet, avoir 
trouvé dans l'intérieur d'un des nur-hags, sous une 
épaisse couche de cendres, une épée et une halle- 
barde en métal de Corinthe ; puis il ajoute ce détail 
intéressant : c'est qu'auprès des armes était une tor- 
tue eu terre cuite vernie, très-semblable à celles qu'on 
rencontre dans les teocaUis*. Or, comme il se trouve 
avoir accompagné en qualité d'aumônier l'expédition 
françstise au Mexique, il semble qu'il n'ait pas dû se 
méprendre sur la ressemblance dont il est question. 

C'est ici le cas de donner la description des monu- 
ments funéraires voisins des nur-hags dont nous avons 
parlé plus haut, et qui portent le nom de Tombeaux 
(les Géants (sepolturas de is gigantes). Ce sont des 
espèces de fosses allongées de 5 à 10 mètres de lon- 
gueur, ayant 1 mètre de hauteur sur 1 à 1 mètre 7i 
(le largeur. Ces fosses sont recouvertes de larges 

^ La Marmora, p. 156. 
• Bergers et BandiUty p. 80. 



ET LES VIEILLES TOURS D*IRLANDE. i 1 7 

pierres plates, et, ainsi que nous l'avons dit, elles 
sont marquées par des stèles verticales et des pierres 
levées. Dans la plupart des cas, ces pie n'es sont 
disposées en corridor et conduisent à un hémicycle 
ayant au centre, pour marquer le tombeau, une stèle 
ou pierre plate carrée, ou se terminant en ogive et 
percée d'un trou à sa base. On peut présumer que les 
corps qu'elles étaient destinées à couvrir étaient em- 
baumés, et qu'en certains jours de fête, après avoir 
déplacé la pierre qui devait boucher Torifice, et au 
moment où les rayons du soleil levant venaient frap- 
per l'intérieur de la tombe, on présentait au défunt 
des offrandes par ces ouvertures. Cette interprétation 
se trouverait pleinement d'accord avec un passage 
deSimplicius, le commentateur d'Aristote, qui parle 
des héros dont on voyait les corps, sine putredine et 
intégra, dormir en Sardaigne d'un très-long som- 
meil. 

Quelques-unes de ces pierres levées sont bnites ; 
les autres sont coniques, taillées au ciseau ; dans un 
petiè nombre de cas, comme il a été dit, on en voit 
une placée en équilibre et présentant l'apparence d'un 
T. On peut présumer que c'étaient des tables desti- 
nées à offrir des sacrifices Immains. Quant à une con- 
nexité entre les pierres levées et les nur-hags, elle 
paraît assez probable, vu la constante proximité de 
ces deux sortes de monuments. 

L'abbé Domenech ajoute à la description qu'il donne 
de ces tombeaux les deux renseignements suivants 
dont nous lui laissons la responsabilité. Si celui que 
nous allons citer d'abord était exact, il justifierait 
bien le nom populaire de sépulture des géants qui 
leur est donné dans le pays ; c'est qu'à très-peu de 

MKVfOIRhIS, T. XI. 1^7 J.. 9 



118 LES NUR-HAGS DK SARDAIGNË 

distance de Nuovo, on aurait trouvé, dans une de ces 
antiques tombes, un squelette tombé en poussière 
quelques minutés après son contact avec l'air; et qui 
mesurait, dit-il, près de onze pieds! Mais ce qui est 
plus aisément admissible, c'est l'autre fait qu'il men- 
tionne de deux squelettes de sept pieds trouvés près 
de Sassari * . 

Plaçons ici deux remarques. C'est d'abord que plu- 
sieurs monuments de l'espèce des cromleks, des 
menhirs et des dolmen réunis autour de ces tombeaux 
pourraient bien provenir d'une race antérieure, la 
même quo celle qui aurait peuplé les îles Baléares et 
la Corse, et libyenne d'origine ; et, en second lieu, 
que de pareilles pierres levées existent en Corse, 
mais qu'elles ne paraissent pas toujours y avoir été 
liées à des sépultures. On peut en conclure que l'usage 
de dresser des pierres était fort général chez les peu- 
ples de la haute antiquité, car on le voit pratiqué si- 
multanément par diverses tribus ou nations d'une sou- 
che assurément commune, mais séparées par de gran- 
des distances et par* un long espace de temps. C'est 
ainsi qu'on en retrouve la trace chez les Hébreux, 
comme cela est indiqué en maints endroits de la Bi- 
ble, et dans les lieux très-divers dans lesquels séjour- 
nèrent, ou séjournent encore, nombre de peuples an- 
tiques, tels que les Touraniens, les Coushites, les 
Libyens, les forusques, les Celtes et d'autres encore. 

Pour en revenir à la destination primitive des nur- 
hags, et après avoir écarté l'idée qu'ils étaient spé- 
cialement destinés aux sépultures des héros et des 
guerriers, poursuivons l'examen des opinions énon- 

' Bergers et Bandits, p. 75- 7(). • 



ET LKS VIKII.LKS TOUftS n'iRLANDIi:. I lî> 

cées à leur sujet. N^ous ue citons pas ici celle qui 
ne les considère que comme de simples demeures et 
dont il sera fait mention lorsque nous parlerons des 
constnicteurs présumés de ces édifices. 

Un des avis qui ont eu quelque crédit, c'est que les 
monuments dont la Sardai^ne est peuplée servaient 
de vigie pour avcMlir les navigateurs ou pour sur- 
veiller les pirates, au moyen de feux qui devaient 
être alluniés sui* In plate-forme supérieure. Mais 
comme le plus grand nombre de ces édifices* sont 
écartés de la mer, que souvent même ils s(mt peu 
apparents et sans correspondance les uns avec les 
autres, on n'est pas en droit d'insister beaucoup sur 
une telle idée. 

Enfin il e»st une autn^ manière de voir (pii paraît 
ressortir plus clairement de la structure des nur-hags, 
c'est celle qu'ils servaient d'autels. Après avoir été 
émise par l'abbé Arri, elle a été soutenue par M. de 
la Mannora, puis après lui. et avec beaucoup d'auto- 
rité, par M. Tyndale, enfin par l'abbé Domenecb. 
qui y voit à la fois des tombeaux et des autels. 

Partant de cette idée, ces divers écrivains assimi- 
lent les monuments de la Sardaigne aux autres édi- 
fices sur lesquels le culte sabéen était pratiqué, et 
ils se fondent sur rinteii)rétation du nom populaire 
dont la racine araméenne yiur ou nr représente l'idée 
du feu. et la finale a<)h signifie véhément, brûlant. 
La présence du mot nur dans plusieurs localités de 
la même île (Nurra, Nurri, Nurrici,Nurrague, Nurra- 
niini, Nurrallo) semble, en effet, indiquer quelque an- 
tique usage commun à ces diverses villes ; ces au- 
teurs en concluent (jue les nur-hags étaient surtout 
des autels destinés au culte de Bahal. Mais Tabbé 



HO LES NUR-HAGS DK SAHDAIGNE 

Arri est allé plus loin ; il considère que les uionumente 
mentionnés dans la Bible et consacrés au même culte 
sous le ncmi de Bamoth-Balial^ au pays de Moab, de 
Bahal-Peratzin, dans la vallée des Réphaim, deBa- 
hal-Beritli des Sichemites, devaient être les ger- 
mains de ceux qui nous occupent. Le Bômos du Li- 
ban, dont il a été parlé plus haut, serait un indice 
(le plus en laveur de Tavis qui vient d'être indiqué. 

Outre cet usage principal, il en est d'autres qu'il 
est loisible d'admettre, c'est que les nur-hags étaient 
destinés à contenir des dépôts précieux, tels que des 
trésors, les récolte^i de la contrée et parfois aussi le 
bétail de la communauté, de manière à les mettre à 
l'abri des incursions des pirates. Leur présence dans 
les endroits les plus riches de l'île donne du corps à 
cette explication. Il est fort à croire aussi qu'ils ont 
dû servir accidentellement de lieu de refuge et de 
défense. 

Mentionnons le fait suivant, à l'appui du système 
qui ferait des greniers de quelques-unes des cachet- 
tes des nur-hags. Nous le donnons pourtant sans y 
trop insister. L'abbé Domenech affirme qu'il aurait 
trouvé, dans un de ces monuments, et sous une cou- 
che (le cendres de 50 centimètres d'épaisseur, du 
blé mélangé avec des idoles phéniciennes et des vases 
noirs de terre cuite, de la forme de ceux d'origine pa- 
lanquéenne qu'il a rapportés d'Amérique * . Plusieurs 
grains de ce blé, ajoute-t-il, ont été plantés en terre, 
ont parfaitement germé et ont donné de magnifiques 
épis. Ce fait, s'il n'est pas simplement le résultat de 
dépôts postérieurs, pourrait servir de confirmation à 

* Bergers et Jiandits, p. 80. 



KT LRS VIKILLRS TOURS d'IBLANDK. 121 

ce qui a été dit de pareilles récoltes obtenues de 
grains trouvés dans les entrailles des pyramides égyp- 
tiennes, et où Ton aurait peut-être vu à tort une su- 
percherie des Arabes * . 

Revenant à notre sujet, il est à conclure de ce qui 
précède que les nur-hags ont pu revêtir les formes 
les plus variées sous l'empire des besoins très-divers 
de la tribu qui les constniisit , et se modifier parfois 
aussi dans la suite des temps, mais en gardant le type 
qui leur est spécial. Ceci nous conduit à la dernière 
question qu'il nous reste à examiner, celle relative à 
la race qui a laissé en Sardaigne de si remarquables 
vestiges. 



{5 III. Les Consfriuie^irs, 

(^uels ont été les constructeurs des nur-hags? C'est 
là un problème non moins obscur que celui qui pré- 
cède. Il scTait bien téméraii'e, assurément, de nous 

^ Nous savons fort bien que leu assertions de l'alibé Domenech 
ont été considérées comme légères et peu dignes de confiance à la 
suite de son écrit intitulé Mam48crit Pictographûiue Américain. Les 
conclusions que cet auteiu* tire de certains graphites d'une nature 
très-saugrenue dont il est porté à rat&cher l'origine (de quelques- 
uns d'entre eux au moins) aux races primitives et préhistoriques, 
ont été mises en question par un douteur allemand, M. Petzholdt ; 
mais voilà qu'un autre athlète dans les questions ethnographiques 
ot philologiques, M. Max. Muller, réhabilite en quelque sorte 
M. Domenech et montre que le ton triomphant de M. Petzholdt 
n'est nullement une preuve que sa critique soit entièrement fon- 
dée. Nous n'avons pas ù intervenir dans le débat ; mais ce qui pré- 
cède suffira pour établir que nous avons pu citer sans trop de risque 
les assertions de M. Domenech. Voir à ce sujet l'article Papol Vuh 
dans le 1^ vol. do Chips of a Oerman workshop^ par M. Maller. 
London, 186d. 



122 LES NUR-HAGS DE SARDAIGNE 

prononcer catégoriquement sur une question aussi 
difficile ; c'est pourquoi nous nous bornerons à énon- 
cer les principales idées exposées par ceux qui ont fait 
une étude du sujet. Si nous montrons quelque préfé- 
rence pour l'une de ces opinions, c'est sous toute ré- 
serve que nous le ferons, et en nous appuyant sur 
des auteurs d'une autorité scientifique bien établie. 

La première des hypothèses qui est à mentionner 
est celle émise par le chanoine Spano, de Cagliari, 
dans une brochure épuisée maintenant, et qui a été 
appuyée par un géographe fort connu, M. de Malzau. 
N'ayant pu, malgré plusieurs démarches à Turiu. 
nous procurei* l'écrit du chanoine Spano, nous analy- 
serons ce qu'a dit le dernier auteur dans son ouvrage 
sur nie de Sardaigne. Les nur-hags, selon lui, se- 
raient de simples habitations et l'œuvre d'une popu- 
lation autochtone * . Elles caractériseraient le degré 
de civilisation qui suivit l'abandon de la vie troglo- 
dytique, c'est-à-dire de l'habitation des grottes tail- 
lées. On trouve de ces grottes artificielles, remar- 
que-t-il, dans toutes les portions de l'île, les plus 
grandes dans le calcaire tertiaire, facile à travailler, 
les plus petites dans d'autres roches plus dures ; ou 
en trouve même dans le granit * . Mais une pareille 
manière de se loger ne convenait guère à la forma- 
tion de villes et de villages, d'où M. de Malzan con- 
clut que les anciens Sardes, éprouvant le besoin de 
vivre en commun, auraient construit les nur-hags, et 
il justifie son opinion en établissant que ces édifices 
se présentent d'ordinaire en groupes plus ou moins 

' Nous tenons ces notes de l'obligeance de notre honorable col- 
lègue et secrétaire de notre Société, M. Briquet. 
* VAir pi. 16 de TAlbum de M. de la Marmora. 



KT LKS VIEILLES TOUKS D'IHLANDE. \*Èli 

grands, et que rarement on les trouve isolés. Ces 
j?roupes, selon les deux auteurs, se trouvent presque 
sans exception dans les ré.i^ions les plus fertiles (ît 
les plus favorables à lagriculture, d'oii il résulte 
pour eux «jue te n'étaient ni des tcnnbeaux, ni des 
tort^Tesses, ni des temples, dont remplacement eût 
été choisi ailleurs, mais simplement des habitations 
où les plus humbles paysans et vassaux se groupaient 
comme dans des huttes solides, ou autoui- de la de- 
meure ou résidence du chef du clan. L'entrée unique 
et basse des nur-hags très-tacile à défendre, et l'in- 
térieur, qiQ contenait parfois des salles spacieuses où 
jMmvaient stationner quelques centaines d'iummics, 
leur servent d'arguments à Tappui. 

Tel est l'avis de ces écrivahis ; nuiis malgré notre 
insuftisance, qu'il nous soit permis de dire qu'il est 
exposé il de sérieuses objections. La première, c'est 
qu'il est peu croyable que des peuples troglodytes 
eussent, sans aucune transition, construit des édifices 
aus>i perfectionnés. 11 n'existe, en effet, que nous 
sachions, auprès des nur-hags aucune trace de mo- 
numents antiques d'un ordre inférieur. 

L'autre objection est l'absence de fenêtres suffisan- 
tes, et t(mt en admettant que dans certains cas ces 
édifices aient pu servir au logement des chets de la 
religion ou au rassemblement d'un certain nombre 
d'hommes et à leur défense, il n'est guère admissible 
que des familles aient pu y vivre dans des conditions 
favorables. 

11 est une troisième remarque aussi, qui doit êtie 
invoquée contre l'idée autocMone des nur-hags, c'est 
que les auteurs anciens, dont on ne saurait récuser 
le témoignage, font à peu près tous allusion, comme 



■ ■ ■ *-' ■" jr ^ 



1^4 LES NUR-HAGS DK SARDAIGNE 

on va le voir, à quelque grande colonisation orien- 
tale ou hellène en Sardaigne. S'ils diffèrent de quel- 
que manière, c'est sur la date de l'immigration et 
^ sur les détails plus ou moins mêlés de fables qu'ils 
citent. 

Une seconde opinion, que nous devons examiner, 
est celle qui attribue aux nur-hags une origine tyr- 
rhénienne ou hellénique. Cette hypothèse a été ad- 
mise par l'historien Petit-Radel, qui l'appuie sur cer- 
tains synchronismes qu'il a cru découvrir dans l'his- 
toire des migrations des Hellènes primitifs et des 
Tyrrhéniens. î]lle est principalement basée sur divers 
passages d'auteurs de l'antiquité, Pausanias, Héro- 
dote et Diodore de Sicile. Nous ne citerons que ces 
deux derniers, dont les données sortent plus ou moms 
du domaine légendaire. Hérodote d'abord parle d'une 
invasion projetée en Sardaigne par les Ioniens. Quant 
à Diodore, il remonte à des temps fort antérieurs et 
dit que ce fut un certain lolas, fils d'Iphiclès et ne- 
veu d'Hercule, qui avec les Thespiades jurait fondé 
le premier établissement dans cette coflfrée *. Cet 
établissement, selon les données de Petit-Radel, au- 
rait eu lieu vers Tan 1250 av. J.-C. 

La manière de voir de ce dernier historien a été 
combattue, nous l'avons déjà dit, par le savant Mi- 
cali, l'un des hommes les plus versés peut-être dans 
l'histoire des antiques monuments de l'Italie. Ce. sa- 
vant affirme qu'aucun des édifices d'origine grecque 
ou étrusque ne peut être attribué à la race qui a 
bâti les nur-hags. Quant à M. de la Marmora, il 



* Hérodote, liv. i, ch. 170; Diodore, liv. v, ch. 15 ; la Marmora, 
p. 130. 



ET LES VIEILLES TOURS d'iRLANDE. lî^i 

repousse aussi l'origine étrusque ou tyrrhénienne de 
' ces édifices, et il n'admet pas, comme Petit-Radel, 
que les formes coniques de certains tombeaux fort 
connus des voyageurs en Italie, soient une preuve 
à l'appui de la théorie tyrrhénienne de ce dernier. 
Mais il est d'un tout autre avis relativement à une 
connexité d'origine existant entre les anciens colons 
de la Grèce et ceux de la Sardaigne. Nous ne le sui- 
vrons pas dans la distinction assez judicieuse qu'il 
établit entre l'architecture par blocs irréguliers, tout 
accidentelle en Sardaigne et particulièrement usitée 
par les anciens habitants de l'Italie, et celle par as- 
sises régulières propre aux nur-hags qu'on retrouve 
aussi dans l'Acropole de Tirynthe. 

En conséquence, il nous semble que Ton ne se ris- 
que pas trop à admettre au moins la prudente conclu- 
sion du savant explorateur sarde lorsqu'il dit : « On 
peut regarder comme confirmée l'opinion de ceux qui 
pensent que ces derniers édifices (ceux de Tirynthe). 
doivent être attribués de préférence \\ un peuple d'o- 
rigine orientale ' . * 

Un tel avis, ajoutons-le, se trouverait pleinement 
justifié par ce qui a été dit par plusieurs auteurs à 
l'égard de l'origine phénicienne, palestinienne même, 
selon quelques-uns. des premiers souverains d'Argos. 
Bien des preuves sembleraient donc concourir à jus- 
tifier ridée émise par le comte de la Maimora, c'est- 
à-dire celle d'un cousinage quelconque existant en- 
tre les constructeurs des antiques édifices de la Grèce* 
et de la Sardaigne. 

Ces points éclaircis, autant du moins que l'obscu- 

^ La Marmora, p. 158. 



12H LES NUR-IIAGS ^E SARDAIGNE 

rite de semblables questions peut le comporter, reve- 
nons il notre sujet. 

Examinons d'abord l' opinion qui se présente à nos 
yeux de la manière la plus rationnelle, nous voulons 
parler de celle qui attribue les monuments de la 
Sardaigne à des migrations cananéennes. Telle est la 
thèse qui a été soutenue par Tabbé Arri, et après lui 
par MM. Tyndale et Domenech. Le premier de ces 
auteurs, ainsi que nous l'avons dit, a trouvé dans la 
racine du mot mir-hag un premier indice relatif au 
culte du feu pratiqué par les Cananéens et par les 
Phéniciens, puis il a fait avec les monuments bibli- 
(jues les rapprochements dont nous avons parlé et 
cpii ne laissent pas d'être assez frappants. Enfin le^ 
nombreuses découvertes d'idoles qui rappellent les 
cultes de Bahal, d'Astarté et de Moloch pratiqués 
par les peuples de la Palestine, contribuent à donner 
un certain poids à cette hypothèse. 

Allant plus loin, nos trois érudits admettent comme 
probable que les géants palestiniens expulsés par Jo- 
sué et dont nous n'entendons point exagérer la taille, 
pourraient bien avoir été les auteurs de ces monu- 
ments. Voici en particulier ce que dit M. Tyndale. 
Après avoir cité le fait de la présence des tombeaux, 
dits des Géants, dans le voisinage des jiur-hags. il 
le rapproche de deux intéressantes citations. H s'agit 
d'abord de la célèbre mention de Procope d'une in- 
scription qui existait autrefois dans la ville de Tan- 
ger, et que nous avons donnée en détail dans un pré- 
cédent mémoire. Cette inscription^ nous le rappelons, 
était relative aux proscrits de Canaan chassés de Pa- 
lestine par le larron « Jésus, fils de Navé » i Josué 



ET LES VIEILLES TOURS D'IRLANDE. 127 

i\h de Nuii) * ; puis vient la mention extraite de» F^ln- 
taïque dans sa vie de Sertorius du tombeau d'Ant6(\ 
créant phénicien aux dimensions fabuleuses et long- 
temps vénéré par les peuples de la même ville de 
Tanger. Par ces divers rapprochements, M. Tyndale 
considère que la race gigantesque des Réphaïmites et 
des Hanakim de la Palestine -doit avoir eu quelque 
chose à faire avec les monuments de Tancienne Tin- 
gitanie et de la Sardaigne. * La race cananéenne, 
dit-il, est la seule source à laquelle il soit possible 
d'attribuer ces constructions extraordinaires. » Et il 
dit ailleurs: * Il est fort probable que, si les t'ana- 
néens ont émigré dans cette contrée, ils y ont apporté 
le culte ou la vénération des géants qui appartenaient 
il leur race. Il est même possible que quelques-uns 
des débris de ces races gigantes(iues aient débarqué 
en Sardaigne *. * 

Pour nous qui, moins circonspects assurément que 
M. de la Maraiora, avons hasardé une opinion ana- 
logue à celle de M. Tyndale, et cela sans avoir pris 
connaissance encore de tous les faits qui viennent 
d'être relatés, nous ne pouvons qu'être très-disposé à 
accepter les conclusions qu'on vient de lire. Nous le 
s<mimes d'autant plus que, selon M. Domenech, nom- 
bre d'usages très-curieux et très - caractéristiques 
restés traditionnels en Sardaigne, rappellent plus 
vivement que dans aucune contrée méditerranéenne 
les mœurs pastorales et les anciens cultes des peu- 
ples primitifs de la Syrie et de la Palestine. 

Mentionnons incidemment ici que certains de ces 

* Oîobe, livrais, nov.-déc. 1870 ; Terre de Basçan cl les villes des 
lUphaîm, 

« Tome I, 143, 147. 



128 LES NUR-HAGS DE SARDAIGNE 

usages rappellent maintenant les coutumes des races 
chamites, si remarquablement mises en lumière par la 
notice de M. Giraud-Teulon fils, intitulée la Mère*, 
En ce qui concerne les documents épigraphiques, 
il n'en a pas été découvert, à notre connaissance, qui 
soient de nature à éclaircir les mystères dont les an- 
tiques ruines de la Safdaigne sont encore entourées. 
Quelques inscriptions phéniciennes, il est vrai, ont 
été mises au jour; mais l'interprétation qui en a été 
entreprise par l'abbé Arri, par Gesenius et par d'au- 
tres est restée douteuse à ce que nous croyons; tout 
porte à penser qu'elles datent de l'époque carthagi- 
noise, fort postérieure par conséquent à la construc- 
tion des premiers nur-hags*. Quant aux caractères à 
demi effacés et du même genre d'écriture qu'on en- 
trevoit sur quelques-unes des grossières statuettes 
trouvées dans les fouilles, ils ne servent pas davan- 
tage à élucider les problèmes qui nous occupent. 

Mais il est temps de conclure. Enhardis par les 
assertions qui précèdent, nous le ferons en dévelop- 
pant l'hypothèse suivante qui complétera et coordon- 
nera celles énoncées plus haut, c'est qu'il est fort ad- 
missible qu'après la conquête de Canaan par les Hé- 
breux, vers l'an 1500 avant notre ère, des émigrés 
cananéens, après avoir erré sui* les côtes de la Mau- 
ritanie, seraient débarqués dans les ports de la côte 
occidentale de la Sardaigne, et que, sous le gouverne- 
ment de leurs chefs héréditaires, les fils de Hanak, ils 
auraient fondé dans cette île une importante colonie. 

^ Paris, 1867, chez Ern. Thorin. 

* La Marmora, p. 342 ; Tyndale, t. ui, p. 65. 



ET LKS VIEILLES TOLRS D'IBLANDE. 129 

Si ces émigrés évitèrent la Sicile et la Corse, où 
l'on ue trouve pas de traces de leur séjour, c'est 
qif appareminent ces lies étaient habitées par une po- 
pulation plus dense et plus hostile qui les eût mal 
accueillis ; la Sardaigne, au contraire, placée dans 
des conditions différentes, leur offrait une proie plus 

facile . 

Une telle explication est d'autant plus plausible que 
cette dernière contrée, qui paraît n'avoir contenu au- 
paravant qu'une race de pirates troglodytes, était 
probablement alors dépeuplée. On sait par les an- 
nales de Manéthon et par quelques documents hiéro- 
glyphiques de l'Egypte , que deux expéditions au 
moins ont été faites dans le Delta par les insulai- 
res de Sardaigne. On a beaucoup de détails sur la 
dernière, qui eut lieu vers la fin de la 19"'* dynastie, 
sous le règne du roi Meremphtah (Amenophis), et 
avant la sortie d'Egypte des Israélites, Cette formi- 
dable invasion, où l'on voit les Sardones unis aux Si- 
cules, aux Achéens et à quelques autres tribus de 
races tant aryennes que libyennes, pénétra jusqu'à 
Memphis et couvrit de ruines la vallée du Nil infé- 
rieur; mais, on définitive, les Sardones et leurs alliés 
payèrent cher leur audace, car ils furent entièrement 
taillés en pièces. Il paraît fort douteux, à en juger 
par la récapitulation qu'ont faite les scribt;s égyp- 
tiens, des milliers de prisonniers ainsi que des morts 
et des nombreuses armes relevés sur le sol après 
cette sanglante bataille, que les vaincus aient pu re- 
gagner leurs pénates. 

Les Cananéens avaient donc pu s'établir sans peine 
dans la Sardaigne, la coloniser et rétablir leur culte 
idolâtre avec tout son cérémoniel sanglant et sensuel. 



130 LKS NUR-HAGS DE SARDAIGNE 

Habitués comme l'étaient la plupart des peuples de 
la Palestine à la vie troglodyte, ils purent utiliser les 
grottes artificielles des anciens habitants et y fixer 
leur demeure. Cette île étant devenue leur centre 
principal, ces hardis explorateurs entreprirent pro- 
bablement plus tard, à l'aide des galères sidoniennes 
et tyriennes, toujours en quête des mines d'ét^iin et 
de leurs produits, diverses expéditions au dehors *. 
('e dut être d'abord vers les îles Baléares qu'ils se di- 
ligèrent, puis vers d'autres contrées occidentales déjà 
. habitées par des populations coushites ou phénicien- 
nes, messagères de la civilisation primitive. C'est 
ainsi qu'ils formèrent peut-être quelques établisse- 
ments en Espagne, en Gaule, en Portugal, et ainsi 
que cela ressort de données moins obscures, dans 
les régions cimnues des anciens sous le nom d'hy- 
pef'horéennes, régions qui n'étaient autres, au dire 
de plusieurs érudits , que les îles de la Grande-Bre- 
tagne. 

Telle est, dans son entier, l'explication que nous 
proposons. Nous reconnaîtrons volontiers, du reste; 
comme il a été dit en commençant, qu'elle ne saurait 
résoudre définitivement des problèmes dont tous les 
éléments ne sont pas encore en mains de la science. 

Quittons maintenant les contrées lumineuses de la 
Méditerranée et portons nos regards du côté de la 
verte, mais brumeuse ftrin. L'Irlande, en effet, selon 
quelques savants arcliéologues modernes qui ont étu- 
dié fort attentivement ses nntiques traditions et les 



' Lonorraaiit, Manuel (Vhist. anc. de rthient, t. m, p. 28; de 
llougemont. L'âge de bronze, p. 3<)8, 4fî4: Mac Keane, Tmctn et 
temples nf H ne. Ireland, \u 240, 241. 



ET LES VIEILLES TOURS d'IULANDE. 431 

nombreuses ruines qu'elle renfernte, reçut pendant 
des siècles, bien avant l'invasion des Celtes, nombre 
de colons et de proscrits d'origine coushite et cana- 
néenne. Ces aventuriers venaient v chercher, outre 
les trésors que pouvait renfermer son sol, un asile qui 
leur était refusé ailleurs, et qu'aucune autre race n'é- 
tait encore en état de leui* disputer. 

Les curieuses légendes des bardes irlandais et des 
héros féniens nous fourniront peut-être aussi quelques 
indices d'un établissement formé dans cette île par 
l'énergique et remarquable peuplade à laquelle on 
parait en droit d'attribuer les nur-hags. 

Alex. Lombard. 



lit EXTRAIT d'itinéraire 



KXTRAIT D'ITINERAIRE 



DK 



DJEDDA AU GOLFE PERSIQUE 



Nos lecteurs se rappellent sans doute les intéres- 
sants et curieux, récits de M. Clément sur ses voyages 
dans le Kourdistan et ses navigations périlleuses sur 
l'Euphrate et le Tigre ' ; sa narration des difficultés 
et des revers qui empêchèrent la réussite du transport 
des lions et des sphinx que M. Déplace avait été assez 
lieureux d'obtenir de ses fouilles ; cette narration, dis- 
je, si captivante avait attiré une certaine et juste 
attention à sa publication. M. Clément avait fait con- 
naissance, dans ce voyage, d'un Italien, marchand- 
voyageur, qui avait traversé l'Arabie par son centre, 
par des régions encore fort peu connues et d'un trajet 
très-difiicile. Il obtint de ce voyageur un extrait d'iti- 
néraire de ce chemin dont nous donnons ici la repro- 
duction comme objet de nouveauté et de grand inté- 
rêt, en en laissant la responsabilité à l'auteur. 

Djedda, ville maritime, faisant commerce avec les 
Indes, l'Egypte, l'Abissynie et le Hiemen; 

* Voir Le Globe, tome V, 1866. 



DE DJEDbA AU GOLFE PERSIQUE. 133 

population 8,000 habitants, la plus grande 
partie Indiens ; hors de la ville est la tombe 
d'ÈV€ ; sur la mer elle a une rade avec un 
port enclos de rochers. 

Bahra, village à 5 heures de Djedda, population 800 
âmes, cafés, logements; sur la route de La 
Mecque désert avec puits d'eau saumâtre. 

La Mecque, cité sainte, 45,000 habitants, commerce 
avec Içs pèlerins, chaleur extrême, l'eau peu 
abondante^ mais buvable, la plupart des habi- 
tants étrangers ; gouvernée par un shériflF. 

Wadifatma, village à 8 hçures de La Mecque, près 
d'un torrent, population 2 ,000 âmes , en grande 
partie occupée à la culture de jardins, de lé- 
gumes qui sont transportés à Djedda et à La 
Mecque ; gouvernée aussi par un shériflF. 

CoLEï, village à 6 heures de Wadifatma, au pied de 
la montagne, avec jardins et dattiers ; habitée 
par la tribu Eahtan. 

Rahba, village et port à 8 heures de Coleï, popula- 
tion 1 ,500 habitants, port sur la Mer Rouge ; 
sur un canal de 3 heures à l'intérieur des 
terres, le commerce se fait par les bâtiments 
conducteurs des pèlerins qui entrent dans ce 
canal pour s'y purifier avant d'aller à Djedda. 

Bedrhorim, ville à 9 heures de Rahba, 6,500 habi- 
tants, ville sainte où Mahomet donna la pre- 
mière bataille où il fut vainqueur. H resta sur 
le champ 12 apôtres compositeurs du Coran, 
dont on voit les tombes avec inscriptions. 

GiUDEiDA, village à 8 heures de Bedrhorim, popu- 
lation 3,000 âmes, au milieu d'un terrain de 
12 heures d'étendue dans lequel se trouve 

MEMOIRES, T. XI, 1872. 10 



134 EXTRAIT d'itinéraire 

deux tribus, Hamsa et Havasem, qui sont 
journellement en guerre entre elles ; les res- 
sources du pays proviennent du commerce des 
pèlerins. 
Mâhara et Safra, à 5 heures 7t ^^ Giudeida, po- 
pulation d'environ 2 , 000 âmes , commerce entre 
les deux villages avec les tribus d'Aof et de 
Seïd (ruines et puits); vallée à 2 heures y, de 
Safra avec 4 puits en ruines, habitée par les 
Arabes errants de la tribu Seld. 

BiR Au, village à 6 heures de distance, population 
500 habitants, cultivateurs; les pèlerins s'y 
arrêtent pour s'y purifier avant d'entrer à 
Médine. 

Médine^ ville à deux heures de Bir Ali, population 
15,000 âmes, environnée de jardins et entou- 
rée de deux murs. Dans l'enceinte du premier 
se trouvent les tombes avec les palais des 
grands personnages ; dans celle du second se 
trouvent les bazars et une belle caserne et 
forteresse. Le commerce se fait avec Djedda, 
et Jambo El Baher à la même distance. Près 
de la ville, dans la campagne, habitent les 
Nahvali, secte hébraïque mélangée avec l'is- 
lamisme; ses sectaires ne peuvent entrer dans 
aucune enceinte vouée au Prophète, 

Gadir, à 4 heures de distance, population 300 habi- 
tants, avec une grande citerne et près d'un 
petit lac. 

DoM El Chebir, village à 6 heures de distance, po- 
pulation 500 habitants. 

Anechia, village-forteresse à 8 heures de distance, 
population 1 ,500 habitants, faisant commerce 



UË DJËDDA AU UOLFIi: PRRSIQUE. 13»^ 

avec les Arabes, possédant une grande forte- 
resse et gouvernée par un chef arabe. 

Abohazeb, torrent à 5 heures de distance du scherif 
de La Mecque, dans un ravin avec un petit 
torrent habité par des Arabes errants de 
Eahtan. 

Abd £l Magreb, à 7 heures de distance, deux vil- 
lages en forme de forteresses le long d'une 
rivière. Les habitants sont tous des proprié- 
taires de chevaux qui transportent à Jambo 
et Djedda des laines et autres produits. 

Satara, vallée avec puits à 6 heures de distance, 
petit village de 30 feux, population de ber- 
gers. 

Tallal, village à 9 heures de distance. 

El Heiaz, à 4 heures de distance, village avec beau- 
coup de cultures diverses, population 800 
fijnes. 

El Giag, à 8 heures de distance, vallée avec des 
puits d'eau saumâtre. 

Negia, village à 6 heures de distance, quantité de 
jardins avec dattiers et cultures diverses. 

DniFiR, village à 3 heures de distance, jardins et 
cultures. 

Dertama, à 5 heures de distance, vallée avec des 
puits profonds. * 

Ras Mahomet, ville à 6 heures de distance, popula- 
tion 3 ,500 habitants de commerçants avec Da- 
mas, Djedda et Bagdad, cité fortifiée avec 
d'anciens murs^ province de Gassim. 

Debibia et VOLAN, deux villages à 4 heures de dis- 
tance, réunis par des jardins et des pâturages 



136 EXTRAIT d'itinéraire 

pour les troupeaox de chevaux des habitants 
d'Énesa. 

ÊNESA, ville à 9 heures de distance, capitale du Gas- 
sim et de la tribu d'Énesa, population 5,000 
habitants, grand commerce avec Damas et 
Bagdad. 

Resnep et Resia, à 5 heures d'Énesa, deux villages 
réunis avec cultures de dattiers et autres, 
avec marché où se rendent' une grande quan- 
tité de commerçants; population 1,200 ftmes. 

Sagra, village à 12 heures de distance. Pour y arri- 
ver, il faut traverser un désert de sable sans 
eau ; village de 300 âmes. 

Tarméda, à 3 heures de distance, ville capitale de 
la province, gouvernée par une personne de 
la famille de Ben Saod ; population de 1 ,500 
âmes ; fabricants de toile ordinaire d^aha de 
toutes qualités. 

Caser El Baea, châteaux à 4 heures de distance; 
là existent, sur le bord d'un torrent, une suite 
de châteaux qui protègent le bétail et la po- 
pulation des cultivateurs. 

Laien, maisons de campagne à 7 heures de distance, 
village de 250 cultivateurs. 

DÉRIA, à 3 heures de distance, précédenmient ci^i- 
tale des Wahabites, fut détruite par Ibrahhn 
Pacha; sa population montait jusqu'à 60,000 
âmes, et maintenant elle est seulement de 
1,500, cultivateurs et jardiniers. 

Rut, à 4 heures de distance, dans une vallée où se 
joignent quatre torrents d'eau; capitale ac- 
tuelle avec une population de 8,000 ftmes; bien 
fortifiée et entourée de jardins de dattiers 



DE DJEDDA AU GOLFE PËRSIQUE. 137 

avec habitations de Wahabites. C'est là où 
naquit le fameux Saod ; mais elle est actuelle- 
ment gouvernée par les Turcs. Saod eut un 
fils, Halit, qui a été confiné à Djedda avec 
pension de la Porte. Riat a un grand com- 
merce avec le Hiemen, la province de Mascat 
et avec celle d'Olta M Hariz, et Id province 
d'Ël Hassa vers le Nord d'où elle tire ses ar- 
mes et ses manufactures. La ville est bien 
fortifiée avec des murs très-élevés flanqués 
de tours et un superbe ch&teau ; à la sortie 
de la ville, deux villages sont construits comme 
des forteresses. Au-dessus de la rivière El 
Hassa se trouvent d'autres petits forts. A une 
heure de distance est un village nommé Sou- 
mega, étant au Sud sur le chemin de la pro- 
vince de Hotta, distante de 9 heures de Riat, 
qui a un fprt commerce de chevaux et de dro- 
madaires, fameux par la rapidité de leur 
course. A Riat Ton remarque une belle place 
où tous les matins jusqu'à midi se tient un 
marché de bestiaux, d'objets de manufactures, 
de café, etc. Fumer est interdit par la reli- 
gion. 

Nafod, à 8 heures de distance, village de 300 habi- 
tants. On entre dans le désert k 5 heures de 
distance. On rencontre encore un petit village 
de 150 habitants, puis 14 heures du désert 
Ramla, sans eau. Ce désert est habité par la 
tribu errante Ben Halit et celle de Diefir; 
après ce désert on arrive à L'Hase. 

L'Hassa, à une distance de 8 heures du Golfe per- 
sique, du port Égier, à 9 heures du port 



138 EXTRAIT d'itinéraire DE DJEDDA AU GOLFE PERSIQUE. 

Damore et de 18 heures de Hattif. L'Hassa 
forme 82 villages reliés par 302 canaux d'eau 
douce sortant d'une petite montagne appelée 
El Nigiem. D en sort aussi une source d'eau 
minérale excessivement fraîche. Le village du 
gouvernement est bien fortifié avec fort et 
grande fontaine dans l'intérieur. Ces 82 vil^ 
lages s'étendent sur une distance de 8 heures, 
dont le sol est couvert de dattiers et de cul- 
tures diverses, ainsi que de grandes manufac- 
tures de toiles et d'armes. La monnaie cou- 
rante est la tavila, de la forme d'un écu, 
d'argent et d'or; la djedida d'argent pur, 
connue sous le nom de saod, se compte 16 
pour un talaro. Chaque jour a lieu, dans un 
des villages, un marché pour la vente du pois- 
son salé dont il se fait un grand conunerce 
avec Baharim. La population entière des 82 
villages se monte à 60,000 habitants, la plus 
grande partie Persans; on y rencontre des 
idolâtres. A 8 heures de l'Hassa est le port 
Éger, composé seulement d'un ch&teau avec 
un canal qui conduit à Baharim. 



EILTRAIT 



DES PROCÈS VERBAUX DES SÉANCES DE U SOCIÉTÉ 



Séance du 24 novembre 187i. 

Présidence de M. H. Bovthillier de Beaumont. 

A l'ouverture de cette première séance de la session 1871- 
72, M. le président passe succinctement en revue les événe- 
ments préographiques qui ont signalé les cinq derniers mois. 
n regrette que la Société de Géographie de Genève n'ait pas 
pu reconnaître, par renvoi d'un délégué officiel au Congrès 
d'Anvers, l'obligeante invitation qui lui avait été adressée, 
soit directement, soit par l'intermédiaire du Conseil fédéral ; 
et il espère que le Bulletin des séances du Congrès complé- 
tera le rapport du délégué officieux (voir plus bas) que Ge- 
nève se trouve y avoir eu. M. le président ajoute ensuite 
quelques mots siu* la mort récente de sir R. Murchison, pré- 
sident de la Société de Géographie de Londres, et invite le 
secrétaire à donner lecture de qaelqua<^ passages de la notice 
biographique que le journal anglais, VAthetiœum, a consacrée 
à ce savant (voir le second fascicule du Globe pour 1871). Sur 
la proposition de M. le général Dufour, l'assemblée émet, au 
nom de la Société, un vote de regret à la mémoire du savant 

anglais. Mention est ensuite faite, avec chagrin, du décès 
d'un des membres de la Société aussi zélé que généreux. M, 



4 BULLETIN. 

Pr. Seguin, qui, par un legs de 500 fr., a témoigné de Tinté- 
rét qu'il portait à Tinstitution. 

M. Alexandre Lombard, à qui les circonstances d'un voyage 
qu'il faisait ont permis d'assister à quelques séances du Con- 
grès d'Anvers, donne à l'assemblée un résumé intéressant de 
ce qui lui a été donné d'entendre, en particulier sur la ques- 
tion du premier méridien unique. Cette question a donné lieu 
à une^ discussion nourrie, laquelle a abouti à constater com- 
bien il serait difficile d'atteindre ce but, et à mettre en évi- 
(lence la préférence marquée des marins pour le méridien 
(le Greenwich. A ce propos, M. le général Ikifour fait obser- 
ver qu'un premier méridien unique est sans utilité pratique 
pour l'astronomie et la navigation; qu'il n'est pas même 
avantageux pour les cartes topographiques^ à cause des défor- 
mations considérables qu'il entraînerait dans beaucoup de 
(tas; aussi ceux qui les dressent prennent*ils souvent un pre- 
mier méridien arbitraire et provisoire. Un premier méridien 
unique n'aurait d'utilité que pour faciliter la lecture des rela- 
tions de voyages et pour les cartes géographiques proprement 
dites. 

M. Briquet est ensuite appelé à présenter un rapport sur 
Les derniers voyages arctiques, dont il n'y a pas eu moins de 
treize en 1871. M. Briciuet signale successivement l'expédi- 
tion de M. Smith au nord du Spitzberg; celle de M. Octave 
Pavid, partant de San-Francisco, pour gagner, par le Japon 
et le Kamtschstka, la côte nord de la Sibérie et de là les pa- 
rages polaires; celle (ju'a patronée M.Rosentbal, et qu'a di- 
rigée M. de Heuglin à la Nouvelle-Zemble et au nord de la 
Sibérie occidentale; celle de HM. Payer et Weyprecbt» orga- 
nisée par le D' Petermann, et ayant poui* objectif les parages 
qui séparent la Nouvelle-Zemble du Spitzberg. Une cinquiè- 
me, organisée à grands frais par le gouvernement des Etats- 
Unis, est partie sous le commandement du capitaine Hall, 



PROCÈS-VERBAUX. 5 

pour gagner la baie de Baflin, le détroit de Jones et de là le 
pOfe en traîneaux (voir, pour les détails, le dernier fascicule 
du Gtaèe de 1871). M. Briquet termine en signalant l'opinion 
du capitaine Koldewey qu'il est impossible d'atteindre le pôle 
avec des traîneaux, à cause de la longueur et des difficultés 
du voyage, du mouvement incessant des glaces, et de la pro- 
habilité qu'il existe une mer libre dans ces parag&s. 



Séance du 8 décembre i87i. 
Présidence de M. H. BourmLLiER de Beaumont. 

Au commencement de la séance, M. le président signale 
à l'attention des sociétaires un opuscule suédois récemment 
arrivé, le rapport de M. le professeur Nordenskiôld sur une 
expédition au Groenland en 1870, qui avait pom* objectif prin- 
cipal Fenlëvement des énormes météorites découverts dans 
ce pays. Il annonce ensuite que, d'après les dernières nou- 
velles reçues de la Société de Géographie de Saint-Péters- 
bourg, la relation du voyage du baron Maidell va être pu- 
bliée, et que l'archimandrite Palladius, qui explore actuelle- 
ment la Mandchourie, y a découvert des vestiges de l'âge de 
la pierre. 

M. le professeur de Laharpe présente ensuite un résumé 
des renseignements les plus récents concernant Livingstone. 
Il rappelle que par les dernières nouvelles directes remon- 
tant à l'automne de 1869, le voyageur annonçait l'intention 
de parcourir une région assez étendue, et de tâcher de ré- 
soudre les problèmes hydrographiques de l'Afrique équato- 
riale. Dès lors, des lettres d'un Arabe, écrivant d'Ujyi au 
ly Kircb, i Zanzibar, ont appris que Livingstone, rétabli 



6 BULLETIN. 

d*une maladie, était à Maniéma dans Tintérieur, attendant des 
secours (qui lui ont été envoyés) et une occasion pour re- 
venir. Les nouvelles de cet automne sont moins favorables : 
• une guerre acharnée, qui a éclaté entre les Arabes et les 
iNègres indigènes, interceptei'ait les communications avec U 
c^ôte, forcerait Livingstone à faire un grand détour et retar- 
derait par consé(]uent son arrivée. Mais, suivant Topinion du 
voyageur Burton, il n'en faut rien conclure de fâcheux pour 
le docteur : il est acclimaté, puisqu'il a vécu en Afrique au- 
tant qu'en Europe; il connaît parfaitement la langue elles 
usages des indigènes, elles démêlés avec les Arabes n'auront 
pour lui aucune conséquence fâcheuse, vu qu'il est parfaite- 
uient connu. A ce propos, plusieurs assistants s'étonnent que 
le gouvernement anglais, avec les ressources considérables 
dont il dispose, n'ait pas pu ou voulu agir plus énergique- 
n*ient en faveur du voyageur. 

M. Al. Lombard donne ensuite lecture à l'assemblée de 
(|uelques lignes d'un journal anglais, annonçant que M. Bur- 
t<m, consul anglaû; à Bagdad, aurait rapporté de Palmyre, en- 
tre autres choses, un squelette hmnain mesurant onze pieds 
(anglais). Celte nouvelle excite Tétonnement, et M. A. Hum- 
heit <:roit se rappeler avoir lu, dans un journal scientifique, 
(quelques détails sur les restes rapportés par M. Burton, maLs 
sans ce chiffie de onze pieds qui certainement l'aurait frappée 

M. Briquet présente ensuite quelques détails sur Vété du 
(hrœnland, sa dore, sa faune, détails empruntés aux rapports 
de MM. Pansch et Peyer de l'expédition polaire allemande 
de i8t)9-70. L'été, vu l'absence de nuit, est plus chaud, plus 
régulier (|ue celui des Hautes-Alpes, auquel on le compare 
assez souvent; il en résulte que la végétation est p<^ible. 
La présen(*e de la végétation i»ntraîne celle de la vie animale 
(voir à l'article Mélanges), 

^ n y uvait en effet erreur dans le nombre que donnait le journal 
cité ; les squelettes avaient à peu près six pieds (français). 



FROCKSrVBRBAUX. 



Sé(Meêiuwndreiil2 janvier 1872. 

• ■ . • . 

Présidence de M. H. BommiLLiER de BEAùvimT. 

Sans cette séance, M. le président a fait une communication 
sur les landes de Gascogne, Ces landes, dont le singulier ca- 
ractère d'uniformité se retrouve en d'autres parties du litto- 
ral de la France et de l'Europe, occupent le bord occidental 
et océanique d'une immense plaine en éventail, dont le som- 
met est vers Toulouse, dont les cOtés sont marqués, quant à 
leur direction, par les fleuves de la Garonne et de l'Adour, 
et qui est comme encadrée entre les avant-monts des Pyré- 
nées et les plateaux calcaires du centre de la France. Cette 
plaine, d'une altitude peu considérable et régulièrement in- 
clinée, présente, sous une couche plus ou moins épaisse de 
détritus, une série de roches de sable, de grès et de molasse, 
régulièrement stratifiées, dont les fossiles végétaux et ani- 
maux dénotent la présence et l'action des eaux douces. Tout 
porte à croire que cette région était, dans une haute antiquité 
géologique, un immense estuaire où venaient se déverser la 
Garonne, l'Adour et la plupart de leurs affluents; que cet es- 
tuaire s'est peu à peu comblé par les dépôts qu'y laissaient 
les cours d'eau, lesquels ont formé des deltas de phis en plas 
oblitérés, et ont fini par se réduire à deux bras extrêmes et 
principaux. A mesure que l'estuaire se comblait et que les 
dépôts empiétaient sur l'Océan, les débris charriés, obéissant 
à la loi de la pesanteur, arrivaient à la mer toujours plus lé- 
gers. Broyés incessamment par des lames énormes, ils se 
changeaient en un sable extrêmement fin, qui recouvrait des 
espaces immenses du littoral, refoulait les cours d'eau dans 
des directions constantes, et constitue aijûourd'hui, par le re- 
trait des mers, ce qu'on appelle les landes; région très-éten- 



#• 



8 StfLLBm. ^ 

due, à végétation nniforme, jusqu^i an tertaîn point frappée 
de stérilité. Deux traits eneore iacanetérmat : dei séries de 
bassins se succédant du nord, au sud, séparés dé la mer, et 
dont quelques-uns ont leur fond bien au-dessous da- niveau 
de celle-ci, et des dunes. Ces dunes, collines entièrement 
composées d'un sable océanique trés-ftn, se succèdent, comme 
les bassins, parallèlement à la côte, et ont beaucoup occupé 
les géologues par la question de leur origine. H. le président 
estime que les dunes indiquent la place oà finissait la lutte 
entre les eaux de TAtlantique et celles qui venaient de Tinté- 
rieur des terres, place où devaient nécessair^ouent se déposer 
les matières en suspension. Il combat ridée de ceux qui attri- 
buent la formation de ces dunes k Faction du vent de mer, 
qui pousse le sable et l'accumule contre des obstacles et des 
inégalités. Il rappelle que les tranchées qu'on y a ouvrates 
ont constaté que la composition en est tou^jours uniforme du 
haut en bas, et qu'elles ne présentent aucun noyau. D tait, 
enfin, observer que le vent, qui a jadis Mevé les dunes, de- 
vrait en élever encore aujourd'hui; tandis qu'il tend plutôt à 
les détruire en les décapitant en quelque'sorte et en répandant 
le sable sur les terres voisines, ce qui fait croire que ces col- 
lines ont une marche progressive et dévastatrice. 

Sur des questions qui lui sont adressées, H. le président 
termine par quelques détails sur la série des terrains, teHe 
que l'a manifestée le forage d'un puits artésien à ÀrcactMm; 
sur l'état et la position des roches de Biarritz ; sur les eaux 
thermales de la région des landes, de Dax, par exemple. 



PROCÈS-VERBAUX. 9 

Séance du vendredi 26 Jcmmer 187È, 
Présidence de M. H. BouTHnxiER dr Brauvont. 

A la suite de Ténamération des ouvrages reçus, M. le se- 
cn^taire entre dans quelques détails sur deux opuscules ré^ 
cemnient envoyés par un membre correspondant, M. d'Avezac ; 
ils roulent sur de curieux spécimens de la cartographie du 
moyen âge et de la renaissance (voir l'article Bibliographie). 
A la suite de c^tte communication, une conversation s'en- 
gage sur le degré et le genre d'exactitude qui caractérisent 
tes anciennes cartes, si précieuses pour l'histoire de la science 
et si remarquables à certains égards. Le désir est exprimé 
que les cartes soient plus généralement datées, et que les 
r-artographes laissent complètement en blanc ce qui esî in- 
connu. 

M. le professeur de Lahar|)p entrelienl ensuite l'assemblée 
de la résolution (]u'a prise la Société de Géographie de Lon- 
dres d'envoyer une expédition spéciale à la recherche de Li- 
vingstone. Cette expédition dirigée par des officiers de 
l'armée anglaise, se rendra à Zanzibar par le canal de Suez, 
pénétrera dans l'intérieur pourvue de toutes les ressources 
possibles, pour rejoindre le voyageui* ou en recueillir les pa- 
piers, documents, etc., s'il a succombé ; elle tâchera de don- 
ner la main au capit. Baker, qui, parti d'Egypte, s'achemine 
constamment vers le Sud. La Société, qui s'était adressée au 
gouvernement pour avoir des subsides, a eu la mortification 
d'éprouver de la part du ministre des finances un refus basé 
sur le peu d'urgence de l'entreprise. Néanmoins elle a résolu 
de persévérer avec ses ressources, quitte à adresser au pu- 
blic, s'il le faut, un appel qui serait certainement entendu. 

M. le président prend ensuite la parole pour une commu- 



10 BULLRTIN. 

nication relative aux dunes du Sahara. Ces dunes occupent le 
désert intermédiaire entre le plateau le plus rapproché de 
r Atlas et le bas pays où se trouvent les chots ou lacs. Au lieu 
de former des chaînes à crêtes, elles se présentent plutôt 
comme des éminences coniques isolées les unes des autres. 
Leur sable, au lieu d'être meuble, est réuni en masse assez 
solide par un ciment gypseux, ce qui leur permet de mieux 
résister à Taction du vent. M. le président estime que leur 
mode de formation a été le même que celui des dunes de 
Gascogne : le dépôt des sables au point mort de la lutte entre 
les eaux de la mei* et celles qui venaient de Tintérieur. Ce 
sable aurait été en suspension dans un liquide fortemeut 
chargé de sulfate de chaux qui l'aurait cimenté, et la moin- 
dre intensité des vents combinée avec la plus grande ténacité 
du sable aurait empêché ces dune^ d'être abaissées comme 
celles de Gascogne. 

Dans la conversfltion qui a suivi <'>elte communication, le 
désir a été exprnué que la marche des dunes avec tout ce 
(jui s\v rapporte fût suivie ave^; attention dans les régions où 
ce phénomène esl en pleine activité et influence, par exem- 
ple aux bouches du Sénégal. M. Van de Velde fait obsei*ver 
ijue Ton pQjal voir incessamment sur la côte de Hollande le 
mode de formation de.<^ dunes : elles sont produites par un 
vent presque permanent d'Ouest agissant sur les sables à 
marée basse ; comme en (iascogne, elles se déversent à l'O- 
rient sur les plaines et sont livées par des moyens analogues, 
plantations, etc. M. le professeur de la Harpe, à l'appui de 
cette idée, rappelle que sur les plages maritimes des Landes, 
l'impression du vent sur le cor|)s indique qu'il transporte 
beaucoup de sable et fort loin. M. le président reconnaît en- 
tièrement cette action superficielle du vent, mais il estime 
qu'elle ne peut pas expliquer la formation des dunes. 

La séance est terminée par une communication de M. Bri^ 



PR0GÊ8-VKIIBAUX. Il 

quel, relative à une expédition américaine de sondages dans 
TAtlantique et le Pacifique (voir les NauveUes géograpMguêi). 
Elle provoque plusieurs remarques sur tes sondages en gé- 
néral, la manière dont ils s'effectuent, leur degré d'exacti- 
tude et les cartes qu'on en dresse. M. Van de Yelde en 
signale l'absolue nécessité dans les mei's à coraux, comme 
celle de l'Australasie, dont le fond est sijyet à d'incessantes 
variations. 



Séance du vendredi 9 fémier 1872, 
Présidence de M. H. ik>UTHiLLiER de Beauhont. 

Au commencement de la séance, M. le D"* Lombard fait 
don à la Société d'une photographie de grande dimension de 
Livingstone, exécutée d'après une statuette fort ressem- 
blante. Ce don est reçu avec reconnaissance, et des remer- 
ciements en sont exprimés au donateur par le président. 

M. le prof, de Laharpe entretient ensuite l'assemblée d'mi 
récent voyage en Patagonie de M. Musters, lieutenant dans 
la marine anglaise, d'après la relation qu'en a donnée le 
Bulletin de la Société de Géographie de Londres. 

Le pays que nous appelons la Patagonie se compose de 
l'extrémité de la Cordillère des Andes,*courant du Nord au 
Sud dans le voisinage immédiat du Pacifique. Du versant 
oriental de cette chaîne s'étend jusqu'à l'Atlantique une vaste 
plaine coupée de rivières et assez régulièrement inclinée, qui 
va en'se rétrécissant vers le Sud où, abstraction faite du dé- 
troit tortueux de Magellan, elle se termine ainsi que les mon- 
tagnes par un archipel, celui de la Terre de Peu. Sur une 
des lies le cap Horn s'avance comme en vedette. Tout ce 



12 BULLETIN. 

pays est presque inconnu parce qu'il est stérile et désert. La 
population clair-eemée se compose de tribus nomades. 

M. Musters a parcouru la Patagonie du Nord au Sud à peu 
près dans toute sa longueur ; il y a séjourné pendant une 
année et a pu par conséquent Tétudier ainsi que ses habi- 
tants. 

Parti le 19 avril 1869 de Punta Arena (53* lat. S.) sur le 
détroit de Magellan, le seul établissement qui ressemble à une 
ville, M. Masters, en compagnie d'un lieutenant espagnol, de 
quatre soldats et d'un guide indigène, se dirigea d'abord 
vers le Nord. Il traversa le Chaunco, puis le Cabacero del 
Mar, bras de mer qui pénètre assez avant dans les terres. A 
partir du troisième jour, les voyagf»urs suivirent une longue 
vallée dont la limite occidentale est une côte escarpée, la 
Barranca de S. Gregorio, bord du grand plateau de la Pampa. 
Le pays changea complètement de caractère: c'était une 
plaine ouverte en tous sens, ondulée et c-oupée de la Ckirdil- 
1ère à l'Océan, à ce que disait le guide, par un camm où un 
ruisseau coulait à 200 pieds de profondeur. De là, en sui- 
vant la direction d'une chaîne de collines volcaniques dont 
les rocs présentaient les formes les plus bizarres, les voya- 
geurs atteignirent le Gallegos, rivière assez large, mais qu'on 
peut passer à gué, excepté en août et en septembre. Jusque- 
là, ils avaient cheminé dans la solitude la plus complète; 
mais le guide ayant allumé un grand feu, des Indiens avec 
un chef arrivèrent en grand nombre à cheval. C'étaient des 
hommes bien proportionnés et généralement de haute taille 
(6 pieds, 4 pouces anglais). 

Parvenu à la rivière S. Cruz, par 50* lat. S., sur on pla- 
teau élevé et stérile, M. Musters dut y séjourner jusqu'au 
mois d'août pour attendre la saison des chasses. Le froid ftal 
intense eu juillet ; un des bras de la rivière était gelé et l'au- 
tre charriait. Dès que le temps se fut radouci, M. Musteis m 



PROCBS-VERBAUX. 18 

remit en route avec des Indiens au nombre de dix'^pt, de 
diverses tribus et accompagnés de bon nombre de femmes 
et d*enCants. Tonte cette troupe logeait dans cinq toldas, sor- 
tes de tentes faites de peaux de bétes tendues sur des ran- 
gées de pieux et formant un excellent abri contre le froid. 
La troupe remontait la vallée du Rio Chico qui court vers 
rOuestrNord-Ouest et se rapprochait toujours plus de la Cor- 
dillère qui se découvrit enfin blanche de neige à une dis- 
tance de 80 milles ; le Rio Chiro encore très-large était en- 
combré de glacer flottantes qui en rendaient le passage 
difficile. On quitta alors la rivière pour prendre la direction 
du Nord ; d*abord à travers une région montagneuse et aride, 
puis à travers de nouvelles plaines verdoyantes et giboyeu- 
iies. On se i-approcha de nouveau de la Cordillère en remon- 
tant des vallées bien arrosées, et formant des bassins géné- 
ralement au-dessous du niveau des pompes avoisinantes ; 
Tune d*elles pouvait avoir 30 kilomètres de diamètre ; les 
premières pentes des montagnes étaient couvertes de belles 
forêts pleines de gibier. 

Pénétrant toiyours plus à l'Ouest en pleine montagne, mais 
par une pente douce, M. Musters arrive à la ligne de partage 
des eaux, et environ 80 kilomètres plus loin en vue du Paci- 
fique qu'il estima être à 3 heures de distance. Il reprit en- 
suite la direction du Nord, et après de nouvelles alternances 
de régions élevées et stériles et de plaines fertiles, après dix- 
sept jours consécutifs de marche forcée, il arriva à Valdivia 
sur le Pacifique par 43'' lat. S., à 13 environ de son point de 
départ. 

M. Musters est le premier voyageur qui ait exploré sur 

-une aussi vaste étendue un pays dont, jusqu'à présent, on 

n'avait guère exploré et connu que les côtes, et sur lequel 

on ne possède encore que des notions très-incertaines. Ainsi 

Cook dit, en pariant des pays voisins du détroit de Magellan, 



16 MILLETIN. 

Api'ë8 cette substantielle commimicatîon, plnsîeiirs ques- 
tions sont adi*essées à M. de Laharpe : Existe-t-il parmi les 
Patagoas un droit maternel, semblable à celai qui a été con- 
staté chez d^auti-es peuplades saiTvages etpiimitîYesf Ta4-ï 
quelque différence dans la position relative du mari et de la 
femme, suivant que celle-ci a été achetée ou non? Mais ûeA 
impossible de répondre d'une manière bien catégorique. 

M. le président termine la séance par quelques considéra- 
tions sur le mouvement des eaux et la formation des dunes, 
sur le dépôt des sables et des graviers; ces derniers rends 
et plats, elliptiques, cylindriques, suivant qu'ils ont été dépo- 
sés par des lacs ou par des torrents. Le bassin du Léman 
ofifre des exemples de toutes ces catégories. Quelques mem- 
bres élèvent des objections touchant les dépôts de T Arve, que 
M.' de Beaumont estime avoir été enlevés par cette rivî 
d'endroits où ils existaient auparavant 

(La séance est levée,) 



Séawe du vendredi 23 février 187 Ê. 

Présidence de M. BourmLLiER de Beaumont. 

Cette séance a été essentiellement occupée par une com- 
munication de M. le président, relative à la Russie mériiM- 
nale. Commençant par la constitution physique du pays, M. 
Bouthillier de Beaumont expose que la côte de Russie sur la 
mer Noire, des bouches du Dniester à la Crimée, se compose 
d*une série de falaises assez élevées, interrompue seulement 
par les embouchures des rivières grandes ou petites, ancien- 
nes ou actuelles. Ces falaises sont composées dans leur partie 
inférieure d'un tuf coquilUer, assez tendre pour être débité à 
la scie et employé ainsi aux constructions, mais qui se durât 



PROCÈI»-VBRBAUX. '47 

à Tair. Au-dessuâ de ce tuf se trouve une couche d*argile que 
surmonte enfla la terre végétale. Il montre comme résultat 
de cette distribution des couches cpi'on ne rencontre de sour- 
ces d*eau que dans les ravins où coulent les rivières et au 
pied des falaises. Aussi en profite-t-on, comme il en donne 
un gracieux exposé, pour créer dans le court intervalle qui 
sépare les hauteurs de la mer, des jardins et des campagnes 
d'une magnifique végétation, mais qui courent le risque d'é- 
tre engloutis à la suite des érosions que le travail des. eaux 
produit dans les falaises. On y cultiveia vigne avec suc^îès. — 
En suivant le contour des côtes, M. Bouthillier de Beaumont 
montre que la Crimée est d*une structure différente. Elle 
présente dans sa partie méridionale une région montagneuse, 
calcaire, assez élevée, revêtue d'une végétation forestière 
luxuriante et jouissant d*un climat magnifique; aussi le séjour 
en est-il très-recherché. 

De la côte orientale de Crimée aux bouches du Don, la 
côte de Russie sur la mer d' Azoff est plutôt basse et plate. 

Les falaises de la mer Noire sont la tranche de Timmense 
plateau qui, s'élevant graduellement vers le Nord, forme les 
plaines de la Russie méridionale : plaines uniformes, inter- 
rompues seulement par des ravins où l'eau s'accumule tem- 
porairement, et par quelques lacs salés, abondants en herbes 
et en gibier d'eau. En remontant vers le Nord, on constate 
que le pays est traversé de l'Ouest à l'Est par une couche de 
granit rouge qui affleure le sol du plateau, et se montre à nu 
dans les érosions où coulent les fleuves. Plus au Nord encore 
et à l'Est, s'étend une formation houillère qui descend au 
Sud jusqu'en Crimée, aux environs de Kertsch, où M. Bou- ^ 
Ihillier de Beaumont a trouvé l'existence de petits volcans 
avec jets d'eau bouillante siliceuse à côté d'une formation 
bitumineuse, d'oà l'on extrayait de l'huile de pétrole. 

Le sol arable du plateau, continue M. le Président, se coni- 

BULunnr, t. xi, 1872. 2 



18 BULLETIN. 

pose d'Un terreau noir très-fertile, qui a reçu en géologie le 
nom particulier de tchomaziom ou terre noire. La vôgétatiou 
y est développée, haute et vigoureuse; mais les arbres y fou^ 
totalement défaut jusqu'aux abords immédiats de la côte de 
Crimée. Les seuls bois qu'on y voit proviennent d'une cul- 
ture de luxe, et Ton a remarqué^pi'il» augmentent l'humidité 
locale. Le gouvernement russe tentait de développer par 
tous les moyens possibles l'agriculture forestière; mais les 
résultats obtenus étaient encore insignifiants^ les jeunes plan- 
tations étant exposées pendant rhiver aux ravages des lièvres 
et autres animaux qui pullulent dans la contrée. 

Le seul système d'exploitation des teires est celui de la 
grande culture, appliqué essentiellement aux céréales ; le blé 
rend 20 pom* i en moyenne, le millet peut rendre jusqu'à 80 
pour 1. Le battage et le vannage se pratiquent de la manière 
usitée dans les pays méridionaux, et les blés sont transporté» 
aux ports de mer, surtout à Odessa, par d'immenses convois 
de chariots attelés de boeufs. Ces animaux sont les seuls em- 
ployés pour les transports et les travaux de l'agriculture : ils 
sont de belle race, en nombre considérable, mais malheu- 
reusement exposés aux ravages du typhus ou peste bovine. 

Les terres sont généralement cultivées en céréales pen- 
dant trois ou quatre ans, puis abandonnées à elles-mêmes. 
Alors elles se couvrent d'immenses chardons recelant des 
loups, des renards, des outardes. Ces chardons diminuent de 
taille et font place à des légummeuses, des labiées, des gèra- 
niées, puis enfin à des graminées, et au bout de cimq ou six 
ans, la terre est redevenue steppe, défrichabie comme aupa- 
ravant. 

La population, tatai^e d'autrefois, a été remplacée par des 
Petits Russiens encore fort peu nombreux. Aussi la main 
d'œuvre était-elle fort chère et diminuait-elle singulièremeat 
le profit des plus belles récoltes ; on recourait aussi aux 



PR0GÊ8-VBBBAUX. 19 

paysans déserteurs des terres de leurs maîtres de l*intérieur 
de la Russie ; délit sur lequel les gouverneurs fermaient les 
yeux dans l'intérêt du pays. L'abolition du servage y amènera 
vraisemblablement d'utiles immigrations. 

Le climat de la Russie méri^onaie est essentiellement coti- 
tinenUU^ c'est-à-dire excessif : des étés très-chauds, qui per- 
mettent de faire mûrir des productions méridionales et 
assurent de belles récoltes, succèdent à des hivers très-rigou- 
reux, pendant lesquels les fleuves gèlent et livrent passage 
aux voitures les plus lourdes, tandis que les ports sont fer- 
més par la glace. 

Cette instructive communication est suivie d'une conver- 
sation dans laquelle on s'occupe successivement de l'ancienne 
population tatare, qui a émigré ra Crimée, en Bessarabie, en 
Turquie, Dobroutcha et Bulgarie; et des restes d'antiquités 
grecques, qui se trouvent dans le pays, à l'extrémité orien- 
tale de la Morée. 

(La iiawe uiiêvée.) 



20 BULLETIN. 



MÉLAir&ES ET lOïïYELLES 



Lettres de J.-D. Hooker sur le llaroc. 

L*i11iistre directeur du jardin botanique de Kew, le docteur 
J.-D. Hooker, vient, avec quelques savants anglaÎB, d*attein- 
dre le sommet de l'Atlas. Malprré Tardent désir que Ton avait 
de comparer la végétation de c^s contrées avec r^îlle desiles 
voisines de TAllanlique, aucun Européen n'avait pu encore 
pénétrer dans cette portion de l'empire du Maroc. 

lJn(» collection des plantées recueillies par ces savants doit 
bientAt arriver à Genève, aiLssi crovons-noas intéresser nos 
lecteurs en leur faisant connaître ces notes de voyage, tra- 
cées à la bâte. Comme la relation détaillée, de cet intéressant 
voyaf?e paraîtra procbainement, nous conservons à ces let- 
tres leur caractère de simples notes : elles sont adressées au 
Gardener'a Chronicle and Agricnliural Gazette. 



I 



Arrivés à Tanger le 7 aviil, nous en sommes repartis le 
lendemain pour le Cap Spartel, à environ 12 milles plus à 
l'Ouest, n'ayant pour toute escorte qu'un simple soldat. Nous 
avions mus sur un mulet quelques vivres et du papier potu* 
plantes, tandis que nous étions nous-mêmes à pied. Le sen- 



MÉLANGES KT NOUVELLICS. 2i. 

lier suit d*abord des vallées herbeuses, sans arbres, puis 
gravit des coltines d'un millier de pieds de hauteur; elles 
sont recouvertes de buissons de cistes à fleurs blanches, 
quatre espèces de bruyères, genêts à fleur jaune, laurier tin, 
lentisque, phillyrea, aubépine, arbousier et taillis de chênes 
de plusieurs espèces, le tout allant jusqu'à la mer. 

La côte est abrupte, rocailleuse, se terminant en un tiardi 
promontoire, sur lequel se dresse le phare à environ 130 
pieds au-dessus de la mer. Cette construction a un cachet 
tout particulier : extérieurement c'est un rectangle formé de 
quatre murs complètement nus, sauf une voûte mauresque 
qui nous introduit dans une cour hexagonale à ciel ouvert ; 
c«tte cour est entourée d'arcades, au centre desquelles se 
dresse une fontaine. Le phare lui-même est une tour carrée 
supportant la lanterne; elle est adossée contre la face du bâ- 
timent qui regarde la mer et fait un ti'ès-pittoresque effet eu 
s'élevant à 80 pieds de hauteur. Huit chambres s'ouvrent sur 
le portique intérieur ; on nous en donna deux, très-propres 
et bien rangées : un carrelage de faïence en formait le plan- 
cher et les mui's étaient blanchis à la chaux. 

Ce phare est international : construit par le gouvernement 
du Maroc, il est entretenu par l'Angleterre, la France, l'Es- 
pagne et l'Itahe ; les consuls résidant à Tanger viennent à 
tour de rôle l'inspecter. 

Le jom* suivant nous suivîmes la côte à pied, pendant 3 ou 
4 milles, d'où l'on exploite, depuis le temps des Romains, 
des pierres à meules. Le penchant de la coltine est singutiè- 
rement perforé de trous chxulaires, d'où l'on a et d'où l'on 
extrait encore les meules. Les rochers font face à la mer, for- 
mant une côte sauvage, orageuse, avec de longues dunes de 
sable, parsemées de promontoires rocaiOeux. Sm* notre che- 
min nous cueiUotts le curieux drosopbyUum, décrit dans le 
Botanical MagaziAe de l'année dernière. 



32 BULLETIN. 

Quant à Tanger, c*esl une petite vHle fortifiée avec d^ix 
portes (se fermant entre 6 et 7 le soir), un YéritaMe amas de 
l'iies les plus malpropres, remplies de Maures, d* Arabes et de 
Juifs qui vivent de leur œmmerce avec Gibraltar. 

Le climat est excellent, surtout pour les maladies de poi- 
tnne ; Tété n^est pas trop cliaud et Ton fait du feu pendant 
tout rhiver, mais jamais dans les chambres à coucher. Nous 
trouvons Tair beaucoup plus humide et la végfttation plus en 
iietard que nous ne nous y attendions, mats Thiver a été ex- 
(^eptionnellement froid cette année, cai* il a même neigé h 
Gibraltar. 

Le pays est sans contredit une contrée magnifique; de 
grandes étendues sont cultivées, mais, il est vraU de la plu( 
triste manière ; le froment, le seigle, quelques légumineuses 
et le chanvre forment les pilncipales récoltes, avec les légu- 
mes des jardins. Toutefois, à (*ertaines époques de Tannée, 
les habitants se nourissent surtout d'une plante sauvage, le 
(iVnara humilis : chardon sessile qui couvre tous les terrains 
im peu riches ; les feuilles servent de fourrage pour les cha- 
meaux et pour les chevaux; le mois prochain, lorsque la tige 
aura poussé, les marchés en seront remplis pour être vendus 
comme légumes. C*est une plante voisine des cardons (que 
Ton cultive ici) et des artichauts; les Arabes Tappdlent 
• Chimet. • 

1^ charrue est des plus primitives, l'appelant celles de:; 
scul|>tureR égyptiennes ; les moulins à bras sont seuls em- 
ployés ; le pain, fait en galettes rondes, est plutôt bis, mais 
d*ex(^ellente qualité. Les oranges sont le fruit principal ; les 
amandes, les noix d'Espagne, les dattes des provinces du Sud- 
Est abondent aussi aux marchés. Les Juifs cultivent les jar- 
dins (salades, etc. . .) et les Arabes les champs. 

Le 10, nous nous mimes en route pour Tetilan avec che- 
vaux, mulets, un soldat et un interprète : la distance est de 



MÉLAiNtiES KT ?iOUVËLLES. 33- 

42 milles au Sud-Est, et notre intention était de nous arrêter 
à 30 milles à un caravansérail ou fondak ou les Arabes pas- 
sent la nuit. La route suit d'abord la côte^ puis s*enfonce dans 
rintérieur par de basses vallées unies et des pentes assez bien 
cultivées. Le caractère général de la flore des parties basses 
et des collines peu élevées de cette portion du Maroc est le 
même que celui du sud-ouest de TEspagne. Le palmier nain 
(Chamaerops humilis) recouvre le sol comme je' n'ai jamais 
vu d'autres palmiers le faire. Il se présente en touffes épais- 
ses, ne poussant jamais de tige, envahissant la culture, sur- 
gissant en massifs au beau milieu des champs (plus ou moins) 
cultivés. Les pentes des collines peu élevées sont recouver- 
tes, comme je Tai déjà remarqué, de buissons de légumineu- 
ses jaunes (Genistae, Calycotome, etc. . .), ce qui rappelle les 
« knawes • d'Ecosse avec leurs genéU. Sur les plateaux crois- 
sent différentas espèces de Cistes mélangées à de grandes 
étendues de Calluna, Eric^ scoparia, muUiflora, arborea, au- 
strahs et umbellata, le tout est parsemé d'un Ci-at^Bgus, Ai'bu- 
tu3 uredo, Viburnum tinus, Phyllirea (deux espèces), de 
petits buissons de chêne (Quercus Suber, pseudo-coccifera, 
lusitanica et Tozza f), et Pistac(*>ia Lenliscus en grandes quan- 
tités. 

En fait d'autres arbres, nous voyons des peupliers, le Pra- 
xinus omus, ou une espèce voisine ; le caroubier, le figuier, 
l'amandier, tous probablement plantés, plutôt rares et parse- 
més; les oliviers sont plus nombreux que tous les autres 
arbres. La forêt a été partout détruite, grâce aux incendies 
successivement allumés par les Arabes. La végétation herba- 
i^ée est variée et des plus belles ; elle est caractérisée surtout 
par les plantes de rocailles, dont les unes croissent dans un 
bon fond, les autres dans les fissures des rochers. — Dans ce 
moment, cinq ou six espèces d'Erodium prédominent, ainsi 
qu'une petite marguerite annuelle, d'un bleu pâle; c'est sans 



24' BULLETIN. 

doute une variété de Bellis annua et TAnagallis cœrulea. iris. 
juncea est très-commun, comme au^i une Calendala (souci) 
orange, d^une nuance extrêmement riche, et qui couvre par- 
fois plusieurs acres du penchant des collines. 

Les orchis ne sont pas aussi nombreux que nous nous y 
attendions. Nous avons trouvé TOphrys apifera, aranifera, 
lutea, et Spéculum (ces deux derniers formant entre eux des 
hybrides) ; Peristylus diphyllus ; Orchis mono, Limia et un- 
dulatifolia; Neotlia intacta; Serapias Lingua et cordigera 
(croissant ensemble). Les plantes bulbeuses sont très-abon- 
dantes, mais sauf des Ornithogalum, Uropetalum et Phalan- 
gium, il n*y en a que peu en fleurs. Asphodelus ramosus est 
la seule autre plante herbacée un peu. grande et abondante 
dont je me souvienne ; elle forme de grosses touffes avec des 
grappes de 3 à 4 pieds et ast presque aussi commune que le 
palmier nain. 

La végétation des haies et des environs des villes est aussi 
riche que variée. Un Fumaria à pétales tachetés de violet 
foncé est la plante la plus répandue ; Convolvulus sepium (l^ 
variété à grandes fleurs), Tamus, Bi-yonia, deux espèce^ de 
Smilax, un Rulms, Rosa sempervirens, et deux Aristoloches 
se rencontrent partout avec de gigantesques orties et de» 
ombelliféres non encore développées. Les Composées qui do- 
minent sont la Bellis dont nous avons parlé plus haut, Calen- 
dula et Pyrethrum ; mais il y en a une multitude qui poussent, 
surtout une Cynara, que M. Bail prend pour C. humilis, qui 
sert à la nourritm*e des humains et du bétail; nous la trou-^ 
vons partout en grande quantité. Il ne faut pas que j'oublie 
de parler des Opuntia et Agave qui atteignent de grandes 
dimensions, ainsi que d'une Oxalis et TropaBolum qui pous- 
sent autour des villes, car ils donnent un cachet particulier k 
cette végétation. 

Les villages sont rares et très-espaces, c*^t à peine si on 



MËLANGëS et NUUVei.LKS. 25. 

ariive à les <Iécouvrir, les maisons étant de simples amas de 
houe disséminés sans ordre. De grandes étendues de terrain 
sont recouvertes de genêts, de sorte que les collines rappel- 
lent tout à fait celles d'Ecosse ou de Jersey. Nous traversons 
plusieurs petits ruisseaux, mais aucun d'un certain volume ; 
une bonne partie de la contrée Qst en culture et nous voyons 
des troupeaux de moutons, de beau bétail et de chevaux. De 
grandes cigognes ou grues planent au-dessus de la plaine, ce 
sont de nobles oiseaux ; les allouettes abondent, et de temps 
en temps nous apercevons quelque beau gobe-mouche. 

£n traversant un plateau, à environ 300 |)ie(ls au-dessus 
de la mer, nous apercevons au sud de Tetouan une montagne 
avec des traînées de neige, le Béni Hassan, lieu de pèlerinage 
arabe, tout à fait inaC'Cessible aux Européens, puis un grand 
massif de montagnes plus rapproché de Tetouan. le Beni- 
Hosmar. A enviion 20 milles, la route, ou plutôt le chemin 
à mulets (car dans tout le Maroc on ne rencontre pas une 
route où pourrait passer une brouette), iravei^se une chaîne 
qui sépare les e^ux qui coulent au Nord et à l'Ouest de cellas 
qui vont se Jeter daas la rivière de Telouau ; la contrée de- 
vient très-pittoresque, le sentier longeant de^ ruisse;mx acci- 
dentés, au miUeu de vieux oliviers tortueux et de lentisques 
aux branchages et aux troncs des plus fantastiques, à moitié 
consumés par les, feux de bivouac des Arabes. Nous eûmes à 
nous élever jusqu'à environ 1200 pieds pour atteindre le 
fondak placé sur un éperon de la montagne ; c'est un bâti- 
ment carré, blanchi à la chaux, avec une cour intérieure, un 
toit plat, rempU d'Arabes malpropre.^, de chameaux, de mu- 
les et de chevaux ; il y avait six ou huit chambres, espèces de 
c<ives à charbon, sans fenêtres et d'une malpropreté inde$- 
ciiptible. Comme il n'y avait pas moyen de s'arranger autre- 
ment, nous transportâmes nos effets sur le toit pour y passer 
de notre mieux la nuit. 



26 BULLETIN. 

Le mardi, nous étions en route à la pointe du joui' ; le 
vent était si violent que nous ne pûmes cuire de déj^iner. 
Le sentier continue à gravir une large vaUée jusqu^au som- 
met du col d*oû Ton redescend de même à travers de gran- 
des étendues cultivées, jusqu'à la large vallée de b rivière 
de Tetouan. De là nous aperçûmes la ville située sur une 
longue terrasse basse qui s*avance à TEst à partir des colli- 
nes, et à rOuest vient mourir dans une riche vallée où ser- 
pente la ^rivière. A Test de la rivière, les beaux pics déchi- 
quetés du Beni-Hosmar se dressent à une hauteur d'environ 
4000 pieds ; au Nord la vallée s*élargit sur la Méditerranée. 

La ville est habitée par près d'une cinquantaine de mille 
Arabes et Juifs ; elle est fortifiée et dominée par un château, 
réduit en ruines par les Espagnols, ainsi qu'une bonne partit» 
de la ville. 

Le temps est charmant, la végétation superbe. Les vieilles 
murailles décrépies, avec leurs fragments d'arches maures- 
ques, les ruisseaux bordés de ces grands roseaux qui se ba- 
lancent sur nos têtes comme des bambous en miniature, les 
fourrés de ciguë et antres ombellifères, orties, chardons et 
autres mauvaises herbes s'élèvent au mo'ms à 6 pieds, toutes 
couvertes de convolvulus et de liane^s, de roses blanches 
grimpantes, de ronces et de chèvrefeuilles ; au bord de la ri- 
vière poussent des rideaux de lauriers roses (encore en bou- 
lons), des bosquets sauvages d'orangers, de grenadiers, 
myrtes, figuiers et amandiers avec des courges, melons, hari- 
cots grimpant et fleurs grimpantes écartâtes. Tout cet ensem- 
ble, joint à la brillante verdure das champs, parsemés des 
maisons mauresques, éclatantes de blancheur au plein soleil, 
forme le paysage le plus pittore^ue que l'on puisse ima- 
giner. 

Hier, après avoir obtenu du Caïd ou gouverneur de Te- 
touan une ascorte et l'autorisation de faire Tascension du 



MÉLANGES ET IifOUVELLES. 27 

Beni-Hosmar, nous avons passé une journée des plus inté- 
ressantes à botaniser jusqu^à une attitude d'environ 3500 
pieds. Un seul botaniste, M. Webb, a déjà visité cette mon- 
tagne il y a une quarantaine d'années. C'est un superbe mas- 
sif accidenté de pics calcaires, séparés par des vallées à fond- 
étroit, dont les flancs- sont couronnés de précipices blancs et 
découpés. Le tout est parseipé jusqu'à une hauteur de 3000 
pieds de buissons, qui appartiennent dans le bas aux arbres que 
je viens de citer; plus haut c'est un petit genêt épineux, res- 
semblant tout à faità notre espèce, maisn'ayantque2à3pieds. 
Nous avons cueilli quelques plantes très-rares et sans doute 
de nouvelles espèces sur le sommet de la montagne, entre 
autres le Hemicrambe recueilli par Webb, mais que personne 
n'avait vu depuis lors ; aussi l'Iberis gibraltarica et plusieurs 
autres belles plantes. A une altitude de 3400 pieds, nous n'a- 
vons trouvé aucun signe de végétation subalpine, quqique 
nous y ayons recueilli bien des choses qui ne se rencontrent 
pas à un niveau inférieur. 

Nous ne pûmes parvenir au sommet, à cause d'une cre- 
vasse qui en descendait de notre côté. La vue était superbe, 
s'étendant à travers la Méditerranée jusqu'à la côte espagnole, 
au Sud nous voyions les sommets neigeux du Beni-Hassan, 
à rOuest le pays ondulé que nous avions traversé en venant 
de Tanger. Tetouàn nous était caché par une chaîne de mon- 
tagnes; mais en descendant, la vue de la ville, de cette grande 
plaine cultivée et verdoyante et des zigzags de la rivière qui 
s'o£Frait à nos regards, était magnifique. 

Au lieu de retourner directement à Tanger, nous nous dé- 
cidâmes à visiter Geuta, à 25 milles de distance, et de là tra- 
verser à Algésiras avec le bateau-poste espagnol. Nous y 
avons passé la journée d'hier en botanisant sur les collines 
derrière la ville ; ce matin nous avons traversé à Gibraltar et 
espérons tomber sur un bateau qui nous ramène à Tanger 
cette après-midi. 



28 BULLEHN. 

La journée passée à Algésiras fut des plus instructives, 
nous permettant de comparer, à la même époque de Tannée, 
l'Espagne à la côte opposée. Les c^aractéres généraux de la 
végétation sont les mêmes, mais la civilisation de cette con- 
trée, la moins avancée d'Europe, est tellement supérieure à 
la barbarie des Maures, qu'on les dirait séparées par des cen- 
taines de lieues. En fait de végétation indigène, M. Bail a 
trouvé le Rhododendron et Erica ciliaris, que Ton ne trouve 
pas au Maroc, ainsi qu'un magnifique Helianthemum, qu'il 
croit n'avoir pas encore été décrit. La végétation parait aussi: 
plus avancée de ce côté-ci du détroit. 



U 



Mogadore. — Le 14 avril, nous quittâmes Tetouan pour 
Ceuta, 30 milles plus au Nord, en face de Gibraltar ; on nous 
avait assuré que nous y trouverions le bateau-poste espagnol, 
pour nous mener à Algésiras à temps pour le steamer de Gi- 
braltar à Tanger. 

Le pays que nous traversons est plat, peu élevé, rocailleuit 
et raviné par les pluies. Nous rencontrons des Maures de la 
campagne amenant à la ville avec leurs femmes, des charge- 
ments de légumes el de fourrages sur des ânes et des mules. 
La route côtoie le plus souvent la mer, au milieu de petits 
pieds du Tamarix africana, de quelque mûrier, de buissons 
de junipenis phœnicea, qui pousse sur les dunes baignées 
par la mer. A plusieurs reprises nous longeons des mares 
d'eau saumâtre, où des enfants arabes sont occupés à pécher. 
Nous traversâmes aussi une rivière à gué; comme le fond 
était un sable très-mouvant, nos muletiers eurent beaucoup 
de peine à faire passer les bétes de somme. 

Dès que l'on a passé le Cap Negro, on aperçoit le promon- 
toire de Ceuta, terminé par le roc où sont les forts ; la ville 



,» 



MÉLANGES ET N()UVELLES. 29 

s'étend sur lia langue de terre entre ce roc et la terre ferme. 
Ceuta est toujours une ville espagnole et les collines qui Ten- 
tourent sont couronnées de forts détachés appartenant aussi 
aux Espagnols. 

Dés que Ton a franchi la frontière espagnole, on trouve de 
magnifiques récoltes, des champs entourés de bons murs de 
pierres ; singulier contraste avec Tagiicultui-e mauresque. La 
ville est toute entourée de murailles massives que nous fran- 
chissons sous une porte à mâchicoulis et par un pont-levi». 

Le lendemain, noas nous embarquons sur une felouque 
qui porter la malle de Ceuta à Algésiras, où nous arrivons à 
midi, grâc^ à une bonne brise du Sud-Ouest. Nous trouvons 
que le bateau de Tanger est noilsé pour traasporter à Cadix 
une foule de gens qui vont à Séville assister à un combat de 
taureaux ; nous noas installons donc dans une petite auberge 
sur le quai et partons pcmr le,s collines à Touast de la ville, 
pour botaniser et cx)m parer la végétation de cette c^te avec 
c^elle d'Afrique. 

Nous faisons un ou deux milles par de petits chemias et 
des pentes cultivées, jusqu'au pied des collines, qui sont re- 
couvertes d'une forêt clair-semée de magnifiques chénes-liége, 
présentant des troncs de 1 à 3 pieds de diamètre. Six à huit 
pieds de la partie inférieure des troncs sont d'un brun foncé, 
ayant été dépouillés des couches extérieures; la partie supé- 
rieure est encore recouverte de liège sur lequel festonne une 
magnifique fougère (Davalia canariensis). Le sol était cou- 
vert de fougères, ronces, genêts, houx, cistes, bruyères, etc., 
rappelant beaucoup le Maroc ; mais nous trouvons beaucoup 
de plantes qui ne s'y rencontrent pas, Bhododendron ponti- 
cum, Erica àUaris, et Sibthorpia eurapœa. Plus haut, les col- 
lines deviennent très-rocailleuses, avec plusieurs herbes que 
nous n'avons pas trouvées au Maroc et un superbe Helian- 
themum jaune qui nous semble nouveau. En somme, la vé- 



30 BULLETIN. 

géiation est plus avancée iei qn^an Maroc, t& dînai tem saag 
doute plus sec. Le paysage est joli ; les maisons blanches à 
toits rouges faisant un contraste civili9è avec les cubes à som- 
met plat- qui tiennent lieu de maisons sur la c6te opposée. 

Le 16, nous traversons à Gibraltar, mais n*y trouvons pas 
de bateau pour Tanger, tout étant accaparé pour te combat 
de tauieaux ; de plus, le vent étant au Sud-Ouest, aucun ba- 
teau à voiles ne voulait se risquer à nous mener à Tanger. 
Nous découvrons à la fin un steamer qui devait traverser le 
lendemain ; nous en profitons pour revenir à Tanger. 

Le 18, nous nous promenons le long de la côte, iraversan 
des dunes couvertes d'un magnifique genêt dont les bran- 
ches soyeuses retombent en belles grappes de fleurs Man 
ches. Une jolie niakohnia violette pousse dans le sable, avec 
une scrophularia à toutes petites fleurs. De là nous nous diri- 
geons vers des collines au Sud-Ouest, où nous récoltons plu- 
sieurs plantes, entre autres deux belles ombelliféres, dont les 
fleui*s étaient chargées d'insectes aux brillantes couleurs, 
rayés de rouge et blanc comme un arlequin. M. Bail alla jus- 
qu'aux rochers du bord de la mer et y cueillit dans les cavi- 
tés humides Osmunda regoHs, preuve certaine de rhumidité 
du cUmat. 

Le 20, « la Véhté » arriva de Marseille, en route pour Mo- 
gadore, avec escale aux porls intermédiaires; nous monttoies 
à bord dans Taprés-midi et trouvâmes d'excellentes cabines, 
très-propres. Nous nous arrêtons à diverses localités te long 
de la côte, qui est vraiment affreuse : pas de phares, pas de 
ports, touyours de la brume ou du brouillard, avec on vent 
du Nord-Est soufflant pendant la plus grande partte de l'an- 
née ainsi qu'un courant venant aussi du Nord. Il arme quel- 
quefois que les steamers ne peuvent toucher à aucun port à 
(^ause du mauvais temps, les dépêches et te fret coïkliniMflt 
i»ur les Canaries et ne sont débarquées qu'au reUMvr i 




MÉLANGES ET NOUVELLES. 31 

Nous allons à terre à f^sa filanca, débarquant dans une 
petite crique au milieu des rochers, en face la porte de la 
ville et allons déjeuner au Consulat; c'est une chétive masui*e, 
devant laquelle pousse, dans une cour, un fouillis de roses, 
géraniums, orangers, etc., si épais que Ton ne peut voir au 
travers et de Taspect le plus raffraichissant. Après déjeuner 
nous prenons un soldat du consulat pour nous accompagner 
quelques milles au sud : le sol est un argile dur, rougeâtre 
avec ç4. et là quelques champs mal cultivés, le tout parsemé 
de plantes intéressantes, mais toi^jours du type méditerra- 
néen. Toutes celles que nous avons déjà trouvées à Tanger 
sont de deux à trois semaines plus avancées ici, beaucoup 
d'autres sont d*espéces nouvelles. Parmi les plantes qui cou- 
vraient le sol autour de Tanger, nous ne retrouvons pas ici de 
pyrethrumj caletidula à grande fleur orange, bùrago, Atiagal- 
Us cœruka ou dstus, point de Pistada, hi de chênes, quel- 
ques erodium et genistœ; il faisait trop sec pour LaurusUnus, 
ArlnUus, etc. Nous remarquons beaucoup de Daucus, anacff- 
cluH jaune, Chrysanthemwn de sable , Diplotaxis, plusieurs 
trèfles et Medicagos, Anihericutn Narbonensej plusieurs her- 
bes, deux Fra^kenia8 (dont Tun, le carymbosa, est vraiment 
trèft*joli), et aussi un magnifique celsia. 

La ville est composée de quelques mas de petites cabanas 
de cinq ou six pieds de haut, bâties en boue et branchages, 
recouvertes d'une sorte de chaume et entouréas de palissa- 
des. 

Nous débarquons à Mogadore le 26. La ville a été construite 
il y a quelque 120 ans ; elle est plus propre et mieux bâtie 
qu'aucune autre que nous ayons vue dans le pays. La côte 
est terriblement stérile, elle est formée de dîmes élevées dé- 
nudées, avec quelques buissons à leiur sommet. JJn vieux 
aqueduc portugais s'étend du cOté du Sud où Ton i*emarque 
aussi un foi*t en ruines de même origine. De mémoire d'hom- 



IVi BULLKTIN. 

mes, rile de Mogadore se trouvait reliée au contineDt à ni«-i- 
rée basse el le bétail pouvait y traverser ; elle ast maintenant 
formée de petits îlots calcaires bas et rocailleux, recouverts 
de sable, sur lequel noas trouvons stapelia, chenopodifim. 
airipiex, une magnifique staHce (très-rare), ficridium, son- 
chus, etc.. ainsi que des chèvres et des pigeons. 



III 



Maroc, 5 mai. — Noas voici enfin arrivés à Maroc, après 
(fuatre joui-s de rude voyage depuis Mogadore ; en effet, quoi- 
([ue le temps fui beau et pas trop chaud, nous avons telle- 
marit bot^nisé en route (faisant environ 30 milles par jour) 
et avons veillé si tard le soir pour mettre toutes nos plantes 
on papier, que nous nous sommes trouvés très-fatigués à la 
\\\\ de notre voyage. Notre première journée de route et la 
moitié de la suivante nous ont fait traverser la forêt d'Argan 
(Argania Sideroxylon) ; le pays est ondulé et souvent pitto- 
lesque, les arbres petits et clair-semés; ils .sont à feuilles per- 
sistantes, (»t à cette saison de l'année chargés de fleurs et 
d'un fruit qui rappelle l'olive ; chose curieuses c'e^st la seule 
espèce d'arbi'e que Ton trouve dans toute cette forêt d'Ar- 
gan. La plupart de ces arbres sont rabougris jet déc^ipités par 
le fait des chèvres qui les broutent; et il n'est pas rare de 
voir un arbre déformé, noueux et rabougri, de 20 à 30 pieds 
de haut, habité par des chèvres, perchées sur les branches 
comme des oiseaux, secouant leurs oreilles en broattant le 
feuillage. 

Au delà de cette forêt nous traversons quelques milles 
d'une contrée accidentée et fertile, puis environ une centaine 
de milles de plaine rocailleuse s'étendant du pied de l'Atlas 
au Sud, jasqu'à perte tie vue au Nord et à l'Est. Cest^in dé- 
sert de cailloux bruns e^ jaunes, de rochers de sable,, ipter- 






MÉLANGES ET NOUVELLES. 3$ 

rompu ci et là par quelqae colline basse et isolée, ou par une 
courte chaîne de monts aplatis, dénudés, présentant près de 
leur sommet des couches horizontales de roches. Ces plaines 
sont tantôt blanches d'artemisia, tantôt jaunies par Therbe 
desséchée ou tachetées du vert de la saUcornia ou de quel- 
que autre plante saline. Le zizyphus (espèce de jujube épi- 
neux, comme le nebbex de Syrie) et le drthania frutescent^ 
petit buisson à feuilles persistantes, sont à peu prés les seu- 
les plantes de 6 à 10 pieds de haut que Ton aperçoive de 
distance en distance. 

Par-ci par-là joillit une source, alimentée par quelque mis- 
seau souterrain, descendant de TAtlas (éloigné de 50 milles) ; 
elle àétermine une oasis (pii se révèle à distance par un bos- 
quet d'oliviers, parfois un dattier et quelques champs de 
sei^e déjà moissonnés. Sur le )>enc)iant des collines qui en- 
timrent ces oasis se trouve un village, si Ton veut bien rappe- 
ler ainsi, fis sont formés d'un emplacement carré entouré d'une 
palissade de branches mortes de zizyphus, entassées les unes 
sur les autres en guise de mur ; il entoure quelquas masures 
de paille, semblables à des ruches renversées sur le côté et 
quelques tentes noires d'Arabes, ressemblant tout à fait, par 
leur forme en carapace et leurs longues cordes de crin noir, 
à de grandes araignées brunes. Plus rarement nous rencon- 
trons la demeure de quelque Caïd ou gouverneur, grande 
constructicm carrée en pisé avec de.s tours surbaissées aux 
angles, sans fenêtres, et de l'aspect le plus délabré que Voit 
puisse imagmer. 

Nous n'apercevons que de rares oiseaux ou insectes, sauf 
quelques scarabées noirs et aucun animal sauvage ; mais le 
sol est percé en plusieurs endroits des trous de quelque rat 
ou souris de champ. Nous voyons aussi des traces de san- 
gliers. Les scorpions abondent, ce sont de vilaines créatures 
jaunes, de 2 à 3 pouces, qui trottent sur le sol avec rapidité, 

BULLBTIK, T. XI, 18^2. 8 




34 BULLETIN. 

poursuivant leur proie en décrivant des cercles bizarres. Nous 
n'avons pas vu un seul serpent; il y a des cigognes dans tous 
les villages. Il n*y a pas de chacals et les chiens sont des plus 
pacifiques. 

En arrivant aux environs de la ville de Maroc et lorsque 
now^ en étions encore à une distance de 18 à 20 milles, nou» 
apercevons à Thorizon le minaret de la grande mosquée. Le 
sol est de plus en plus couvert de buissons ' de Vatriplex 
blanche, de zizyphus salicornia et iycium barbarum ; quel- 
ques ruisseaux, dont les bords sont garnis d*oleander en 
pleines fleurs, serpentent dans la plaine e^ les cours d'eau 
souterrains sont marques par les puits que les Arabes ont 
percé pour les atteindre à travei's un sol graveleux, aûn de 
pouvoir irriguer le pays. Toutefois on ne voit la ville qu'au 
moment d'y arriver, son emplacement n'étant indiqué à dis- 
tance que par quelques bouquets de dattiers (dont les fruits 
ne parviennent pas à matuiité complète) et par quelques mi- 
narets. 

Dans ces plaines les journées sont séclies, chaudas et pou- 
di'euses, et doivent être horriblement brûlantes en été ; les 
nuits sont magnifiques et sans rosée, ou plutôt dans cette sai- 
son la rosée est insensible. Cela réjouirait le cœur d* un jardi- 
nier anglais de voir pousser et (leuiir les oleander^ ou plutôt 
il rougirait de honte en voyant combien il cultive cette ma- 
gnifique plante à rebours de ce que la nature lui donne ici, 
c'est-à-dire qu'il fui faut abondance d'eau pendant la saison 
des pluies, le sec pendant la floraison, puis jusqu'à l'année 
suivante un dessé('hemen4 complet. 

Quant à Maroc, c'est la plus misérable ville que j'aie jamais 
vue, un repaire de Musulmans fanatiques et le plus désagréa- 
ble séjour pour un chrétien : pour le moment il n'y en a 
qu'un seul dans la ville et encore part-il demain ! 

Les palmiers qui entourent la ville sont magnifiques; teors 



ï 



MBLANGBS ET NOUVELLES. 35 

tiges servent de bois de charpente et lears feuillas de balais. 
Sauf du côté où croissent ces palmiers, et où il y a ce qu'on 
appelle des jardins enclos de murs de pisé, les environs sont 
nus, chauds et poudreux, peu sûrs à parcourir pendant la 
nuit à cause des brigands. Le pourtour des murailles est 
très-considérable ; elles sont élt^vée^;, lézardées el s'écroulen! 
en plusieur's endroits. Les grandes casernes et les énormes 
foilifications (couronnées ou plutôt crénelées de nids de ci- 
gognes) tombent véritablement en ruines ; des amas de bri- 
ques et de débris de plusieurs pieds de hauteur encombrent 
les rues ; des mares d'immondices empoisonnent Tair de va- 
peurs putrides, tandis.que de temps à autre on voit un beau 
portique mauresque enchâssé dans un mur informe de 50 
pieds de haut. Par-dessus les murailles apparaissent de dis- 
tance en distance des masses arrondies de figuiers au beau 
feuillage vert^ d'oliviers argentés, de grands peupliers gris el 
(le palmiers élancés avec ci et là un micocoulier. Sauf quel- 
ques maisons isolées au dehors des murs, on n'aperçoit au- 
cune habitation de l'extérieur ; ces maisons sont en forme de 
cube, recouvertes de tuiles vertes vernies comme celles; du 
Kremlin de Moscou. Plusieui-s des minarets sont vraiment 
luagnifiques ; ils sont carrés, avec les façades couvertes de 
tuiles bleues et vertes, mais tout lézardés, présentant de 
grandes plaques jaunes de ptsé et briques là où les tuiles 
sont tombées. 

La plus grande partie de la ville est composée d'enceintes 
carrées, en pisé, pierres, cailloux et briques couvertes d'her- 
bes sèches, où l'on pénètre par de petites ouvertures. A l'in- 
térieu)' on trouve des mas de réduits carrés moins élevés que 
les murs d'enceinte, si bas que l'on ne peut s'y tenir debout, 
sans fenêtres, portes ou ouverture quelconque, aussi l'infec- 
tion à l'intérieur est-elle quelque chose de terrible. 

Nous avons eu aigourd'hui une audience du gouverneur. 



• « ■ j 



36 BULLKTIN. 

El Grawi, le plus puissant chef du Maroc, qui gouverne tou- 
tes les provinces de TAtlas, et auquel le sultan avait donné 
Tordre de nous bien recevoir et de nous fournir des gourdes 
et toutes les facilités dont nous pourrions avoir besoin. Nous 
pénétrons dans une cour avec ^on mur d'enceinte en pisé et 
toute pleine d'immondices et de débris ; nous y laissons nos 
mules. Nous nous baissons pour passer sous une petite porte 
qui nous introduit sur un petit escalier étroit et rapide. En 
face ou nous introduit dans le plus joli des boudoirs, de la 
grandeur de TAlhambra du Palais de Sydenham, carrelé de 
briques aux plus charmants dessins et couleurs et surmonté 
d'une lanterne toute chargée d'ornemeiits de bois. El Grawi 
est un homme presque noir, d'environ 60 ans, de la plus 
complète iguoi'ance, incapable de lire ou d'écrire. nous i*e- 
çoit des plus gracieusement, nous fait servir avec diflërents 
mets du thé vert et de la menthe dans des tasses de fabrica- 
tion anglaise ; nous causons agréablement par l'entremise de 
notre interprète et El Grawi nous promet toutes facilités pour 
partir dans quelques jours. 

Et maintenant disons un mot de l'Atlas : il nous apparaît 
comme une longue chaîne de montagnes assez élevées sans 
être particulièrement déchiquetées au sommet ; nous esti- 
mons leur altitude de 10 à 12,000 pieds, à parois très-rapides 
du côté du Nord, prof(mdément creusées de ravines rem- 
plies de neige, qui descendent jusqu'à mi-hauteur. Aucun 
des sommets n'est couvert de neige, névés ou glaciers, et 
les traînées de neige n'atteignent pas le haut de la chaîne. A 
cet égard leur aspect, avec ces coulées de neige qui ne sont 
reliées à aucun névé supérieur, est tout spécial à celte chaîne 
et ne me rappelle aucune autre montagne que j'aie vue. Nous 
sommes tous impatients d'aller étudier la structure de cette 
chaîne au point de vue soit géographique soit topographi- 
qm; les cartes que nous possédons de ce pays sont singuliè- 



MÉLANGES ET NOUVELLES. 37 

rement inexactes; dans le fait, le Maroc est une contrée 
inconnue dans toute retendue du mot et très-difficile à ex- 
plorer. Le sultan et tout son entourage sont tout ce qu*il y a 
de plus opposés aux Européens, et les Anglais, les seuls qu'ils 
respectent, ne sont que tolérés. L'autorisation qui m'a été 
accordée de visiter F Atlas est considérée comme unique et 
elle n'a pu être obtenue qu'à la suite d'instances les plus 
pressantes. Les montagnes sont remplies de fer, cuivre, 
plomb et autres métaux; mais le sultan ne veut pas qu'on les 
exploite, car cela ne pourrait se faire qu'avec l'influence et 
les capitaux européens. 



IV 



CampemerU, Montagnes de FAUaSj 19 mai. — Vous appren- 
drez avec plaisir que nous avons atteint la crête de l'Atlas, 
presque juste au sud de Maroc, quoique nous ne soyons pas 
parvenus à la sommité la plus élevée, nous avons fait une 
ascension difOcile par un terrible ouragan de neige. Je crois 
que nous n'aurions jamais pu monter si je n'avais pas trouvé 
une vieille piste de mulets conduisant au col par lequel on 
traverse dans ta vallée de Sus (trans-Atlas). En effet, nos 
guides firent tout ce qui était en leur pouvoir pour nous ar- 
rêter et il fallut que nous leur donnions de l'argent pour 
nous permettre de continuer ; il faut dire que les pauvres 
ci'éatures étaient jambes nues et deux •d'entre eux pieds 
nus ! 

Le sommet du col est à environ 11,500 pieds, dont les 
:i,000 derniers pieds étaient fort abrupts, rocailleux et pier- 
reux, le tout recouvert d'une assez grande épaisseur déneige 
et finalement ni Bail, ni moi ne sommes arrivés tout au 
sommet I Nous étions restés un peu en arriére en botanisant, 
et Maw, étant en avant, trouva moyen d'arriver au sommet 



38 BULLETIN. 

juste au moment où se déchainait un ouragan de neige, le 
thermomètre étant à 24<* Fahrenheit ; il redescendit aussitôt, 
rejoignit nos gui<les, nous décourageant de chercher à fran- 
chir les derniers 200 ou 300 pieds. Nous fîmes bien de redes- 
cendre, car Torage se décliainait terriblement et pendant 
2000 pieds de descente la neige et la grôle nous fouettaient 
le visage. 

Nous ne pûmes naturellement rien voir de ces régions su- 
périeures, et je ne crois pas qu*il y eût guère autre chose à 
voir que des rochers déchiquetés, des pics et des pentes, 
comme celles que nous avions gravies et presque dépouillées 
de végétation. La llore de cette région élevée est excessive- 
ment pauvre ; nous n*avoas pas trouvé une seule plante 
vraiment alpine et peu de Jraces de végétation; ni gentiane^», 
primevères, anémones, renoncules ou autres types de la flore 
alpine. Les rochers sont surtout un porphyre, rouge, noir et 
gris, avec du granit par-ci par-là et quelques bancs de cal- 
caire dur et peu propice à la végétation. De plus, ces som- 
mets abrupts de TAtlas sont tantôt rôtis par un soleil 
brûlant, tantôt desséchés par le sirocco du Sahara, ou ba- 
layés par les ouragans humides du nord-ouest de TAtlanti- 
que, qui amènent probablement pendant toute Taimée de ces 
terribles rafales de neige, comme celle qui nous a assailli^. 

Par conti-e, la flore jusqu'à 7000 pieds est excessivement 
riche, variée et magniflque ; aussi je crois que nos coUectioib 
am'ont Un grand intérêt et une assez grande portée. Beau- 
coup de plantes anglaises atteignent leur extrême limite mé- 
ridionale ici et nous y trouvons une abondance de roses, 
ronces , sureaux , chèvrefeuilles , houx , frênes , peupliers, 
etc. . . . (Signé J.-D. Hooker.) 

Traduit par W. B. 



MÉLANUf^S ET NOUVELLES. « 39 

L'é$é au GriBtitand (d'après te D' Pamch, de fExpèdiHon al- 
lemande). 

On est depuis longtemps trop facilement enclin à se repré- 
senter les pays arctiques comme ensevelis durant tout Tété 
sous une couche de neige ; on s'imagine que cette uniforme 
blancheur n'est interrompue çà et là que par un pic ou une 
paroi de rocher escarpée et nue ; que quelques lambeaux 
privilégiés, libres de neige au gros de la belle saison, présen- 
tent seuls une végétation misérable. 

Cette idée, tout exagérée qu'elle est dans la plupart des 
cas, est cependant jus(pi'à un certain point justifiée par las 
faits dans certaines régions polaires. Quand, situées sous une 
hante latitude, enveloppées de nombreux nuages, elles ne 
sont <iue chichement favorisées d'une maigre chaleur so- 
laire, celle-ci ne suffit pas pour faire disparaître la masse des 
neiges d'un hiver, masse qui s'augmente souvent en été par 
de nouvelles chutes ; d'autant moins que la fonte des glaces 
de la côte absorbe toute la chaleur pour la vaporisation. 

Telle était l'idée que noas nous faisions aussi de la côte de 
l'Est-Grœnland, d'autant plas qu'un courant de glaces accom- 
pagné d'un courant d'eau froide la rase incessamment. Et 
qu'avons-noas trouvé ? Une campagne entièrement libre de 
neige, et cela non-seulement au gros de Tété, mais durant 
trois mois pleins ; je dis une campagne ; car des amas de 
neige durcie et de glace persistent toijgours, cela va sans dire, 
sur les pentes et dans les ravins. Quant à la question de sa- 
voir comment il est possible à la nature d'offrir déjà en juin 
nn sol dégagé et de le conserver tel, notre séjour nous l'a 
résolue d'une manière aussi complète qu'intéressante. Pres- 
que toute la neige de cette contrée tombe accompagnée de 
violents orages qui ont toiJ^ours à peu près la même direc- 



40 * BULLKTl!^. 

tion, celle du Nord au Sud. C'est poui'quoi la neige ne couvre 
pas le sol également, mais se rassemble d'ordiniaire en trai^ 
nées longues ou petites, suivant les dispositions locales du 
sol. De la même façon la neige qui vient à tomber par un air 
calme est emportée et dispersée par les orages subséquents, 
en sorte qu'à cliacuii d'eux noas avions à souffrir d'un vio- 
lent assaut de neige. On se fera une idée de la manière dont 
ces tourmentes balaient les surfaces quand on sawa qu*elles 
enlèvent du sol une quantité considérable de terre, de sable 
et de pierres, et les transporte si loin qu'a leur suite la glace, 
à plusieurs railles de distance, prend une teinte d'un brun 
sale. 

Ainsi s'explique aussi le fait assez surprenant qu'à propi-e- 
ment parler nous n'avons vu qu'une fois (c'était à la fin de 
juin) une campagne tout à fait blanche, et encore la neige 
dispaïut-elle au bout de deux à trois jours. Ainsi, durant 
presque tout l'hiver, certains endroits, des pentes raides et 
des suifaces ouvertes, restent dégagés de neige ; une mince 
couche de deux à trois pouces couvre le reste, et les traînées 
se trouvent partout dispersées en plus ou moins grande pro- 
portion. Comme au printemps la neige de nos toits se ré- 
chauffe aux rayons du soleil et se fond bien longtemps avant 
que la température de l'air s'élève à proportion, ainsi arrive- 
t-il à un plus haut degré encore dans^ce pays montagneux. 
Grâce à une atmosphère le plus souvent claire et sèche, la 
couche générale de neige disparait déjà en avril, et à peine 
interrompue par une chute accidentelle, la chaleur que don- 
nent les rayons d'un soleil qui ne se couche pbis^ progresse 
de la manière la plus surprenante sur ce sol rocheux et 
sombre. Tandis que jusqu'à la fin de mai la température de 
l'ail' fut constamment au-dessous du point de congélation, le 
sol offrait déjà à la profondeur de quelques centimètres une 
chaleur de plusieurs degrés. Dans nos contrées, le sol se re- 



M éLANGES ET fff]inrBL.LBS. 4i 

froidit toutes les noits, môme au gros de Tété les pierres soHt 
alors sensiblement froides, en sorte que Thumidité de Tair 
s*y dépose sous forme de rosée. Dans ces régions arctiques, 
le refroidissement nocturne en été est nul ou insignifiant, la 
rosée est aussi inconnue à un Ësquimeau que la neige à un 
habitant des tropiques. ' 

II- est vrai que dans le courant de Tété, réchauffement du 
sol est un peu modéré, parce que le soleil est souvent voilé 
par des brouillards ou des nuages ; mais en compensation, le 
sol ne rayonne pas autant. Il dégèle jusqu^à i, 1 Vs pied de 
profondeur et possède une chaleur bien propi-e à donner 
une impulsion énergique aux racines des plantes ({ui s'y 
trouvent. Une dose importante de calorique, qui, même par 
un aîr froid, doit arriver aux parties des plantes situées hors 
de terre, est fournie par la chaleur rayonnante du sol et par 
les rayons d'un soleil qui les éclaire de tous les côtés et ne 
descend pas sous l'horizon. L'échaufTement du terrain est si 
considérable, que de jour, grâce au courant chaud ascen- 
sionnel, l'air est partout dans un mouvement de trépidation, 
d'ébullition tel, qu'on est forcé de prendre de nuit les mesu- 
res trigonométriques exactes, et que l'œil môme ne voit 
quelquefois les pointes das plus hautes montagnes qu'en ca- 
ricatures. Cet air chaud qui monte en masse suit naturelle- 
ment la pente des montagnes jusqu'à leurs plus hauts som- 
mets, et là, au lieu de se refroidir, se réchauffe encore aux 
rayons plus allongés d'un soleil pur et tombant plus vertica- 
iement. Si l'on igoute que les sommets ne cessent jamais de 
dominer les plus épais brouillards qui couvrent le pays, on 
comprendra facilement que sur les montagnes (je ne parle 
que de celles que j'ai observées, et qui ont de 1 à 3000 pieds 
d*altitude), quand les autres circonstances le permettent, la 
végétation peut être complètement la môme que dans la 
plaine, et qu'à proprement parler il n\v a pas là de limite su- 



42 BULLETIN. 

périeure de la végétation. Sur les sommets des montagnes 
inférieures, nous trouvons les saxifrages, les silènes, les dryas 
et d*autres souvent mieux développés que dans la plaine, et 
n*est-ce pas un fait étonnant que sur un sommet de 7000 
pieds on rencontre avec de beaux lichens d*épais tapis d'une 
mousse de plusieurs "pouces de longueur? 

L*été arctique et chacun de ses jours en particulier se com- 
portent et agissent en somme d'une manière bien différente 
de ce qui se passe dans la région des glaciers des Alpes. Dans 
les Alpes, il y a des alternatives quotidiennes de froid et de 
chaud, d'obscurité et de lumière, d'été et d'hiver, et ces al- 
ternatives sont dans les deux sens promptes et soudaines; 
les facteurs isolés agissent avec vivacité, énergie, instanta- 
néité. Dan^s le Nord, il n'y a pas proprement de période de 
24 heures ; le jour ne se partage pas entre la clarté et les té- 
nèbres, le chaud et le froid, mats chacun de ces contraires a 
un règne de six mois ; ils ne se montrent pas avec la con- 
science de la victoire et de prompts résultats, mais ils com- 
pensent amplement ce qui leur manque en force en mettant 
à profit tous les avantages qui se présentent. Ainsi cette cha- 
leur solaire dans TEst-Grœnland qui commence lentement^ 
s'accroît sans c>esse, qui est si persistante et quelquefois si 
intense, fait qu'il est possible que, dans le court espace de 
temps où la terre n'est pas gelée, il se développe une végé- 
tation riche et puissante; qu'il y ait des plantes qui pénètrent 
profondément dans le sol avec de longues racines à pivot; 
que presque toutes les graines mûrissent ; que certaines es- 
pèces arrivent jusqu'à un pied de haut; que les feuilles soient 
grandes et vigoureuses; que las couleui^i des fleurs soient 
belles et vives. 

L'autre condition essentielle de toute végétation, l'humi- 
dite, procède ici d'une façon tout à fait hisolite. On se repré- 
sente habituellement les régions arctiques comme plongées 



MÉLAI^GES ET NOUVELLES. 43 

eu été dans un brouillard perpétuel, qui se résout assez sou- 
vent en pluie ou en neige. Dans Tété de rEst-Grœnland, il 
n'y a presque point de précipités humides de Tatroosphére ; 
les plantes ne vivent guère que de Thumidité du sol. Mais ce 
ne sont pas les tapis de^mousse luxuriants et fleuris sur le 
bord d*un ruisseau au gai murmure, que Ton pourrait espé- 
rer ; ils sont bien raies. Nous trouvons au contraire beau- 
coup de surfaces étendues uniformément, imprégnées et 
détrempées par Teau provenant de la fonte d'une pente de 
neige; car là où le sous-sol est gelé, Teau ne peut pas péné- 
trer et s'écouler dans les profondeurs; mais elle suinte le 
long de la pente jusqu'au rivage à travers la couche de terre 
la plus superficielle. Franchir cas places qui ont souvent des 
milles de large, c'est un des travaux les plus pénibles des ex- 
cursions de printemps et d'été; car on enfonce jusqu'aux ge- 
noux dans la boue. Mais toute une catégorie de plantes se 
plaisent dans ce terrain; nous les trouvions nombreuses, 
partoulvi'épandues et végétant vigoureusement dans ces sur- 
faces humides. D'un autre côté, là où il y a réellement des 
lits dé rivières, les bords sont nus d'ordinaire, car à la crue, 
dès qu'il commence à dégeler, l'eau se précipite avec furie et 
entraîne beaucoup de terre, de plantes et de cailloux. On 
pourrait sans doute s'imaginer qu'il doit y avoir beaiucoup 
d'endroits plus élevés où n'arrive aucune. eau de fusion, où 
règne une sécheresse presque absolue, et où, par conséquent, 
avec la sécheresse relative de l'atmosphère, aucune végéta- 
tion ne peut subsister. Il y a beaucoup de pareilles surfaces, 
nues, mais le manque absolu de végétation est extrêmement 
rare. Nous avons peu vu d'endroits où l'on ne rencontre à 
tous les d